SCENE II
HUGHES, JORIS, entrant par la porte du milieu,, JORIS, entrant la main tendue.
J'ai reçu votre mot. Vous aviez à me parler?
HUGHES
Oui. Je voulais vous voir.
JORIS
Il n'est rien arrivé?
HUGHES
Rien.
JORIS
C'est vrai qu'on se voit beaucoup moins...
HUGHES
On se voit à peine.
JORIS* d'un ton de reproche.
Vous êtes toujours là-bas!
HUGHES
Oui, là bas... dans le passé!
JORIS
Dans l'amour. Et l'amitié, naturellement, ne compte plus.
HUGHES
L'amour!... Vous aussi, vous pensez cela?
JORIS
Enfin, cette femmevous a tout accaparé! Vous lui avez fait quitter le théâtre. Vous Pavez installée. Quand un homme fait cela pour une femme, d'ordinaire, c'est qu'il l'aime.
HUGHES
Vous savez bien, Joris, que je n'ai jamais aimé, que je n'aimerai jamais qu'une seule femme.
Celle-ci, je ne l'aime pas. Je vous ai expliqué ce
qui se passe en moi, ce qui s'est passé dès le premier jour de sa rencontre. En elle, c'est l'autre que je retrouve, que je baise sur sa bouche, à qui je reste fidèle...
JORIS
Et vous pouvez, avec cette Jane, vous illusionner jusqu'à ce point?
Oui, tellement la ressemblance est Inouïe, Rien n'a été. La séparation, la mort, le cimetière, la longue absence, — tout cela fut un rêve horribte de la dernière nuit, qui déjà se brouille... Je suis l'Époux heureux près de l'Épouse. Je la regarde, c'est le même visage î Je l'écoute, c'est la même voix... Qu'importe ce qu'elle dit? Je n'entends même pas... J'écoute le son de la voix, un peu grave, si caressant... la voix de naguère, la voix revenue... Ah! ces minutes! ces minutes! qui abolissent tout, qui triomphent de la mort, qui me
rapportent tout mon passé, tout mon bonheur, tout mon unique amour I
JORIS
Mais après, vous devez souffrir davantage, en retombant du haut d'un si beau mensonge...
HUGHES
N'importe! J'ai des minutes, vous dis-je. Imaginez qu'un mort puisse obtenir de revivre parfois, de quoi revoir le soleil, des arbres et un visage cher. Moi aussi, pour tout le reste du temps de ma vie, je suis mort. Mais j'ai des minutes. Et c'est le miracle! C'est une pitié divine. Et j'attends, comme un mort, mes minutes de résurrection. Je ne pense plus qu'à ces minutes-là, à les exaspérer, à y trouver le paroxysme de l'oubli!...
joris.
Ce sont là de funèbres et violentes joies. Et la danseuse n'en rompt jamais l'harmonie?... Saitelle quelque chose?...
HUGHES
Nonî Je lui cache soigneusement mon pieux mensonge. Elle est orgueilleuse. Elle se trouverait humiliée. Il me faut inventer chaque fois de savants stratagèmes... C'est même pour cela que je vous ai fait venir, Joris. Vous êtes mon ami, mon sûr et -dévoué ami. Rendez-moi service aujourd'hui. Soyez de moitié dans mon projet. Vous allez le trouver absurde, bizarre... Je vous ai cependant expliqué ce que je tente follement pour abolir ce qui est. Donc cette idée m'est venue, un jour, je nesais comment. Si! je me rappelle... Vous savez que j'ai tout gardé de la morte : son linge d'autrefois, avec des sachets, est empilé dans les tiroirs ; ses anciennes toilettes pendent dans les armoires... Or il m'a pris l'envie — une envie devenue une idée fixe, et qui m'obsède, m'hallucine ! — l'envie de voir Jane avec une de ces robes, habillée comme ma Geneviève Ta été. Imaginez ce moment, moment de délice et d'illusion suprême : la voir là, devant moi, elle déjà
si ressemblante, ajoutant à l'identité de son visage l'identité d'une toilette où j'ai vu l'autre. Ce sera tout à fait l'épouse revenue.
JORIS
Prenez garde, Hughes. Il me semble que c'est un peu profaner vos souvenirs.
Non ; la morte elle-même ne m'en voudrait pas* Elle sait bien qu'il n'y a qu'elle, que je l'aime, uniquement, elle seule et à jamais, que tout cela ne va qu'à éterniser mon regret d'elle...
JORIS
Vous vous exaltez. Mais c'est un jeu dangereux que vous jouez là.
HUGHES
Dangereux pour qui ?
JORIS
Pour vous. Songezjque la douleur déforme, même
au physique : le visage s'enlaidit dans les larmes . La douleur déforme aussi au moral. Et les désirs maladifs commencent, comme celui que vous avez en ce moment.
