‹ L'Envers de la gloire (volume 2)Chapitre 8 sur 29 · L AUBERGE NATALE DE RACHEL · texte numérisé non relu

L AUBERGE NATALE DE RACHEL

légère pacotille les foires et les marchés. Avant mon départ je sollicitai une entrevue de Mme Dinah Félix, une des deux sœurs survivantes de Rachel. Un double sentiment de curiosité et de sympathie me poussait à cette démarche. Je comptais bien tirer de Mme Dinah Félix une indication utile, et puis j'étais ravi de l'approcher, car son nom se liait à mes plus chers souvenirs d'enfance.

J'avais douze ans, lorsque j'allai pour la première fois à la Comédie-Française ; et jamais je n'oublierai les détails de cette représentation : ils sont immortellement gravés dans ma mémoire. J'entends la voix des acteurs. Leurs jeux de scène, leur physionomie, leurs gestes me sont demeurés présents. On donnait ce jour-là les Femmes savantes et le proverbe d'Alfred de Musset Une faut jure7' de rien. Cette dernière pièce, interprétée par Delaunay, Got, Mmes Nathalie et Reichenberg, m'apparut comme un divin chef-d'œuvre, et les Femmes savantes ne me causèrent pas moins de plaisir. Aucune impression n'égale en profondeur celle que reçoit l'écolier dont l'esprit s'éveille à l'art et à la littérature. Il entre dans un monde inconnu, où tout lui est sujet d'étonnement et de joie. Dès le lendemain de cette heureuse soirée, j'achetais le théâtre de Molière et j'apprenais par cœur les Femmes savantes, m'évertuant à reproduire les intonations de Delau- •nay-Clitandre, de Got-Trissotin, de Coquelin-Vadius et de l'extraordinaire Mme Jouassain, qui jouait Bélise, et de l'exquise Gabrielle Tholer, qui faisait Henriette.

(Mon Dieu, qu'elle me sembla jolie! J'en devins éperdument amoureux!) Enfin j'essayais d'imiter le délicieux accent campagnard dont Dinah Félix imprégnait le rùle de Martine. Elle avait une façon de rabrouer Philaminte qui mettait la salle en joie :

...Et mon congé cent fois me fût-il hoc, La poule ne doit point chanter devant le coq.

Mme Dinah Félix fut une des m'eilleu?:*es Marti nés que la comédie ait possédées et peut-être la meilleure des Cléantliis. Nulle n'a lancé comme elle la fameuse réplique à Sosie...

— Quoi ! je ne couchai point ?

— Non ! lâche ! !

J'ai dans l'oreille l'accent tout ensemble désolé, haineux et comique que Dinah Félix communiquait à ce mot. C'était un cri de rage et un soupir de regret, la jalousie conjugale unie aux aigreurs du célibat. Jo^ignez que Dinah était douée d'un organe violent, agressif et un tantinet acidulé, qui ajoutait encore à l'énergie de ses sentiments. Il perçait comme une vrille le tympan -des auditeurs. Oui, ce fut une Cléanthis surprenante. Et quand je reçus d'elle un billet charmant, m'assignant rendez-vous dans son appartement de la rue Tronchet, j'en éprouvai une vive satisfaction...

Le temps s'est appesanti sur le front de Martine. 11

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a blanchi ses cheveux, mais non pas altéré les grâces et les vivacités de son humeur.

— Eh quoi! me dit-elle en souriant, que voulezvous? Je suis une recluse. Je n'appartiens plus au monde. Voilà vingt ans que je m'en suis retirée.

— Ce n'est pas des choses présentes, madame, que je viens vous entretenir, c'est du passé !

Je rinstruisis de mon dessein et de l'espoir que j'avais, en me rendant à Mumpf, d'y découvrir un document quelconque, touchant la naissance de Rachel.

