‹ L'envers de la gloire (volume 3)Chapitre 21 sur 37 · MARIE LAURENT, DORVAL, FREDERICK LEMAITRE · texte numérisé non relu

MARIE LAURENT, DORVAL, FREDERICK LEMAITRE

Elle lui dépêcha une longue lettre et reçut, en retour, ce billet, qu'elle a pieusement conservé :

« Ma chère enfant, Marie-Jeanne a 000 lignes et 000 cfTets. Quand, à ton âge, on a le bonheur déjouer un rôle comme celui-là, on ne demande pas de conseil par écrit, on vient le voir jouer. »

La jeune artiste, cfui venait d'épouser le baryton Pierre Laurent, obtint à grand peine de son mari et de son directeur trois jours de congé. Elle monta dans la diligence qui accomplissait, en vingt-huit heures, le trajet de Bruxelles à Paris.

A. six heures, elle débarquait rue du Bouloi. A sept heures elle entrait à la Porte -Saint -Martin et se suspendait frémissante, hypnotisée, aux lèvres de MmeDorval,de Marie-Jeanne. A l'issue de la représentation, elle courut, les yeux noyés, se précipiter dans ses bras.

Après soixante ans écoulés, Mme Marie Laurent se rappelait les plus petits détails de cette scène. Peutêtre en exagérait-elle l'importance en les racontant. Le souvenir est un prisme qui grossit et colore les objets. N'importe! Je goûtai un vif plaisir à contempler, en une évocation fugitive, l'ombre de Dorval :

— Elle m'emmena chez elle. Elle avait préparé un lit dans sa chambre. Et toute la nuit, elle m'analysa la pièce, acte par acte, me répétant ces cris qui vous prenaient aux entrailles et m'obligeant à les pousser avec elle.

Elle lui enseigna le moyen d'imprimer un accent

sublime au mot légendaire de Marie-Jeanne : Allons donc! Je ne suis donc pas folle! C'était d'intercaler mentalement un juron au beau milieu de la phrase. L'infortunée Marie-Jeanne, à qui l'on veut persuader qu'elle est démente, recouvre sa raison prête à s'échapper; et la joie qu'elle en éprouve lui arrache cette exclamation tout ensemble radieuse et furieuse : « Allons donc, N. de D..., je ne suis donc pas folle! » Quelle étonnante trouvaille que ce N. de />..., plaqué dans le dialogue! C'est le coup de fouet qui enlève l'attelage! Mme Marie Laurent m'assurait qu'en écoutant Dorval, ce soir-là, elle ne put se tenir de sangloter.

— Vraiment, madame, vous pleuriez?...

— Oui, monsieur, je pleurais d'enthousiasme... Et ce fut sa première leçon de « mélo ».

Elle en reçut une autre de Frederick Lemaître, avec qui elle reprit Trente an$ou la vie d'un joueur. Frederick avait du génie, ce qui l'autorisait à se montrer brutal et intolérant envers tout le monde. Il usait assez souvent de ce privilège... Et s'astreignant à un travail fort méticuleux, il voulait être aveuglément approuvé par ses camarades. Il venait de sortir, après la scène oii Georges de Germany contraint sa femme à signer l'acte qui la dépouille et s'écrie, en soulignant ce trait d'un regard diabolique : « La fortune n'est pas toujours contraire ! » Marie Laurent, demeurée seule, entamait son monologue, mais brusquement elle fut

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bousculée par un poignet de fer; Frederick avait quitté les coulisses, il avait bondi sur elle et du ton de Napoléon, gourmandant ses grenadiers :

— Pourquoi jouez -vous ainsi ? Ce n'est pas digne de vous. Celte femme est allolée, désespérée. Et vous donnez de la voix ! Vous n'êtes pas émue! Vous parlez faux! Recommencez!

Et elle recommença. Et le public, charmé, flt une double ovation au maître impérieux et à l'élève soumise.

— Comment, madame, lui dis-je, vous n'avez pas protesté contre une semonce si durement infligée?

— Mais non, monsieur. En ce temps-là, nous avions du respect pour nos anciens...

Marie Laurentsouriait, en me rapportant cet épisode. Elle était arrivée à l'état d'esprit des patriarches, qui considèrent avec sérénité le cours de leur vie et les accidents dont elle fut agitée. Pourtant je suppose que la colère dut flamber plus d'une fois dans l'œil noir de la Sachette, d'Agrippine et d'Athalie...

Je n'en finirais pas, si je voulais suivre Marie Laurent jusqu'au terme de sa carrière, ou même jusqu'au jour où elle fonda l'Orphelinat des arts, sa meilleure création. Je terminerai sur un dernier souvenir.

Vers 1855, eut lieu au Théâtre-Français le bénéfice de Mlle Georges. Marie Laurent, qui prit part à cette représentation, en avait conservé l'impression inoubliable :

— Je la vois encore... Elle jouait le troisième acte de Rodogune. Elle s*appuyait, brisée, sur le dossier d'un fauteuil, pour ne pas tomber. De grosses larmes ruisselaient le long de ses joues. On a beau les couvrir de fleurs, les pauvres artistes qui s'en vont ont le cœur navré. Il semble qu'ils assistent à leurs propres funérailles.

Ce fut bientôt le tour de Marie Laurent. L'heure de la retraite sonna pour cette aïeule, précédant de peu de mois celle de la mort.

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