‹ L'envers de la gloire;Chapitre 20 sur 31 · SCENE PREMIÈRE BARBE, SŒUR ROSALIE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIÈRE BARBE, SŒUR ROSALIE

Au lever du rideau, Barbe achève de faire des préparatifs. BARBE-

Enfin, je vais avoir fini... A quelle heure sort la procession du Saint-Sang?

SŒUR ROSALIE

A dix heures... C'est bientôt...

Il m'a fallu me dépêcher!... Je suis allée à la messe et à la communion, ce matin. Et c'est long, tous ces candélabres, ces vases en vermeil, à nettoyer et à polir.

SŒUR ROSALIE

Ils brillent comme des miroirs.

BARBE

Et mes petites tables, sont-elles bien parées?

SŒUR ROSALIE

De vrais reposoirs.

BARBE

Il faudra les voir surtout quand j'aurai allumé les bougies.

SŒUR ROSALIE

C'est très bien, Barbe. Je vous en félicite.

BARBE

C'est si amusant!... Je voudrais que ce fût plus souvent jour de procession. Je me suis cru tout le temps une sœur de sacristie... Quand j'entrerai au Béguinage, je tâcherai d'y obtenir cette charge. Manier les objets du culte, les nappes d'autel, des images religieuses, c'est un peu pour moi^ comme si je touchais au bon Dieu...

A ce propos, est-ce qu'elle augmente, votre petite rente?

BARBE

Pas beaucoup. Depuis la dernière fois que nous en avons parlé, je n'ai économisé que deux cents francs. C'est bien lent...

SŒUR ROSALIE

Pourtant il faudrait — il serait nécessaire — que vous pussiez entrer tout de suite au Béguinage, partir d'ici.

BARBE* étonnée du ton catégorique de la béguine..

Que voulez-vous dire ?

SŒUR ROSALIE

Une chose grave... C'est pour cela que je suis venue... Et j'ai choisi ce jour-ci, parce que Notre- Seigneur est en vous... Vous comprendrez mieux.. .

BARBE

Vous m'effrayez, sœur Rosalie. Qu'y a-t-il?

SŒUR ROSALIE

Un conseil, une règle de conduite que ma con* science m'oblige à vous donner.

BARBE

Je n'ai rien fait de mal.

On pèche aussi par abstention.

Expliquez-moi, ma sœur; je ne comprends pas bien.

SŒUR ROSALIE

Je vous ai dit que c'était une chose grave. Il ne s*agit pas encore du présent, mais il faut vous avertir pour l'avenir, et cet avenir peut être immédiat ♦ Voici : il sera peut -être nécessaire que vous changiez de service.

BARBE

Changer de service! Et pourquoi? Voilà cinq ans que je suis ici. Mon maître a toute confiance en moi. Et je me suis attachée à lui. C'est le plus saint homme du monde, et si malheureux !

SŒUR ROSALIE

Non, Barbe.

BARBE

Il y a quelque chose à lui reprocher? Qu'est-ce que vous voulez dire ?

SŒUR ROSALIE

Il s'est consolé, et mal.

Comment, consolé? Mais ici, tous les jours, il revient regarder les portraits de sa morte — et les cheveux! — pleurer, prier...

SŒUR ROSALIE

Il s'est consolé, vous dis-je, d'une abominable façon... Il va chez une de ces femmes de l'enfer, ces femmes qui n'ont plus d'ange gardien.

BARBE» suffoquée.

C'est impossible. C'est une invention affreuse. Qui a dit cela?

SŒUR ROSALIE

Toute la ville le sait. Un vrai scandale public, puisque le bruit en est venu jusqu'à notre sainte communauté.

BARBE

Je ne peux pas le croire

SŒUR ROSALIE

C'est ainsi. Et mon devoir était de vous mettre

en garde... Votre maître, Barbe, est en état de péché mortel. C'est ici la maison du péché. Or il faut que vous sachiez qu'une servante honnête et chrétienne ne peut pas rester au service d'un tel homme.

BARBE, éclatant.

Ce n'est pas vrai !... Des calomnies!... On vous a trompée, sœur Rosalie. Un si bon maître!...

SŒUR ROSALIE

Je le sais par moi-même. J'ai eu les preuves. J'ai vu de mes propres yeux... Je connais même la maison où habite cette... créature. Elle est située sur mon chemin, au long du quai que j'ai à ^suivre chaque fois que je viens du Béguinage à la ville. Et j'ai vu entrer et sortir plus d'une fois votre maître...

