LE BERCEAU DE L OPERETTE
Il y a une providence pour les collectionneurs de manuscrils. Comme je furetais dans les cartons d'un vieux bouquiniste du boulevard Rochechouart, je mis la main sur une liasse de lettres signées d'artistes ou d'écrivains en réputation. La plupart étaient indifférentes et se rapportaient à des incidents d'ordre privé et sans valeur pour le public. Une seule me parut présenter quelque intérêt. Elle émanait d'un homme qui fut jadis très célèbre, et l'est encore, du fameux Hervé, l'auteur de VŒU crevé et du Petit Faust, Je ne pus découvrir à qui cette missive s'adressait, car aucune inscription n'y était jointe. C'était, sous forme épistolaire, une sorte de mémoire, ou de confession, destinée je suppose, à un critique, ou à un
chroniqueur en mal de copie. Hervé s'y raconte longuement. Et je n'eusse point tiré de l'ombre ce travail, si je n'y avais trouvé qu'une autobiographie. Mais il renferme autre chose ; il élucide un petit problème d'histoire littéraire, sur la solution duquel l'opinion est divisée.
Lorsque le théâtre des Variétés donna en 1903 le Sire de Vergij, le succès de cet aimable et léger ouvrage fut salué comme une renaissance de l'opérette. C'est là, sans doute, un genre bien français. Quand est-il né? Sous quelle influence? De quels élé^ ments est-il constitué? Quel en fui le créateur véritable? Etait-ce, ainsi qu'on l'admet généralement, Offenbach? Sarcey avait entrepris naguère d'en retracer l'histoire. Et voilà que Hervé sort de la tombe pour nous donner son avis. Les lignes que j'ai sous les yeux méritent d'être citées. Une humeur fantaisiste et naturellement cocasse s'y joue. Je vais y faire de larges emprunts, me contentant de résumer çà et là, et de condenser le récit, dans les endroits où il est trop personnel où trop copieux.
Au printemps de l'année 1842, un tout jeune homme se promenait aux environs de l'hospice de Bicêtre. Ses vêtements étaient plus que simples et ses souliers éculés, mais il avait les joues fraîches et le front ingénu; un rêve palpitait en ses yeux bleus. Comme il passait devant la chapelle des fous, il saisit l'harmonie d'un cantique accompagné en sourdine par les sons
LE BERCEAr DE L'oI'ÉRETTE 20.')
de l'orgue. Il s'arrêta, ravi, attendit que la musique fût achevée et se glissa dans Féglise. Elle était à peu près vide. L'enfant se précipita vers le sacristain.
— Oh ! monsieur, lui dit-il, laissez-moi jouer un air ! Le sacristain regarda avec stupéfaction ce gringalet
mal nippé et ne daigna pas lui répondre... Alors, celui-ci, lui barrant la route, s'écria avec une fureur excessivement comique :
— Je suis ici par la volonté du peuple ; je ne m'en irai que par la force des baïonnettes...
Puis, se radoucissant :
— Ecoutez 1 j'appartiens à la maîtrise deSaint-Roch. Vous voyez que nous sommes un peu confrères et que vous n'avez rien à craindre de moi. Je ne vous demande que cinq minutes.
— Après tout, dit l'honnête sacristain... puisque vous y tenez absolument...
Les cinq minutes durèrent une heure. Notre gamin égrena sur l'orgue d'éblouissantes improvisions, tant et si bien que l'aumônier, attiré par ce concert, sortit de la sacristie et s'approcha, courroucé. 11 fut stupéfait en voyant le visage imberbe de l'exécutant :
— Comment te nommes-tu?
— Florimond Hervé-Rouger.
— Et d'oii viens-tu?
— De Paris.
— A quoi t'occupes-tu pour gagner ta vie?
— Je chante à Saint-Roch et je joue de plusieurs instruments de musique.
Toutes ces réponses étaient faites d'une voix mélodieuse et sur un ton de modestie charmante. Tel Eliacin répondant aux interrogations d'Athalie! Le bon abbé semblait perplexe; un combat se livrait en son esprit pour et contre cet intrus qui se permettait d'entrer dans les chapelles et de s'y installer comme chez lui, sans y être convié. La sympathie l'emporta...
— Puisque la Providence vous a conduit jusqu'ici, mon enfant, vous n'aurez pas à le regretter. Notre organiste vient de mourir. Voulez-vous lui succéder?
... C'est ainsi que le compositeur Hervé, futur auteur de VŒU crevé et de ChilpériCj entra pour la première fois à Bicètre.
Il prit à cœur ses fonctions et s'efforça d'appliquer la musique au traitement de l'aliénation mentale. Il assemblait les malades, leur serinait des airs populaires; il réussit à former une manière d'orphéon, avec les pensionnaires de l'hospice. Vous figurez-vous ce spectacle, ces fous dirigés par Hervé, et hurlant en chœur des cantates dont ils ne comprenaient pas un traître mot? C'était déjà de l'opérette...
