‹ L'envers des feuillesChapitre 1 sur 18 · L'envers des feuilles · texte numérisé non relu

L'envers des feuilles

// a été tire à part dix exemplaires sur papier de Hollande, numérotés à la presse (i à lo).

Une Jois que la jée-dryade, — car celles qui furent jadis des déesses ou des nymphes ont continué, non moins jolies et non moisis puissantes, leur divinité en féerie, — une fois donc que lafée-dryade se reposait dans la clairière, sur un trône de mousse, d*avoir couru à travers la forêt de juin, où elle exerce son empire, il arriva que des feuilles en tas, comme poussées d'une brise, roulèrent jusqu'à ses pieds nus picores d'abeilles qui croyaient que c'étaient des lys tombés

dans le ga{on . Et la fée ne manqua pas d'être grandement surprise. Les jours étaient loin encore où la verdure des arbres, que l'automne roussit, se détache J sous les coups de rafale, vole, tournoie, s'abat. Il fallait qu'elles eussent une bien grave raison, ces feuilles, pour s'éloigner des rameaux tout gonflés de sèves et tout murmurants de nids. La fée ne se trompait pas! Feuilles de trembles, d'ormes, de bouleaux, de chênes, et, plus petites, de jeunes acacias, elles n'avaient eu garde de se déranger pour peu de chose; elles étaient comme les ambassadrices du bois, déléguées vers la dryade; et le message dont on les chargea — presque des remontrances — était de la plus haute gravité. Mais comment l'ex-

primeraient-elles ? Est-ce que les feuilles parlent? Eh! oui; les bruits que nous entendons quand elles se froissent entre elles, ne sont pas seulement un chant, ce sont des discours aussi; la solitude des bois s'ennuierait si elle ne pouvait causer avec les branches frissonnantes.

La dryade se penchant vers elles avec cette condescendance un peu superbe qui sied aux souveraines, les feuilles s agitèrent, se secouèrent, et, tandis que se taisaient, en courtisans bien appris, les oisillons qui gazouillent et les frelons qui rôdent :

— Madame, susurrèrent-elles en un joli bruit frais, qii il vous plaise de nous entendre et de faire droit à notre juste demande.

— Je vous écoute, chères feuilles de mes arbres.

Pour qu'elle eût, eu cette cérémonie, l'air plus auguste, des insectes de pierreries se posèrent sur la chevelure de la fée, en manière de couronne.

Les feuilles dirent :

— Vous nignorei pas, dame illustre, qu'il y a des amoureux sur la terre?

— Quand même je n'aurais pas été troublée, deux ou trois fois, par la tendresse sournoise des petits Zéphires, devenus des Génies ailés, qui se font un jeu de soulever du souffle le bas de ma jupe fleurie, il me serait impossible d'ignorer que, sous le ciel, des personnes occupent le temps à s'aimer; car il m' advint plus d'une fois de rencontrer inopi-

nément, derrière les buissons de mes venelles ou dans le mystère de mes grottes^ des couples qui ne ni avaient pas entendue approcher, et de qui l'attitude aurait été tout à fait inexplicable si son étrangeté manifeste n'avait pu être attribuée aux conseils que donne le sentiment appelé amour,

— // est donc établi, reprirent les feuilles, que les hommes et les femmes se chérissent et négligent rarement les occasions de se témoigner leurs mutuelles tendresses. La plupart des amants et des amantes se rencontrent en des boudoirs,

— aimables antichambres des alcôves,

— où le complot des plus rares parfums, corroboré par l'odeur des corsages entrouverts, imite, autant qu'il est possible,

L EXVERS DES FEUILLES.

l'odeur chaude des bois d'été et de s fourré s mystérieux. Ils se plaisent sur des tapis , sous des rideaux, dont la caresse et le silence sont presque aussi doux que le muet frôlement des herbes et des ramures. C'est du moins ce que nous apprîmes en écoutant les propos que tiennent à mi-voix les Parisiennes et les Parisiens, à Bougival et dans Vile de Croissy, pendant que grince au loin l'orgue des chevaux de bois, et que, dans le fleuve, le reflet du feu d'artifice défie les tremblantes étoiles. Mais il est des amoureux qui préfèrent la réalité à la parodie, le charme sincère de la nature aux mensonges des appartements. S'aimer sous le vrai ciel, dans la vraie herbe, parmi le vrai frissonnement des bruyères

et des saules, c'est à quoi ne répugnent pas les gens doués d'une véritable ardeur. Même, dès que vient le printemps, les couples les plus casaniers s'échappent des villes; et le lendemain des heureux dimanches, le papillon étonné qui volète au-dessus des petites fleurs, ne sait d'où leur est venue cette odeur de poudre de ri{! Enfin, il demeure avéré que beaucoup de baisers s'échangent, de l'avril à l'octobre, sous la complaisance attendrie des ormeaux et des yeuses; plus d'une jeune personne, à qui le pied manqua, éprouve, le chignon mêlé aux mousses de l'arbre, des inquiétudes quant à la soie ou à la mousseline, si vite fripée, de la robe quelle étrenna.

■ — // est vrai, soupira la fée en rou-

gissant; même c est ce qu'on appelle, dans le langage humain, vous voir, mes chères petites feuilles, à V envers.

— Vous r ave {dit, grande fée! s'écrièrent les feuilles. Il arrive à un nombre considérable de demoiselles et de dames — car le mariage n'est pas un empêchement légitime à cette contemplation — de nous voir à l'envers. Sous l'acacia, le chêne, le bouleau, l'orme ou le tremble, n'importe, elles lèvent vers 7îous des yeux où s'allume et se mewt une flamme qui nous ravit, nous qui connaissojis pourtant la douceur de la lumière céleste. Et voilà pourquoi nous venons à vous, dryade, en vous implorant! Nous trouvons que Jîotre envers n'est pas asseï joli pour être considéré par de féminines

prunelles. Oh! nous n'ignorons point, grâce à une longue expérience, que, généralement, à l'heure où elles semblent le regarder, les femmes ne le regardent pas du tout. Elles nont, dans ce moment-là, que l'attitude de l'examen.

D'autres soins, plus sérieux, les occupent, les agitent. Soit quelles s'attardent encore, sans hypocrisie, à l'étiquette des premiers consentements, ou qu'elles se plaisent à en renouveler, dans ime intention que nous n'apprécierons pas, la stimulante cérémonie; soit qu'elles aient provoqué elles-mêmes, par des sourires ou par d'autres moyens plus efficaces, — nous les savons capables de tout, nous, les feuilles! — le plaisir qu'elles feindront peut-être de ne point partager.

elles s'abaiidomtent, sous notre ombre vacillante, à des émotions qui ne leur laissent pas une parfaite lucidité de regard. Cependant, on peut admettre comme vraisemblable qu entre un refus et un aveu, qu'avant ou après le baiser, pendant le baiser même, — car il est de maladroits amants! — quelques-unes d'entre elles, parfois, rarement, nous aperçoivent en effet. Distraction coupable, ou légitiînel qui 7iest pas sans exeînple. Eh bien, nous le déclarons avec humilité, nos envers ne valent pas d'être vus par les exquises amoureuses.

Quoi! elles ont dans les yeux, le jour, tout le soleil, la nuit, toutes les étoiles, et, à chaque heure, un attendrissement de lumière que n'ont ni les étoiles ?îi le

,'envers des feuilles.

soleil; il leur vient, au bout des cils, des larmes plus précieuses que nos plus pures rosées; et nous, en échange du spectacle adorable quelles nous offrent, — nous ^n admirons pas que leurs prunelles ! — nous leur montrons une étroitesse verte, à peine luisante, striée de petites fibrilles. Cela vaut-il la peine d'être vu, on vous le demande, grande fée? Non! et, pour Vhonneur de vos bois, pour que les jeunes femmes ne perdent pas à jamais l'habitude de s'égarer dans les solitudes forestières, pour quelles ne se réservent pas, jalousement, à l'intimité des boudoirs, dont le plafond, du moins, se décore d'Amours nus ou d'hirondelles se becquetant dans des nuages pâles, il est urgent de remédier à ce fâcheux état de

choses. Nous vous prions, fée à qui obéissent les puissances mystérieuses du bois, de rendre 7ios envers dignes de celles qui ont Vair de les voir, si elles ne les voient point. Qu'ils soient d'or pur, ou d'argent niellé, ou de cristal incrusté de pierreries ! que des diamants y brillent! que des perles y blanchissent! que des rubis y rougisseftt ! afin que les maîtresses lasses y puissent rallumer leurs regards alanguis. Il serait bon aussi que des peintres galants, choisis entre les plus habiles, peignissent sur notre envers de tendres scènes en miniature, — 7iymphes et faunes se baisant sur la bouche, — propres à donner de bons exemples à la lassitude, qui se réveillerait vite, d?s couples désen lacés.

Mais le meilleur ornement, qui n'exclut pas les autres, ce serait que Von écrivit sur la frêle et lisse verdure des poèmes ou des contes d'amour, aussi jolis, aussi tendres que possible, — dus à d'experts poètes, — et dont la lecture, même souvent interrompue, offiHrait les plus aimables conseils, ne manquerait pas de rendre leurs délices premières aux baisers renouvelés !

Tel fut le discours des feuilles; la dryade-fée, l'ayant écouté avec l'attention sérieuse qu'exigeait la gravité de l'affaire, reconnut que rien n'était plus juste qu'une pareille réclamation. Immédiatement elle fit venir tous les Pucks et tous les Ariels qui hantent les bois féeriques, et ordonna qu'il serait fait

selon le désir des feuilles de trembles, d'ormes, de bouleaux, de chênes et d'àcacias.

Allei donc sous les verdures, puisque c'est le printemps, dames et demoiselles ! et puisque le hasard d'une chute favorable vous vaudra de lire, — 7nais non, que vos yeux, plutôt, soient aveuglés de tendres pleurs! — de délicieux poèmes où les rimes se baisent, d'aimables histoires, enprose amoureuse comme des vers^ ou bien de voir des miniatures mêlant des bras heureux, et, entre l'or fin, l'argent niellé et le cristal, taM de vives pierreries !