— Ne vous a-t-elle pas fait, à ce propos, des confidences? Vos parents ne vous ont-ils jamais parlé de l'endroit où leur célèbre fille vit le jour ? Ce que vous pourrez m'apprendre me servira de fil conducteur.

Mme Dinah Félix s'en va quérir une aquarelle posée sur un guéridon. Elle est finement encadrée d'or et surmontée d'un écusson portant en relief l'N majuscule, l'initiale des Napoléon.

— Voici tout ce que j'ai à vous offrir. C'est la vue de l'auberge du soleil [Gasthaus zur sonne) à Mumpf, oi^i notre mère accoucha de Rachel. Elle fut exécutée par un peintre allemand qui l'envoya à ma sœur. Rachel en fit don au prince Jérôme, son ami. Et c'est de celui-ci qu'elle m'est revenue.

L'aquarelle, lavée dans les tons fins et délicats, représente une bâtisse carrée, très simple, surmontée d'un vaste chapeau de tuiles. Au-dessus du seuil, une enseigne se balance. Dans le lointain, des arbres, un

ciel nuageux, le fleuve ondoyant à travers la plaine. Cela vous donne bien l'impression d'un de ces cabarets où s'arrêtaient jadis les rouliers, les paysans et où les voyageurs de marque ne descendaient que si quelque accident imprévu les empêchait de gagner la ville prochaine.

— Je n'ai point à en rougir, poursuit Mme Dinah Félix. Mon père menait une vie laborieuse et misérable. Malgré sa remarquable intelligence, il n'était point arrivé à la fortune; ma mère le secondait. Elle était active et vaillante, s'occupant à la fois du ménage et du commerce. On poussait la voiture le long des routes ; on s'arrêtait à la nuit close pour cuire et manger la soupe; et, le plus souvent, on dormait à la belle étoile.

Durant une de ces étapes, un paquet tomba de la carriole. Et ce paquet c'était Rachel enveloppée de ses langes. Par bonheur l'accident n'eut pas de suites funestes. Et la future Hermione fut ramassée, saine et sauve, et réintégrée dans la méchante caisse qui lui tenait lieu de berceau. Comment elle grandit, contribua aux ressources de la famille, en chantant à Lyon et à Paris autour des tables de café et en y promenant son tambour de basque; comment elle fut recueillie par Choron, Saint-Aulaire et Samson qui cultivèrent ses dons naturels et l'amenèrent à se produire en public. Ces histoires n'ont pas besoin d'être contées à nouveau, non plus que la manière foudroyante dont éclata et s'affirma la réputation de

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Tactrice. Mme Dinali Félix, qui est de, quinze ans sa cadette, fut élevée dans le rayonnement de cette jeune gloire. Elle y fut même associée. Rachel l'avait fait entrer à la Comédie-Française et elle y jouait les enfants du répertoire, Louison du Malade imaginaire et Joas d'Alhalie. Un jour qu'elle interprétaitce dernier rôle, au dernier acte de la pièce, le trône où elle était assise s'effondra. Et elle se rappelle Fémoi de Rachel qui craignait que sa petite Dinah ne se fut blessée en roulant à terre.

— Ce fut un étrange spectacle. On vit la cruelle Athalie courir à Joas, le relever, le presser sur son sein, le couvrir de baisers passionnés. • La vraisemblance du drame en était légèrement altérée. Mais le public n'en garda pas rancune à Rachel. Il nous applaudit l'une et Tautre furieusement.

