LE CHŒUR
Voici, maître Blazius, notre plus grande écuelle, Buvez !... Le vin est bon ; vous parlerez après.
Quoi encore... Des projets raturés, des scénarios, des nouvelles ébauchées, des brins de dialogue. Celuici égale, par le style et le sentiment, les plus beaux morceaux que nous ayons du poète. C'est un duo nocturne, à la lueur des étoiles. L'amant et Tamante, les bras enlacés, épanchent leurs mélancolies.
« L'amante. — On aime les mystères et on les redoute.
» L'amant. — Où est la ligne de démarcation entre le positif et le mystérieux?... Ah ! l'habitude ! l'habitude ! Est-ce parce que les hommes ont analysé des cailloux sur leur route et que tout est réglé dans la nature, même le désordre, qu'ils croient que la nature leur appartient ? Est-ce parce qu'ils ont rassuré les paysans sur les éclipses et les aurores boréales qu'ils ont le monopole de la crédulité ? Regardez là-bas, madame. Voyez-vous cette brillante planète ?
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» L'amante. — Brillante comme une larme !
» L'amant. — Vous avez lu Mme de Staël ! A côté de cette planète, voyez-vous cette étoile un peu plus éloignée ?... De quelques milliers de lieues environ!
» L'amante. — Je crois l'apercevoir.
» L'amant. — Eh bien ! figurez-vous que vous êtes à présent dans cette étoile et que vous cherchez dans un ciel peuplé comme celui-ci la dernière qu elle puisse apercevoir elle-même, car il y en a autant derrière elle que devant nous.
» L'amante. — Cela est singulier.
>) L'amant. — Elle aussi, elle doute de Fexistence d'un monde aussi loin d'elle qu'elle l'est d'ici. Et une tlèche en ligne droite, partie de notre sphère, traverserait ainsi des milliers de grains de sable qui doutent les uns des autres. Oi^i pensez-vous qu'elle s'arrêterait ?
» L'amante. — Jamais-.
» L'amant. — Est-ce là un mystère ? Vous avez cent ans pour le voir sans le comprendre, et si vous ne voulez pas que vos yeux se fassent les boudons de votre pensée, il est prudent de les abaisser vers la terre. Ah ! la raison est sûre d'elle ! Elle approuve, elle dénie, mais qu'elle se garde d'interroger, de peur que la réponse ne se fasse dans un langage inconnu ! Regardez-la, cette magnifique nature. Songez- vous que parmi cette poussière de mondes, il n'y en a pas un qui ne sache sa route, qui n'ait reçu sa mission avec la vie et qui ne doive mourir en la suivant I Pourquoi
le ciel immense n'est-il pas immobile ? Dites-moi s'il y a jamais eu un moment où tout fut créé ? En vertu de quelle force ont-ils commencé à se mouvoir, ces mondes qui ne s'arrêteront jamais ?
» L'amante. — Par l'éternelle pensée.
» L'amant. — Par l'éternel amour. La plus faible d'entre les étoiles s'est élancée vers l'astre qu'elle adore, comme son bien-aimé. Mais une autre l'aimait elle-même et l'univers s'est mis en voyage.
» L'amante. — Ah! toute la vie est là !
» L'amant. — Oui, toute la vie ! »
Mme de Musset estime que j'ai suffisamment joui de ses trésors.
— Allons ! soyez sage !
Elle les a réintégrés dans le secrétaire en bois de rose. Et j'ai pris respectueusement congé d'elle, non sans qu'elle m'ait renouvelé ses recommandations :
— Alors vous verrez M. Mercié?
— Mais oui.
— Et M. Osiris?
— Certainement.
— Et le préfet de la Seine?
— Sans faute.
— Alfred aura sa statue?
— N'en doutez point.
— Au moins, qu'on se hâte ! Je suis une vieille, une très vieille femme. Je n'ai pas le temps d'attendre!...
Ma vénérable amie, droite et mince dans sa robe de
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soie, n'avait pas, quoiqu'elle dise, quatre-vingts ans... Je la crois un peu coquette !...
Hier, comme je passais au coin de la rue du Bac, je m'arrêtai devant la fontaine d'Edme Bouchardon qui évoquait maintenant, en moi, d'agréables souvenirs. Je pénétrai dans l'hôtel, je priai la concierge de m'indiquer l'appartement occupé jadis par la famille de Musset. 11 était clos, le locataire actuel se trouvant à la campagne. Mais je réussis à me faufiler dans le jardin. Il n'a pas, à ce que je suppose, changé d'aspect. 11 est sombre, encaissé dans de grands murs, verdoyant et triste. Il contient un frêne, trois ormes, un parterre de gazon, un banc vermoulu. Je rouvris mon calepin, et j'y retrouvai ces vers que j'avais subrepticement copiés sur les manuscrits de mon amie. Ils furent adressés, en 1834, avec un bouquet, à George Sand, par le poète, dont le cœur n'était pas encore tout à fait détaché d'elle :
Porte ta vie ailleurs, ù toi qui fus ma vie,
Porte ailleurs ce trésor que j'avais pour tout bien ;
Va, chercher d'autres lieux, toi qui fus ma patrie,
Va fleurir au soleil, 6 ma belle chérie.
Fais riche un autre amour et souviens-toi du mien.
Laisse mon souvenir te suivre loin de France, Qu'il parte sur ton cœur, pauvre bouquet fané ; Lorsque tu l'as cueilli, j'ai connu l'espérance, Je croyais au bonheur. Et toute ma souffrance Est de l'avoir perdu, sans te l'avoir donné.
Et j'eus du plaisir à relire cette plainte, cette prière d'amour, sur les lieux mêmes, et peut-être sur le banc, où l'Amant l'avait écrite...