Pour moi qui écoutais, caché derrière un acacia, les discours si raisonnables des feuilles, et qui entendis lea ordres

donnés par la fée-dryade aux génies ailés des bois, je me suis hâté d'imaginer ces contes tendîmes et frivoles, dans Vespérance sans doute vaine — car je sais mon peu de mérite — que Puck et Ariel (ah ! comme je vais intriguer auprès d'eux!) ne les jugeraient pas indignes d'être écrits sur l'envers frissonnant des feuilles, .

— Gui ! cui ! cui ! cui ! cui ! cui ! Ruit-li-li ! Gui! cui! cui !

Gomme il s'obstinait à ramager de la sorte, M"° Bérengère, la Be'rengère d'à présent, veuve de tant de candeurs oîublie'es, frappa du pied et s'écria, impatiente :

— Veux-tu bien te taire, vilaine bête!

Elle eut un grand tort de s'exprimer ainsi.

Car, véritablement,, ce rossignol du Bré-

sil, — non pas un oiseau, comme vous le pourriez croire, mais un tout petit singe, plus mignon qu'un ouistiti , et chanteur comme une philomèle, — était au contraire le plus joli animal qu'on pût imaginer. Les individus de son espèce sont assez rares en France; ils meurent vite dans notre froid climat. Celui-ci se portait le mieux du monde, grâce à la tiédeur des fourrures où Bérengère ne lui défendait pas de se nicher; elle lui permettait même, les jours où il grelottait, de se réfugier d.ans Tintimité du corsage, entre la soie et la peau plus lisse; et peut-être trouvait-il les parfums du boudoir ou de Talcôve plus délicieux et plus vivifiants que ceux de sa forêt natale. Ce qui est certain, c'est que sa maîtresse s'enorgueillissait de lui et s'en parait ainsi que d'un très précieux bijou. Il n'était pas plus grand qu' une souris, avait un pelage couleur de loutre, très doux, où transparaissait une rougeur pâle de chair; entre ses oreilles dressées,

velues à peine comme le dedans d'une fleur, ses petits yeux d'or clignaient incessamment, et du grincement de ses dents nettes, fines, aiguës, sous le retroussis vif des babines, sortait, dès qu'il avait lieu d'être content, un « cui ! cui ! ruit-li-li ! cui ! cui ! cui ! » aussi agre'ablement sonore qu'un chant de rossignol. Et il e'tait tout à fait amusant avec ses mines câlines et farouches à la fois; sautant sur les étagères entre les figurines du Japon et les figurines de Saxe, ne cassant jamais rien, se fourrant tout entier dans les longs calices de cristal. C'était son plaisir favori de s'enfoncer dans les trous les plus étroits, où il réussissait à pénétrer, tant il était fin et souple, d'y remuer ses pattes, de s'y retourner vite, montrant au bord de Pouverture sa petite face espiègle : « Ruitli-li! Cui! cui! cui! » Vous auriez offert à Bérengère les joyaux les plus merveilleux qu'elle n'aurait pas consenti à se séparer de son rossignol du Brésil; et il fallait qu'elle

fût ce soir-là de bien maussade humeur pour avoir traité de « vilaine bête » F adorable petit singe.

Oui, elle était très irritée! Conçoit-on cela : la chambre, où minuit venait de sonner, e'tait pleine des plus troublants arômes que puisse exhaler la présence d'une femme, pleine des odeurs que, jeune et jolie, il est impossible de n'avoir point, et des odeurs aussi que Ton ajoute aux autres pour les faire valoir; une douceur de mystère rôdait sous les guipures du lit, prometteuse de mystères plus doux; devant les braises mourantes du foyer, sur la table e'troite, — comme les pieds, dessous, se toucheraient aisément! — la rougeur des écrevisses froides luisait entre des bouteilles de vin du Rhin, aux goulots longs et grêles; enfin, il

ne manquait rien, entre les murs tendus d'étoffes pâles et tendres, sous la lueur déjà languissante de la lampe, de ce qui peut exhorter aux plus décisives attaques et servir d'excuse aux plus extrêmes abandons... — et Ludovic ne venait point! Non, Ludovic, attendu depuis une heure, n'était pas arrivé! Où pouvait-il être? Que pouvait-il faire ? Qu'est-ce donc qui Pempêchait de se rendre à un rendez-vous si ardemment sollicité? Les mains derrière le dos, la gorge essoufflée de colère sous les dentelles du peignoir si bien disposées à s'ouvrir, Bérengère allait et venait par la chambre. Etait-il au cercle? Avait-il cette stupidité de s'attarder devant un tapis vert, tandis que tant de joies, plus vives et moins amères, s'ennuyaient de lui être réservées? Ou bien, peut-être, il était allé chez quelque femme qui n'avait point voulu le laisser partir. Qui sait? chez Lo? chez Jo? chez Lila?chez Colette? Ah! les gueuses. La pensée que

Tune de ses amies lui pouvait être pre'férée mettait Be'rengère vraiment hors d'ellemême. Et l'absence de Ludovic était d'autant plus imbe'cile — en même temps que coupable — que jamais homme ne fut attendu avec une aussi tendre impatience!

Mon Dieu, oui, elle se l'avouait à elle-même, elle e'prouvait pour l'ingrat une tendresse qui allait jusqu'à l'excès. Elle l'aimait! Ces choses-là arrivent! Il avait une façon de toucher sa barbe, en parlant, — une barbe brune fine comme une barbe blonde, — qui la troublait au delà de tout ce qu'on peut dire; elle ne pouvait considérer sans une e'motion toute particulière la fraîche bouche rouge qu'il entr'ouvrait sous le retroussement impertinent de ses moustaches. Oh! les douces choses qu'elle avait pre'méditées. Non, elle n'eût pas perdu le temps à lui résister! elle aurait, à un certain moment, renversé la lampe d'un coup de coude, sans le vouloir, avec une maladresse propre à sim-

plitier les difficultés de la défaite. Et, ensuite, certainement, il n'aurait pas eu à se plaindre d'elle. Elle avait prévu des exigences auxquelles elle n'eût pas manqué de se soumettre; elle s'était résolue à tous les consentements ! Et même à cette heure elle ne pouvait, malgré ses colères, se défendre d'une langueur en songeant qu'il allait peut-être venir, enfin! Mais non, il ne venait point. Une heure sonna! Deux heures sonnèrent!

Si bien que, prise de rage, Bérangère renversa la table, poussa du pied, dans la cheminée, les assiettes et les bouteilles, qui se brisèrent, arracha son peignoir, et, la lampe éteinte, se mit au lit, furieusement, bien décidée à dormir, et donnant des coups de poing aux oreillers innocents, qui ne cesseraient pas de l'être!

Elle s'endormit. Même elle eut un songe, qu'elle me'ritait bien. A quoi serviraient les beaux rêves, épars dans la nuit, s'ils ne venaient consoler les amoureuses solitaires? Le songe qu'elle eut fut aussi charmant que possible. D'abord, il lui sembla qu'elle était enveloppée d'une nuée frissonnante de baisers et de caresses, qui, sur toute elle, allaient, venaient, se posaient à peine. C'était comme si des doigts, une bouche, devenus mille doigts, devenue mille bouches, l'eussent tourmentée exquisement de tacts légers ^t de souffles. Ce que doit e'prouver une rose lorsque s'acharne sur elle le vol fre'missant de beaucoup d'abeilles, elle l'éprouva avec délices! Mais il y avait, dans son ravisse-' ment, un peu de supplice mêlé à tant de joie. Quel supplice? l'aimable torture de

rinachèvement. Le plaisir est comme un grand abîme de fleurs où Ton a hâte de tomber, et, prise de vertige, on est près de maudire les lianes, même caressantes, qui vous retiennent. La chute définitive lui fut permise ! O fidèles épouses, que Tabsence de répoux condamne aux virginités renouvelées ! O timides fiancées qui ne sauriez vous empêcher, fuyant des yeux le miroir, — car vous y verriez votre rougeur, — de penser au troublant soir des noces, trop proche et trop lointain ! O petites nonnes des dortoirs mélancoliques ! vous l'avez bien des fois connu, après les lampes éteintes, dans le demi-sommeil où votre désir ne dort pas, l'enchantement parfait, suprême, auquel s'abandonna Bérengère. Il y a, dans les songes d'amour, un instant furtif, presque brutal, et si délicieux : l'illusion se fait aussi vivante que la réalité. Que de beaux yeux endormis, sous les paupières un peu battantes, se mouillent, alors, mystérieuse-

lo l'envers des feuilles.

ment ! « Ludovic ! » s'écria Bérengère tirée de son rêve par la vraisemblance de Tivresse ; et, dans l'ombre, les bras tendus, persuadée, malgré l'étreinte absente, qu'il était là, Tamant, ne pouvant pas croire qu'il ne fût point là : « Ludovic ! Ludovic ! » répétait-elle. Mais, seule, une petite voix : « Cui ! cui! cui! cui ! cuiî cui! Ruit-li-li! Cui ! cui ! cui ! Rùit-li-li ! ruit-li-li ! Cui ! cui ! cui ! cui ! cui ! cui ! cui ! cui ! cui ! » Voilà qui était extraordinaire, et absurde ! Pourtant, l'amoureuse, tout à fait réveillée, n'en voulut point trop, cette fois, au petit rossignol du Brésil, et même, le prenant d'une main, non sans précaution, pour ne lui point faire de mal, comme on tirerait d'un fraisier rouge de fraises une bestiole qui résisterait, s'y plaisant, elle lui baisa, à deux ou trois reprises, ses petites babines frémissantes, avec un air de fâcherie qui pardonne.

