HUGHES, JANE
HUGHES-
C'est elle !... A pareille heure!... (n s'avance vers elle, exalté.) Elle n'ose pas recevoir chez elle... et elle court à des rendez-vous, la nuit... (s'approchant
de Jane.) Ah! te voilà!... (Puis, éclatant.) OÙ vas-tu,
misérable 1
JANE
Et toi ?
HUGHES, il la preni aux poignets.
Réponds. Que fais-tu ]?~Chez qui allais-tu?
Où je veux ! Chez mon amant,..
HUGHES
Dis plutôt : tes amants ! Je savais bien que je te surprendrais ce soir. J'en avais le pressentiment...
JANE» ricanant.
Tu es malin ! Je t'avais vu 1
HUGHES
Tu mens I
JANE
Voilà une heure que tu es là à m'espionner. Et les autres soirs, tu crois que je ne t'aperçois pas de mes fenêtres ?
HUGHES, d'un ton qui espère.
Alors, tu n'allais chez personne Y
JANE-
Si, si, j'étais attendue... et j'y vais!
HUGHES-
Tu n'iras pas. Prends garde.
JANE- -
Oh ! oh ! mais cela n'est plus de ton âge de jouer l'Othello... Tu es grotesque 1
HUGHES» plus exaspéré.
Prends garde !
JANE
A quoi?... Tu t'imagines que je tiens à toi, peut-être? Je suis jeune...
HUGHES-
Et moi? tu crois que je t'aime?... T'aimer?
toi?... toi?... J'ai voulu ton corps, ta chair... de ta volupté...
JANE
Moi j'ai voulu de ton argent... Nous sommes quittes.
HUGHES
Ah! cruelle!... cynique!... Mais je te haïrais, si je t'avais aimée, après tout ce que tu m'as fait endurer... Jamais une minute, je. ne t'ai aimée. D'abord, j'en aimais une autre.
JANE> narguant.
Ah!... Et elle est partie !... Elle a bien fait.
HUGHES-
Tais-toi ! ou je dis ce qui va t'humilier ! C'est mon secret tragique, et j'osais à peine te chuchoter à la nuit. Mais il faut que je te le révèle, à la fin> puisque tu souilles en toi mon amour!... Tu n'as donc rien deviné? Je ne maniais tes cheveux que parce qu'ils sont ceux de l'autre ; je ne t'écoutais que parce que j'entendais sa voix dans la tienne... Et vos yeux sont les mêmes ! Et jusque dans tes bras, j'ai tâché de sentir ses étreintes, sa peau douce, l'odeur iptime de sa chair, la même, aussi la même... Voilà comment tu as cru que je t'aimais !
JANE, ricanant.
Eh bien, retourne près d'elle tout de suite..,
HUGHES
Ah ! si c'était possible !... Mais elle est de l'autre côté de la vie, où personne ne va... Si je pouvais mourir, moi aussi !
JANE
C'est donc une morte... une ancienne maîtresâe ?
HUGHES
Prends garde ! (il promène les yeux avec effrois autour
de lui.) Si elle t'entendait!... Ne parle pas d'elle! Elle fut l'épouse — la noble et la sainte — la si bonne!... Toi, tu m'as fait souffrir, tu m'as avili. Tu m'as offert l'image indigne de ce que je vénérais.
JANE
Je comprends, maintenant !... tant de choses que je ne comprenais pas!... Et cette scène que tu
n'avais jamais voulu m'expliquer : la robe, les écrins... C'était à elle?
HUGHES
Oui! la folie d'un soir, pour que tu lui ressembles davantage... tu ne confonds plus maintenant... Tu te rends compte que je ne t'aime pas, que je ne t'ai jamais aimée... Tu as été pour moi le simulacre, vite fini, hélas ! Puis tu m'as pris, tu m'as tenu par ce qu'il y a de vil et de bas. dans la pauvre humanité que nous sommes... Mais maintenant je me ressaisis... Je me délivre... J'étais venu pour te surprendre. Je connaissais ta vie, tes désordres, tes amants... Ce soir, je t'ai surprise. C'est fini. C'est le dernier soir entre nous... (Éclatant en sanglots.) Ah \ que je suis malheureux !
