LE ROMAN D UN ROMAN : « LES MISERABLES
Je suis allé voir Tautre matin mon respectable ami l'ancien éditeur belge Albert Lacroix.
Son nom ne dit pas grand'chose aux générations nouvelles. Et pourtant il jouit, pendant plus de dix ans, d'une notoriété considérable. Albert Lacroix était connu à l'égal des Michel Lévy, des Dentu, des Hachette. Il fut le libraire, le confident et un peu le disciple des poètes, des philosophes et des historiens les plus illustres du dernier siècle, de Lamartine, d'Hugo, de Michelet, de George Sand. Il publia les pre-
miers romans d'Emile Zola. Il gagna des millions à ce commerce. Puis il les perdit dans de fâcheuses spéculations de terrain. Et maintenant il vit en philosophe (1).
11 liabite, au fond des Ternes, un étroit logement bondé délivres. C'est son seul luxe. On est à peu près sûr de Vy rencontrer, car il ne s'arrache à son labeur de bénédictin que lorsqu'il y est contraint par quelque nécessité impérieuse. Et chaque fois qu'un hasard propice me mène de son côté, je monte lui serrer la main. J'aime la forme ironique et joviale de son esprit et son humeur demeurée sereine malgré l'infortune. M. Lacroix ne se répand pas en lamentations sur les hommes, et s'il a de l'amertume dans le cœur, il ne la laisse point s'épancher, ce qui est, sans doute, une preuve de sagesse.
Lors de ma plus récente visite, il m'avait dit, me montrant un gros coffre rempli de paperasses :
— J'ai là cinq cents lettres inédites de Victor Hiigo que personne n'a lues et dont je ne veux pas me dessaisir.
Et comme j'insistais pour qu'il m'autorisât à en prendre connaissance :
— L'heure n'est pas venue. Il faut d'ailleurs que je les classe. Vous viendrez plus tard me les demander.
(1) Hélas ! le bon libraire "a cessé de vivre. 11 s'est éteint dans un petit village de Savoie où il était allé passer la belle saison. Je laisse néanmoins subsister sans changement, ces pages qui évoquent son attachante et sympathique physionomie.
LE ROMAN d'un ROMAN : « LES MISÉRABLES » 3
Les fêtes d'Hugo m'oflraient une occasion de lui rappeler cette parole. J'ai gravi allègrement ses cinq étages, agité par l'espoir des révélations promises. Il vint lui-même m'ouvrir et me demanda en souriant :
— Qu'y a-l-il pour votre service?
— Vous le savez bien !
— Ah! oui, les fameuses lettres !
Je l'ai suivi dans le salon. Il est meublé d'une large table, tout entière couverte de manuscrits et de cartes géographiques. C'est là que, dès l'aube et jusqu'à trois heures du matin, M. Lacroix se courbe sur sa tâche accoutumée, excitant la surprise et l'admiration de ses voisins. Il s'occupe à mettre sur pied, avec le vicomte de Caix, une histoire de France illustrée en vingt volumes et dirige une encyclopédie scientifique populaire. Il ne suffit à tant de besogne que grâce à l'heureuse maigreur dont la nature l'a favorisé. Ce septuagénaire est agile et fluet comme un adolescent. Sa barbe et ses cheveux sont de neige, mais derrière son binocle luisent les yeux les plus vifs, des yeux fureteurs et malins. Joignez qu'il adore causer et qu'il conta l'anecdote avec beaucoup d'agrément. Or, il possède dans son sac des milliers d'historiettes.
— Nous allons, fis-je, dépouiller le dossier Victor Hugo.
Il prit sur la cheminée une chemise de papier gris.
— J'ai mis à part tout ce qui concerne les Misérables. Vous savez que j'entrai en relations avec Hugo,
à Toccasion de ce livre. Nous échangeâmes à son sujet, avant et après sa publication, une copieuse correspondance... Ah! cher monsieur, quelle lièvre d'art nous avions alors, quelle ardeur et quel noble enthousiasme ! La jeunesse d'aujourd'hui ignore ces sentiments; elle est dévorée par l'esprit de lucre...
M. Lacroix va médire du temps présent. C'est l'ordinaire penchant des vieillards. Mais il s'abstient de céder à ce plaisir trop facile. Il se ressaisit.
— Bruxelles, au lendemain du coup d'Etat, était une ville miraculeuse, une cité peuplée de génies.
Il s'est accommodé sur son fauteuil. Mais il n'y tient pas en place. Emporté par le feu du discours, il s'anime, gesticule et m'entraîne à sa suite dans l'évocation des jours lointains.
C'était en 1857... M. Lacroix venait de conquérir le grade de docteur en droit et d'obtenir le prix de littérature décerné par les quatre universités du royaume. Ce concours se faisait dans des conditions très solennelles. Le candidat subissait de difficiles épreuves ; non seulement il était interrogé parle jury en séance publique, mais les assistants pouvaient à leur gré lui poser des questions. Ainsi, M. Lacroix eut l'honneur d'être interpellé par Pascal Duprat, Edgar Quinet et de leur expliquer certains passages de son mémoire sur Shakespeare et le Ihéàire français. Mais leurs louanges ne contentaient pas son cœur ambitieux. Il en souhaitait une plus haute. Il envoya l'ouvrage à