LES TROIS PARFUMS

— Que M"' Yvonne fût habille'e, — iK)us a dit ce fou de Valentin, — c'est ce que je n'oserais affirmer; qu'elle fût de'shabillée, c'est ce que je n'oserais dire non plus. Son costume tenait beaucoup de l'absence de costume, car je voyais, à travers des transparences , tant de rougissants et de bruns mystères; mais l'absence de costume n'était pas absolue, puisque ma bouche en s'approchant rencontrait, au lieu de chair soyeuse et d'églantines fraîches et d'ombres à peine touffues, un léger rempart d'étoffes, dont s'irritait ma lèvre. M'^" Yvonne

avait trouvé le moyen , — moyen propre à troubler un pauvre homme jusqu^à la folie, — d'être à la fois nue comme pour Talcôve et vêtue comme pour le bal ; montrant tout ce qu'elle cachait, cachant presque tout ce qu'elle montrait. Était-ce un corsage, cet enveloppement lisse et vaguement rose oia se moulait la sveltesse de son buste, était-ce un corsage ou la peau elle-même ? Était-ce une jupe, ou bien de l'air lumineux, cette pâleur diaphane qui tremblait autour d'elle avec des caresses de nuée amoureuse ? Pour ce qui est de ses jambes, j'incline à croire qu'elles avaient des bas, mais des bas qui, chaussés par Arthémis ortygienne, auraient paru au pâtre Accéon un reflet d'aube sur le genou et le mollet et la finesse garçonnière de la cheville. Quoi qu'il en soit, je me sentais étrangement ému; et, pensant avec raison qu'aucune parole ne pourrait valoir l'éloquence de la pantomime éj-^erdue à laquelle je me

LES TROIS PARFUMS

sentais enclin, je me jetais aux pieds de M"^ Yvonne, en étendant les mains!

— Eh ! Monsieur, dit-elle avec cet air d'ingénuité qui donne envie de la battre, que voulez-vous de moi ?

— Tout ! répondis-je.

— C'est beaucoup ! Non pas que je sois résolue à vous être cruelle. Mon cœur, à votre égard, est aussi dénué de barbarie que vous le pouvez souhaiter. Mais je suis, je pense, trop délicieusement jolie pour qu'aucun homme puisse supporter, sans en perdre la raison, le délice de me posséder, à la fois, tout entière. Je me vois obligée à me... détailler, de peur que vous ne soyez réduit, par trop de bonheur, au plus lamentable état. Songez à ce qu'il adviendrait de vous si, au lieu d'un rayon de

soleil, tout le soleil vous entrait dans les yeux.

— Je veux courir les risques de l'incendie et du désastre !

— Mais moi, je vous aime trop (car je vous aime, ingrat!) pour vous exposer à une telle catastrophe. D'ailleurs, c'est mon caprice, auquel vous vous soumettrez, d'être effeuille'e lentement, le pétale après le pe'tale; il faut m'aimer comme on lit un poème, page à page, en s'attardant longtemps sur une seule strophe.

— Mais par quelle page, soupirai-je, commencer ?

— Choisissez! dit-elle avec l'abandon d'un livre entr'ouvert.

Je l'enlaçai, et, des doigts, des lèvres, du souffle, je voulais écarter les voiles importuns, quoique voilés à peine, afin de choisir

en connaissance de cause.

Mais elle me repoussa.

— Ah! non, Monsieur, je ne l'entends pas

LES TROIS PARFUMS. i5

ainsi. Le choix, tel que vous prétendriez le pratiquer, ne serait pas autre chose qu'une conquête totale. Il n'en ira point de la sorte, s'il vous plaît. Tenez, e'coutez-moi. Vous voyez, là, sur cette table en bois de Portugal, ces trois fleurs dans ces trois calices de cristal irisé? Chacune d'elles, tout à l'heure, a touché l'un des trois mystérieux charmes en qui se résume la perfection de ma grâce. Eh bien! respirez-les, ces fleurs! choisissez entre leurs arômes ! et, aussi vrai que mon miroir serait le plus divin des portraits si mon image y restait fixée, je ne refuserai pas à votre baiser, avant qu'il soit minuit, l'adorable trésor dont vous aurez préféré le parfum I

Résister aux volontés de M"* Yvonne, c'est une impossibilité que j'ai reconnue depuis

i6 l'envers des feuilles.

longtemps. Ce qu'elle exige, je le fais, comme la feuille cède au vent. Je m'approchai des trois calices de cristal, et je baissai la tête vers Tune des fleurs.

C'était une petite rose e'panouie.

Il en venait une fraîche odeur d'avril aveC| des chaleurs d'été'. Quelqu'un qui aurait mis sa bouche dans une touffe d'églantines encore humides de rosée et tout ensoleillées déjà, n'aurait pas aspiré un plus délicat et plus tendre enivrement. C'était comme si j'eusse mordu — car je vous mordais, frêle éclosion ! — de la neige tiède et rougissante, \ imbue de miel. Je reconnus que cette rose avait touché les lèvres de M"^ Yvonne.

La seconde fleur était un lys.

Il en venait un chaleureux arôme de vie, comme si cette blancheur eût été faite de chair et de flammes pâles; je reconnus que le lys avait touché le sein de M"^ Yvonne.

Quant à la troisième fleur, on la devinait, plutôt qu'on ne la voyait, dans une mousse

LES TROIS PARFUMS. 17

confuse et touffue; c'était, je pense, une fleur rose de fraisier, pas tout à fait éclose.

De ce feuillage, et de la fleur aussi, q li n'osait point s'ériger, il venait un parfum si troublant que mes yeux se fermèrent, que mon front s'abandonna comme dans une pâmoison. Non, aucune effluence — pas meane celle des santals exquis — n'était comparable à cette odeur mystérieuse et chaude, inavouée, obscure, qui se dérobe dans des ténèbres de vertige, et que l'on poursuit^ sans jamais l'atteindre, éperdu! Comme je m'efforçais de reconnaître à quel charme s'était frôlée cette fleur de fraisier^ je vis que M"^ Yvonne se détournait en rougissant...

Je demeurais étrangement perplexe; des trois parfums ne sachant lequel choisir. O

i8 l'envers des feuilles.

les lèvres fraîches et tièdes! O la gorge liliale! O le plus mystérieux nid de l'oiseau Baiser battant de l'aile sous les touffes odorantes! Comme je rêvais, sans parole :

— Eh bien! vous déciderez-vous? dit M"" Yvonne, impe'rieuse, en frappant du pied. Pensez-vous que ma miséricorde soit à l'épreuve des retards que l'on peut mettre à en profiter, et que je ne sois pas capable de refuser enfin la grâce dont on m.ontre si peu d'envie ?

J'hésitais encore, bien qu'il n'y eût pas de temps à perdre.

— Voyons, quel parfum préférez-vous?

reprit-elle! celui de la rose, celui du lis, ou celui...

Tandis qu'elle parlait, sa jupe tremblait autour d'elle, pâleur diaphane, avec des caresses de nuée amoureuse.

— Celui de la fleur de fraisier! m'écriai-je.

— A la bonne heure! dit M'^*^ Yvonne.

LES TROIS PARFUMS. iq

Et, pouffant de rire tandis que je tombais à genoux :

— Puisque vous avez fait le bon choix, acheva-t-elle, vous aurez le reste aussi, peutêtre, par-dessus le marché!

— Moi, dit-elle, j'en porte un.

— Oh ! dit Jeanne.

— Oui, dit Thérèse.

— Un cilice !

— Un cilice, ve'ritabîement. C'est le moins que je puisse faire, en ce temps de carême, pour racheter les péche's des valses trop lentes et des flirtations trop tendres, auxquelles je m^adonnai tout Thiver. Dès que mon confesseur, justement épouvanté des châtiments qui m'attendaient de Tautre côté de la vie (hélas ! ma chère, chacun de nos sourires est l'allumette d'un bûcher infernal !) m'eût

L*i:XVERS DES FEUILLES.

donné à entendre que Theure était venue de m'imposer des pénitences corporelles, je n'hésitai pas un seul instant; je courus chez le marchand d'instruments de mortification le plus à la mode parmi les pécheresses élégantes (car, même pour ces choses, il faut s'adresser au bon faiseur) et je fis fabriquer tout exprès pour moi un cilice qui ne laisse rien à désirer .tant au point de vue des exigences religieuses qu'à celui de la douceur du supplice.

Jeanne n'en revenait pas.

— Un cilice ! répéta-t-elle. Voilà qui est tout à fait extraordinaire et abominable! Pour ce qui est de moi, si ma conscience, ou son directeur, m'avait avertie de la nécessité d'un tourment expiatoire, je pense que j'aurais choisi un autre mode de pénitence, non moins recommandé par l'Église. Oui, j aurais préféré, par exemple, la discipline.

— On voit bien, ma chère, que votre ferveur est aussi froide que possible. La disci-

pline ne saurait paraître suffisante à une personne dévote, sérieusement soucieuse de son salut.

— Quoi ! n'est-ce point assez de meurtrir la délicatesse de sa peau, et de faire à tour de bras s'envoler la blancheur des plus intimes veloutines ?

— Vous n^ entendez rien, païenne que vous êtes. Raisonnons, je vous prie. De deux choses Tune : on se donne la discipline soimême, ou bien on se la fait donner par une personne en qui l'on a confiance ?

— Sans doute.

— Eh bien ! dans le premier cas, il y a mille à parier contre un que l'on usera de trop de miséricorde à Pégard de sa propre faiblesse, que la violence nécessaire des coups s'atténuera en effleurements à peine sensibles.

— Il est certain que l'on doit être tentée de s'épargner. Mais reste la seconde hypothèse ?

— Celle où Ton a recours à une personne qui a des droits à votre confiance ? C'est la pire des deux. Eh ! chérie, dit Thérèse en de'tournant sa mignonne face rougissante, vous n'êtes pas sans savoir que la flagellation même brutale, — surtout lorsqu'on en remet le soin à un ami peu enclin aux austérités du culte, — est de nature à éveiller des sentiments tout à fait contraires au but que Ton se propose en se mortifiant; et une telle acceptation de pénitence ne tarderait pas à devenir une occasion, étrangement troublante, hélas! de péché.

Jeanne rougit à son tour; elles excellaient toutes deux à cette jolie ostentation de pudeur, qui leur permettait de croire, lorsqu'elles se regardaient dans la glace, à leur vertu.

