LA SOEUR D ALFRED DE MUSSET
J'ai reçu un petit billet de ma vénérable amie Mme Lardin de Musset, m'avisant de son passage à Paris. Je suis allé lui présenter mes devoirs. C'est un délice pour moi de la voir et de l'entendre. D'abord elle habite, rue Tronchet, un logis plein de souvenirs et de papiers précieux; et puis son entretien abonde en traits piquants et en anecdotes ; et puis elle est la vivante image de son frère. Quand on cause avec elle, il semble que le poète, par un caprice de cette humeur gamine dont il était coutumier, se soit déguisé en vieille dame, pour se divertir et vous charmer. Car Mme de Musset est la séduction même. Elle a des yeux à fleur de tête, des yeux très bleus, très clairs et qui n'ont que vingt ans, quoiqu'elle en aitquatre -vingt-
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cinq bien sonnés. Sa voix est harmonieuse. Il y a, dans toute sa personne, quelque cliose de fin, de discret, d'enveloppé, une extrême bienveillance, jointe à beaucoup de distinction et d'élégance native. Enfin, autour d'elle flotte ce parfum que les vraies femmes continuent, jusqu'à leur dernier souffle, d'exhaler et de répandre : la grâce.
Elle m'attendait à sa place habituelle, dans son grand fauteuil, vêtue de son immuable robe de soie noire, un fanchon de dentelle posé sur ses cheveux blancs, ses mains gantées de mitaines. Je lui baisaile bout des doigts. Et tout de suite, elle me fît part de son souci.
— Je voudrais, me dit-elle, vous parler de la statue d'Alfred. Vous savez les malheurs qu'elle a subis : les lenteurs du Conseil municipal, la difficulté de lui trouver un emplacement, les querelles qui divisent M. Osiris et M. Mercié. Si ces obstacles pouvaient s'aplanir^ j'en éprouverais tant de joie ! Je voudrais ne pas mourir avant que ce beau rêve fût réalisé. Mais, à mon âge, on n'a plus le temps d'attendre. Remuez l'opinion pubhque ! Depêchez-vous!
J'assurai à Mme de Musset que l'opinion était unanime et que tous les Français souhaitaient comme elle que l'effigie d'Alfred se dressât sur un point quelconque de Paris, autant que possible parmi les fleurs, la verdure, et sous les branches d'un saule...
— Au surplus, madame, il n'y a pas lieu de se
presser. Jamais vous ne m'étiez apparue si rose et si fraîche.
Un léger sourire accueillit mon compliment. Elle soupira.
— N'essayez pas de me donner le change. Je suis une aïeule. Songez que mes premières impressions d'enfance auxquelles mon frère est mêlé remontent à 1829...
A cette époque, M. de Musset, le père, n'était plus. Sa veuve s'installa rue de Grenelle, dans l'antique hôtel qu'orne la superbe fontaine d'Edme Bouchardon. Elle occupait, au fond de la cour, un premier étage qui existe encore, ainsi quelejardin attenant. C'est là que grandit la petite sœur, entre Alfred et Paul, de dix et de quinze ans plus vieux qu'elle. Il fallait la distraire et lui donner du plaisir. Quand leur deuil eut pris fin, la maison devint fort gaie. On y dansait, on y chantait, on y jouait la comédie. Alfred, dont la gloire commençait à poindre, conviait des amis, des camarades de lettres, à ces fêtes de famille, qu'il animait de sa verve intarissable. Il était beau comme un jeune dieu, et s'habillait divinement. David avait modelé son profil.
— Connaissez-vous ce médaillon? Il est d'une ressemblance 1...
Mme Lardin de Musset est allée me le quérir. L'écrivain adolescent y est représenté, frêle, délicat, presque imberbe, mais paré d'une chevelure roman-
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tique et d'une mèche orgueilleuse qui ruisselle sur son front.
— A le contempler ainsi, on pourrait le croire un peu solennel. N'en croyez rien. C'était la fantaisie même... Et que d'esprit!
Auprès du médaillon de David sont rangés des croquis, des silhouettes, le fameux pastel de Landelle, et les portraits en miniature d'Alfred, de Paul et de Mme de Lardin, dont la blonde carnation et les prunelles d'azur ont comme un air de parentéavec la reine Victoria — quand celle-ci n'était encore que la fiancée du prince Albert.