Mme Dinah Félix narre avec beaucoup de sel ses anecdotes. Et je Técouterais, sans me lasser, pendant des semaines. Elle me montre aussi les images qu'elle a de sa sœur; deux portraits de Giraud et d'Amaury Duval, et la statuette de Barre, en ivoire, la plus exacte, assure-t elle, de ses effigies. Et tandis que j'en admire le fin modelé, je me prends à réfléchir à la singulière destinée de cette tribu des Félix, dont tous les membres, sans exception, furent doués d'aptitudes pour la scène. Le père Félix avait l'instinct des planches; il fut, autant que Samson, le professeur de sa fille; Rébecca, fauchée dans sa fleur et déjà sociétaire de la Comédie-Française, donnait les plus riches espérances ;

Raphaël se distingua dans remploi des amoureux; Sarah aurait eu du talent, si elle n'avait aiguillé de bonne heure vers la parfumerie ; Lia et Dinah ont brillé au premier rang. N'y a-t-il pas, dans cette communauté d'aptitude, un obscur phénomène d'hérédité? N'est-ce point là un mystère? J'ai prié Mme Dinah Félix d'en éclaircir les ténèbres.

— Mais non, m'a-t-elle répondu, je vous assure que nous n'avons pas de gens de théâtre parmi nos ascendants... A moins que mon père ne soit, sans le savoir, le fils d'un grand comédien... 11 prétendait descendre par son aïeul d'un prince auguste, étroitement allié à la famille régnante d'Allemagne. Je vous donne cette légende pour ce qu'elle vaut! Came flatterait d'être de souche royale! Malheureusement, c'est difficile à prouver.

Elle rit... la voix de Cléanthis, de Martine et de Toinette emplit le salon... Elle me crie, un peu railleuse :

— Je vous souhaite bonne chance !

Et elle ajoute :

— Vous me direz si mon aquarelle ressemble à la véritable auberge du Soleil...

Vous pensez bien qu'en débarquant à Mumpf je n'eus rien de plus pressé que de m'informer de la Gasthaus zur Sonne. Le chef de gare me renseigna aussitôt :

— L'Hôtel der Sonne?... Chez M. Waldmeyer, dans la grand'rue...

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Au ton dont il prononce le nom de M. Waldmeyer, je comprends que M. Waldmeyer jouit de quelque considération dans le pays, et que la Gasthaus der Sonne n'a pas dégénéré — au contraire...

Elle se dresse bientôt devant moi ... Je ne l'aurais pas reconnue, si le mot Sonne n'eût été inscrit, en lettres de deux pieds de haut, sur la façade. La vieille masure de 1821 s'est élargie, arrondie, accrue de deux ailes. Un joli jardin, en terrasse, planté d'ormes séculaires, la sépare du Rhin. L'endroit estfrais, tranquille, mélancolique, agréablement provincial. J'avise sur le seuil delà maison une sorte de géant blond, rose et barbu.

— Monsieur Waldmeyer, s'il vous plaît?

— C'est moi-même.

— Cet hôtel est bien l'hôtel du Soleil?... Avez- vous entendu dire qu'une célèbre actrice française, iMlle Rachel, y soit née?...

M. Waldmeyer s'incUne, comme si je lui eusse décerné un compliment.

— Mon grand-père tenait l'hôtel lorsque Mlle Rachel y est née, au mois de février 1821. Et nous avons conservé la chambre où eut lieu l'accouchement. Si vous désirez la visiter?...

Je me précipite sur les pas de M. Waldmeyer qui m'introduit, au premier étage, au n° 13 (soyons précis) dans un cabinet de quatre mètres de long sur deux de large, banalement meublé d'un lit d'acajou, d'une commode-toilette, d'un fauteuil Voltaire et d'une chaise cannée.

— C'est cela la chambre de Rachel?

— Oui, c'est cela...