Souvent il causait avec ces étranges disciples. Une fois, il demanda à l'un d'eux :
— Comment vous appelez-vous, mon ami?
— Je m'appelle Fromage de Gruyère.
— Cela ne m'étonne pas, alors, que vous transpiriez par la chaleur terrible qu'il fait aujourd'hui.
— Je n'y avais pas songé. Merci de m'en prévenir. Hervé n'avait qu'à transporter à la scène ce bout de
LE BERCEAU DE l'oPÉRETTE ^207
dialogue, et bien d'autres. Tout son répertoire, le second acte de VŒU crevé, la bacchanale de Chilpéric donnent vraiment Timpression de la folie. Ce sont des réminiscences de Bicêtre.
Cependant le jeune musicien ne voulait pas mourir dans la peau d'un organiste. Il aimait la gloire, il ambitionnait toutes les gloires. 11 rimait des poèmes, composait des symphonies et jouait, entre temps, la comédie au théâtre de Montmartre. Il se maria en 1844, àTasile, avec la fille de la surveillante de la lingerie; fut nommé, en 1847, maître de chapelle à Saint-Eustache; fit représenter, en 1848, un vague opéra; interpréta les confidents de tragédie et devint chef d'orchestre au Palais-Royal. De telle sorte qu'il s'occupait à la fois d'exécuter les messes, d'amuser des fous, de faire répéter de jolies petites filles, de réciter des alexandrins et de soutenir avec ses flonsflons la prose des vaudevillistes.
Mais ici je lui laisse la parole :
En 1847, j'étais engagé comme acteur lyrique au théâtre, de Montmartre, sous la direction Laudé. Je n'avais point d'appointements et j'étais chargé de me fournir mes costumes. Heureusement, je cumulais avec cette place celle d'organiste du grand orgue de Saint-Eustache, aux appointements de 800 fr. par an : comme cela ça pouvait marcher.
J'avais toujours en outre l'orgue de la chapelle de Bicêtre, où je me faisais quelquefoissuppléer par ma femme à qui j'avais enseigné mon art. Et là, nous avions la nourriture, le logement, plus une somme de 12 fr. 50 par
mois : une fortune enfin ! Je passe sous silence les leçons de piano à deux francs le cachet; parfois moins, rarement plus. Je n'en avais pas moins de cœur au ventre. Que voulez-vous? J'étais persuadé que je prendrais la suite des affaires de Mozart, Meyerbeer, Rossini et Auber.
J'avais de l'énergie à revendre. Vous ririez si je vous disais que je me sens, encore à mon âge, la même ardeur qu'au début. Même courage, plus de facilité de travail, mêmes illusions.
Un de mes camarades de théâtre, Désiré, qui devait être plus tard l'étoile des Bouffes-Parisiens, me pria de lui composer pour son bénéfice une scène musicale qui serait jouée par lui et par moi. Il était gros et court, j'étais long et mince. Je choisis Don Quichotte et Sancho Pança pour sujet.
Cette pochade fit assez de bruit pour qu'Adolphe Adam vînt l'entendre. Il me complimenta, m'engagea comme trial au théâtre de l'Opéra-National (boulevard du Temple), dont il était directeur, et, le 5 mars 1848, il me fit reprendre ma pièce.
Cette fois, ce fut Joseph Kelm qui remplit le rôle de Sancho. La ronde eut, grâce à lui, beaucoup de retentissement; on en mit l'air dans les principaux vaudevilles du jour, et il n'est pas sûr que vous n'ayez jadis fredonné •vous-même :
Je sais que les filles Sont vraiment gentilles Et que tous les drilles En sont amoureux.
Mais sous l'aubépine, La corde argentine De ma mandoline Sait me rendre heureux ;
LE BERCEAU DE l'OPÉRETTE 209
Oui, ma guiLaiiiij
Sait me rendre heureux.
Ainsi, Don Quicliottc et Sancho Pança fut la première opf'rette et elle reçut, je puis le dire, uiie cons^-cration solennelle à l'Opéra-National. L'orchestre, de quatrevingts musiciens, était dirigé par Georges Bousquet, le même qui fut plus tard chef d'orchestre au Théâtre-Italien, et l'imprésario était Adolphe Adam, l'auteur du Chalet et de Si fêtais Roi.