— Oui, poursuit-elle, Alfred possédait le don de la vie. Dès qu'il entrait dans un salon, la température s'y élevait ; la belle humeur rayonnait sur les visages. Tous les cœurs volaient à lui. Il était aimable, tendre, galant, irrésistible. Pourtant un grain de taquinerie se mêlait à ses caresses. Il attrapait le ridicule des gens...
L'été, on se rendait en province, chez une tante, Mme Almire de Musset, qui recevait à danser, en son château d'Aurey, près de Pacy-sur-Eure, les hobereaux du pays. Alfred étudiait curieusement leur physionomie et s'amusait à la caricaturer.
— Vous savez qu'il dessinait à ravir... Je puis vous montrer un échantillon de son talent...
Elle a tiré de sa poche un trousseau de clefs et ouvert un secrétaire en bois de rose, où des monceaux de paperasses sont empilés. Ce sont les reliques du
grand homme, tout ce qu'il a laissé d'inédit, vers ou prose, fragments de comédies, morceaux inachevés. Je sens s'allumer en moi d'étranges convoitises, tandis que Mme Lardin de Musset étale sur la table ces documents, et je songe que, peut-être, elle me permettra de les feuilleter. Mais, pour l'instant, il me faut réprimer ces désirSj qui éveilleraient son inquiétude. Les collectionneurs sont ombrageux.
^ Tenez! voici justement ce que je cherchais.
C'est un carnet de forme oblongue, relié en chagrin rouge, et dont les pages sont couvertes de croquis spirituellement tracés à la pointe du crayon. Chacun d'eux arrache à ma respectable amie un petit cri; elle retrouve, en les apercevant, de très vieilles connaissances.
— Ah! monseigneur d'Evreuxi... Et son vicaire!... Monseigneur d'Evreux est auguste et digne comme
une oraison de Bossuet, et pénétré de l'importance de son sacerdoce. Il plane. Son regard, son attitude respirent la majesté. Le vicaire est plus humble ou plus sournois. Il a un nez qui n'en finit point, un nez gourmand, des yeux en vrille et des oreilles velues qui suggèrent de fâcheux rapprochements. On pense, en le voyant, au classique compagnon de saint Antoine.
— Ce pauvre vicaire!... Il était d'une timidité!... On l'avait mis, à dîner, près de moi. Monseigneur lui disait : « Eh bien, l'abbé, causez donc! Vous négligez votre voisine! » Et pour obéir à monseigneur, il se creusaitla cervelle. Il rougissait, il palissait. Il finit par
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me glisser à Toreille cette phrase : « Mademoiselle, avez-vous pris aujourd'hui beaucoup de papillons? » 11 ne se doutait pas qu'Alfred, à l'autre bout de la table, était en train de buriner ses traits.
L'historiette est charmante. Elle vous a comme un avant-goût des proverbes de Musset. Le vicaire de Mgr d'Evreux est cousin de l'abbé de // ne faut jurer de rien. Et j'aperçois encore dans le cahier rouge d'autres personnages de théâtre, une robuste matrone, aux appas rebondis, déguisée en chasseresse, le feutre à plume sur l'oreille, des crosses de pistolets sortant de sa jupe, et, près d'elle, le mari — malingre, piteux, humilié, — victime désignée à toutes les infortunes. Puis, vient un petit paysan qui se fourre l'index dans le nez et une rusée et béate villageoise.
-- Notre servante Giroflée, s'écrie Mme de Musset, et son fils Cadet-Coucou !
Sa jeunesse revit dans ces figurines, ainsi que celle d'Alfred. Je conçois qu'elle éprouve du bonheur aies regarder. Elles sont d'ailleurs enlevées avec une sûreté de main, une ingéniosité et une maestria surprenantes. Les spécialistes ne font pas mieux. Ce que j'ai vu m'a mis en appétit. Je guigne un second album très fatigué, usé aux angles. Je m'apprête à le saisir. Mais Mme de Musset m'a devancé.
— Celui-ci, me dit-elle, a une histoire. Il accompagna Alfred et George Sand à Venise.
