‹ L'envers de la gloire (volume 3)Chapitre 31 sur 37 · LE DERNIER CAMARADE DE GAVARNI · texte numérisé non relu

LE DERNIER CAMARADE DE GAVARNI

Je me mis à la recherche de quelque artiste ayant vécu dans Tintimité de Gavarni. Et d'abord je pensais que M. Ludovic Halévy, qui a écrit sur lui de fines choses, pourrait me donner à son sujet des indications exactes. Mais il Ta très peu connu, il n'a fait que l'entrevoir; il me conseilla de puiser à une autre source. Alors je m'adressai au propre fils du maître humoriste... M. Pierre Gavarni, qui a dépassé la cinquantaine, est un peintre de talent; il porte dignement son nom redoutable. C'est un homme aimable, un peu grave et sévère et qui semble avoir beaucoup réfléchi sur les vicissitudes humaines. Il m'a ouvert, de la meilleure grâce du monde, ses dossiers et ses

cartons, où je fus étonné de découvrir, à côté des lorettes, des débardeurs et des petites femmes de théâtre, un grand nombre de figures géométriques et de dissertations touchant les sciences.

— Mon père, me dit-il, passa ses dernières années dans une sorte de retraite mélancolique. Les Concourt ont exagéré son pessimisme. Il n'était pas misanthrope; il ne haïssait pas les hommes; il s'écartait d'eux seulement, par indifférence, par lassitude, et se consolait en jetant des chiffres sur le papier. Il avait toujours aimé ce genre d'études. Quand il était jeune, il dessinait des machines avec une étonnante perfection; sur la fin de ses jours, il s'était repris d'un goût vif pour la mathématique. C'était, assurait-il, la seule maîtresse qui ne l'eût jamais trompé.

Pour le prix qu'il convient d'attacher à ces essais, ceci est hors de ma compétence. Ils furent soumis naguère à M. Bertrand, qui ne les jugeait pas méprisables et qui voulut même les faire couronner par l'Institut. Mais ils offriraient sans doute un médiocre intérêt à mes lecteurs et surtout à mes lectrices. Je renonçai donc à en prendre copie. Je remerciai M. Gavarni de ses complaisances et je m'en revenais un peu déçu, lorsque le hasard mit sur ma route un personnage qui, par profession, a le devoir d'être renseigné. C'était M. Puibaraud, haut fonctionnaire de la préfecture de police, mort aujourd'hui, et qui possédait son Paris sur le bout du doigt. \\ était de plus fort aimable et il avait toujours ses poches

pleines de surprenantes histoires. Je lui exposai mon embarras.

— Avez-vous vu le père Delahaye?

J'avouai que ce nom ne me suggérait que des souvenirs assez confus.

— Le père Delahaye, reprit-il, est le doyen des sculpteurs français ; il doit approcher de ses quatrevingt-dix ans. Il est l'élève de François Rude et il a modelé un médaillon de Gambetta qui est l'image la plus fidèle et la plus cordiale que nous ayons du grand homme. Comme il est sans fortune, TEtat Ta recueilli etFa logé dansla maison de retraite deNanterre. Il lui devait doublement son appui, car le père Delahaye n'est pas seulement un artiste de valeur, c'est un républicain éprouvé; il s'est battu en 1830, en 1848. Je crois qu'il fut lié avec Gavarni, qu'ils dansèrent ensemble au bal de l'Opéra et firent cote à côte, plus d'une fois la descente de la Courtille, auprès de lord Seymour, dit l'Arsouille... Allez l'interroger. De toute façon sa figure est originale et vous rapporterez de cette visite une agréable impression.

Dès le lendemain matin, je me dirigeai vers la maison de Nanterre.

Elle est maussade d'aspect et ressemble à une prison. D'immenses murailles l'enserrent; on y accède parun portail rébarbatif et formidablement verrouillé. Le se\iil franchi, cette tristesse se dissipe. Des arbres, des fleurs apparaissent et récréent les yeux. Les salles sont vastes et propres et largement éclçiirées. Le

cabinet du directeur, M. Rodière, a des dimensions de cathédrale. Et M. Rodière est lui-même d'humeur prévenante et enjouée, ancien préfet qui se délasse en ce poste de ses tribulations administratives. Au début, il l'occupa sans plaisir. Ces lieux lui paraissaient funèbres. Puis il commença à s'intéresser à ce petit peuple de quatre mille âmes, dont on lui confiait le gouvernement.

