LE PEINTRE D ALFRED DE MUSSET
J'ai eu dernièrement l'heureuse fortune de dîner auprès d'un charmant vieillard à qui l'on m'a présenté. C'est M. Charles Landelle, l'auteur du fameux pastel qui nous a conservé l'image d'Alfred de Musset et dont j'avais admiré l'original chez sa sœur. Je croyais cet artiste mort depuis longtemps. Il est plein de vie, causeur spirituel, convive aimable, et doué d'une mémoire infaillible. Jamais je ne lui eusse donné quatrevingts ans. Il les a cependant, et bien sonnés, puisqu'il naquit en 1820. Je mis à profit ses souvenirs. Je lui dis le désir que nous avions de voir la statue de l'écrivain se dresser prochainement à Paris et je lui demandai s'il se rappelait sa physionomie et s'il pouvait me la peindre avec quelque précision. Il ne prit pas en mauvaise part ma curiosité.
— Je vous entends, reprit-il, vous supposez que j'ai tlatté mon modèle.
— N'est-ce pas un peu votre habitude? Les poètes ressemblent aux jolies femmes ; ils n'aiment pas la vérité toute nue.
Il sourit.
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— Musset vint poser chez moi en 1854. Il était atteint de la grave maladie qui devait l'emporter trois ans plus tard; elle altérait déjà son visage, et le marquait d'un pli de fatigue et de souffrance. D'abord, je fus très embarrassé. Je voulais tçacer de lui un portrait fidèle, mais qui ne rebutât point ses admirateurs et qui gardât intactes l(3urs illusions. Ils l'apercevaient à travers l'enchantement de ses rimes. C'eût été un manque de tact et de convenance de leur montrer le dieu démoli, ravagé, méconnaissable. Il n'avait jamais été beau, au sens absolu du terme. Ce qui gâtait son front très large et très pur, et ses yeux bleus, c'était le voisinage d'un diable de nez qui n'en finissait plus et d'une lèvre pendante. Musset avait, comme on dit vulgairement, le profil moutonnier...
L'entretien devenait intéressant. La maîtresse de céans l'interrompit. On se levait de table. M. Gh. Landelle me fut arraché, mais il eut le temps de me glisser à l'oreille :
— Venez me joindre, un de ces matins, dans mon ermitage de Ghennevières. J'ai beaucoup de détails à vous révéler.
Hier, je me rendis à son invitation et je gagnai les bords de la Marne. Ils sont, à ce moment, délicieux. Le village de Ghennevières y est blotti, parmi les roseaux, les fleurs et les arbres, — oasis où expirent les rumeurs du monde. Et quoique de nombreux comédiens y aient élu domicile et qu'on les rencontre par les routes, accompagnés de dames à cheveux jaunes
et de petits chiens enrubannés, l'endroit éveille des idées de retraite et de silence. M. Ch. Landelle m'attendait en son « ermitage », qui est une très spacieuse et confortable villa. Assis dans Tatelier, devant une toile inachevée, il songeait.
— Cette maison, gémit-il, est trop vaste. J'y vis seul. J'ai tout perdu. Je suis le chêne debout dans la forêt abattue. Je n'ai qu'une consolation : c'est d'évoquer le passé.
Il allait au-devant de mes vœux J'étais là pour recueillir ses confidences. Je m'accommodai sur un fauteuil, en face d'une femme fellah, aux chairs d'ambre, au teint de pêche, qui levait vers moi des prunelles veloutées, noires comme l'Erèbe, inexpressives et mollement caressantes. Une tiède brise entrait par la fenêtre ouverte. Je me sentais pénétré de béatitude. M Landelle ne l'était pas moins. Il avait l'air tout jeunet, avec son vêtement de coutil, sa chemise de tussor, ses babouches turques et sa cravate lavallière négligemment chiffonnée. Il me parut en verve. Sans doute s'était-il préparé à ma visite, ses histoires étaient prêtes, classées, étiquetées, en quelque sorte rédigées d'avance. Comme nous l'avons observé déjà à propos de Philibert Audebrand, les hommes de cette génération excellent dans l'anecdote; ils savent l'art de l'assaisonner de sel, d'en aiguiser la pointe, d'y introduire le trait pittoresque, le mot piquant qui se grave dans l'esprit de l'auditeur; ils excellent à nuancer leur diction, ils la ralentissent ou la précipitent, selon le cas.
