‹ L'envers de la gloire (volume 3)Chapitre 35 sur 37 · MONSIEUR PHILIPPE CROZIER · texte numérisé non relu

MONSIEUR PHILIPPE CROZIER

quait la moitié des pages. Mais celles qui subsistaient n'étaient point indifférentes. Elles contenaient de judicieux avis sur l'art d'être courtisan et de se comporter avec décence dans le commerce duroy. L'auteur y enseigne les difficultés de l'étiquette ; comment il faut distinguer entre les fauteuils à bras avec franges, les fauteuils à bras sans franges, les fauteuils sans bras ni franges ; et quelle distance sépare fes chaises des tabourets, et les tabourets des pliants et des escabeaux; comme quoi l'honneur de présenter la chemise était réservé au seul Dauphin, et à son défaut aux princes de la famille, et celui de tenir le bougeoir constituait la plus haute marque de faveur que pût octroyer le souverain. Il renferme aussi de brefs et de précieux avertissements. Je copie :

« Quand les princesses du sang traversent la » chambre royale, elles font une révérence au lit de » Sa Majesté. »

J'ai trouvé également dans mon vieux livre deux ou trois historiettes. L'introducteur des ambassadeurs au temps de Louis XIV, s'appelait Nicolas Sainctot, seigneur de Veymars. Et, quoiqu'il fût rompu aux délicatesses du métier, il lui arrivait de commettre des impairs. C'est ainsi que, dans un lit de justice, il se permit de saluer le Parlement après les évêques et s'attira cette riposte foudroyante du premier président de Lamoignon :

— Sainctot, la cour ne reçoit pas vos civilités.

Il en fit bien une autre, à quelque temps de là. Il

conduisit la fille de l'ambassadrice de Hollande à la duchesse de Bourgogne et dit à celle-ci :

— Baisez, madame. Gela est dû.

La duchesse de Bourgogne s'exécuta, mais la duchesse d'Orléans à qui la fille de l'ambassadeur tendit aussi son minois à baiser, se recula et rabroua vertement Sainctot :

— C'est une sottise que vous avez commandée à la duchesse. Je ne l'imiterai point,

Le roi fut bientôt informé de ce scandale. Outré de fureur, il envoya chercher Sainctot et lui dit qu'il ne savait qui le tenait de ne pas le chasser et lui ôter sa charge.

J'achevais cette anecdote, comme j'arrivais au rondpoint des Champs-Elysées, Je refermai YÈlat de France et je me pris à songer :

» Voilà certainement des coutumes surannées. Le protocole républicain ne se peut comparer au protocole de la monarchie. Il est beaucoup moins méticuleux. Et M. Philippe Crozier évite plus aisément les « gaffes » que Sainctot, son infortuné prédécesseur. »

Lorsque je sonnai chez M. Crozier, il venait d'être mandé à la présidence. On me pria de l'attendre dans son cabinet de travail. C'est une pièce confortable et silencieuse, meublée de divans bas, de tapis orientaux, de quelques sièges modern-style en acajou, et ornée d'innombrables objets d'art, tableaux, bronze, statuettes, armes damasquinées, sabres persans.

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cimeterres aux poignées éblouissantes. D'autres bibelots plus mignons sont rangés dans une vitrine : des médailles, des bijoux, des bagues, des bonbonnières d'or et de vermeil, rehaussées de diamants, de rubis, d'émeraudes. Ces boîtes remplacent les tabatières que distribuaient jadis les monarques. Ils sont demeurés fidèles à la tradition et c'est toujours par de petits cadeaux somptueux et inutiles qu'ils prouvent leur munificence.

Sur le bureau, sont disposés cinq ou six volumes traitant de sujets sévères, science, morale et métaphysique. M. le chef du protocole, dont l'esprit fut façonné aux fortes cultures par l'École polytechnique et la Faculté de droit, se repose en lisant ces livres des détails quelquefois un peu frivoles de son emploi. Et, d'ailleurs, en matière de lecture, il n'a pas de préférence exclusive, car dans sa bibliothèque j'aperçois rangés, cote à côte, VBist-oire universelle^ de Bossuet, et ï Enfant de ma femme, de Paul de Kock... J'ai achevé le tour du salon et je regarde curieusement un coffret, presque trop riche à mon gré, sur le couvercle duquel l'initiale de Nicolas II se détache en brillants, saphirs et perles. Une voix cordiale m'arrache à cet examen.

— Vous êtes en train de cataloguer ma collection?