C'est une véritable ville oii les éléments sociaux les plus divers sont représentés; elle renferme des vieillards nécessiteux, desrepris de justice qui y achèvent leur peine, d'honnêtes vagabonds que le parquet y dépêche, des enfants abandonnés, des malades sortis des hôpitaux et qui y achèvent leur convalescence. Elle ne remplace pas cette utile maison du travail que M. Bulot a entrepris de fonder, mais, en attendant qu'elle existe, elle y supplée; elle est hospice, usine, orphelinat. La librairie Hachette y a créé un magasin de brochage. Tandis que les pensionnaires robustes s'emploient à des besognes, mal rémunérées, sans doute, mais qui leur assurent, outre le vivre et le couvert, la possession d'un mince pécule, les autres, les invalides, ceux qui ont payé à la société leur somme d'efforts, y attendent la mort paisiblement. On les rencontre, assis, deux par deux, se racontant leurs campagnes s'ils ont été militaires, ou jouant aux cartes en buvant de la tisane. Ils sont généralement timides; chez eux toute énergie est éteinte... Pourtant il y a des natures exceptionnellement vivaces et qui résis-

tent àFaction déprimante des années. Le père Delahaye en est une...

Quand je Fai aperçu, tout à l'heure, je me suis arrêté, saisi d'admiration. Il est superbe. Drapé dans sa redingote bleue, la casquette sur Toreille, Toeil ardent, le teint rose et frais, les favoris de neige taillés à la Souvarof, avec cela droit comme un i, la taille encore mince, le jarret souple, la canne en main, vous regardant en face, il évoque la silhouette d'un sergent de la garde impériale crayonné par Charlet. Il est superbe, vous dis-je. Et il n'a pas la langue paresseuse. Il s'exprime avec la vivacité d'un gamin de Paris. Il brandissait un pain bis de forme ronde — vulgairement appelé boule de son — et invectivait le garçon qui le lui avait apporté.

— Mon ami, il ne faudrait pas me prendre pour un imbécile. Ce pain est dur et trop cuit. C'est un morceau de rebut. Je n'aime, pas ces méchantes farces.

Le directeur surgit à propos pour apaiser la querelle qui menaçait de s'envenimer.

— Voyons ! Qu'y a-t-il? On se dispute !

L'artiste s'est rasséréné. Il nous convie à pénétrer dans son atelier, sorte d'étroit couloir, où se trouvent empilés ses instruments de travail, du plâtre, du sable, des moules, des ébauchoirs, des pinceaux. Accrochées aux murs, les effigies de Gambetta, de Jules Favre, de Pasteur, de Hugo nous dévisagent. Ce sont ses œuvres les plus marquantes, celles dont il est fier.

— Monsieur Delahaye, je suis venu vous parler de Gavarni.

— Gavarni !

De lointains souvenirs s'éveillent au fond de sa mémoire et peu à peu se précisent. Ils datent du règne de Louis-Philippe. Gavarni avait un peu plus de trente ans. Delahaye n'en avait pas vingt-cinq. Ils ne se quittaient guère. Ils fréquentaient aux mêmes lieux de plaisir, tous deux gais, ardents, coureurs de cotillons, ivres de bruit et de mouvement, suivant une sarabande échevelée.

— Plus tard, la politique nous a séparés. Gavarni n'était pas, comme moi, un révolutionnaire, un démocrate. Il n'avait pas fait le coup de feu pour la liberté. Mais, avant 1848, on songeait bien vraiment à se battre 1 On ne se passionnait que pour l'art. Et l'on adorait les femmes. Ah ! quelles nuits nous avons passées, électrisés par l'archet de Musard !... Tivoli, le Prado, Valentino, la Closerie des Lilas. Et le bal des bals, le bal de l'Opéra I

Il en est un surtout que n'a pas oublié M. Delahaye. Il fut organisé en 1843, le soir du Mardi gras, par le Charivari. Le fameux Chicard — de son vrai nom Alexandre Levêque, et de son état marchand de cuir — fit mille extravagances, en compagnie de Minon- Minard, de Balochard, coiftés de casques en carton, chaussés de bottes à revers, couronnés de plumets rouges ! Le programme était de Daumier. Adolphe Adam avait composé, sur des vers deGavarni, un cer-

lain galop, capable de damner les douze apùtres, et que tous les masques dansaient et chantaient en chœur.

