‹ L'Envers de la gloire (volume 2)Chapitre 19 sur 29 · LA SŒUR D ALFRED DE MUSSET · texte numérisé non relu

LA SŒUR D ALFRED DE MUSSET

Mme Lardin de Musset l'a su depuis. La mère fut d'abord irritée, intraitable. La maîtresse futéloquente; elle plaida pour cet enfant qui était cher à toutes deux ; elle assura que son génie naissant retirerait un merveilleux profit de ce séjour dans la patrie des arts. Elle supplia, elle pleura, elle promit de veiller sur lui avec une sollicitude maternelle. La mère s'attendrit. Et finalement elle céda. Elle comprenait qu'on lui demandait, par déférence, son consentement, mais que les deux amants étaient résolus à s'en passer.

Ils s'envolèrent.

Mme de Musset compta les semaines et les heures. ^ fille continua de jouer des sonates dans le grand salon, devenu solitaire. Elles pensaient à l'absent. Elles dévoraient ses lettres. Les lettres devinrent rares. Un matin, la jeune sœur, se penchant à la fenêtre, vit une voi ture s'arrêter dans la cour et une forme humaine en descendre.

— Maman, s'écria-t-elie, voilà Alfred I

C'était lui, mais combien différent du brillant et fringant cavalier qu'elles avaient connu! Blême, voûté, amaigri, tremblant de fièvre, il s'appuyait sur le bras d'un domestique.

— Mon ancienne chambre me déplaît, dit-il, je n'aime pas son papier bleu. Et puis elle est froide. J'en veux une autre au soleil.

Paul lui donna la sienne. Il s'y enferma et, pendant deux mois, n'en sortit que pour prendre ses repas en famille. Quelquefois, espérant le tirer de son ennui,

la petite sœur lui jouait le concerto en si mineur de Hummel, son morceau favori. Il Técoutait avec un vague sourire et retombait dans son accablement. Peu à peu les forces et le courage lui revinrent. Il se remit au travail. La littérature le reconquit. Il retrouva, par intermittences, sa gaieté. Un jour il déposa sur la table l'album de caricatures rapporté d'Italie. On le crut sauvé, m'était effectivement. Dès l'instant où il raillait ses amours, il ne les redoutait plus.

Cet album, je l'ai là. Mme Lardin de Musset me le confie. J'en tourne avec curiosité les feuillets. Ils ren ferment la chronique du voyage. George a des yeux de gazelle ou d'aimée, des yeux qu'Alfred élargit encore, par plaisanterie, et qu'il borde de cils veloutés. Elle fume le narghilé, le chibouque ou la cigarette. Elle est habillée tantôt en garçon et tantôt en femme. Auprès d'elle, il semble un gringalet, étriqué, serré sous le corset de sa redingote, avec son pantalon à sous-pied, sa bottine eftîlée, ses cheveux extravagants s'échappant en touffes d'un feutre pointu, le manteau sur l'épaule, la badine flexible au bout du gant. Alfred est un dandy. Mais de menus accidents dérangent l'impeccable correction de sa tenue. Sur le bateau, il est atteint d'un violent mal de mer. Il vomit, devant sa compagne impassible et qui continue de lancer vers le ciel des rondelles de fumée. Et il balbutie entre deux hoquets :

— Homo sum... et nihil humani...

A Gênes, nos touristes rencontrent un monsieur horriblement bavard qui les persécute et monte avec

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eux dans le coupé de la diligence. George Sand, toujours placide, et fumant sa cigarette, le subit. Mais Musset, moins patient, l'interpelle :

— Vous avez parlé tout le temps, et diablement mal encore ! A quelle heure dormez-vous, pour que j'aie un moment sans vous entendre parler? Parlez-vous en dormant ?

Enfin ils sont délivrés de celte fâcheuse compagnie. Ils débarquent à Venise. On se saisit de leurs malles, de leurs paquets. On les entraîne. Des marchands, sur le quai, leur offrent des bijoux, des bibelots.

— Bellissima signora...

George ne fume plus. Elle essaye des bracelets. Alfred attendri, un peu moqueur, la contemple.

— Regarde donc, mignon !

— Dieu, que t'es bête, mignonne !

Musset ne se bornait pas à croquer sa maîtresse et à se croquer lui-même. Il blaguait ses amis, gentiment, exagérant leurs difï'ormilés, leur en prêtant au besoin. Stendhal, Buloz, Gustave Planche, tout le monde passe et défile dans l'album, Stendhal sous les traits d'un Auvergnat, Buloz d'un cuistre à perruque, et Planche d'un porteur d'eau; — ceci, je suppose, par antinomie, puisqu'il se lavait assez rarement. Et toujours circulant, parmi les ombres falotes, la dangereuse houri, l'ensorceleuse aux yeux peints, la fumeuse de chibouque.

J'ai demandé à Mme Lardin de Musset :

— Et vous, madame, l'avez-vous connue ? Elle repart, avec vivacité : -

— Je ne l'ai vue qu'une fois. J'étais chez Liszt, mon maître, qui venait de me donner une de ces leçons merveilleuses dont il avait le secret. Un coup de sonnette retentit. Une grosse dame arriva, essoufflée, et se laissa choir sur le canapé. C'était elle ! Liszt ne nous présenta pas l'une à l'autre, mais me la nomma tout bas. Et je songeais à part moi : « Voilà donc celle qui a tourné la tête à Alfred... »

Mme Lardin de Musset ajoute :

— Vous pouvez m'en croire. Cette personne était laide et commune.

a Cette personne I » Le mot est exquis. Je pense, Dieu me damne, que ma digne amie ne pardonne pas encore à George de lui avoir enlevé Alfred et qu'elle est jalouse ! Et pourtant, plus d'un demi-siècle s'est écoulé depuis cet événement. Mais la rancune des femmes est éternelle.

Je voudrais dépouiller les dossiers que Mme de Musset a sortis du secrétaire en bois de rose, y glaner quelques broutilles. Je devine qu'un refus va m'être opposé.

— Il n'y a plus rien... ou si peu de chose. J'insiste. Je conjure. Je prends ma voix la plus

douce. J'entr'ouvre une chemise de papier gris. Et, tout en devisant, sans avoir l'air, je transcris. Voilà un madrigal à Augustine Brohan, qui me paraît joliment troussé :

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Adieu, Brohan, rapportez-nous vos yeux.

Si charmants quand ils sont joyeux,

Si doux, quand vous êtes pensive !

Avant d'aller sur l'autre rive

Rencontrer fortune et succès

(Tandis que je perds mon procès)

Prenez votre mine attentive, Regardez-vous dans un miroir français.

Voyez cette petite fille Après laquelle Meg sautille, Ce rond visage au nez pointu, Amusant comme un impromptu ; Celte taille leste et gentille, Ces perles fines où babille L'esprit charmant de la famille, Cette fossette à l'air moqueur.

Ces bonnes mains pleines de cœur, Ce corset qu'a serré Domange, Ce diablotin fait comme un ange Que l'heureux Desmarets poudra...

Ah ! Brohan, ma chère, en voyage Est-il bien prudent, à votre âge.

Que vous emportiez tout cela !

Plus loin, je cueille ces couplets empruntés à la première scène d On ne badine pas avec l'amour. Cette comédie, primitivement, devait être écrite en vers :

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