Après un silence :

— Allons, soit, reprit Jeanne, j'admets que vous avez pris le meilleur parti. Mais ce cilice, en vérité, m'inquiète au delà de ce que je pourrais dire. D'abord, il y a une chose étonnante : c'est qu'à vous voir, exquisement habillée comme vous êtes, et la jupe pas plusrenfle'e qu'il ne convient, personne ne soupçonnerait que vous portez un tel outil de macération, assez volumineux en somme.

— Ne vous ai-je pas dit que je m'étais adressée au plus expert fabricant de ces instruments sacrés? Il s'est adjoint un couturier de fort bon goût; et ils sont parvenus, après de longues études, à un accommodement qui fait contribuer le cilice au développement, invraisemblable mais joli, que

la mode nous met au-dessous de la taille.

— Oh ! les habiles gens ! Savez-vous, ma Thérèse, qu'un très vif désir m'est venu ?

— Lequel, je vous prie ?

— Dame, nous sommes seules dans ce boudoir où personne n'entrera sans que Rosette soit venue nous avertir...

— Eh bien ?

— Eh bien ! le cilice que vous portez en expiation de quelques flirtations trop tendres et de quelques valses trop lentes...

— Achevez.

— Vous êtes bien certaine, je suppose, qu'aucun désir répréhensibl» ne m'anime ! Je ne suis pas de ces personnes dénuées de sens pratique qui recherchent jusque dans la nudité Fillusion du travesti !

— A la bonne heure. Mais dites votre désir?

— Votre cilice, ma mignonne, je voudrais le voir !

— Il n'est pas de désir plus naturel. Plaise

au ciel que Texemple de mes mortifications vous incite à une pénitence analogue, qui vous serait si salutaire !

Là-dessus, sans paroles vaines, Thérèse de ses deux petites mains où les ongles étaient polis comme de l'agate, empoigna, fit bouffer, souleva sa jupe, ses jupons, nuée de faille et de dentelles et de batistes où étincela par zigzags un lisse éclair de peau, et tira d'entre cette vision de blancheurs légères et touffues — crème fouettée çà et là rose, — l'horrible engin de supplice, fait de cuir et de poils, armé de trois grandes pointes inégales.

— Ciel! dit Jeanne.

— Oui, Ciel ! s'écria Thérèse avec Temportement extasié de Pauline au cinquième acte de la tragédie.

Cependant Jeanne songeait.

— Il y a un détail, reprit-elle, que je m'explique mal. Pourquoi ces trois pointes sont elles d'inégale grandeur, l'une peu longue, l'autre moins courte, la troisième tout à fait redoutable par sa dimension démesurée?

— Ne m'interrogez pas, de grâce, soupira Thérèse.

— Quoi! vous refuserez de dire à votre amie?...

— Apprenez donc tout, ma chère, puisque vous exigez une entière confidence. Ce n'est pas seulement de quelques valses et de quelques flirtations que j'ai lieu de me repentir. En cet hiver mondain, qui fut bien long, ma conduite n'a pas été conforme aux règles de la plus sévère morale ; je n'ai pas toujours su résister aux tentations dont j'étais environnée; et il m'est arrivé d'être, en trois rencontres diverses...

— Quoi donc?

— Imprudente *►

— D'une façon définitive ?

— Aussi définitive que possible !

— Alors, je comprends tout ! trois amours, trois pénitences! trois pe'chés, trois déchirements !

— Vous Pavez dit, mon amie!

— On ne saurait mieux tenir la comptabilité de ses fautes et de ses remords; le « doit » et « l'avoir » se compensent de la plus honnête manière. Mais, — oh! comme vous m'allez trouver curieuse! — la dimension plus ou moins grande des trois pointes ne laisse pas de me troubler encore.

— C'est que, dans votre ingénuité, vous ignorez combien sont inégales les ivresses des péchés divers! Chaque homme est étrangement différent des autres hommes. Ce serait une chimère d'attendre de tous le même prolongement éperdu de délices, la même extension dans Textase! J'ai jugé à propos de proportionner à la profondeur des coupables plaisirs l'enfoncement des expiations.

3o l'envers des feuilles.

— Que cela est bien combine'! dit Jeanne.

— Oh! je ne m'en fais point accroire! je sais bien que, malgré ma triple pénitence, je demeure une pécheresse digne des plus sévères reproches; maintenant que je vous ai tout révélé, je dois vous sembler aussi condamnable que possible; et je n'ose lever les yeux, en mon humilité.

Jeanne s'écria :

— Dites que je vous admire ! Quoi ? vous, si frêle et si douillette que le pli d'une batiste sur le satin de votre corps doit vous faire pousser des cris de martyre sur un gril ! vous qui pouvez à peine endurer un corset doublé de peluche! vous qui ne sauriez contenir, pour une pression de mains trop ardente, des reculs frémissants de sensitive! vous qui avez, debout dans vos toilettes, un tremble-

ment de lys ou de roseau, vous supportez une triple morsure de fer er le frottement des poils rudes! Oh! comme elle doit saigner et souffrir, votre peau plus délicate que le pétale'd'uneéglantine! Quoique vous ayez fait, un si cruel supplice vous en absout ; je ne sais pas d'innocence qui vaille votre furieux repentir.

Mon Dieu, dit Thérèse, il ne faut pas

exagérer les choses; je ne souffre pas autant, peut-être, qu'on pourrait le croire au premier

abord.

— Qu'entendez-vous par là? Ne portezvous point le cilice, à même, sur la peau ?

— A même? pas tout à fait. Dame, écoutez donc, je quête pour les pauvres, je vends du Champagne ou des fleurs dans toutes les ventes de charité; ce sont là des mérites propres, j'imagine, à me rendre digne de quelque allégeance dans Texercice de mes expiations, et je ne pense pas manquer à mes devoirs religieux ni à Paustérité de ma pénitence...

— En émoussant d'un peu de ouate, dans des sachets parfumés, la dureté du cilice?

— Non, en mettant trois petits paquets de lettres d'amour entre ma chair repentante et les pointes ine'gales qui symbolisent les remords de mes trois péchés I

— Eh bien ! oui, s'écria-t-elle d'un ton de résolution farouche. Oui, je serai à vous! Puisque je suis venue ce soir dans cette maison d'où mon devoir aurait dû, toujours, me tenir éloignée, puisque je suis entrée dans cette chambre, — dans votre chambre ! — je n'en sortirai pas sans vous avoir appartenu. Les préjugés, les vertus, les pudeurs, ce sont des choses que je foule aux pieds, pour l'amour de vous. Je ne veux pas me souvenir que j'ai un mari, qui, en ce moment, joue au baccara dans quelque cercle, plein de confiance en les honnêtes

sentiments dont je n^ai jamais cessé de faire montre. Il ne songe même pas à se dire que je dois m'enuyer seule, au logis, tant il a pris l'habitude de mes sourires résignés, au point du jour, quand son pas me réveille. N'importe ! sa confiance, sa bonhomie, je les tromperai, puisque vous l'exigez. Je n'hésite plus. La sincérité de votre passion, l'emportement de vos désirs, et votre longue patience, — car, si j'ai bonne mémoire, il y a trois semaines au moins que vous m'avez dit : « Je vous aime, » pour la première fois, — méritent enfin que je cesse de vous être cruelle, et je veux vous payer en quelques heures de tendresse toutes les angoisses de vos espérances si longtemps déçues.

La seule chose qui empêcha Valentin de tomber aux pieds de M""" de Linège, c'est qu'il y était déjà ! Mais du moins il balbutia, extasié, toutes les ferventes paroles que peut faire monter aux lèvres une infinie gratitude.

Elle reprit :

— Oui, je serai vôtre, et je ne mets à ma mise'ricorde qu'une condition.

— Eh ! quelle condition y pourriez-vous mettre qui ne fût, d'avance, acceptée ?

— Vous pensez bien. Monsieur, que, modeste et timide comme je suis (pareille aux frémissantes sensitives), je ne saurais me résoudre à me retrouver, dans le monde, au théâtre, enfin n'importe où, en pre'sence de rhomme pour qui j'aurais manque' au plus sacré des devoirs. La rencontre du complice de ma faute me serait tout à fait e'pouvantable ! Je sens une honnête rougeur me venir aux joues à la seule pensée qu'en regardant, aux thés de cinq heures, mon corsage de faille, ou bien, parmi des touffes de dentelles, ce peu de ma gorge que je laisse voir au bal, il pourrait se souvenir de blancheurs moins voilées, de blanches rondeurs pas voilées du tout! Non, Valentin; non, n'espérez pas que je m'expose à une aussi

pénible extrémité. Celui qui aura été mon amant devra disparaître, disparaître pour jamais, le lendemain de son bonheur.

— Quoi! vous posséder, une seule nuit? et, vous ayant possédée, ne pas même vous revoir ?

— Telle est ma volonté.

— Je ne me révolterai pas contre elle, si barbare qu'elle me paraisse ! Soit, puisqu^il faut, je partirai dès demain, je m'exilerai...

— Les départs sont suivis de retours. On revient des plus lointains exils. L'homme élu entre tous, à qui je n'aurai pas refusé le parfum de mes lèvres...

— Il ne vous suffit pas qu'il parte ?

— Non !

— Que voulez-vous donc?

— Qu'il meure, dit M""^ de Linège avec simplicité.

En même temps, elle tirait de son corsage une toute petite fiole, de cristal et d'or, taillée et ciselée, la plus jolie du monde.

— Il y a, dans ce flacon, un poison redoutable. Vous le boirez, demain matin, jusqu'à la dernière goutte ; et je ne vous quitterai pas avant'd'avoir aspiré, de mes lèvres aimantes, votre dernier soupir.

— Hein ! s'écria Valentin, non sans quelque trouble.

Et tout le monde conviendra qu'il y avait lieu de pousser cette exclamation, ou toute autre, analogue. Mais, d'un geste hardi, M"° de Linège avait dégrafé, déchiré, arraché son corsage, et sa gorge apparut éblouissante deux roses de flamme aux pointes ! Pour la baiser, Valentin eût consenti aux plus effroyables trépas; il jura de vider la petite fiole de cristal d'or. *

Il y avait une fois un astronome qui s'étonna — l'œil au télescope — de voir tou-

tes roses, presque rouges, les étoiles d'une nuit d'été; il était bien certain de les avoir contemplées, la veille, argentées et glacées, comme elles ont coutume d'être ; et voici que tout le firmament ressemblait à un immense champ d' œillets ou de pivoines ; l'astronome demeura fort perplexe, ne sachant à quelle cause attribuer ce phénomène; il ignorait que si les fleurs célestes rougissaient de la sorte, c'était de regarder avec trop de complaisance les couples nocturnes qui s'enlacent dans l'épaisseur des blés mûrs.