Oh ! ce fatal et bienheureux voyage, auquel nous de-
vons ses plus beaux chefs-d'œuvre, Mme Lardin de Musset en a gardé, présentes à la mémoire, les péripéties. Elle n'avait pas douze ans ; et sans rien connaître de la vie, sans savoir ce qui se passait autour d elle, elle observait que son frère était très agité, sa mère très inquiète. Un soir, elle venait d'exécuter au piano le concerto de Hummel en si mineur que son maître Frantz Liszt lui avait appris ; elle rêvassait au coin du feu; ses yeux, gros de sommeil, se fermaient. La bonne entra et dit :
— Une dame est en bas dans une voiture et désire parler à madame.
Mme de Musset la mère tressaillit.
— Quel est son nom ?
— Elle ne l'a pas donné, mais elle supplie madame de descendre une minute.
— C'est bien. J'y vais.
Elle se coiffa en hâte d'une mantille et fit signe à sa fille de l'attendre. Quand elle revint, au bout d'un quart d heure, ses paupières étaient humides; elle avait l'air accablé.
— Je ne puis plus l'empêcher, murmura- t-elle. Ils partent pour V Italie...
Longtemps, elle s'était opposée à ce départ. Et c'était dans le dessein de fléchir sa résistance que George Sand avait eu l'audace de venir, presque chez elle, la relancer. Quelles paroles furent échangées à la portière du fiacre, contre la vieille fontaine d'Edme Bouchardon qui assistait ébaubie à ce bizarre entretien?
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Mme Lardin de Musset Ta su depuis. La mère fut d'abord irritée, intraitable. La maîtresse futéloquente; elle plaidapour cet enfant qui était cher à toutes deux ; elle assura que son génie naissant retirerait un merveilleux profit de ce séjour dans la patrie des arts. Elle supplia, elle pleura, elle promit de veiller sur lui avec une sollicitude maternelle. La mère s'attendrit. Et finalement elle céda. Elle comprenait qu'on lui demandait, par déférence, son consentement, mais que les deux amants étaient résolus à s'en passer.
Ils s'envolèrent.
Mme de Musset compta les semaines et les heures. Sa fille continua de jouer des sonates dans le grand salon, devenu solitaire. Elles pensaient à l'absent. Elles dévoraient ses lettres. Les lettres devinrent rares. Un matin, la jeune sœur, se penchant à la fenêtre, vit une voiture s'arrêter dans la cour et une forme humaine en descendre.
— Maman, s'écria-t-elle, voilà Alfred I
C'était lui, mais combien différent du brillant et fringant cavalier qu'elles avaient connu! Blême, voûté, amaigri, tremblant de fièvre, il s'appuyait sur le bras d'un domestique.
— Mon ancienne chambre me déplaît, dit-il, je n'aime pas son papier bleu. Et puis elle est froide. J'en veux une autre au soleil.
Paul lui donna la sienne. Il s'y enferma et, pendant deux mois, n'en sortit que pour prendre ses repas en famille. Quelquefois, espérant le tirer de son ennui,
la petite sœur lui jouait le concerto en si mineur de Hummel, son morceau favori. Il Técoutait avec un vague sourire et retombait dans son accablement. Peu à peu les forces et le courage lui revinrent. Il se remit au travail. La littérature le reconquit. Il retrouva, par intermittences, sa gaieté. Un jour il déposa sur la table Talbum de caricatures rapporté d'Italie. On le crut sauvé, m'était effectivement. Dès Finstant où il raillait ses amours, il ne les redoutait plus.
Cet album, je Fai là. Mme Lardin de Musset me le confie. J'en tourne avec curiosité les feuillets. Ils renferment la chronique du voyage. George a des yeux de gazelle ou d'aimée, des yeux qu'Alfred élargit encore, par plaisanterie, et qu'il borde de cils veloutés. Elle fume le narghilé, le chibouque ou la cigarette. Elle est habillée tantôt en garçon et tantôt en femme. Auprès d'elle, il semble un gringalet, étriqué, serré sous le corset de sa redingote, avec son pantalon à sous-pied, sa bottine effilée, ses cheveux extravagants s'échappant en touffes d'un feutre pointu, le manteau sur Fépaule, la badine flexible au bout du gant. Alfred est un dandy. Mais de menus accidents dérangent Fimpeccable correction de sa tenue. Sur le bateau, il est atteint d'un violent mal de mer. Il vomit, devant sa compagne impassible et qui continue de lancer vers le ciel des rondelles de fumée. Et il balbutie entre deux hoquets : — Homo sum.., et nihil humani...