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détachant V « efïet » et lui donnant toute sa valeur. Ils content d'autant mieux leurs historiettes qu'elles sont rarement nouvelles. Ce sont de petites comédies qu'ils ont mille fois jouées. Ils les jouent en perfection. On les écoute avec plaisir, même quand on les connaît; — à plus forte raison, quand elles ont le ragoût de l'inédit. Je n'avais jamais confessé M. Landelle. Je savourais par avance la représentation dont il voulait bien me régaler. Il ne me fit pas languir. Il reprit notre conversation où nous l'avions laissée; et tout de suite, il me parla d'Alfred de Musset.
La première vision que le peintre ait eue du poète est assez étrange. Il se trouvait un soir, à minuit, au Divan Lepelletier, avec quelques amis. La porte fut violemment poussée. Ils virent entrer un homme très pâle, qui se campa debout au milieu du salon, se croisa les bras et s'écria sur un ton provocateur :
— Quiconque, dans la vie, n'a pas une bonne épée, un bon cheval et une belle maîtresse est un paltoquet ! Quelqu'un osera-t-il soutenir le contraire?
Nul ne releva ce singulier défi. Les consommateurs se regardèrent, stupéfaits. Un murmure courut : « C'est Musset!... C'est Musset.... Est-ce possible?... » Il sortitcomme ilétaitvenu. EtCh. Landelle fut hanté toute la nuit par cette apparition fantastique. Huit jours plus tard, il rencontra Mlle Fix, du Théâtre- Français, qui lui dit :
— Musset raffole du portrait que vous avez fait de moi. Et je pense que si vous lui proposiez de faire le sien, il en serait ravi. Voulez-vous que j'arrange la chose ?
— Certes!... mais à une condition. C'est que vous serez là, pendant les séances, afin de le tenir en agréable humeur.
— C'est convenu.
— Et que vous amènerez votre camarade Valérie. Un rendez-vous fut pris pour la semaine suivante.
Mlle Fix avait la plus jolie voix qull y eut à Paris, un rire ingénu, des dents de perle. Mlle Valérie était intelligente et très gaie. Musset ne s'ennuya pas. Il déploya ses grâces, il y mit de la coquetterie, il eut vingt ans. Dans l'intervalle de ses crises, ou lorsqu'un objet agréable amusait et détendait son esprit, il était fort séduisant. 11 possédait une distinction, une élégance native qui sentait d'une lieue son gentilhomme ; et il y joignait, dans les bons jours, une verve intarissable. Il étincelait. C'était un perpétuel jaillissement de paradoxes, de fantaisie, un tour d'imagination qui lui appartenait en propre et rappelait tout ensemble les bouffonneries lyriques de Fantasio^ les gamineries de Namouna et' la tendresse rêveuse éparse dans ses chansons. Tandis que Landelle s'évertuait à dessiner son profil, le grand enfant bavardait et tantôt il s'adressait à la blonde Fix et tantôt à la brune Valérie. Et vous pensez bien que le peintre ne perdait pas une syllabe des propos échangés. Un soir,
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Musset exposa une théorie qui lui était chère, la théorie des Bruits de la nature :
— Nous n'observons pas assez la nature ; nous ne la comprenons pas ; elle nous prodigue des conseils auxquels nous restons fermés. Elle a cependant mille langages très clairs.
Valérie et Fix s'écriaient en choeur :
— Oh ! apprenez-nous les mille langages de la nature !
Alors...
Alors, M. Landelle m'a reconstitué la petite leçon de Musset. Et je voudrais aussi vous la rendre. Mais cela n'est pas aisé. Cela est presque impossible. C'est une symphonie imitative. Il faudrait traduire, avec des phrases, les inflexions, les gestes, les jeux de physionomie du narrateur. Et ces nuances, en quelque sorte impalpables, ne sont pas faciles à coucher sur le papier. Ainsi, comment arriverai-je à vous exprimer la « plainte delà brouette » ?