HUGHES
C'est un désir sublime .
JORIS
Personne ne vous comprendra.
HUGHES
Oui, il faudrait faire comme tout le monde, être comme tout le monde. Les veufs, eux, se remarient un an après, avec une femme riche et toute jeune! Ils veulent oublier, et vite. C'est trop triste de se souvenir ! Ils n'aiment que ce qui est joyeux, simple. Et ils oublient aussitôt, en effet, comme les enfants. Mais quand on se civilise soi-même, quand on s'est fait une âme haute, subtile, on n'est plus comme les enfants. On n'oublie plus tout de suite. Oïl ne veut plus oublier. Et si on a aimé profon-
dément, on veut se souvenir, aimer jusqu'au bout, jusque dans l'éternité.
JORIS
Mais pourtant oublier, c'est l'instinct, c'est la loi de la nature.
HUGHES
Certes, la nature veut qu'on oublie. Mais elle ne songe qu'à elle-même, elle qui se continue et entend que la vie sans cesse sorte de la mort. C'est pourquoi il apparaît impie au monde de ne pas vouloir oublier. On est en révolte contre la nature. Mais c'est la plus belle victoire d'un homme. Et toujours aimer, c'est la plus haute conscience de l'amour î
jorcs.
Comment le peut -on? Chaque journée use le souvenir, use nos sentiments, change nos idées comme
elle change les molécules mêmes de nos corps...
HUGHES- Il faut vouloir, lutter, aider la mémoire et l'a-
dorationpar toutes les menues pratiques du souvenir... Moi, je continue à vivre avec celle que j'ai perdue, par ses portraits, sa chevelure, les objets qu'elle aima.
joris.
Tout cela est bien. . . Mais ses robes habillant l'autre femme !
HUGHES
Qu'importé ! si c'est la minute de reprise définitive ! Comment ne comprenez-vous pas cette transposition dans le culte? Vous qui êtes croyant, Joris, et fréquentez les églises, vous admettez les statues delà Vierge et du Christ, grossiers simulacres, par qui les fidèles se figurent Dieu et sa mère, leur parlent, les invoquent, s'illusionnent tout à fait. Ma Geneviève aussi est ailleurs, et c'est une autre qui me la figure ici...
JORIS
Vous vous leurrez avec de spécieuses raisons..
Mais prenez garde, je vous assure. C'est un mauvais jeu... une pente périlleuse...
HUGHES
Soit ! j'y réfléchirai. Mais après ceci, — la dernière chose... C'est une idée fixe. Il faut que je la réalise, pour m'en débarrasser. Rendez-moi ce service; Joris, ce service de bonne amitié. J'ai besoin de vous et que vous soyez mon complice.
JORIS
Comment comptez-vous faire?
HUGHES
Voici : comme Jane ne sait rien et que je ne peux rien lui dire, ce n'était pas facile ; j'ai imaginé de lui annoncer que vous travailliez à un tableau et rêviez de l'y peindre parmi les personnages de la scène, — une fête se passant il y a quelques années, — afin d'expliquer la toilette de façon détaodée que je lui ferai voir à ce moment-là, la toilette que je lui donnerai pour celle du modèle.
Alors je lui demanderai de l'essayer pour vous, qui deviez venir en juger etj la solliciter en personne.
JORIS
C'est assez bien combiné!... (Avec stupéfaction,) Mais alors, elle va yenir... chez vous !
HUGHES
C'est la première fois. Personne ne la verra. Il fait nuit.
JORIS
Enfin, puisque vous tenez à votre idée !... Donc, quant à moi, je n'ai qu'à attendre ici ?
Non. J'aime mieux être d'abord seul, seul à seul avec elle. Vous comprenez... pour toute l'illusion... Ah ! la minute où je la verrai ainsi ! Ce ne sera plus elle... ce sera Geneviève... l'ancien soir où elle fut si pâle et si belle, avec cette dernière robe...
JORIS
Quand faut-il que je revienne ?
HUGHES
Elle va arriver d'un moment à l'autre. Donc, revenee dans une demi-heure. Vous la verrez toute parée. Vous lui ferez un compliment banal... sur son bel air...
JORIS
Et le tableau?
HUGHES
On n'en parlera plus... (Avec exaltation.) Et moi, j'aurai vécu la minute d'amour culminante, le recommencement iotal, l'illusion divine de la résurrection !... (on entend retentir la sonnette dn vestibule. )
Voilà qu'on sonne! c'est Jane... Donc, dans une. demi-heure. Passez plutôt par ici, par ma chambre à coucher. Vous sortirez de ce côté. Il vaut mieux qu'elle ne vous rencontre pas maintenant.
Elle pourrait soupçonner une combinaison... A tout à l'heure!...
Joris sort.