‹ L'Envers de la gloire (volume 2)Chapitre 9 sur 29 · L AUBERGE NATALE DE RACDEL · texte numérisé non relu

L AUBERGE NATALE DE RACDEL

— Ils sont là-haut... je crois.

Mon cœur .frémit d'impatience. Je n'ai pas abandonné la soutane du vénérable ecclésiastique. Je l'entraîne vers le presbytère. Nous y pénétrons, bousculant la servante effarée et qui cherche vainement à deviner ce qui arrive à son maître. Nous voici dans la chambre du curé, une cellule de moine, blanchie à la chaux et dont la nudité n'est parée que d'un crucifix de bois noir. Il a chaussé ses besicles. Il ouvre le volet d'une armoire à linge d'où s'exhalent de bonnes et fraîches odeurs de lessive. Il en extraiX lentement une large enveloppe grise et la dépose sur la table. Je n'ose m'en emparer et j'en grille d'envie. Soudain les souvenirs de Herr Pfarrer semblent se ranimer au contact des documents.

— Vers 1840, m'explique-t-il, une enquête fut ordonnée pour établir l'identité de la femme juive qui accoucha en 1821, à l'auberge zur Sonne. Vous en trouverez ici le résultat. Vous y trouverez aussi de vieux journaux; et des notes manuscrites, des lettres... Je ne sais trop ce que c'est... L'excellent prêtre à qui j'ai succédé vous eût conté tout cela. Lorsque Rachel mourut, plusieurs de ses admirateurs vinrent lui rendre visite...

M. le curé m'a confié le paquet.

— Vous déjeunez, je suppose, chez M. Waldmeyer. Lisez ces paperasses, à votre aise. Et recommandezlui de les mettre de coté.

Je me sauvai, avec mon butin.

Je mentirais, si je vous disais qu'en revenant à la Gasthaus zur Sonne^ j'étais pressé de me mettre à table. J'aurais voulu d'abord dépouiller les documents que j'avais entre les mains. Mais mon hôte, M. Valdmeyer, en décida autrement. C'était Iheure du repas. Il me poussa dans la salle à manger et me força de rejoindre ses pensionnaires. Je m'assis à côté d'eux, sans me séparer, bien entendu, de ma précieuse enveloppe et je dévorai fébrilement l'assiettée de soupe aux herbes qui me fut servie.

Oh! ce déjeuner!... Ce dîner plutôt, car dans la Suisse du Nord, comme en Allemagne, on dîne à midi. J'ai cru qu'il ne finirait jamais. Le service était d'une désespérante lenteur. M. Waldmeyer ne cherchait pas à le rendre plus rapide, au contraire. 11 faisait des grâces, devisait avec les convives sur un ton de badinage, voisin de la familiarité. Et comme le bourreau m'avait placé entre deux dames, je n'osais, par fausse honte, m'enfoncer dans ma lecture.

Si encore ces dames eussent été jolies. Hélas ! celle de gauche était affectée de strabisme et douée par ailleurs d'une humeur obligeante qui l'inclinait à la causerie. Celle de droite me parut plus agréable. Mais au premier mot que je lui dis (et pourtant que cette parole était innocente!) elle rougit et s'enferma dans

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un silence obstiné, m'indiquant ainsi qu'un gentleman ne doit point s'adresser aux jeunes filles qu'il ne connaît pas et se départir de la réserve que les convenances lui imposent. Je compris la leçon et m'abandonnai à mes songeries. Tour à tour le bouilli aux confitures, le macaroni, le porc rôti, les pois verts en ragoût, la salade défilèrent. Autour de moi, l'animation croissait. M. Waldmeyer venait d'apporter des photographies et Ton se les passait de l'un à l'autre, avec des exclamations admiratives. A Mumpf, les distractions ne sont pas très abondantes et le plus mince événement prend une importance considérable. Enfin nous expédiâmes le dessert — des myrtilles au sucre très savoureuses — et je me sauvai dans le jardin. Je touchais le but.

