‹ L'envers de la gloire (volume 3)Chapitre 25 sur 37 · LE DERNIEM AMI DE HENRI HEINE ^VA · texte numérisé non relu

LE DERNIEM AMI DE HENRI HEINE ^VA

des chiffres? Les hommes ne sont heureux que s'ils sont violentés par les forts et les puissants d'esprit... la liberté absolue ne sera que l'anarchie absolue...

Eugène Sue. — Enfin, quelle est, dans tout cela, l'opinion de Henri Heine?

Heine sortit de son mutisme. H leva son verre, contempla la blanche liqueur où se reflétait la flamme des lustres et laissa tomber ces phrases :

— Le temps est tissé d'une perpétuelle succession de jours et de nuits. La nuit sans le jour, le jour sans la nuit seraient stériles. La nature n'off're que diversités et contrastes. L'homme et la femme... contraste... Pour faire une bonne afl'aire, il faut un malin et un sot... Deux dissonances produisent une harmonie... Le contraste, vous dis-je, toujours le contraste!...

Il continuait d'observer à la lueur des bougies le vin doré où montaient allègrement les bulles légères: il paraissait y chercher Tavenir, comme un augure aux entrailles des victimes. H conclut :

— Je ne veux ni la République seule, ni la seule monarchie. Je les yeux l'une et l'autre et non pas l'une ou l'autre. Je crois qu'il n'y a de durable, comme régime, qu'une monarchie gouvernée par des républicains, ou qu'une république gouvernée par des monarchistes.

Balzac partit d un large éclal de rire :

— Ma foi; la solution est originale. Je propose que

nous nous emparions tout de suite du pouvoir. Nous sommes en nombre !

Si le gouvernement eût été constitué ce soir-là, dans un salon du café Anglais, Balzac aurait été élu président, Eugène Sue ministre de Finlérieur, Henri Heine eût mis en vers la Constitution. Alexandre Weill Teût déclamée.

Et Philibert Audebrand l'eûtlouée, je suppose, dans les gazettes...

Notre vénérable confrère ne m'a pas caché que le vingtième siècle, encore bien jeune, lui semblait très inférieur au siècle qui vient de fmir. Il y discerne des symptômes, des inquiétudes, des menaces qui le troublent.

— Ah! mon jeune ami, l'admirable règne que celui de Louis-Philippe!

n m'en a tracé une ineffable peinture. Et d'abord j'avais envie de défendre contre lui nos générations calomniées et celles qui grandissent à l'horizon et de lui dire :

— Non, je vous assure, la France ne meurt pas. Elle se transforme. Les Français d'aujourd'hui valent les Français d'hier.

Mais je me suis tu. J'ai reçu avec respect les plaintes du solitaire de la rue Lepic. Et j'ai compris qu'il était bon que ces mélancolies fussent exprimées et qu'elles correspondaient à l'un des sentiments les plus délicats de l'homme et les plus profonds. A mesure qu'il

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