Voilà donc notre doute éclairci. L'origine de l'opérette remonterait à 1848, et c'est à Hervé que reviendrait l'honneur d'avoir créé ce genre éminemment national. Toutefois, Don Quichotte n'en fut que le premier balbutiement. Cinq ans devaient s'écouler avant qu'il ne s'imposât au public d'une façon éclatante et victorieuse. Sur ces entrefaites, Hervé avait été présenté à un gros personnage, le duc de Morny, qui ne haïssait pas la gaudriole ; son humeur extravagante lui plut. L'homme d'État offrit une place de secrétaire au musicien. Il avait déjà près de lui Lépine-Quatrelles, Alphonse Daudet, Ludovic Halévy ; il choisissait bien ses secrétaires. Hervé n'eût point déparé la collection. Mais il chérissait ayant tout son indépendance. Il se déroba aux avantages qu'on lui voulait faire et sollicita seulement la concession d'un théâtre. Cette faveur était rare et difficile. Tout ce que Morny put obtenir de Persigny, son collègue, ce fut la permission d'un concert-spectacle. Hervé s'en accommoda. Il fonda les Folies concertantes (toujours la
« folie » elles fous, toujours Bicêtre), qui se changèrent quelques mois plus tard en Folies-Nouvelles et s'ouvrirent par une représentation de gala. Théodore de Banville avait rimé, pour la circonstance, un prologue ironique et gracieux comme il savait les écrire.
Dans notre parc aérien S'agite un monde qui n'a rien
Vu de morose ; Bouffons que l'amour pour son jeu Vêtit de satin rayé, feu,
Bleu, ciel et rose.
Notre poème fanfaron Qui dans le pays d'Obéron
Toujours s'égare.
N'est pas plus compliqué vraiment Que ce que l'on songe-en fumant
Un bon cigare.
Le répertoire du nouveau théâtre devait être un peu moins aérien et suave que ne semblait l'annoncer le poète. Il se composait surtout de coq-à-l'âne, de plaisanteries froidement concertées, de bouffonneries ahurissantes. Le nouveau genre prenait de l'autorité. Successivement le Compositeur toqué^ le Chameau à deux bosses^ le Duo impossible allèrent aux nues. U?! drame sous la Terreur ne fut pas moins goûté. On y voyait un criminel décapité et qui emportait sa tête sous son bras, comme saint Denis. Ses compagnons indignés criaient :
— Cet animal-là va nous faire remarquer avec sa tête sous son bras ! Ce n'est pas l'usage !
LE BERCEAU DE l'oPÉRETÏE 211
Dans Afjamemnon^ Hervé se haussa au grand style ; il y avait introduit une superbe tirade qu'il modulait avec majesté, imitant la voix, le port et la noblesse du terrible Beauvallet.
Je suis Agamemnon ; je règne sans partage, Je me nourris de pain, de beurre et de fromage; Potage, comme rime, eût été plus. heureux. Mais je suis maître ici, je fais ce que je veux. Déjà plusieurs projets ont occupé mes vues; On se plaint de la crotte, il faut paver les rues ; Peut-être il vaudrait mieux empêcher de pleuvoir. Mais, hélas! jusque-là ne va pas mon pouvoir. Si je ne craignais pas de courir quelque risque. Je ferais bien aussi redresser l'obélisque, Ce monument si beau, si plein de majesté, Dont je ne comprends pas du tout l'utilité. Le monter en épingle est un projet qui flatte, Mais c'est un peu trop gros pour mettre à sa cravate. Il est à supposer que dans les anciens temps, C'était bon à manger, ou qu'on montait dedans.
Le seigneur Hervé régnait en maître sur la scène des Folies-Nouvelles. Mais il ne l'accaparait pas; il y accueillait les camarades. H y reçut (il a bien soin, dans son mémoire, de le faire remarquer) la première opérette d'OfTenbach, Oijayage^ dont les paroles étaient de Jules Moineaux ; il y joua encore Deux sous de charbon, de Léo Delibes, et révéla à la foule le talent d'un jeune ténor qui devait devenir un des meilleurs comédiens du siècle, José Dupuis, le futur
Paris de la Belle Hélène^ le futur brigadier Fritz de la Grande Duchesse de Gérohtein.
Ayant ainsi affirmé, par des arguments très forts, sa prééminence sur Offenbach, le maestro Hervé (je continue de le suivre pas à pas) avoue humblement qu'ils eurent tous un prédécesseur obscur et que la plus ancienne des opérettes fut le Petit Orphée représenté le 13 juin 1792 — en pleine Terreur — sur le théâtre des Variétés. Cet ouvrage avait trois auteurs : le citoyen Rouhier-Deschamps pour le poème, le citoyen Deshaye pour la musique, le citoyen Beaupré-Riché pour le ballet. En unissant leurs génies, ils n'avaient pas produit grand'chose de fameux, si l'on en juge du moins par ce couplet qu'Hervé propose ironiquement à notre admiration. Le chœur chantait à Orphée :
Ahl le pauvre époux!
Il se plaint des coups Qui frappent son âme.
Trop heureux époux.
Tu n'as plus de femme.
Que ton sort est doux !
Hervé ajoute, sur un ton inspiré (n'était-ce pas, à sa manière^ un prophète ?) :
« Nul ne soupçonna l'importance du Petit Orphée, qui passa presque inaperçu. C'était la graine de l'Évangile, celle qui tombe sur la roche sèche et qui ne doit pas y enfoncer de racines, ni pousser de rejetons... Plus tard, cependant, elle germa. »