— Attendez, murmure le père Delahaye. . . Si je pouvais vous rattraper le refrain...

Les deux poings sur les hanches, la tète au ciel, sous le regard indulgent de Gambetta, il fouille au plus profond du passé, pour y retrouver cet écho d'une heure ^c joie; quelques versiculets de Gavarni... Les voici... Il les fredonne :

Que de plumets, (juc de bijoux !

Que de mines

Lutines!

Quels yeux doux

Aux trous

Des loups!

Que d'amants jaloux

Que d'époux

Fous!

Ces vers sont d'une déplorable facilité. Ils lui paraissent exquis. Ils évoquent sa jeunesse.

— Ah ! monsieur, comme on s'amusait, et comme on travaillait en ce temps-là!... Sans compter qu'on aimait la liberté et qu'on était prêt à mourir pour elle!...

Le père Delahaye sourit. L'enthousiasme luit dans ses prunelles. Un rayon de soleil illumine ses favoris à la Souvarof. Il a certainement mille curieuses histo-

riettes à me conter. Et, puisqu'il fait beau dehors, je lui propose d'aller nous promener, en devisant, sur les routes, jusqu'au prochain cabaret.

— Nous irons prendre un verre de café au restaurant de la « Sole frite ».

— Allons à la « Sole frite » 1

Et tout en cheminant d'un pas gaillard il m'a rappelé les événements qui se déroulèrent aux environs de 1820 dans la bonne ville de Dijon. Delahaye, comme François Rude son maître, estDijonnais d'origine. Le père de Rude était forgeron-poêlier, le père de Delahaye était fumiste, et l'un et l'autre haïssaient la tyrannie. Les deux enfants furent formés dans ces sentiments.

— J'avais dix ans à peine quand je livrai mon premier combat pour la liberté. Le jour du vendredi saint une procession circulait par les rues, avec un homme nu sur la croix, simulant le Christ. Nous dispersâmes et rossâmes le cortège. Il s'ensuivit un scandale énorme ; mon père perdit sa clientèle riche et bien pensante et dut se rendre à Paris afin de fuir les persécutions de la police locale.

Devenu Parisien, Delahaye apprit comme il le put son métier; Rude, à son retour de Bruxelles, l'accepta comme élève et l'occupa à l'érection de son groupe immortel du Départ des Volontaires. Delahaye a vu le chef-d'œuvre sortir de la pierre et se dresser aux flancs de l'Arc de Triomphe. Il a frémi d'enthou-

siasme aux accents de la Marseillaise. Peut-être a-t-il posé pour l'adolescent, beau comme un jeune dieu, et qui marche si allègrement à la victoire. Il se rappelle l'émotion de Rude, et sa voix vibrante qui emplissait l'atelier de la rue d'Enfer ; il revoit sa solide silhouette, se profilant sur le cep de vigne, souillé de plâtre, qui languissait dans la cour; il a toujours dans l'oreille ses conseils judicieux.

— Enfoncez-vous jusqu'au cou dans votre sujet, fépétait François Rude ; ayez la tête froide et le cœur chaud ; ne vous hâtez point ; l'impatience est fille du doute. Quand on est sûr d'arriver, on ne se presse pas...

Rude, les bras croisés, secouant sa longue barbe aux ondes michelangesques, semblait un patriarche parmi ses disciples, ses praticiens, ses modèles. Un de ceux-ci, que l'on surnommait le « Bourguignon », était fils naturel de Buffon, et ce sont ses traits, pleins de noblesse, que le sculpteur a reproduits dans la figure centrale des « Volontaires»... Les semaines, les mois se succédaient en ce labeur fécond. Delahaye achevait de s'instruire, il devenait habile. Soudain, la révolution de 1830 éclata. Il jeta l'ébauchoir, il saisit le fusil, il descendit dans la rue; il se rua sur le palais du despote.