Le maître de céans est devant moi. Il n'a plus son splendide uniforme des grands jours. Il est habillé d'une redingote qui dessine sa taille souple et bien prise. La simplicité de ce costume ne lui enlève rien

de sa distinction, et elle me met à Taise. Je me sens moins loin de lui. J'oserai l'interroger familièrement, ce queje n'eusse pas fait peut-être, s'il eût été affublé de ses insignes de ministre plénipotentiaire, introducteur des ambassadeurs. Le galon m'en impose. Et d'abord une question me monte aux lèvres :

— Monsieur Crozier, apprenez-moi, je vous prie, combien vous avez de décorations.

— Une quarantaine au maximum. Ce n'est pas la peine d'en parler...

— Et si vous les aviez toutes, combien en auriezvous?

— Un peu plus de cent...

M. Crozier sourit. Il y a dans son sourire de l'urbanité, de la finesse et, sans doute, un brin d'ironie. Il est blasé sur le chapitre des croix et des rubans. Je dois lui paraître très naïf. La vérité, c'est que j'éprouve quelque embarras à engager la conversation. J'ai l'envie, à la fois, et la crainte d'être indiscret. Ce personnage est initié aux arcanes des cours; il a la tête pleine de mystères, d'anecdotes; il a pénétré la psychologie intime de nos plus illustres contemporains. Ah I s'il voulait me dévoiler leurs faiblesses I Mais il est lié par le secret professionnel. Il est homme d'honneur et il est diplomate : double raison pour qu'il demeure muet. Et je suis honteux de solliciter des confidences dont je ne pourrai, sans trahison, me servir...

Pourtant, nous avons abondamment devisé. Une

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particularité qui me revint en mémoire me permit d'entrer dans le vif des questions protocolaires. Je lui rappelai la représentation donnée à TOpéra en 1896, pour le premier voyage du tsar, et notre surprise lorsque nous vîmes Nicolas II quitter la loge à la fin de la soirée, sans offrir le bras à Mme Félix Faure. Le public fut choqué de cette attitude ; il y crut démêler une intention de dédain. Mme Félix Faure, sur qui deux mille paires d'yeux étaient braquées à ce moment, dut se lever seule et emboîter le pas au monarque. Il y eut là une minute d'oppression et de gène insupportable. Et comme on ne pouvait supposer que l'empereur manquât de galanterie, on en conclut qu'il agissait selon les strictes règles de l'étiquette. Et l'on s'étonna qu'il s'attachât à les observer avec tant de minutie. Car enfin l'on conçoit qu'elles s'imposent au commun des mortels, mais un roi et surtout un souverain absolu s'en peut affranchir. Il a le droit de modifier à son gré le protocole, puisque c'est lui qui le fait. Or, dans ce sens spécial, si Nicolas II eût violé le protocole, n'aurait-il pas eu pour lui l'approbation des honnêtes gens?

M. l'introducteur des ambassadeurs murmura :

— Vous n'y êtes pas. t. Mais pas du tout!...

Je prêtai une oreille attentive à son discours. Tel un petit clerc qui s'apprête à recevoir les leçons du docteur savantissime.

— Quand vous avez passé une soirée dans le monde et que vous prenez congé de la maîtresse de maison,

vous ne lui donnez pas le bras, je suppose. Mme Félix Faure, arrivée par avance dans la loge de TOpéra, y attendait Fempereur. Elle s'y trouvait, en quelque sorte, chez elle. De plus, cette loge était précédée d'un vaste salon, aménagé pour la circonstance. Et les deux pièces, séparées par un rideau, n'en faisaient qu'une.

— Cependant, à Compiègne, Mme Loubet prit le bras du tsar...

— A Compiègne, la situation était différente. Il fallait quitter le théâtre, traverser des galeries, se rendre dans une salle éloignée. Sa Majesté devait donc nécessairement servir de cavalier à la femme du chef de l'État, comme le président servait de cavalier à l'impératrice.

Voilà de subtiles distinctions auxquelles je n'avais pas réfléchi. C'est le propre de l'ignorance de se doubler de présomption. Aussi les journalistes qui n'entendent goutte à ces choses se mêlent ils d'en disserter à tort et à travers. N'ont-ils pas reproché à M. Crozier de s'être coitfé d'une casquette blanche durant les manœuvres?

— Ma casquette, je puis vous la montrer. Elle n'est pas blanche. Elle est noire!

Que de légèreté, que de mauvaise foi dans ces critiques qui portent toujours à faux ! M. Crozier n'en ressent point d'amertume. Il n'en est pas blessé. Mais il voudrait que la presse fût moins prompte dans ses jugements et moins superficielle. Elle aurait des observations utiles à présenter, mais de celles-là précisé-

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