BARBE, effondrée.

Ah ! c'était cela, tout ce changement d'existence auquel je ne comprenais rien, ses sorties, ses al-

lées et venues, ses repas au dehors, ses rentrées tardives... Moi, je disais: c'est 'sa douleur qui le mène et qui l'égaré..^

SŒUR ROSALIE

Et elle, je la connais aussi. Je l'ai souvent vue, à sa fenêtre, avec sa figure audacieuse et ses cheveux roux.

BARBE

Comment?... Vous dites: des cheveux roux?...

Elle a une bouche très rouge; elle est grande, n'est-ce pas? Une belle femmej?

SŒUR ROSALIE

Mais vous la connaissez aussi, alors? jElle est déjà venue ici, peut-être ?

BARBE) comme si elle voyait clair soudain.

C'était elle !... Oui ! elle est venue ici, une seule fois, un soir... Et moi qui n'avais rien soupçonné!... Je croyais que c'était pour cette affaire de robe... un modèle, le tableau de M. Borluut,

une histoire embrouillée, que je n'ai pas Comprise.. . C'était elle!... Et dire que c'est moi qui l'ai introduite!.,.

SŒUR ROSALIE

Alors, c'est tout à fait grave.

BARBE

Que dois-je faire?

SŒUR ROSALIE

J'ignorais qu'elle fût déjà venue. Et je venais vous dire: il y a une distinction capitale... tant que tout se passera au dehors, vous pouvez feindre d'ignorer et demeurer ici, bien que ce soit manquer de zèle pour Dieu que de servir chez des impies ou (Jes débauchés ; au contraire, si, par malheur, cette femme de mauvaise vie vient ici, en visite, dîner, ou autrement, vous ne pouvez plus, dans ce cas, être complice du scandale; vous devez refuser vos services, et partir sur-le champ.

BABBE.

Alors, puisque je l'ai reçue une première fois?

SŒUR ROSALIE

Vous ignoriez. Mais maintenant vous êtes renseignée. Votre devoir de conscience est net. Il faudra partir à la minute...

BARBE

Je ne vais donc plus vivre que dans l'attente...

SŒUR ROSALIE

Est-ce que nous ne vivons pas tous dans l'attente — l'attente de la mort? Et c'est un bien autre départ t

BARBE

C'est égal; que deviendrai- je, si je dois partir d'ici?... Mon maître, je l'aimais!... Je l'aime quand même !.. . Et puis je vivais à ma guise. C'est moi qui gouvernais la demeure... Comment m'habituer ailleurs?

SŒUR ROSALIE

Je vous chercherai un autre service, chez un bon prêtre...

BARBE

Et puis j'avais des profits... J'économisais. Maintenant je n'amasserai jamais assez... Je n'irai plus finir ma vie au Béguinage.

Vous y entrerez un peu plus tard, voilà tout .

B A R B E y avec désespoir .

Non, je mourrai, un soir, à l'hôpital Saint- Jean, en regardant les tristes fenêtres qui donnent sur Peau.

SŒUR ROSALIE

Il faut savoir souffrir pour Dieu.

BARBE

Ah ! que je suis malheureuse ! ... Et j'étais si contente, ce matin, à la messe, avec l'orgue, les chants,

l'encens, quand on m'a communiéel... La journée avait commencé trop belle!

SŒUR ROSALIE

Cela arrive souvent : des matins de soleil — et - puis la pluie t

BARBE

Et tout à l'heure encore, si contente, ici, à ranger mes petits autels, les bouquets, les bougies, les nappes pour la procession du Saint-Sang... Je n'ai plus le cœur d'achever... Et j'avais tout préparé avec un tel soin!... (Elle -va prendre une grande corbeille d'osier, dans un coin du salon.) Voyez, SOBUr

Rosalie! J'ai passé plus d'une heure à effeuiller ces fleurs, à couper des roseaux en petits morceaux comme des rubans pour les répandre dans la rue, quand le cortège arrivera... J'étais toute fière. Je me disais : « Il y aura plus de fleurs sur le pavé devant chez nous, il y aura un plus beau tapis de fleurs devant la maison, que devant les maisons

voisines... Maintenant je n'ai plus de courage...

Elle plonge machinalement les mains dans la corbeille. Un silence, durant lequel Hughes pénètre par la porte, à droite.

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