— Ce fut ma seconde bataille pour la liberté 1

. Certes, M. Delahaye chérit la liberté ; il eut pour elle un amour violent, agressif, qui se plaisait aux échauffourées, aux coups donnés et reçus, aux tueries, aux bousculades sanglantes. Ce vieux démocrate avait un

tempérament de grenadier. Quand il servit, un peu plus tard, ^au l^"" chasseurs d'Afrique, il accomplit de surprenants exploits et mit en pièces les Arabes d'Abd-el-Kader. Et quand il revint en France, il avait gardé cette allure martiale de casseur d'assiettes qui lui valut tant de succès auprès des grisettes du quartier de rOdéon. Il courait avec elles les foires et les guinguettes ; et c'est alors qu'il se lia avec Gavarni ; il excellait dans les cavaliers seuls, et nul n'avait plus de feu, lorsqu'il s'agissait de mener la ronde infernale et de conduire le long des boulevards, des Vendanges de Bourgogne au faubourg duTemple, la troupe débandée des pierrots somnolents et les débardeurs échevelés... Il se mesurait aussi avec les lutteurs. Il défia Marseille, Arpin le Savoyard, et leur fît mordre la poussière. Mémorables victoires et qui le rendirent célèbre, pendant huit jours...

A ses moments perdus, il modelait la glaise, il exposait au Salon. 11 eut trois lignes d'éloges dans un feuilleton de Théophile Gautier. Mais tout à coup, la paix est troublée, la foule s'agite et enlève dans un élan furieux les Tuileries, au bruit de la fusillade. Comme bien vous pensez, le père Delahaye s'épanouissait au sein de l'émeute, aspirant avec délices l'odeur de la poudre, hurlant, s'enflammant, accablant de sarcasmes l'infortuné Louis-Philippe.

— Ce fut ma troisième bataille pour la liberté !

Nous nous sommes arrêtés, sous une tonnelle de la

« Sole frite ». M. Delahaye a refusé le petit verre que je voulais le forcer de boire, m'expliquant qu'il attribuait la remarquable verdeur dont il jouit présentement à ses habitudes d'extrême sobriété. Il m'a offert une prise, m'assurant qu'il usait du tabac sur la recommandation de l'illustre savant Pasteur et que rien n'était comparable à ce remède, pour dégager les méninges et conserver à l'esprit la lucidité et l'agilité de la jeunesse.

Tandis que nous sirotons notre moka, — sans cognac, — le jardin de l'établissement s'est garni. D'autres pensionnaires de l'asile sont venus s'y asseoir : épaves échouées dans ce coin tranquille ; vieillards inoffensifs, traînant la jambe, à demi paralysés, et à quilabsence des soucis matériels, la certitude oii ils sont désormais de ne pas mourir de faim, communique comme une vague sérénité. Ils s'attablent par couple, devant un litre. Us causent sans se presser, en gens que la vie ne bouscule plus et qui ont des loisirs. Ils écoutent le concert d'une flûte et d'un cornet à piston qui exécutent, là-bas, dans le café voisin, des airs de danse. Et ces mélodies naïves, nous arrivant par bouffées, ont quelque chose d'infiniment doux et triste qui serre le cœur. Mais le père Delahaye ne s'abandonnepas aux rêveries mélancoliques. Il achève son récit.

— Ma quatrième bataille pour la liberté, je- la livrai naturellement le 2 décembre... Et quand nous fûmes vaincus, je suivis à Bruxelles et à Londres les exilés.

11 garde dans son portefeuille — un portefeuille fatigué, blanchi, écorné aux angles, presque aussi âgé que lui — des autographes de tous ces grands hommes. Un mot de Victor Hugo, un mot de Lamartine, un mot de Quinet, un mot de Gambetta. Et chacun d'eux est un certificat de civisme :

« L'ami Delahaye... sincère républicain... Pionnier delà démocratie... Victime du 2 décembre... Sculpteur de grand mérite et bon citoyen. »

Eugène SpuUer a joint à son bout de lettre une pensée que Delahaye propose avec respect à mes méditations : « La vérité en politique^ pour les hommes qui veulent agir^ c'est le possible ! »

-- Heinl qu'en dites-vous ?... Est-ce tapé?... Quel cerveau que ce SpuUer !... C'est lui qui m'a introduit chez Gambetta. Il m'installait dans le cabinet et je faisais ma petite affaire, pendant qu'ils s'occupaient du pays.