J'allais savoir l'importance du trésor que détenait « Herr Pfarrer ».

Je vidai l'enveloppe sur un guéridon. Les feuilles qui s'en échappèrent étaient couvertes d'une écriture allemande très menue. Et je vis que, réduit à mes seules lumières, je n'arriverais point à déchiffrer ce grimoire. Il me fallait un traducteur. Justement, le digne M. Waldmeyer, sa serviette sous le bras, bayait aux corneilles devant la porte.

— Monsieur AYaldmeyer, venez à mon secours!...

— Qu'y a-t-il donc?

— Voilà des autographes que M. le curé m'a communiqués concernant Rachel. Je n'y comprends rien. Vous allez me les mettre en bon français.

— En bon français... Je ne m'y engage pas... Je ferai de mon mieux.

— Ce sera très bien, monsieur Waldmeyer... Commandez qu'on nous envoie ici du eafé^ une fiole de kirsch. Et à l'ouvrage !

Deux minutes plus tard, le moka (c'est une façon de parler!) fumait dans nos verres.

— Vous permettez que j'allume ma pipe? demanda l'hôtelier.

— Je vous en prie, monsieur Waldmeyer.

Je saisis mon crayon et mon calepin et m'apprêtai à écrire sous sa dictée.

^- Voici, me dit-il, les résultats de l'enquête qui fut prescrite en 1840 au sujet de la naissance de Rachel. C'est le curé d'alors, le prédécesseur de notre « Pfarrer » actuel, qui en fut chargé. Voulez-vous que je vous lise sa lettre au tribunal d'Argovie?

— Voyons cette lettre.

Mumpf, 6 mars 1840.

Le curé de Mumpf, au tribunal du canton d'Argovie.

Très honorés messieurs,

Par hasard, j'ai entendu dire par un citoyen d'ici, que dans l'année 1821, une juive de passage a accouché d une enfant. Je m'imagine que cette enfant est probablement cette Elise ou Rachel Félix, pour laquelle le consul de la Confédération à Paris a demandé un certificat de naissance. C'est pourquoi j'ai recherché sur nos registres afin

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d'y trouver une trace de cette famille. Mais comme elle est juive elle n'a pas été enregistrée. Je ne puis vous donner d'autres renseignements que ceux inclus dans les certificats ci-joints.

VOGELIN,

Suivent les trois pièces énoncées et que je crois devoir reproduire intégralement.

Devant nous se présente la femme d'un Joseph Geng, au service de J. Waldmeyer, dans son temps aubergiste à l'hôtel ZUT Sonne à Mumpf, qui donne réponse aux questions suivantes :

1° Est-ce que, dans l'année 1821, une femme étrangère est accouchée dans votre hôtel?

R. Je me rappelle très bien que dans le mois de février 1821, une juive étrangère est venue ici, accompagnée par un juif, acceptée par nous, et qu'elle a accouché au bout de quatre jours d'une fille. Mais je ne me rappelle plus le nom de l'enfant, ni de la mère.

2l° La naissance était-elle juste au mois de février?

R. Autant qu'il me souvient, c'était en février, entre le 4 et le 8, dans une chambre après le petit salon, avec l'assistance d'une sage-femme de Mumpf. Une personne étrangère, qui me sembla une juive, assistait à l'accouchement. Mais j'ignore son nom.

3° Cette dame était-elle accompagnée de son mari ou d'une autre personne?

R. Un homme était là, mais n'assistait pas à l'accouchement. Il n'y avait qu'une autre femme.

4° Est-ce que cette personne était pauvre?

R. Elle était pauvre, mais elle pouvait tout de même payer un peu.

5" Combien de temps est-elle restée chez vous?

R. Environ quinze jours. Après, elle est partie, mais je ne sais pas oi^i. Je n"ai jamais su la direction de leur voyage, ni entendu prononcer leur nom.