A Gênes, nos touristes rencontrent un monsieur horriblement bavard qui les persécute et monte avec
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eux dans le coupé de la diligence. George Sand, toujours placide, et fumant sa cigarette, le subit. Mais Musset, moins patient, Tinterpeile :
— Vous avez parlé tout le temps, et diablement mal encore ! A quelle heure dormez-vous, pour que j'aie un moment sans vous entendre parler? Parlez-vous en dormant ?
Enfin ils sont délivrés de cette fâcheuse compagnie. Ils débarquent à Venise. On se saisit de leurs malles, de leurs paquets. On les entraîne. Des marchands, sur le quai, leur offrent des bijoux, des bibelots.
— Bellissima signora...
George ne fume plus. Elle essaye des bracelets. Alfred attendri, un peu moqueur, la contemple.
— Regarde donc, mignon !
— Dieu, que t'es bète, mignonne I
Musset ne se bornait pas à croquer sa maîtresse et à se croquer lui-même. Il blaguait ses amis, gentiment, exagérant leurs difformités, leur en prêtant au besoin. Stendhal, Buloz, Gustave Planche, tout le monde passe et défile dans l'album, Stendhal sous les traits d'un Auvergnat, Buloz d'un cuistre à perruque, et Planche d'un porteur d'eau ; — ceci, je suppose, par antinomie, puisqu'il se lavait assez rarement. El toujours circulant, parmi les ombres falotes, la dangereuse houri, l'ensorceleuse aux yeux peints, la fumeuse de chibouque.
J'ai demandé à Mme Lardin de Musset :
— Et vous, madame, Favez-vous connue ? Elle repart, avec vivacité :
— Je ne l'ai vue qu'une fois. J'étais chez Liszt, mon maître, qui venait de me donner une de ces leçons merveilleuses dont il avait le secret. Un coup de sonnette retentit. Une grosse dame arriva, essoufflée, et se laissa choir sur le canapé. C'était elle ! Liszt ne nous présenta pas Tune à l'autre, mais me la nomma tout bas. Et je songeais à part moi : « Voilà donc celle qui a tourné la tête à Alfred... »
Mme Lardin de Musset ajoute :
— Vous pouvez m'en croire. Cette personne était laide et commune.
« Cette personne I » Le mot est exquis. Je pense, Dieu me damne, que ma digne amie ne pardonne pas encore à George de lui avoir enlevé Alfred et qu'elle est jalouse ! Et pourtant, plus d'un demi-siècle s'est écoulé depuis cet événement. Mais la rancune des femmes est éternelle.
Je voudrais dépouiller les dossiers que Mme de Musset a sortis du secrétaire en bois de rose, y glaner quelques broutilles. Je devine qu'un refus va m'étre opposé.
— Il n'y a plus rien. . . ou si peu de chose. J'insiste. Je conjure. Je prends ma voix la plus
douce. J'entr'ouvre une chemise de papier gris. Et, tout en devisant, sans avoir l'air, je transcris. Voilà un madrigal à Augustine Brohan, qui me paraît joliment troussé :
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Adieu, Brohan, rapportez-nous vos yeux.
Si charmants quand ils sont joyeux,
Si doux, quand vous êtes pensive !
Avant d aller sur l'autre rive
Rencontrer fortune et succès
(Tandis que je perds mon procès)
Prenez votre mine attentive, Regardez-vous dans un miroir français.
Voyez cette petite fille Après laquelle Meg sautille, Ce rond visage au nez pointu, Amusant comme un impromptu ; Cette taille leste et gentille, Ces perles fines où babille L'esprit charmant de la famille.
Cette fossette à l'air moqueur.
Ces bonnes mains pleines de cœur, Ce corset qu'a serré Domange, Ce diablotin fait comjne un ange Que l'heureux Desmarets poudra...
Ah ! Brohan, ma chère, en voyage Est-il bien prudent, à votre âge, Que vous emportiez tout cela !
Plus loin, je cueille ces couplets empruntés à la première scène à On ne badine pas avec l'amour. Cette comédie, primitivement, devait être écrite en vers :