Si les étoiles — durant la nuit où nous sommes — avaient pu apercevoir à travers les volets et les peluches ce qui se passait dans lelogis'de Valentin, elles seraient devenues écarlates !

Car M™'' de Linège se fût fait conscience de refuser la moindre chose à celui qui, quelques heures plus tard, ne serait plus en état de rien demander ; tandis que Valentin, résigné à une mort prochaine, s'efforçait

LA PETITE FIOLE. Sg

de faire tenir, en si peu d'instants, toute une éternité de délices. J'imagine que les esclaves de la reine Cléopâtre, en pareille situation, mettaient les baisers doubles ! Valentin les mit triples. Il eut, éperdu sur la neige chaude des flancs, la bouche brûlée dans l'or touffu des cheveux, les plus troublantes exigences. Il usa, il abusa, aussi tyranniqucment que possible, de sa victoire sans lendemain, et ce fut une violente et presque effrayante nuitée; lui, demandant tout; elle, par charité, accordant plus encore.

Tant qu'enfin, brisé de joies, il demeura immobile, dans une langueur mourante qui devint peu à peu un délicieux sommeil.

Mais M"*' de Linège ne lui permit pas un long repos. Le jour devait être levé, bien qu'on n'en vît point la pâleur à travers les peluches des croisées.

— Pauve ami! dit-elle en soulevant d'un doigt rose Tune des paupières de Valentin; souvenez-vous de votre serment. Ah! sans

doute, je vous plains de tout mon cœur ! mais ce qui a été résolu doit s'accomplir. L'heure est venue.' Buvez.

Elle lui offrait 1 a petite fiole de cristal et d'or.

Il est à croire que beaucoup de jeunes hommes, à la place de Valentin, n'auraient point tenu compte de cette invitation au trépas, — importun réveil matinal, — et se fussent tournés vers la ruelle non sans un grognement, pour achever un somme moins long que celui de la mort. Mais Valentin était Tesclave de sa parole! « Donnez! » dit-il en tendant la main vers la fiole. Et il la vida d'un seul trait. Et les deux amants, lui, héroïque, elle, triomphante, se regardaient, sans paroles.

Ce fut un assez long silence. Enfin M'"*' de

Linège demanda :

— Ne sentez-vous rien encore, mon amil

— Rien encore, dit-il.

— Cela va venir. Du reste, rassurez-vous : j'ai choisi un poison d^un effet très rapide, mais qui ne cause pas de trop intolérables malaises.

— Je vous remercie de ce soin.

— On meurt vite, sans trop souffrir.

— A la bonne heure.

— Vous éprouverez d'abord une grande pesanteur dans la tête, un affaiblissement de la vue, comme si vos yeux s'éteignaient, et puis, dans tous les membres, une sensation de froid qui persistera, augmentera jusqu'à...

— ... La froideur définitive ?

— Oui, dit-elle.

— Je n'ai eu, jusqu'à présent, aucun de ces symptômes.

— Prenez patience.

— Oh ! rien ne presse

Et ils se turent, se regardant toujours. Après un long moment :

— C'est étrange, dit Valentin.

— Quoi donc !

— Loin de ressentir ce dont je suis menace', loin d'éprouver une pesanteur dans la tête, un affaiblissement de la vue, une sensation de froid dans tous les membres...

— Eh bien?

— J'ai, au contraire, la tête libre et légère, et je me sens dans les yeux une flamme, et, par tout mon corps, une chaleur court, circule, devient plus chaleureuse...

— Que voilà qui est singulier! dit-elle.

— Il y a un instant, j'étais alangui par les longues délices de nos insatiables baisers; mais, à présent, je me retrouve frais, robuste, dispos. Etrange effet d'un poison mortel : ma vitalité redouble! Oui, continua-t-il en s'animant de plus en plus, une ardeur que je n'ai jamais connue, même hier soir, me secoue et m'emporte, et je te vois plus belle que je ne t'ai jamais vue, et j'ai peur de t'étouffer dans la fureur de mon étreinte!

Elle eut un air d'étonnement et d'épouvante, très bien imité.

— Ah ! mon Dieu, dit-elle, le marchand de drogue se sera trompé! Ces gens-là sont si distraits. Au lieu de poison, il m'a peutêtre donné un élixir... de longue vie?

— De long amour, à coup sûr!

Et il l'enlaçait si étroitement qu'elle avait à peine assez de place pour pouffer de rire sous les baisers ressuscites dont il lui mordait la bouche!

Des perversités aimables dans leur excès même, surtout dans leur excès, auxquelles consent aujourd'hui M"^ Bérengère, — Bérengère est une amie de Colette, et Lila s'en montre fort jalouse, — il serait hasardeux de conclure que cette experte amoureuse n'a jamais été une parfaite ingénue. Les roses les plus épanouies furent des boutons très clos! Elle a été aussi close que possible. On se ferait difficilement une idée de la sunplesse où, à quinze ans, s'attardaient encore ses rêveries. Qu'il y eût des plaisirs interdits aux petites pensionnaires, elle le soupçon-

nait vaguement; durant les nuits sans sommeil, rinstinct d'un mystérieux délice ne laissait pas de la troubler; elle éprouva, un matin, une émotion tendre jusqu'à la défaillance, — ô frémissement des paupières sur les yeux qui se meurent, mouillés! — pour avoir vu un jeune homme tenir entre ses lèvres une fraise de bois; mais la pensée ne lui vint pas du tout que sa bouche, presque aussi petite, pourrait être à la place de la fraise; et elle avait des candeurs déconcertantes. Demoiselle d'honneur à la noce de l'une de ses amies de couvent, elle pleura, se fâcha, tapa du pied, parce qu'on ne voulait pas qu'elle dormît dans la chambre de la mariée. Agnès, dans son innocence, compromettait étrangement l'oreille féminine; mais ce n'était en somme qu'une erreur topographique, aisément rectifiable ; les ignorances de M'^' Berengère ne lui permettaient pas même de se tromper! Elle n'avait aucune idée, voisine ou lointaine, de la

réalité du baiser. Un désir toujours éveillé,

qui ne devine rien, qui ne sait ce qu'il con-

* voite, c'e'tait elle. Si vous lui aviez dit, en

lui montrant une fileuse tournant son rouet sur le seuil d'une chaumine, que, filer, c'était cela, la chose inconnue, espérée en rêve, elle n'eût pas montré le moindre étonnement,, et aurait voulu apprendre à filer, tout de suite; n'allant pas jusqu'à concevoir qu'il fallût être deux pour connaître la joie dont elle avait l'obscur pressentiment. Une fois, apercevant, sous des feuilles de syringa, dans un nid de brindilles et de mousse, une fauvette à tête grise qui opprimait son oiselle aux ailes étendues : « Grand'mère! s'écriat-elle, vois donc ce méchant oiseau qui empêche l'autre... » Qui l'empêchait, de quoi? Elle n'acheva point, ne sachant comment dire; dans cette matinée de juin, où elle sentait de vagues tendresses lui gonfler le cœur et lui monter au front, où il lui semblaitque tous les êtres devaient être troublés,

charmés comme elle-même, Bérengère avait eu le confus et absurde soupçon que le mâle emplumé s'opposait, par son agression brutale, au plaisir que, tout au contraire, il donnait juste à ce moment-là ! Telles étaient les ingénuités de la fillette. Mais jamais son innocence ne se révéla d^une aussi singulière façon que le jour, précise'ment, où elle eut la meilleure raison du monde pour ne plus être innocente du tout; et c'est Thistoire que je veux vous conter.

Elle eut seize ans quand fleurirent les haies. Pour ce qui était de trouver une e'glantine rose plus rose que sa bouche, un bouton d'or plus dore' que ses yeux, un gazouillement de mésange plus espiègle que sa parole^ c'est à quoi vous auriez vite renoncé. Entre les vieilles gens, — grand-père,

CANDETUR. 49

grand'mère et des voisins, — avec qui elle vivait à la campagne, elle semblait jolie et imprévue comme un écureuil qui fuit, sautèle, revient, s'échappe parmi de laides et noires broussailles. Oh! ses rires de gamine! Et ce trémoussement de boucles défaites, de rubans fous, de jupe courte, dans le petit jardin, dans la cour de la ferme, dans toute la maison! Quelquefois elle devenait sérieuse, s'asseyait sur l'escalier, le menton dans la main, avec un air de songer, inquiète de ne songer à rien. Ce qui devait arriver arriva! Il y a cette fatalité charmante que tout ce qui est aimable ne tarde pas à être aimé: les papillons sont nés le jour oi^i s'épanouirent les roECs. Un jeune homme, un voisin, presque un parent peut-être, n'importe, se trouva là, puisque Bérengere y ' était; et ils s'aimèrent, puisqu'ils se virent. : Ce fut d'abord l'adorable charme des pué- 1 riles tendresses; bien que l'amoureux — ayant séjourné dans les villes — n'eût point

5o L EXVERS DES FEUILLES.

les inexpériences de Tamoureuse, ils connurent ensemble l'ineffable délice d'être épris et purs à la fois; à l'aimer, il redevenait chaste comme elle. Serrements de mains derrière les portes ! souffles échange's de bouches qui n'osent se frôler encore! frissons à cause d'une boucle de cheveux sur un cou! quelle extase vous pourrait valoir, douceurs premières, jamais oubliées? A vrai dire, Bérengère, dans cet amour, cessa d'être aussi parfaitement ignorante. qu'elle Tétait naguère. Ayant senti une main ardente lui serrer sa petite main, elle n'aurait plus considéré comme un importun brutal l'oiseau qui opprimait l'oiselle aux ailes étendues; si vous lui aviez offert d'apprendre à ^ filer, en lui disant que, filer, c'e'tait la chose inconnue, espérée en rêve, j'incline à penser qu'elle eût hésité à vous croire. Elle devinait maintenant, elle savait que le bonheur doit être fait de deux joies ! Mais que d'innocences lui demeuraient plus précieuses d'être

