LE BERCEAU DE L'OPÉRETTE
Le « compositeur toqué » écrivait à ses heures comme M. de Chateaubriand.
Je ruminais les termes curieux de cette lettre. L'idée me vint, hier soir, d'entrer aux. Variétés et de rechercher si je ne trouverais pas, dans les archives de ce théâtre, quelque trace du Petit Orphée^ le vénérable doyen du Petit Faust et du Sire de Vergy. Je me dirigeai vers la porte des artistes, située, comme vous savez, dans une des galeries latérales du passage des Panoramas. J'ai beaucoup de tendresse pour cet endroit qui n'a jamais changé de physionomie. Tel il était et tel il est demeuré. Et non seulement il a gardé le même aspect extérieur, mais il semble qu'on y respire la même atmosphère. Cet écriteau, fixé au-dessus du seuil, a vu défiler Potier, Vernet, Brunet, Odry ; ils s'arrêtaient devant ces boutiques qui étaient un peu plus pimpantes alors qu'aujourd'hui, et souriaient aux belles marchandes ; enfin, sur ces dalles à demi usées, sur ces degrés de pierre, dans ce couloir fumeux et mal odorant, s'engageaient le pied furtif, la taille ondoyante de Mlle Ozy...
Comme j'y pénétrais à mon tour, je me croisai avec trois messieurs, que je n'eus pas de peine à reconnaître. L'un était maigre, long, barbu, chevelu, hurluberlu : et c'était le musicien Claude Terrasse; le second, soigné, râblé, rasé, rosé : et c'était Robert de Fiers ; celui d'après, rondelet : et c'était De Cailhavet; les trois heureux auteurs de Vergy. Je leur confiai le
but un peu chimérique de mes recherches. Et ces obligeants confrères, rebroussant chemin, s'offrirent à me guider.
— D'abord, me dirent-ils, trouvons Samuel.
Nous traversâmes une infinité de loges et de cabinets larges comme des mouchoirs de poche, et nous arrivâmes dans le bureau de M. le directeur. Son fauteuil était vide. Mais sur la table, près de l'écritoire, j'aperçus un vieux couvre-chef en paille, bossue, raviné, à moitié décousu.
— M. le directeur n'est pas là, dit de Fiers; mais nous avons son chapeau... Nous pouvons causer.
Et devant le magnifique portrait de Potier, par Carie Vernet, et devant le chapeau de Samuel, le chapeau porte-bonheur, ce chapeau dont il ne se séparera qu'avec la vie, ce chapeau où son âme directoriale est incarnée, nous commençâmes à théoriser sur le passé, le présent, l'avenir de l'opérette. De pimpantes mélodies nous arrivaient par bouffées, du fond de la scène, et soutenaient agréablement nos discours. Je vis tout de suite que mes interlocuteurs avaient la plus vive estime pour ce genre littéraire et la plus grande foi dans ses destinées. Ils ne le considèrent point comme mort ; et d'ailleurs ils ont fait et feront encore, pour lui rendre la jeunesse, des efforts ingénieux. Nous tombâmes aisément d'accord sur ce point qu'il est susceptible de renouvellement, puisqu'il résulte de la fusion du vaudeville, de l'opéra comique
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et de la chanson, dont le goût imp'.i i3?<ible est enraciné au cœur des Français.
— Il y faut de l'oplimisme, dit Cailbavet.
— Un grain de philosophie, dit de Fiers.
— Du mouvement et de la couleur, dit Terrasse.
— Et des décors, et de jolies petites femmes, dit Samuel.
M. le directeur était venu nous rejoindre. Je le suppliai de m'indiquer où je pourrais trouver quelque trace du Petit Orphée^ ce père de Topérette.
— Ma foi, nous avons une armoire remplie de papiers poudreux. Fouillez-y vous-même.
Je l'accompagnai dans une pièce très basse de plafond et qui, de temps immémorial, sert de refuge au régisseur général. Il me remit une clef — la clef de Barbe Bleue — me désigna un placard creusé dans la muraille :
— Amusez-vous... Bonne chance !
J'ouvris le placard et j'aperçus une série de gros registres verdàtres. Je les tirai de cette cachette où ils sommeillaient depuis cent ans et me mis en devoir de les dépouiller, toujours bercé par les lointains et gais concerts de Claude Terrasse.
Le premier livre que je consultai était un état du répertoire des Variétés pendant les premières années du siècle. JV cherchai vainement une mention du Pei'xt Orphée^ mais j'y copiai les titres d'ouvrages assez extraordinaires « par exemple le Baron, aile-
mand ou le. Blocus de la salle à manger^ et Werther ou les Derniers épanchemenis de la sensibilité. Celui-ci est de M. Rochefort, le père d'Henri Rochefort, qui troussait fort élégamment le couplet. Le manuscrit était là, près duregistri3 à dos vert, et j'en tournai avec intérêt les pages.