Musset erre dans la campagne. Il avise un maraudeur qui se dispose à voler des prunes chez le voisin. Il traîne une brouette dont la roue, mal graissée, lui jette, sur un mode aigu, cet avertissement :
Tu seras pris ! Tii seras pris ! Tu seras pris l
— Parbleu, songe Musset, voilà qui est piquant... Je serais curieux de voir si la menace vase réaliser et si le drôle...
Le voleur gaule les branches du prunier et s'en retourne. Et la brouette, lourdement chargée, grince
maintenant sur un ton plus grave, et murmure sourdement :
J'avais raison /... J avais raison /... J'avais raison /...
Juste à cette minute, le propriétaire du champ surgit ; Fhomme est pincé ; la brouette se tait. Et Musset continue sa promenade, méditant sur le sens et la philosophie des bruits de la nature . . .
Autre exemple... Celui-ci est d'un ordre délicat. Il amena un sourire sur les lèvres de Mlle Valérie et peut-être une rougeur furtive sur les joues de Mlle Fix. Je prie le lecteur de m'entendre, sans me forcer à mettre les points sur les i.
— Avez-vous, demandait Musset, interrogé la respiration des personnes endormies ? Tentez Texpérience. C'est très curieux. Penchez-vous sur le lit où repose unejeune fille. A quoi rêve-t-élle? On ne sait trop, ou plutôt on le devine, car de ses lèvres à demi closes sort ce souffle aérien :
Quand?... Quand?... Quand?...
— Très ingénieux, s'écria Mlle Valérie.
— Et très exact, appuya Mlle Fix.
Musset continua :
— A présent, tâchez de surprendre, dans son sommeil, une jeune femme nouvellement mariée et, s'il se peut, amoureuse de son mari. Cela se rencontre. Que soupire-t-elle?... Ecoutez bien :
Encore ! Encore l Encore I
Mlle Fix et Mlle Valérie s'exclamèrent :
— 0 poète, il n'y en a pas deux comme vous î
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Mais il n'avait pas fini.
— Approchez-vous du chevet d'une vieille femme, qui fut belle, qui fut adulée, mais que Tâge a sevrée des joies de la vie. Il ne lui en reste qu'un souvenir. Et c'est avec mélancolie qu'elle l'exhale, comme disent les bonnes gens, en soufflant des pois :
Plus/... Plus!... Plus!...
Valérie et Fix poussèrent des cris d'horreur, mêlés d'éclats de rire. Et voilà comment s'acheva la conférence sur les « bruits de la nature... »
M. Gh. Landelle est un homme précieux. Je ressens, à l'interroger, la joie que j'aurais à feuilleter un vieux livre. Et, lui-même, il est enchanté de m'offrir ses trésors. Il y puise à pleines mains. Il s'épanche. Les amitiés qu'il évoque se colorent, par l'éloignement, d'un charme particulier. Il n'a jamais tant aimé Musset qu'aujourd'hui. Et puis, un brin d'orgueil avive sa sympathie, la satisfaction d'avoir fixé les traits de l'écrivain dans un tableau justement célèbre. Il est un peu mêlé à sa gloire.
Lorsque le portrait fut achevé, Musset lui en fit l'éloge. II était assez coquet de sa personne et très difficile, ainsi qu'en témoigne le morceau bien connu :
Nadar, dans un profil manqué,
M'a croqué Landelle m'a fait endormi A demi...
Malgré celte critique, il n'était pas mécontent. Il convia l'artiste à dîner chez sa mère ; mais, durant le repas, il se montra morose et comme accablé, ne mangeantpas, gardant un mutisme farouche. Mme de Musset essaya de dissiper sa tristesse. Ce fut en vain.
— Alfred, dit-elle, es-tu malade?
Il répondit avec effort :
— Oui, je suis malade.-
— Soigne-toi, mon enfant, je t'en supplie !
Alors, il s'anima; un feu sombre s'alluma dans son regard :
— A quoi bon ? Je ne ferai rien pour me détruire. Mais je ne ferai rien pour me sauver.
— Ne parle pas de la sorte, mon cher fils. C'est affreux !