CANDEUR. 5i

moins enfantines! Et, en même temps, des effrois lui venaient. Quand il la regardait avec des yeux pleins d'impatientes prières, — car, enfin, on ne saurait se borner à effeuiller toujours les froides marguerites de l'amour sans baiser, — elle se sentait épouvantée et extasiée à la fois. Elle avait une envie de le fuir, et une envie d'être emportée par lui, où? n'importe, partout où ils seraient seuls. Elle se faisait une idée terrible du moment où il la tiendrait, frémissante et pleurante, entre ses bras; sans savoir de quel supplice elle serait la victime, elle prévo3^ait un étrange tourment, plus affreux que tout ce qu'on peut rêver; mais la peur de la souffrance n'excluait pas l'espoir de l'ivresse. Cette douleur inconnue, elle la voulait, malgr^ ses craintes et ses rougeurs; elle se résignait à l'angoisse mystérieuse du bonheur! De sorte qu'un matin d'été, elle résista mal lorsqu'il la voulut entraîner dans jle bois silencieux et profond, plein d'ombre

et de caresses; ils furent seuls très longtemps en leur cachette fleurie, sous Tenlacement des lianes; les abeilles vibrantes, dont le dard fait peur aux roses, tournoyaient autour d'eux, dans le vent frais des clairières, qui aide à l'enyolement des jupes virginales!

Le soir de ce jour, quand l'amant poussa la porte de la salle oii les vieux parents jouaient au whist, quand il revit Bérengère, assise sous la lampe, les yeux baissés vers une broderie, il e'prouva, dans une seule émotion, toutes les joies et tous les orgueils. Quoi, c'e'tait vrai, elle était* à lui? Cette grâce, ce charme, ce sourire, et ces petits cheveux qui remuent à côté de l'oreille, lui appartenaient ? Il avait tenu entre ses bras Tenfant qui était là, \si délicate et si frêle ?

Et cette bouche, ah ! cette bouche, il l'avait baise'e, éperdue, éperdu ! Il s'approcha, il s'assit près de Bérengère, il attendait qu'elle levât ses yeux où il était certain de lire l'aveu d'un souvenir reconnaissant. Elle les leva en effet ; mais il n'eut pas lieu de s'en réjouir ! car elle le regarda d'un regard aussi courroucé que possible; et, jetant sa broderie dans la corbeille d'osier, elle sortit de la salle, sans dire une parole. Il la suivit, — les joueurs de vv^hist ne prêtant attention qu'à leurs cartes, — il la rejoignit dans une chambre voisine, et, tombant à genoux :

— Mon âme ! mon amour ! ma vie ! quelle colère vous est venue ? Q'avez-vous contre moi ? Oh ! ne gardez pas cet air de reproche, qui me désole. Ne me considérez pas avec ces yeux irrités. De grâce, parlez, quel est mon crime ?

Elle fondit en larmes, elle balbutia :

— Eh! vous le savez bien, méchant, méchant homme. Non, c'est une chose trop

épouvantable que l'amour. Il cause des souffrances qui augmentent d'heure en heure.

N'espérez pas que désormais je consente à vous suivre dans le bois où vous me fûtes si cruel !

Il ne put s'empêcher de sourire, cro3'ant avoir compris.

— Enfant, ne t'alarme pas ! Le tourment de rheureuse blessure ne tarde pas à s'apaiser. Il ne t'en restera bientôt que la joie d'avoir vu ma tendresse doublée par une infinie gratitude.

Mais, elle, larmoyant toajours :

— Dites les blessures, Monsieur !

Cette fois, il ne comprenait point.

— Eh ! mon Dieu, continua-t-elle, il en est une pour laquelle, enfin, j'aurais pu ne pas vous en vouloir à l'excès. Elle n'a pas laissé de m'être presque douce, — tant je vous aime, hélas ! — si amère qu'elle me fût. Mais l'autre... ah! Monsieur, c'est horrible! A quelque supplice que je fusse rési-

gnée, je ne pouvais m'attendre à tant de barbarie; puisque telleest la douleur inévitable à laquelle nous condamne Tamour, vous ferez bien de chercher quelque autre amoureuse.

Il la considérait, plein d'étonnement.

— L'autre blessure?... murmura-t-il.

— Feignez donc de ne pas entendre ce que je veux dire ! Vous n'ignorez rien de ces choses, vous autres hommes. Faudra-t-il, pour vous confondre, vous montrer le mal que vous me fîtes ?

Alors, rougissante, en détournant la tête, elle souleva, si timidement, les jupes le'gères et blanches parmi lesquelles avaient rôde' les insectes du bois, et, persuade'e, dans le trouble de sa candeur, qu'il n'est blessure que d'amour, elle désignait du doigt, à peine au-dessus de la jarretière, sur la peau pâle et rose, la rougeur un peu gonflée et cuisante d'une piqûre d'abeille I

— Du temps que j'étais femme de chambre, me dit la marquise de Ruremonde...

Je rinterrompis d'un éclat de rire.

— Eh bien ! Monsieur^ qu'est-ce qui vous surprend? Avez-vous Pétonnement si facile ? Oui, oui, je suis née noble et riche; j'ai été élevée dans un couvent qui avait pour abbesse la fille naturelle d'un roi régnant, j'ai épousé un gentilhomme de France plus millionnaire qu'un banquier d'Alexandrie, et l'on s'accorde à reconnaître que par l'élégance exquise de mes toilettes, par la beauté de mes équipages, par le miracle des bals

58 l"* e n V l: r s d l s v eu i i. i. f. :

que je donne, et aussi par Texcès de ma charité, — il n'}^ a pas de fête de bienfaisance où je ne vende deux ou trois cents roses à cinq louis le pétale ! — je ne suis pas la moindre des illustres mondaines qui font l'orgueil de Paris et l'émerveillement du monde ! N'importe, Monsieur, je me suis coiffée d'un petit bonnet à ruches de rubans roses, — oui, moi-même, — j'ai porte' un tablier blanc sur une jupe de jaconas.à fleurs, je me suis hâtée d'accourir quand tintait la sonnette, j'ai répondu : « Tout de suite, Madame », à ma maîtresse qui demandait son éventail ou ses gants; en un mot j'ai été femme de chambre, tout ce qu'il y a de plus femme de chambre, et, cela, devinez chez qui ?

— Gomment voulez- vous ?...

— Chez Dora Merle ! vous avez bien entendu ! chez Dora Merle, la cocotte, qui a été célèbre tout l'hiver dernier à cause de la baignoire en cristal, pleine de lait, où elle

LE CKR IJI- ICA T. 5()

avait coutume de se mettre quand elle avait à recevoir des gens qu'elle connaissait peu. Pour les amis, pas de lait, de Teau, aussi claire que possible. Mais c'était beaucoup plus cher!

— Miséricorde ! m'écriai-je, vous, en service, chez Dora ? Par quelle suite de circonstances avez-vous pu être obligée à une pareille aventure ?

— Bon ! l'histoire n'est pas bien complii quée; et vous, la sauriez déjà, si vous ne j m'aviez interrompue.

— Sachez d'abord, continua M"^ de Ruremonde, que nous n'avons pas de plus vive curiosité, nous autres, femmes honnêtes, que de connaître la vie intime de celles qui ne le sont pas. Je doute qu'il y ait à Paris une seule personne du vrai monde, si par-

Go L ENVERS DES FEUILLES.

faitement irréprochable qu'elle soit, qui n'ait profité des tendres heures nocturnes où les hommes, dans la veulerie des abandons, sont enclins à tous les aveux, pour demander à son mari ou à son amant des renseignements aussi circonstancie's que possible sur le mystère des boudoirs sans vertu. Quel air prennent-elles, ces folles, après les portes closes ? Que disent-elles ? Savent-elles des mots, et des choses, que nous ignorons? Elles doivent avoir une façon, qui n'appartient qu^à elles, d'ôter, très vite ou très lentement, leur chapeau, leur manteau, leur corsage, et le reste. Parodient-elles la pudeur pour affoler le désir, ou avouent-elles leur immodestie, pour ne pas le fatiguer ? Ces énigmes-là, avec quelques autres, nous tourmentent plus qu'on ne saurait dire; et les réponses que nous obtenons de nos amis ne sont pas pour nous tirer de peine^ ne font qu'exaspérer notre curiosité. Les hommes voient si mal les choses féminines I Même

LE CERTIFICAT. 6i

les romanciers les plus experts, et les plus subtils poètes, — ah ! comme vous êtes grossiers, tout d'une pièce, et vous entendez mal à discerner les détails que nous percevons, nous, d^un seul coup d'œil, jusque dans leur plus fine minutie ! — ne nous offrent pas les éle'ments d'une opinion vraisemblable, un peu définitive, à laquelle on puisse s'arrêter. Pour ce qui était de moi, je n'y tenais plus ! Il fallait absolument que je visse de mes yeux, de mes propres yeux, et de tout près, les dedans, les dessous, de ces existences si voisines à la fois et si lointaines des nôtres. Une occasion, la meilleure possible, ne tarda pas à s'offrir. Les journaux parlaient de M''*' Dora Merle à propos de sa femme de chambre qui venait d'être enlevée par je ne sais quel comte suédois.- Je n'eus pas un moment d'hésitation. J'annonçai à tout le monde mon départ pour l'Italie, et, un beau matin, décidée à remplacer la soubrette disparue...

— Hélas ! quelle imprudence ! On pouvait vous remarquer, vous reconnaître...

