‹ L'envers de la gloire (volume 3)Chapitre 23 sur 37 · LE DERNIER AMI DE HENRI UEINE · texte numérisé non relu

LE DERNIER AMI DE HENRI UEINE

lui demeura fidèle. Une réelle afTection les liait l'un à l'autre. Et quandleur tendresse s'affaiblit, elle fut remplacée par l'habitude. Il manquait de patience, elle manquait de douceur. Elle lui faisait des scènes et il la battait. D'aigres querelles empoisonnaient leur union et c'est pour cela qu'elle était indestructible. Ils éprouvaient le besoin de se disputer. Les plus futiles prétextes déchaînaient et alimentaient cette lutte intestine. Mathilde témoignait un attachement désordonné à sa perruche, dont le bavardage exaspérait Henri Heine. Celui-ci empoisonna la maudite bête. Mathilde en conçut un chagrin mortel ; elle sanglota, elle s'abîma dans la douleur, elle gémit :

— Me voilà seule au monde!

— Comment, dit Heine, je ne te suis donc rien ?

— Rien! rien! ! rien! !!

Heine la roua de coups. Et il lui acheta une autre perruche... Il la battait d'ordinaire le lundi et assurait que ce châtiment hebdomadaire lui était indispensable. Elle le subissait en versant un torrent de pleurs. Elle aurait pu se défendre ; elle se contentait de tirer son amant par les jambes. Ils roulaient sur le plancher et se relevaient enfin, rompus de fatigué, meurtris et calmés. Alexandre Weill et Philibert Audebrand les surprirent plus d'une fois en cette étrange posture. Ils en riaient tous ensemble. On se mettait à table ; on vidait une bouteille de Champagne; Weill, pour sceller la réconciliation, entonnait le grand air de Guillaume Tell.

0 Mathilde, idole de mon âme,

et bien souvent, avant le dessert, la guerre recommençait. L'irascible Mathilde, sMmaginant queTundes convives la tournait en ridicule, lui lançait au visage quelque objet domestique ou le contenu d'un plat. Weill reçut sur sa redingote un brochet tout dégouttant de sauce mayonnaise.

— Soyez tranquille, murmura Heine, lundi elle sera battue.

— Mais lundi, c'est aujourd'hui, s'exclama Weill! Mathilde s'engagea sur l'honneur à remplacer la

cravate qu'elle avait endommagée. Et l'incident n'eut pas de suites. Heine se comparait à Socrate. Il se décida à épouser Xantippe, quoiqu'il n'y fût nullement obligé. La cérémonie achevée, il alla rejoindre ses amis au café delà Porte-Montmartre et s'épancha dans leur sein :

— J'ai écrit mon testament, leur annonça-t-il. Je lègue mes biens à Mathilde, à condition qu'elle se remarie. Je veux qu'il y ait un homme sur terre qui me regrette chaque jour et dise « Pourquoi ce pauvre Heine est-il mort? S'il n'était pas mort, je n'aurais pas sa veuve. »

Ainsi s'écoulait la vie du poète, assombrie par d'intimes chagrins, tourmentée, médiocre et, au fond, misérable. Des soucis pécuniaires l'attristaient. H subsistait chichement de ses droits d'auteur et d'une pension de six mille francs que lui payait secrètement

LE DERNlEli AMI DE HENRI HEINE 2.T.J

Louis-Philippe. Il redoutait les besoigneux, les indiscrets que nous désignons maintenant par le terme expressif de lapears. Pour se soustraire à leurs entreprises, il les tapait eux-mêmes à Toccasion. Il empruntait pour prévenir les emprunts.

— Usez de moi, leur répétait-il.. Venez partager mon pot-au-feu. Mais ne me demandez jamais d'argent. D'abord, je n'en ai point. Et puis, je ne tiens pas à vous perdre comme ami.

11 espérait vaguement que le Pactole coulerait dans sa caisse vide et que son oncle, le richissime banquier Salomon, lui léguerait un million sonnant et trébuchant. Pourtant ce nabab n'avait pas l'air de le prendre au sérieux. Il avait des mots cruels que Heine citait en souriant, des mots de financier, de propriétaire et de bourgeois.

— Ah ça' mon cher neveu, s'écriait l'oncle Salomon, tu ne fais toujours rien à. Paris?

— Mille pardons, cher oncle, j'y fais des livres.

— C'est bien ce que je dis : tu n'y fais rien.

Heine souriait en rapportant ce trait féroce. Il comptait cependant sur la libéralité posthume du marchand d'or hambourgeois. Salomon mourut. L'auteur des Heisebildei' ne recueillit dans son héritage, au lieu du million convoité, qu'un maigre capital de 10.000 francs. Et pour comble de malchance, il plaça cette somme dans l'entreprise du Gaz de Prague et la perdit. Sa santé ne résista pas h ces déceptions successives. Il contracta les germes du mal auquel

il succomba après dix ans de souffrance et d'agonie...

J'écoute M. Philibert Audebrand me dévider ses souvenirs. Il les narre avec finesse. Il possède à merveille Tart de conter ; il appartient à la génération et à Fécole des Méry, des Roger de Beauvoir, des Roqueplan, qui savaient préparer, nuancer, oriier les historiettes, en aiguiser la pointe et qui tenaient suspendus à leurs lèvres les auditeurs et les auditrices. Ils étaient le délice des dîners en ville, la providence des maîtresses de maison; ils suppléaient au comédien et au ténor à la mode. Ils jouaient un rôle d'autant plus brillant qu'on pouvait le croire improvisé.

Oui, Philibert Audebrand est, depuis que nous avons perdu Legouvé et Scholl, le dernier émule de ces charmeurs disparus. Il est roi Se l'anecdote. Son discours n'est qu'un chapelet de menues chroniques qui s'enchaînent, s'enchevêtrent, se succèdent et vous tombent dans l'oreille comme un cliquetis de phrases légères. Ce sont ragots de pages, papotages de caillettes, malices de badauds boulevardiers. Et de ce flot sans cesse jaillissant et inépuisable, surgissent des portraits lestement troussés, des figures ressemblantes. Henri Heine est devant moi, dressé de pied en cap j'entends sa « blague » incisive; j'aperçois ses joues amaigries, son regard ironique et moqueur sous sa prunelle alourdie.

— Ah I si vous aviez assisté à ce déjeuner qui

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