MARIE LAURENT, DORVAL, FREDERICK LEMAITKE
Il sortit, en brandissant son feutre à la Velasquez, et courut retrouver ses camarades qui Tattendaient sur le trottoir, les dents aiguisées par un appétit de jeunes loups. Gailhard leur montra de loin ses jaunets.
Ali I mes amis... quelle bombance ils s'offrirent dans un cabaret des Halles ! ils mangèrent des escargots et burent du vin doux, en souvenir du pays. Puis ils remuèrent à perte de vue des problèmes d'esthétique et des projets d'avenir. Après quoi, comme l'aube se levait, ils se rendirent, bras dessus, bras dessous, à la gare d'Orléans, ^oour regarder partir le train de Toulouse !
Nous ayant narré cette historiette, M. Gailhard conclut :
— Ce sont là des souvenirs qui ne s'effacent jamais. Par l'accueil de Marie Laurent, le premier contact de Paris, souvent si rude, me fut adouci. La gratitude que je lui ai vouée est bien naturelle. C'est la reconnaissance de l'estomac !
Il riait, mais nous le sentions secrètement touché à l'évocation de ce passé, déjà lointain et toujours vivant dans un coin de sa mémoire.
Je profitai de l'occasion pour rendre mes devoirs à l'illustre comédienne et deviser avec elle des hommes et des choses d'autrefois.
Je sonnai à la porte du petit appartement qu'elle occupait rue Mansart, dans un coin tranquille, entre cour et jardin — je veux dire entre une vaste cour et un jardin plein d'oiseaux. Elle m'y reçut avec bon-
homie et majesté, comme il sied à une tragédienne qui a incarné tour à tour les femmes du peuple et les plus nobles princesses du répertoire : Marguerite de Bourgogne, Marie Tudor et Klytemnestra. Les acteurs ne se dépouillent pas complètement de leurs rôles ; ils en gardent l'empreinte . Songez que Marie Laurent avait vécu, pendant trois quarts de siècle, sur les planches. Quand elle marchait, on cherchait à ses côtés Oreste ou Buridan ; et quand elle parlait, sa voix aux notes graves, aux inflexions nuancées, sa diction lente et rythmique semblaient invoquer les dieux et les héros disparus.
Elle alla quérir un coffret où gisaient des liasses de feuilles jaunies. Elle les en tira avec dévotion :
— Ceci est mon reliquaire.
Je m'assis près d'elle. Je lui demandai de se reporter au début de sa carrière et de me retracer Timage qui s'est conservée dans son esprit de ces jours si fabuleusement éloignés. Et soudain je vis défiler, sous mes yeux, les décors et les personnages du romantisme. Et tandis que je prêtais une oreille attentive à son discours, il me sembla que je redevenais enfant moi-même et que j'écoutais les récits d'une aïeule à cheveux blancs...
Elle avait juste trois ans, lorsqu'elle aborda la scène. Ses parents, les époux Luguet, humbles comédiens nomades, parcouraient la province, gagnant ensemble 250 francs par mois, engagés tantôt à Rouen, tantôt à Amiens ou à Cambrai. Ces villes possédaien