Il va s'affaler sur un banc. '
.JANE, astucieuse, profitant du moment de faiblesse de Hughes pour le reprendre, s'approche de lui, lui met la main sur l'épaule.
Mais non ! rien n'est arrivé l Tu exagères ! ... Je
n'allais nulle part... Je sortais un peu... J'étais énervée... Et la nuit calme.
HUGHES, Inquiet.
Au contraire !... il y a des voix, il y a des présences dans la nuit...
JANE
Il y a ma présence... Il y a ma voix!... J^ suis à toi, n'est-ce pas assez ?
HUGHES
Et à d'autres.
JANE
Tu étais jaloux ! Tu vois bien que tu m'aimais un peu...
HUGHES
Je te désirais... Et à cause de cela, peut-être!... C'est affreux d'en convenir. Mais il me semblait que tu étais plus excitante de tous les désirs qui se posaient sur toi..*
JANE, câline.
Maintenant, tu ne veux plus ?
HUGHES, se levant, l'air bouleversé.
Non! C'est ta faute... Laisse-moi... Je m'en vais... C'est fini... #
JANE, s'approche d'une voix caressante.
Faisons la paix... (Elle lui jette les bras autour du cou, et, collant son corps contre le sien.) Regarde-moi !
Regarde mon visage. Il est à toi. Et mes yeux — mes yeux verts, comme tu .disais... Et mes cheveux, que tu aimais tant à dénouer, à laisser flotter, mes cheveux qui caressent aussi... et mes lèvres...
Ah ! oui, tes lèvres...
JANE
Mes lèvres qui savent les baisers...
HUGHES» à demi vaincu.
Oui, tes baisers...
JANE
Et tout mon corps...
HUGHES
Ah ! ne parle pas ainsi. Tu m'affoles !
JANE) plus tentatrice.
Ce sera comme au commencement, nos premières nuits...
HUGHES, égaré.
Voilà de nouveau que tu m'as tenté ; tu m'as vaincu ! Je te cède encore... Je ne peux plus me passer de toi... mais je ne t'aime pas!. C'est bien convenu, n'est-ce pas?... je ne t'aime pas. Je te désire. Je retourne à toi comme on retourne à son péché. Je te veux par cette sorte d'aberration sadique qui est au fond de nous... cette fureur mystérieuse de chercher son propre avilissement.. . Donne-moi ta bouche. Je veux ta bouche...
JANE , profitant de l'avantage qu'elle a repris. Alors, tu promets que tu ne me feras plus de
scènes... Et plus de jalousies absurdes... Je visa ma guise! je m'appartiens!... Et tu ne m'espionneras plus, le soir surtout. — Sinon, c'est moi qui partirai.
HUGHES
Oh ! non, ne pars jamais ! J'ai besoin de toi !
JANE
Allons ! méchant ! ingrat ! Rentrons !
HUGHES» soudain effrayé, fouillant la nuit aux alentours.
Non! pas aujourd'hui ! — un autre jour... demain.,. En ce moment, il y a peut-être une personne qui nous épie, qui marche autour de nous dans le brouillard..,
JANE
Il n'y a que nous deux... Viens...
HUGHES
Je n'ose pas.
JANE
Tu auras mes cheveux que tu aimes tant quand
ils sont dénoués... et tout moi t
HUGHES, avec frénésie.
Et tout toi ! toi... toi. Je veux me saouler de toi pour oublier, comme on se saoule de vinf... (Avec égarement.) De l'oubli t.,. De l'oubli!...
Il la prend à la taille et ils s'acheminent par le pont» vers la demeure aux fenêtres éclairées.
AGTE QUATRIÈME