Il secoua la tète, sa jolie tête où l'hiver commençait à neiger, et il ajouta:
— Mieux vaut mourir, je vous jure... Le Musset qui vit déshonore le Musset qui a vécu !
Rentré chez lui, Charles Landelle marqua sur ses tablettes cette parole cruelle, par oii se révélait l'angoisse du poète et qui dévoilait si tragiquement un coin de son âme. A dater de ce jour, il ne le revit plus qu'à de rares intervalles. Parfois, il le rencontrait devant les échiquiers du café de la Régence, parfois au foyer de la Comédie. Il essaya de l'entraîner en Angleterre, avec Théophile Gautier et Gérard de Nerval. Musset était enraciné à l'asphalte du boulevard. Il refusa de les accompagner...
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M. Landelle lève les bras au ciel I II est encore, après cinquante ans, dévoré du regret de cette partie manquée.
— Quel dommage I La cordialité, rexubérance, la divine joie de Tliéo l'eussent guéri !
Et j ai compris qu'il allait me retracer son voyage.
Ils étaient trois sur le bateau qui cinglait vers la Tamise. Un homme corpulent, large d'épaules, coiffé d'un bonnet turc, et fumant la pipe, couché sur le pont, comme un pacha. C'était Gautier. Un homme maigre, inquiet, agité d'un mouvement perpétuel, avec, dans les yeux, une fugitive impression d'égarement et de lassitude. C'était Gérard. Enfin le bon Landelle qui, son album ouvert, croquait la mer, le ciel, les nuages, croquaitsans cesse, croquait toujours. Théo, entre deux bouffées, lâchait des facéties rabelaisiennes, ou bien bâtissait des systèmes métaphysiques, affirmant, par ces fusées d'éloquence, la double puissance de son génie.
\ Londres, un banquet d'apparat les attendait. Thackeray, Dickens et quelques membres de la presse britannique avaient résolu de fêler leurs confrères d'outre-Manche. Théo haïssait ce genre de solennités. Gérard n'y était pas moins rebelle. Ils durent se résigner. Les trois compères se mettent en tenue. Théo troque son bonnet levantin contre un chapeau haut de forme, Gérard court la ville à la recherche d'un frac et d'un gilet blanc. Ils se rendent au club, oi^i tout
Londres est assemblé. Et là, le miracle s'accomplit. La maussaderie de Gautier se dissipe. Dès le potage, dès le premier verre de Champagne, sa langue se délie. Il parle sur un sujet, sur dix sujets à la fois ; on l'applaudit, et cela le grise ; il raille, il disserte, il est enjoué, moqueur, fougueux, plus savant que Thackeray, plus ému que Dickens. Le dîner s'achève sur un bouquet de feu d'artifice. Et l'honnête Théo, au comble de l'agitation, rentre à l'hôtel, sur le coup de deux heures du matin. Dans la voiture, il se frappe le front avec désespoir.
— Et mon feuilleton ? Girardin y compte sans faute. C'est le jour.
— Rien n'est impossible au grand Gautier, insinuent par politesse ses compagnons.
— Vous vous trompez, mes amis. Quand je me dépense en discours, je ne puis plus écrire. Toute ma force cérébrale est évaporée.
A peine rentré dans sa chambre, il tomba sur le lit et s'endormit pesamment. Gérard de Nerval alluma la lampe, saisit la plume, s'empressa de couvrir fiévreusement les feuillets et signa Théophile Gautier. Le lendemain, à l'aube, le feuilleton était achevé. Et Girardin n'eut pas à se plaindre. Théo, rasséréné par dix-huit heures de sommeil, déjeuna de bon appétit. Landelle lui dit, en manière de plaisanterie :
— Tu n'es pas sérieux, Théo...
(On se tutoyait... depuis la veille. On était frères!)
— Oui, reprit Landelle, tes livres sont inexacts.
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Ainsi, quand tu prétends que les rues du village de Brouck, en Hollande, sont lavées à grande eau, et les étables savonnées tous les matins...
— A Brouck... Allons-y.