— Qui se serait avisé de deviner la marquise de Ruremonde sous une perruque brune dont les frisettes cachaient tout le front, en robe de trente-six francs achetée dans un magasin de banlieue ? Mes précautions étaient bien prises, je vous assure. Dora Merle, en train de déjeuner avec un jeune homme maigre, rasé de près, grêlé, pas joli du tout, — j'ai su plus tard que c^était un violoncelliste du théâtre des Fantaisies-Nouvelles, — m'accueillit à merveille. « Chouette ! » dit le jeune homme en me regardant. «Jeté crois! » dit Dora. Je fus agréée tout de suite. Le soir même, j'habillai ma maîtresse, — un peu maigre, entre nous, mais la peau lisse et blanche comme le satin des gardénias, — pour un grand bal qu elle donnait à tous les sportsmen et à toutes les horizontales enThonneur du baron de Marciac qui avait gagné le grand

prix d'Auteuil. Le violoncelliste était dans Torchestre,

— Quelle extravagance! dis-je,tout ahuri encore. Au moins vous a-t-elle servi à quelque chose, cette folie, et votre curiosité futelle satisfaite?

— Aussi complètement que possible ! Ah ! je n'eus pas besoin, pour me mettre au courant des choses, d'écouter par le trou des serrures, de soulever silencieusement le velours ou la tapisserie des portières. Ma maîtresse, qui fut tout de suite mon amie, ne me laissa rien ignorer de ses secrets. Une bonne fiile, vraiment; son cœur m'était ouvert, comme son cabinet de toilette. Ce qui lui manquaiit absolument, c'était la pudeur. Comme elle changeait de chemise en ma présence, elle eût changé d'amants devant

moi, si je n'étais sortie à temps. Et elle m.e racontait des histoires, entre deux parties de bezigue! mêlant tout, les ennuis, les espoirs, hier, demain. Elle s'e'tait mariée, autrefois, fille d'auberge, dans un village, en Touraine. Elle se défiait des rastaquouères; ce sont des gens qui vous promettent monts et merveilles, et qui vous laissent dans l'embarras. Son mari était venu à Paris, pour la voir, Fan passé ; elle lui avait acheté un vêtement complet, à la Belle-Jardinière. Le plus triste, c'était que son hôtel n'était pas entièrement payé, ni le mobilier ; M. de Marciac, qui perdait beaucoup au cercle, ne lui donnait que cinq mille francs par mois, pas régulièrement, encore ; il est vrai qu'il ne couchait jamais, à cause de sa femme, et qu'il la laissait libre toute la journée, les mercredis et les dimanches. Mais, deux jours, ce n'est guère; on n'a pas le temps de faire connaissance avec des personnes convenables, qui ont de la' délicatesse, qui aiment \

LE CERTIFICAT. 6b

à attendre un peu. Elle aurait préfère' mille francs de moins par mois et un jour de plus par semaine. Elle ne se serait pas tirée d'affaire sans les vieux amis qui viennent de temps en temps, qui savent les heures, et sans la ^dame de la rue de Sèze ; de ce côtélà , du reste, pas grand'chose à espérer, maintenant; les étrangers tiennent surtout aux femmes qui sont au théâtre, dont ils o'nt acheté les photographies dans leur pays. N'importe , elle gardait M. de Marciac.

C'était toujours ça, et puis, il était très bien élevé, et vieux. Un vieux pose une femme. Si Ton a un jeune pour amant, les gens peuvent croire qu'on en est amoureuse ; ça nuit. Enfin elle ne se plaignait pas. Elle avait été saisie le mois dernier. Ah ! ces huissiers! Mais elle donnait des acomptes toutes les semaines Et il suffirait d'une bonne occasion pour payer toutes les dettes en une seule fois. Par exemple, quelqu'un qui la gênait, c'était Raymond, le violon-

GG

celliste. Oh! elle ne lui donnait pas d'argent. Non, non, il était honnête. Il n'aurait pas accepte' un radis ! Se faire habiller chez le tailleur où elle commandait ses amazones, il le voulait bien, parce que, des habits^ ce n'est pas de l'argent! Un jour quelle avait voulu payer le dîner, à Bougival où ils e'taient allés ensemble, il s'était fâché tout rouge. Tout à fait honnête! Il vivait chez sa mère, avec sa sœur, de très braves femmes. Mais il était ennuyeux, parce qu'il était jaloux. M. de Marciac, il voulait bien, et les anciens amis. Même la rue de Sèze. De ce côté-là, il était raisonnable. Mais, voilà, il ne pouvait souffrir qu'elle eût une amie. Une femme ne peut pas sortir seule, pourtant! Elle le ficherait à la porte, un beau jour, il verrait bien. Car elle ne l'aimait pas du tout, ah ! mais non, pas du tout. Il ne lui avait jamais plu. Comment ça c'était fait qu'elle l'avait pris ? Elle n'en savait rien. Un soir, à l'auberge des Adrets, où on

était allé en bande, elle et des femmes qui étaient avec des camarades, il lui avait parlé ; et elle s'était laissé accompagner pour lui faire voir qu'elle avait une voiture au mois ! Au fond, toute cette vie-là, ce n'était pas drôle tous les jours, ni toutes les nuits. Elle avait des envies, quelquefois, de fiche son camp, de s'en aller, n'importe où, en province, ou en Amérique. « Tiens, si tu veux, ce printemps, nous irons à la campagne, toutes les deux, chez mon mari. C'est un brave homme, il tient une auberge, il sera bien content de nous recevoir. Et puis, tu sais, dans les châteaux de ce pays-là, il y a des hommes très chics, tu verras ! »

— Et vous pouviez, dis-je à M""' de Ruremonde, entendre sans rougir de pareils discours, vous si exquise et si délicate?

— Il n'est jamais déplaisant de s'instruire.

— J'espère du moins que votre abominable caprice d'enpanaillement ne fut pas de longue durée; vous vous êtes hâtée de quitter une maison où vous n'auriez jamais dû entrer?

— Oui, je Tai quittée, après un court séjour, parce que je n'avais plus rien k y apprendre, et puis à cause d'une chose qui arriva.

— Quelle chose?

— Un soir. Dora Merle rentra seule, les cheveux un peu défaits, et les yeux allumés d'une flamme toute drôle. Elle était fort jolie à son ordinaire, mais, ce soir-là, elle était plus jolie encore que de coutume, dans le désordre de sa toilette; les bras nus^ décolletée, lesépaulettes glissantes, et une rougeur vraie à ses joues. « Eh ! Madame, qu'avezvous? lui demandai-je. — J'ai, répondit-elle en pouffant de rire, que je suis furieuse, et

que je suis grise aussi. Ah! bien, si Annita s'avise jamais de venir ici, tu la flanqueras à la porte, en deux temps, et plus vite que ça. Non, on n^a pas idée d^une créature pareille. J'ai été gentille pour elle, hein! tu le sais, toi ? Son terme, qui Taurait payé, si je n'avais pas été là ? Enfin, tout ce qu'elle voulait. Eh ! bien, ce soir, on soupait avec Anatoline Meyer, avec Constance Chaput, et les autres, pas d'hommes, entre soi. J'étais contente, parce que, Annita, c'est vrai, je l'aimais bien. Je me disais : « Bon! » et je buvais du Champagne, je buvais, je buvais. A un moment, je me lève, j'ouvre la fenêtre, pour voir le ^temps qu'il fait; je reviens, plus d'Annita! Alors, parce que j'étais en colère, j'ai bu encore, et ça m'a donné une envie de rire, oh! mais une envie, une envie ! )) En parlant ainsi. Dora Merle pouffait, pouffait toujours; tout à fait grise, en vérité; et, pour me faire rire aussi, elle se mit à me chatouiller, avec ses petits doigts roses, dans les cheveux.

l/ ENVERS DES FEUTLEES.

— Aïe, Madame! dis-je à la marquise.

— Ce fut justement Texclamation qui m^échappa! Je ompris que j'avais véritablement commis une imprudence en venant chez Dora Merle. Je résolus de m'en aller, et, en effet, quatre ou cinq jours plus tard...

— Comment? quatre ou cinq jours?...

— Oh ! elle était si bonne fille. Je n'aurais pas voulu la laisser sans femme de chambre, dans l'embarras!

— Enfin, vous êtes partie!

— Partie. Et, comrrie Dora Merle n'avait pas de quoi payer mes gages, elle me donna du moins un certificat, pour qu'il me fût facile de trouver une autre place. ,

— Un certificat?

— Excellent! dit M""' de Ruremonde avec une rougeur à peine rose sous Putile veloutine.

M'"" de Ninove leva les bras au plafond.

Ah! ma chère, que m'annoncez-vous là! Vous êtes éprise de M. d'Angeac! Mais c'est la plus effroyable catastr-ophc qui puisse arriver à une femme. Je vous en prie, ditesmoi que j'ai mal entendu, que vous ne songez pas à lui, que vous ne le connaissez pas, que vous ne l'avez jamais vu!

Comment voulez-vous que je vous dise dételles choses quand, au contraire, jepense à lui tout le long du jour, et la nuit aussi, quelquefois; quand je me sens encline à ne lui rien refuser s'il me décide enfin à lui ren-

dre visite dans sa garçonnière tendue de satin paille à cause que je suis brune?

— Hélas! vous êtes perdue si vous entrez chez lui!

— .Perdue? Mais je Pespère bien! dit M"^ de Linège en un joli éclat de rire.

