‹ L'envers de la gloire (volume 3)Chapitre 17 sur 37 · MARIE LAURENT, DORVAL, FHÉDÉRICK LEMAITRE · texte numérisé non relu

MARIE LAURENT, DORVAL, FHÉDÉRICK LEMAITRE

— Je vous prête la salle de TOpéra, s'écria M. Gailhard.

Et comme nous le félicitions de son élan, il ajouta :

— J'ai une dette de reconnaissance envers Marie Laurent. Je lui dois un des meilleurs repas que j'aie faits en ma jeunesse. C'est toute une histoire...

Nous le pressâmes de la dire. Il se rendit aisément à nos prières. Et de cette voix généreuse, avec ces grâces de gestes et de langage et cette éloquence cordiale et imagée qui appartiennent en propre aux enfants de Toulouse, il nous conta ce qui suit. L'anecdote est si gentille que je ne veux pas en priver le lecteur.*

Donc, à cette époque, Pierre Gailhard rapetassait des chaussures dans l'échoppe paternelle et égayait de ses chants les rues de la cité de Clémence Isaure. Quand il eut l'âge d'aller s'instruire à Paris, son père lui remit un louis de quarante francs, auquel iljoignit de sages conseils :

— Voilà, mon fils, de quoi fairele jeune homme. Ton voyage est payé, tu n'as pas besoin d'argent. Je t'en enverrai le mois prochain. Au reste, si tu es à court, va voir Marie Laurent, la fameuse actrice, et présentelui cette facture. Elle te donnera cinquante francs pour des souliers de bal et des bottines que je lui ai confectionnés naguère, et dont j'ai négligé de toucher le prix. Adieu ! garçon. Bonne chance !

L'adolescent partit, avec trois ou quatre compa-

gnons, futurs poètes, ténors et sculpteurs (je crois que Idrac et Mercié étaient du voyage), comme lui, tumultueux, ardents à vivre et gueux comme Job. Avant même qu'ils eussent pénétré au cœur de PariS; la pièce d'or de Pierre Gailhard s'était volatilisée. Il n'avait plus en poche que la note de cordonnerie du papa. 11 résolut de la porter tout de suite à son adresse. Il vit sur les affiches que Marie Laurent jouait à l'Ambigu ; il s'y rendit le soir même et, bousculant le concierge qui lui refusait l'accès des coulisses, il parvint jusqu'à la loge de la comédienne. ^Ue était en scène à ce moment; il fut reçu par un monsieur solennel qui l'interrogea sévèrement :

— Qu'y a-t-il pour votre service ?

— J'ai en main un papier... qui intéresse Mme Laurent... Un papier... très important...

— Je suis son mari..., c'est la même chose.

On s'expliqua. Marie Laurent qui survint tendit la main au voyageur :

— Tu es le fils de Gailhard, le cordonnier? Ma foi, je ne me plains pas de ses bottines, elles m'ont fait de l'usage. Si tu t'établis à Paris, tu peux compter surma clientèle.

Et non seulement elle lui versa les 50 francs dont il avait un si pressant besoin, mais elle l'embrassa maternellement sur les deux joues et l'engagea à re* venir.

— Je veux être chanteur et jouer la comédie, répondit orgueilleusement Pierre Gailhard.

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