Aussitôt dit que fait. On se précipite au bateau. On s'embarque. On a le mal de mer. On est heureux. Gautier fût allé, de cette façon, jusqu'aux limites des terres civilisées, jusqu'au pôle nord, ou plus volontiers jusqu'aux Indes, car, en sa qualité d'Oriental, il adorait le soleil. Et Ton visita Brouck, et Landelle fut couvert de confusion, etGirardin continua de recevoir ses feuilletons hebdomadaires qui étaient parfois de Théo, parfois de Gérard, et parfois des deux ensemble.
Quel voyage!... L'excellent M. Landelle, lorsqu'il y pense, en a les larmes aux yeux.
Son récit s'est achevé dans le jardin. Comme les sages de l'ancienne Grèce, nous avons philosophé parmi les fleurs. L'heure était propice. Une douceur, une paix indulgente et sereine montaient des choses. La Marne, aux eaux d'émeraude, coulait lentement. Nous avons longé ses rives, qui ne sont qu'un bouquet d'ombre et de fraîcheur. L'excellent M. Landelle eut un douloureux soupir.
— Peu de temps après notre retour, Musset s'éteignait, Gérard de Nerval se pendait rue de la Vieille- Lanterne. Puis ce fut le tour de Gautier. J'attends le mien!... Connaissez-vous l'épitaphe que Gérard s'était
composée au cours de notre fameux voyage ? Elle ne figure pas dans ses œilvres. Elle est supet'be. Écoutez :
Il a vécu, tantôt gai comme un sansonnet, Tour à tour amoureux, insoucieux et tendre, Tantôt sombre et rêveur, comme un triste Clitandre; Un jour, il entendit qu'à sa porte on sonnait :
C'était kl mort. Alors, il la pria d'attendre Qu'il eût posé le point à son dernier sonnet Et puis, sans s'émouvoir, il s'en alla s'étendre Au fond du coffre froid où son corps frissonnait.
Il était paresseux, à ce que dit l'histoire ; Il laissait trop sécher l'encre dans Fécritoire ; Il voulut tout savoir, mais il n'a rien connu...
Et, quand vint le moment où, las de cette vie.
Un soir d'hiver, enfin, l'àme lui fut ravie,
Il s'en alla, disant : « Pourquoi suis-je venu? »
Le vent bruissait dans les peupliers, et mêlait son harmonie à celle des vers. L'aimable M. Landelle s'arrêta, contempla la rivière au cours sinueux, et les îles verdoyantes, et le sentier qui fuyait devant nous.
— Misère! s'écria-t-il.
Mais je vis bien qu'il était moins triste qu'il ne voulait le paraître et qu'il ne serait pas fatigué de vivre, tant qu'il pourrait jouir des beautés de l'univers et noter, comme son ami Musset, les voix et les chants de la nature.
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P. S. — J'ai reçu celte lettre qui renferme une observation assez piquante :
Paris, ce 25/7 1902.
Monsieur,
Dans votre très intéressante relation de la visite à Mme Lardin de Musset, vous citez un fragment inédit des manuscrits laissés par son frère, le Dialogue de ramant à l'amante.
Les dernières lignes : « En vertu de quelle force, etc. » ont éveillé un souvenir dans mon esprit. J'ai ouvert Rolla, et à la page 25 de l'édition Charpentier, j'ai retrouvé les vers suivants :
J'aime! voilà le mot que la nature entière
Crie, etc
Oh ! vous le murmurez dans vos sphères sacrées,
Étoiles du matin, ce mot triste et charmant !
La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées»
A voulu traverser les plaines éthérées,
Pour chercher le soleil, son iujmortel amant.
Elle s'est élancée au sein des nuits profondes;
Mais une autre l'aimait elle-même; — et les mondes
Se sont mis en voyage autour du firmament.
C'est non seulement la même [)ensée, mais on retrouve dans les vers le même mouvement, le même rythme et la reproduction littérale de plusieurs des expressions de la version en prose.
Le rapprochement m'a paru curieux, et vous m'excuserez de la liberté que je prends de vous le soumettre, car rien de ce qui touche à Alfred de Musset, à celui qui fut le dieu de la jeunesse de ceux qui ont aujourd'hui atteint la cinquantaine, ne nous est indifférent.
Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de mes sentiments les meilleurs.