Nous, soussignés, maire et juge de paix de Mumpf, arrondissement de Rheinfelden, déclarons nous souvenir sûrement que danç l'année 1821, une personne enceinte, grande, maigre et encore jeune, juive, avec une femme est arrivée dans l'auberge zitr Sonne, déclarant qu'elle ne pouvait aller jusqu'à Endingen, à cause de sa situation.

L'aubergiste Joseph Geng (au service de J. Waldmeyer), m'a fait connaître cette nouvelle. Pour soigner et assister cette juive, je suis allé chercher la sage-femme Theresia Guntert. Dans l'auberge, dans la chambre {Tagzimmer), une enfant du sexe féminin était mise au monde. J'ai recommandé à la sage-femme de bien soigner cette enfant, selon les devoirs de l'humanité. Et moi, comme maire, j'ai visité plusieurs fois la femme et l'enfant pendant leur séjour.

Lorsqu'elle est partie dans la direction de Zurich, elle nous a fait des remerciements sincères, pour les services qu'on lui avait rendus.

De quoi je rends témoignage.

Anï. Rau, 671 ce temps maire et juge de paix.

P. S. — Acte de cette naissance a été notifié au chef d'arrondissement de Rheinfeldenqui a délivré à la mère un certificat pour la continuation de son voyage.

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Les soussignés, maire et habitants de Mumpf, ont souvenance que dans l'année 1821, à la fin de février, une personne assez jeune, Israélite, est arrivée à l'auberge Au Soleil^ et y a logé environ vingt-cinq jours. Elle occupait la chambre n° 13, à côté de la salle du premier étage, et était servie par une femme juive qu'elle avait amenée avec elle.

Quelques jours après son arrivée, elle accoucha avec l'assistance de la sage-femme Theresia Boni Guntert, dudit village, d'un enfant du sexe féminin.

Plusieurs juifs en voyage, entre autres Isaac et Israël Woog, lui rendirent visite et furent d'accord avec elle pour se louer des bons soins et de la bonne table de Fhôtelier. La femme déclara pouvoir payer une partie de la dépense.

Quant à savoir si cette femme s'appelait Thérèse, et son mari, absent, Jacob Félix, c'est ce qui ne peut être indiqué d'une façon certaine, les gens de l'hôtel en ayant perdu le souvenir. On ne pourrait pas dire non plus si l'enfant venue au monde a reçu le nom d'Elisa et de Rachel.

J'ai achevé de transcrire ces procès-verbaux et je me sens un peu désappointé. Ils sont loin d'être concluants. Ils n'affirment rien, ils hésitent, ils tâtonnent. Cette juive qui descendit au Gasthaus zur Sonne élsiii' elle l'épouse du colporteur Félix? Son nom n'est même pas prononcé ...

Mon hùte, qui remarque ma mine déçue, intervient. 11 lui répugne de penser que l'on n'accorde pas une foi entière aux souvenirs de son aïeul. Et puis il faut

que Rachel soit née à Tauberge Au Soleil. C'est l'honneur de sa maison. Entre deux bouffées de tabac, il laisse tomber ces mots :

« L'enquête fut ordonnée sur les indications de la mère de Rachel. C'est donc qu'elle se rappelait le nom du village où elle avait accouché... »

Au fait, il a raison, M. Waldmeyer. Cet homme est plein de sens.

Nous continuons le dépouillement du dossier. Il contient des journaux ou des fragments de journaux sans grand intérêt ; un numéro du Schweizer-Handels Courrier de Biel, daté du Dienstag i9 januar 1 858; un numéro Der Bund de Berne du 14 januar de la même année et donnant le récit succinct, d'après les gazettes parisiennes, des obsèques de Rachel... Attendez... Voilà qui me paraît moins banal. Ce sont des feuillets liés ensemble et couverts de pattes de mouches. Sur le premier, en grosses lettres moulées, ce titre :

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