‹ L'Envers de la gloire (volume 2)Chapitre 17 sur 29 · LA SOEUR D ALFRED DE MUSSET · texte numérisé non relu

LA SOEUR D ALFRED DE MUSSET

cinq bien sonnés. Sa voix est harmonieuse. Il y a, dans toute sa personne, quelque chose de fin, de discret, d'enveloppé, une extrême bienveillance, jointe à beaucoup de distinction et d'élégance native. Enfin, autour d'elle flotte ce parfum que les vraies femmes continuent, jusqu'à leur dernier souffle, d'exhaler et de répandre : la grâce.

Elle m'attendait à sa place habituelle, dans son grand fauteuil, vêtue de son immuable robe de soie ^noire, un fanchon de dentelle posé sur ses cheveux blancs, ses mains gantées de mitaines. Je lui baisai le bout des doigts. Et tout de suite, elle me fit part de son souci.

. — Je voudrais, me dit-elle, vous parler de la statue d'Alfred. Vous savez les malheurs qu'elle a subis : les lenteurs du Conseil municipal, la difficulté de lui trouver un emplacement, les querelles qui divisent M. Osiris et M. Mercié. Si ces obstacles pouvaient s'aplanir, j'en éprouverais tant de joie ! Je voudrais ne pas mourir avant que ce beau rêve fût réalisé. Mais, à mon âge, on n'a plus le temps d'attendre. Remuez l'opinion pubUque ! Depêchez-vous!

J'assurai à Mme de Musset que l'opinion était unanime et que tous les Français souhaitaient comme elle que l'effigie d'Alfred se dressât sur un point quelconque de Paris, autant que possible parmi les fleurs, la verdure, et sous les branches d'un saule...

— Au surplus, madame, il n'y a pas lieu de se

presser. Jamais vous ne m'étiez apparue si rose et si fraîche.

Un léger sourire accueillit mon compliment. Elle soupira.

— N'essayez pas de me donner le change. Je suis une aïeule. Songez que mes premières impressions d'enfance auxquelles mon frère est mêlé remontent à 1829...

A cette époque, M. de Musset, le père, n'était plus. Sa veuve s'installa rue de Grenelle, dans l'antique hôtel qu'orne la superbe fontaine d'Edme Bouchardon. Elle occupait, au fond de la cour, un premier étage qui existe encore, ainsi quelejardin attenant. C'est là que grandit la petite sœur, entre Alfred et Paul, de dix et de quinze ans plus vieux qu'elle. 11 fallait la distraire et lui donner du plaisir. Quand leur deuil eut pris fin, la maison devint fort gaie. On y dansait, on y chantait, on y jouait la comédie. Alfred, dont la gloire commençait à poindre, conviait des amis, des camarades de lettres, à ces fêtes de famille, qu'il animait de sa verve intarissable. Il était beau comme un jeune dieu, et s'habillait divinement. David avait modelé son profil.

— Connaissez-vous ce médaillon? Il est d'une ressemblance !...

Mme Lardin de Musset est allée me le quérir. L'écrivain adolescent y est représenté, frêle, délicat, presque imberbe, mais paré d'une chevelure roman-

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tique et d'une mèche orgueilleuse qui ruisselle sur son front.

— A le contempler ainsi, on pourrait le croire un peu solennel. N'en croyez rien. C'était la fantaisie même... Et que d'esprit!

Auprès du médaillon de David sont rangés des croquis, des silhouettes, le fameux pastel de Landelle, et les portraits en miniature d'Alfred, de Paul et de Mme de Lardin, dont la blonde carnation et les prunelles d'azur ont comme un air de parentéavec la reine Victoria — quand celle-ci n'était encore que la fiancée du prince Albert.

— Oui, poursuit-elle, Alfred possédait le don de la vie. Dès qu'il entrait dans un salon, la température s'y élevait ; la belle humeur rayonnait sur les visages. Tous les cœurs volaient à lui. Il était aimable, tendre, galant, irrésistible. Pourtant un grain de taquinerie se mêlait à ses caresses. Il attrapait le ridicule des gens...

L'été, on se rendait en province, chez une tante, Mme Almire de Musset, qui recevait à danser, en son château d'Aurey, près de Pacy-sur-Eure, les hobereaux du pays. Alfred étudiait curieusement leur physionomie et s'amusait à la caricaturer.

— Vous savez qu'il dessinait à ravir... Je puis vous montrer un échantillon de son talent...

Elle a tiré de sa poche un trousseau de clefs et ouvert un secrétaire en bois de rose, où des monceaux de paperasses sont empilés. Ce sont les reliques du

grand homme, tout ce qu'il a laissé d'inédit, vers ou prose, fragments de comédies, morceaux inachevés. Je sens s'allumer en moi d'étranges convoitises, tandis que Mme Lardin de Musset étale sur la table ces documents, et je songe que, peut-être, elle me permettra de les feuilleter. Mais, pour l'instant, il me faut réprimer ces désirs, qui éveilleraient son inquiétude. Les collectionneurs sont ombrageux.

— Tenez! voici justement ce que je cherchais. C'est un carnet de forme oblongue, relié en chagrin

rouge, et dont les pages sont couvertes de croquis spirituellement tracés à la pointe du crayon. Chacun d'eux arrache à ma respectable amie un petit cri; elle retrouve, en les apercevant, de très vieilles connaissances.

— Ah! monseigneur d'EvreuxI... Et son vicaire!... Monseigneur d'Evreux est auguste et digne comme

une oraison de Bossuet, et pénétré de l'importance de son sacerdoce. Il plane. Son regard, son attitude respirent la majesté. Le vicaire est plus humble ou plus sournois. Il a un nez qui n'en finit point, un nez gourmand, des yeux en vrille et des oreilles velues qui suggèrent de fâcheux rapprochements. On pense, en le voyant, au classique compagnon de saint Antoine.

— Ce pauvre vicaire!... Il était d'une timidité!... On Tavait mis, à dîner, près de moi. Monseigneur lui disait : « Eh bien, l'abbé, causez donc! Vous négligez votre voisine! » Et pour obéir à monseigneur, il se creusaitla cervelle. Il rougissait, il pâlissait. Il finit par

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