Plus loin, je découvris un état des appointements payés aux artistes, qui ne laissa pas de m'induire en de sérieuses réflexions. Vous doutez-vous des sommes que touchait Arnal, le grand Arnal, en 1860? 15.000 francs par an, tout au juste. José Dupuis, de 1867 à 1872, après ses triomphes de la Belle Hélène et de la Grande Duchesse, recevait 16.000 francs et 25 francs de feux, avec une représentation à bénéfice dont le produit était évalué à 1.000 francs net... Couder, Grenier, Kopp, — incomparable trio, — gagnaient chacun dans les 7.200 à 8. 000 francs Fan... Christian, moins encore : 6.000 francs. Et quant à Baron, à Léonce, à l'aimable Alphonsine, ils se contentaient de 3.500 et 4.000. La plus mal lotie était Léonide Leblanc — 125 francs par mois. Je suppose qu'elle avait des ressources par ailleurs. C'était l'âge d'or des directeurs de théâtre.
g Qu'est-ce encore que ce cahier gris, enfoui sous un monceau de paperasses jaunies? Recueils des cancans, bons mots, calembours, couplets pointus, anecdotes, bêtises et réparties spirituelles, attribués à Potier, acteur du théâtre des Variétés. Parcourons un peu ce « Poteriana. »
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On consultait Potier sur le choix d'un traiteur où l'on pourrait all(;r faire un ])on dîner. — Allons, dit quelqu'un, au Grand-Cerf. — Non, non, non, répondit Potier, le Grand-Cerf y c'est mon père. — Eli bien! allons à la Licorne, par exemple. — La Licorne, c'est ma tante — Au Veauqui-tctte. — Chut ! c'est ma nourrice.
Huml hum! ceci n'est pas très fort. Voyons la suite. '
Potier, qui ne se borne pas à débiter les bêtises des auteurs, a aussi sa petite provision particulière, dont il fait usage de temps en temps. Après qu'il eut entendu la lecture de la Pièce sans A, il dit, en s'adressant à l'auteur : u A présent, monsieur, nous vous demanderons des vaudevilles sans R [airs), et surtout des pièces sans C {sensées)... On ajoute que le musicien chargé de faire l'ouverture de la Pièce sans A, voulant entrer dans les intentions de l'auteur, ne mit ni fa ni la dans sa musique.
Voilà qui va un peu mieux, encore que le dernier trait soit pénible. Ne nous décourageons pas. Déchiffrons ce monologue, que Fauteur anonyme du recueil loue comme un modèle de finesse. Potier Pintercalait dans Y Enfant pi^odigue, pour la plus grande joie du parterre.
Comment annoncer mon mariage à mon père qui m'en mitonne un ici? Heureusement il ne me connaît pas plus que je ne le connais moi même, et je pourrai le voir venir. Voilà ce qui me console; et puis mon père est homme, il a été jeune, il a aimé, il a connu la force des passions; son cœur a plus d'une fois cédé à l'aspect des
charmes que la nature prodigue à cette intéressante moitié du genre humain sans laquelle l'homme seul vivrait nécessairement isolé, et méconnaîtrait le prix de l'existence, qui, véritablement, n'a d'attrait que pour celui qui la partage avec celle que le ciel a envoyée exprès sur la terre pour embellir ce court espace de la naissance au trépas, appelé communément la vie, et qui, dans le fait, n'est autre chose qu'un enchaînement plus ou moins heureux de circonstances, qui varient en raison des incidents qui la composent, et dont je pourrais citer au besoin mille exemples, mais qui seraient fort inutiles dans ce moment ici, puisque je suis tout seul, et que personne ne pouvant m'entendre, je ne vois pas la nécessité... Mais voici quelqu'un, etc..
Mon Dieu, pour un monologue, ce monologue est passable et notre cher Cadet en a dit de plus méchants. Mais revenons aux « mots » de Potier :
Une femme reprochait à Potier de s'être vanté d'avoir eu ses faveurs. Potier lui répondit : « Madame, je l'ai dit, mais je ne m'en suis pas vanté. )>
J'ai peur que Potier n'ait eu ici moins d'esprit que de mémoire.
Un cuisinier vint annoncer que la sauce était tournée en y mettant les jaunes d'œufs. M. Potier s'écria : « Voilà le danger des liaisons. »
Hâtons-nous de fermer le « Poteriana ». Ça se gâte. Nos grands-pères avaient le rire facile. Un rien les divertissait. II est vrai que si Ton relit dans soixante ans nos facéties actuelles !...
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Je suis retombé sur M. le directeur qui m'a entraîné, bon gré, mal gré, à travers les méandres de son théâtre. Et nous nous sommes enfoncés dans les dessous, et nous avons grimpé jusqu'aux combles.
Les ouvreuses elï'arées suivaient de Toeil le « patron », dont l'agitation leur semblait inexplicable. La vieille salle est exactement ce qu'elle était en 1807, et tout en haut, au paradis — grands dieux! quelle chaleur! — sont les banquettes, où Mimi Pinson venait en 1840 avec son amoureux applaudir aux grâces de Déjazet. Et j'ai vu aussi la glace du foyer devant laquelle les plus illustres farceurs du siècle ont arrangé leurs perruques et le canapé rouge oii Romieu et Henry Monnier s'asseyaient chaque soir et se donnaient mutuellement la comédie. J'ai vu Tunique .marche qui subsiste de l'escalier de Mme la duchesse de Berry; et dans le couloir des loges, j'ai cru discerner les ombres de Roqueplan, de Méry, et le ventre du docteur Véron, et l'habit bleu à boutons d'or de i^alzac.
J'ai pris un grand plaisir à ces évocations. Mais...
Mais je n'ai pas retrouvé le manuscrit du Petit Orphée, ce respectable aïeul des modernes opérettes.