M. Delahaye hume une large pincée de tabac, et m'ayant montré une carte de M. Henry Roujon, directeur des beaux-arts, qu'il est orgueilleux de posséder :

— Oui, reprend-il, je suis une victime de l'Empire. Mais je me suis vengé !...

L'anecdote est, ma foi, des plus piquantes. Vers la fin du régime, après le procès Baudin, l'excellent Delahaye avait modelé des médaillons de Gambetta et de Jules Fabre qui se vendaient comme du pain aux environs du Palais. Il en tirait gros profit. Un jour il fut mandé chez le préfet de police, M. Pietri.

— Alors, lui dit ce magistrat, vous êtes un ennemi du gouvernement ?

L'artiste n'était pas de ceux qui rougissent de leur conviction. Il se contint pour ne pas crier : « Vive la République ! » C'eût été une bravade inutile. Il répliqua simplement :

— Croyez ce qu'il vous plaira...

M. Pietri négligea de relever ce qu'il y avait d'oflensant dans cette phrase. Il reprit :

— Savez-vous bien, monsieur Delahaye, que vous avez beaucoup de talent?

Notre sculpteur ne put s'empêcher d'être chatouillé par ces louanges. On a beau ne pas partager l'opinion des gens, on est sensible tout de même à leur estime. Et puis M. Pietri était un homme très intelligent.

— Voulez-vous, poursuivit-il, exécuter un médaillon du prince impérial? On vous le payera 5.000 francs... Apportez-m'en une maquette... La somme vous sera versée.

Delahaye y consentit. C'était une faiblesse. Mais l'art plane, n'est-il pas vrai? dans des régions sublimes, au-dessus de la politique. Et d'ailleurs le rusé Bourguignon avait son plan II fit traîner la commande, et deretouche en retouche, gagna des semaines, puis des mois. La guerre de 1870 fut déclarée, l'Empire s'effondra. Il n'acheva jamais le médaillon du prince. Cependant il avait palpé les cinq mille francs que l'empereur avaitpuisés, tout exprès pour lui, dans sa cassette.

— Avouez que le tour n'était pas mauvais !

Et voilà comment une « Victime du Deux » exerça contre Tusurpateur de spirituelles et légitimes représailles.

Je contemple la «victime ». Elle respire la santé, la jovialité, le contentement de soi, la quiétude. M. Delahaye est heureux, plus heureux que son camarade Gavarni, qui traîna jusqu'au terme de ses jours le boulet des dettes, le dur fardeau des besoins d'argent. Il ignore, lui, les tourments, les angoisses secrètes qui rongent, si souvent, Texistence de Tartiste. Il est libre, affranchi de toute charge ; il trouve chaque soir dans la maison commune bon souper, bon gîte... Et quant au reste, mon Dieu, je suppose qu'à son âge cela n'a pas d'importance. Enfin, il éprouve des satisfactions d'amour-propre. Une parole qu'il m'a dite m'a découvert le coin de son âme.

— Je suis un peu jalousé... Vous concevez... Un artiste I Ces braves gens comprennent bien qu'ils ne sont pas mes égaux !

Quoi donc, père Delahaye, l'égalité démocratique ne serait-elle qu'illusion? Est-il convenable que vous — un ami du peuple — vous vous abandonniez à des pensées aussi vaniteuses? Mais je garde pour moi ces réflexions qui le pourraient chagriner. Je lui presse les mains, pendant qu'il m'assure de sa sympathie :

— Charmé de vous connaître, je dis les choses tout franc, comme je les pense. Je suis un vieux soldat de la Liberté !

Le bon sculpteur a tourné les talons. Et je l'ai entendu qui fredonnait, ravi de sa journée :

Que de plumets, que de bijoux I Que de mines [.utines!

Le soleil se jouait dans ses favoris de neige, taillés à la Souvarof ; — dernier rayon des carnavals défunts, dernier éclair de jeunesse...

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