Et mon hôte m'explique que cette partie de l'immeuble n'a pas été changée et que, si la chambre n'est plus garnie des objets qu'elle contenait, quand la mère de Rachel y fut prise des douleurs de l'enfantement, ses murs n'ont pas été touchés. Sans doute, il est intéressant de contempler des murs, entre lesquels un événement mémorable s'est accompli. Mais j'ai soif de révélations plus piquantes. Et j'accable M. Waldmeyer d'interrogations. Je lui enjoins de me répéter ce qu'il a recueilli de la bouche de son père et de son grand-père. Il s'exécute avec le plus louable empressement. -"

— A cette époque, m'expose-t-il, Mumpf était un hameau boueux et qui n'avait d'importance que parce qu'il était placé sur la route directe de Bâle à Zurich. Sa malpropreté était proverbiale^ à tel point que lorsqu'un carrossier vendait une voiture à l'un de ses clients, celui-ci lui imposait comme épreuve de traverser Mumpf. Si le véhicule résistait aux cahots et aux fondrières, il était déclaré bon et payé rubis sur l'ongle. Cependant il fallait passer à Mumpf pour remonter le Rhin par la voie la plus courte. Il y venait un grand nombre de juifs que les nécessités de leur commerce attiraient à Zurich. Toutefois, des lois très sévères réglementaient leurs déplacements. Ils n'avaient le droit de s'arrêter et de séjourner qu'à Endingen. Et défense était faite aux hôteliers des autres

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localités de les accueillir et de les loger sous le même toit que les chrétiens. Or, dans la nuit du...

Le digne M Waldmeyer s'arrêta, cherchant une date au fond de sa mémoire. Et moi, je buvais ses paroles, attentif comme à la lecture d'un roman-feuilleton.

— Dans la nuit du 4 au 5 février 1821, une femme assez jeune, maigre, brune et qui paraissait exténuée de fatigue, frappa à la porte de l'auberge. Elle déclara à mon père qu'elle était enceinte, à la veille d'accoucher, et incapable de marcher jusqu'à Endingen. Une femme plus âgée l'accompagnait, et joignit ses supplications aux siennes. Mon grand-père, ému de pitié, consentit à les recevoir et les logea dans la chambre que vous avez vue. Il prévint l'autorité, afin de dégager sa responsabilité personnelle, manda une sage-femme, nommée Thérésia Giintert. La semaine d'après, la jeune juive mettait au monde une petite fille qui devait devenir Mlle Rachel... Et huit jours plus tard, elle reprenait son cliemin, s'excusant, par suite du dénûment extrême où elle était, de ne pouvoir payer sa dépense, et accablant mon aïeul de protestations de gratitude.

L'hôtelier s'est tu. Et quoique son récit soit fort attachant, je voudrais qu'il l'appuyât de quelques preuves. La naissance d'un enfant est déclarée, inscrite sur des registres. Il en subsiste des traces officielles. Les livres de l'état civil de Mumpf ont-ils été détruits? Ne puis-je les feuilleter?

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— Ma foi, s'écrie M. Waldmeyer, je vous ai dit ce que je savais. Pour le reste, adressez-vous à HerrPfarrer.

— Herr Pfarrer?

— Oui, M. le curé...

— Et où reste-t-il votre curé?

— Au bout du village...

Herr Pfarrer est absent. Sa servante, qui a dépassé de beaucoup l'âge canonique et qui me regarde avec un ahurissement mêlé d'effroi, m'explique, dans un jargon mi-suisse, mi-allemand, qu elle souligne de gestes expressifs, qu'il s'est attardé en face, chez l'épicier. J'y vole et j'ai chance de l'accrocher par sa soutane, juste au moment où il sort de la boutique. Je lui fais part, en hâte, de mon désir. Herr Pfarrer. me salue béatement et s'abîme en une méditation infinie. J'entends très mal la langue teutonne ; il ne saisit guère mieux le français. Le nom de Rachel, que je répète, évoque chez lui des idées confuses. Je présume qu'il ne s'est jamais occupé de théâtre, et que cette matière lui inspire une grande indifférence.

— Rachel... Rachel... murmure-t-il.

— Avez-vous des pièces, des actes, concernant sa naissance?

Il me dit qu'il réside à Mumpf depuis trente années et que son prédécesseur a réuni, dans des temps anciens, et serré certains papiers concernant cette per- ' sonne...

— Et ces papiers, les possédez-vous?

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