— Gela me fait frémir de vous entendre plaisanter sur le bord d'un si grand péril! Écoutez-moi, chérie. Vous savez que j'ai pour vous la plus dévouée amitié du monde, et je suis guidée en cette affaire par votre seul intérêt. Eh bien ! je vous en conjure, faites, si cela vous plaît, les extravagances les plus inconcevables: soyez la maîtresse de M. de Cléguerec, ce sportsman qui ne peut pas quitter dans les boudoirs le souci des écuries et qui dit « hop! » au lieu de « je vous adore! » sans s'apercevoir qu'il se trompe; rendez'vous amoureuse du vicomte d'Argelès qui vous donnera pour rivales toutes les petites cabotines de toutes les revues de fin d'année; agréez M. deMarciac! il ne manque

jamais, vers quatre heures du matin, d'être pris d'un grand attendrissement, sur les oreillers adultères, en songeant à sa femme dont il déplore la tendresse trompée et dont il vante, avec des larmes de repentir, les plus intimes charmes, de sorte qu'on finit par lui répondre, impatientée: a Eh! Monsieur, trois ou quatre de vos amis m'en ont dit tout autant! » Soyez la maîtresse de M. de Valensole, ce fat qui, s'il descend de chez vous au point du jour, se tiendra, une heure durant, devant la porte cochère, maigre' la pluie ou la neige, dans l'espérance d'être reconnu par quelque ami sortant du cercle. Faites pis encore! franchissez les limites! donnez-vous le ridicule d'attendre, en fiacre, à l'entrée des artistes, un baryton de café-concert ; osez les expériences de ces curieuses qui s'en vont — pas en domino! en Jaitière ou en Espagnole, le visage à peine caché d'un loup sans barbe — dans ces bals de banlieue où des commis en chapeau rond font vis-à-vis

74 L ENVERS DES EEUILEES

à des femmes de chambre, et où elles courent le risque, derrière le treillage en bois des cabinets-tonnelles, d'être décoiffées par leur coiffeur. Enfin, que vous dirai-je? consentez à tout ce qui est ennuyeux, bizarre, violent, compromettant, extrême; mais, sous aucun prétexte, ne vous abandonnez à votre faiblesse pour M. d'Angeac.

— Qu'a-t-il donc de si effrayant? Il est bien fait de sa personne, à ce qu'il m'a paru.

— Hélas! aussi bien fait qu'on le peut désirer. J

— Manque-t-il de tendresse aux heures précisément où il est de mise d'en témoigner le plus possible?

— On ne saurait rien lui reprocher à cet égard.

— Est-il indiscret à tel point que si l'on entre dans une loge, à TOpéra ou aux Français, huit jours après la soire'e où on cessa de lui être cruelle, on voit bien à l'air des hommes dont on est saluée qu'ils n'igno-

rent plus rien des m3^stérieux charmes cachés sous les dentelles de votre corsage et la faille de votre jupe?

— La discrétion en personne, c'est lui.

— Mais il est parfait 1

— Parfait.

— Eh bien, alors?...

— Eh bien, il n'est pas de pire désastre que de se laisser aimer par M. d'Angeac!

Gomme la baronne de Linège ne comprenait pas du tout, écarquillant les yeux, son amie reprit, après un soupir:

— N'est-il pas vrai que pour nous, mondaines enviées et toujours soucieuses de rêtre, aucune joie n'est comparable à celle que nous donne la certitude de notre beauté ? Etre adorée, entendre tout ce que disent durant les longues flirtations les amoureux à

genoux, c'est charmant, je l'accorde; j'irai même jusqu'à ne point nier que nous éprouvons parfois quelque satisfaction, lorsque l'heure est venue des abandons suprêmes, à) ne point détourner nos bouches des lèvres qui les convoitent. Oui, il serait fâcheux que] le baiser n'eût pas été inventé par le premier | couple humain. Mais, n'importe, le bonheur sans mélange, complet, absolu, c'est d'être, belle et de savoir qu'on l'est! c'est de pou-1 voir se dire : « Tout ce qui est blanc, tout ce; qui est rose, est moins blanc que mes blan-j cheurs, moins rose que mes roses. Les bambous sont gracieux et sveltes; ah! que ma taille Test davantage. Sur mon sein aurait dû être moulée la Coupe ! et si j'avais passé, courante et la jupe levée, dans la forêt où Actéon guetta la Chasseresse, il n'aurait pas été changé en bête qui brame, car c'est la vision de mes jambes à travers les hautes herbes, qu'il aurait suivie, éperdu ! » Enfin, véritablement, rien ne vaut le plaisir

qu'on goûte à se connaître aussi jolie que possible; et je plains les jeunes femmes qui, belles comme il est indispensable de l'être, se font scrupule de consentir au délicieux égoïsme de se voir et de s'admirer toute, dans la solitude mystérieuse des nuits où l'on ne dort pas.

— Qui songe à contester Pagrément que Ton peut trouver dans l'estime de soimême ? Mais nous voici bien loin de M. d'Angeac.

— Hélas! non, ma chère.

— Quoi ! pour l'aimer, devient-on laide ? Et, parce qu'il vous admira, cesse-t-on d'être digne d'admiration?

— On ne devient pas laide! non, sans, doute ! il est bien certain que les choses, après qu'elles lui furent révélées, demeurent dans l'état où elles étaient auparavant. Mais ce que l'on perd, sinon pour toujours, du moins pour un long temps, c'est la foi dans les charmes que l'on a cru avoir, et que l'on

a toujours. On reste belle, évidemment! on n'ose plus être sûre de Fêtre.

— Eh ! pourquoi ? dit M""^ de Linège.

— Parce qu'en prenant M. d'Angeac, ce n'est pas un amant qu'on s'est donné, non, baronne, c'est un juge !

— Un juge!

— Le plus attentif, le plus perspicace, le plus redoutable des juges ! Oh I entendezmoi bien. Sa passion, en apparence, a toutes" les courtoisies que l'on peut souhaiter : il n'est pas à craindre que, devant l'apparition sans voile des trésors qu'il convoita, il omette de se répandre en délicates ou violentes louanges ! Même il ajoute aux paroles des témoignages actifs d'enthousiasme, bien propres à convaincre de sa sincérité les âmes les plus soupçonneuses. Mais n'importe, — malgré les soins qu'il prend de s'émerveiller, de se récrier « à tous les beaux endroits qui méritent deshas !» — on devine, on sent, on est sûre qu'il observe, avec une parfaite tran-

quillité, ce qu'il admire, ou ce qu'il feint d'admirer avec une si ardente extase. Un juif d'Espagne, pesant dans sa balance ou faisant tourner entre ses doigts une pièce d'or peut-être vraie, peut-être fausse, n'a pas dans les yeux un regard aussi froidement sagace que celui de M. d'Angeac. Tandis que redoublent l'emportement de sa joie et la fureur de ses baisers, il y a dans sa caresse la plus éperdue quelque chose du palpement d'un marchand qui évalue une étoffe. Il embrasse ! mais il mesure. Il e'treint ! mais il jauge. S'il vous emporte de la chaise longue dans l'alcôve, c'est qu'il vous pèse 1 On devine bientôt qu'il abuse des plus secrètes faveurs pour pousser aussi loin que possible — parmi des râles d'extase — ses impassibles investigations. Rien n'e'chappe à sa critique, de ce qu'on abandonne à ses transports. Il apprécie durant les plus effrénés paroxysmes. Il approuve ou désapprouve, en se pâmant ! Or, ma chérie (rien de plus épouvantable à

8o l'envers des feuilles.

dire), c'est rarement que l'on voit dans ses yeux — toujours attentifs même à travers les pleurs de joie — une satisfaction entière. En celles même qui ont de quoi rendre jalouse la perfection de marbre des plus incomparables déesses, il découvre quelque tare, qui le désoblige visiblement, maigre' la politesse de ses enivrements. A-t-il donc conçu un idéal auprès duquel aucune réalité ne lui paraît digne d'une admiration absolue ? Lui a-t-il été donné de rencontrer jadis quelque vivant chef-d'œuvre dont le souvenir le rend singulièrement difficile? Le certain, c'est qu'il est le juge impitoyable. Et il n'y a rien de plus humiliant que la sévérité de ses arrêts, qu'il s'efforce en vain de cacher. On conçoit d'étranges doutes sur les beautés qu'on était persuadée d'avoir, que les personnes les plus délicates s'accordaient à trouver en vous. Hélas ! si l'on s'était trompée ? si l'on était laide ? Cette perplexité est vraiment la chose la plus pénible du

LE JUGE. 8i

monde. Pour ce qui est de moi, — car il faut bien avouer que je n'ai pas su me garantir, Tan dernier, de l'imprudence où vous êtes sur le point de tomber, — pour ce qui est de moi, telle fut mon indécision après m' être exposée au jugement de M. d'Angeac, que je suis restée toute une semaine sans aller au bal, tant j'avais peur de me décolleter !

Pendant ce discours, la baronne de Linège paraissait plongée en de profondes réflexions.

— Voilà un terrible homme, murmurat-elle enfin.

— Hélas! dit M'"" de Ninove.

— Et comment vous êtes-vous tirée de rinquiétude où il vous plongea?

— Au prix des plus grands sacrifices.

— Mais encore?

— Ah! ma chère, il m'a fallu me résigner, en faveur de deux ou trois jeunes hommes, à des miséricordes qui étaient bien loin de ma pensée; c'est seulement après avoir été convaincue de leur impartiale admiration que j'ai retrouvé quelque tranquillité d'esprit.

— Oui, je comprends, vous êtes allée en appel.

— Et j'ai obtenu gain de cause! Mais je n'ai pas besoin de vou3 dire combien de pareils débats sont pénibles pour une honnête personne. Gardez-vous de vous exposer, ma chère, à de telles mésaventures; fuyez M. d'Angeac!

— Mais non, mais non! dit la baronne.

— Quoi! malgré ce que je vous ai révélé!...

— Bon! je suis curieuse de savoir si je ne trouverais pas grâce devant la sévérité du juge.

— Voilà, dit M™^ de Ninove, pinçant les

lèvres, une prétention hasardeuse. Il me semble que puisque j^échouai moi-même...

— J'échouerai à mon tour? Eh bien, je ferai comme vous, j'irai en appel.

— Devant?...

La baronne regarda M"^ de Ninove, puis, avec un sourire que son amie ne lui pardonnera jamais :

— Devant... mon miroir^ dit-elle.

— Il est véritable, dit-elle, qu'enfin je ne puis me défendre d'une certaine tendresse, Monsieur, pour vous. Parce que vous avez dédié deux sonnets à mes yeux, une ballade aux frisons de ma nuque, — rimes d'or, boucles dorées, — et, à ma bouche, une villanelle, une villanelle si tendre et si fleurie qu'elle mériterait d'être écrite — ainsi les devises ornent les mirlitons — autour de la tige des roses; parce que vous m'avez apporté, pendant deux mois, régulièrement, tous les matins, un bouquet de violettes, — ce qui est bien plus difficile et

bien plus méritoire que d'offrir de temps à autre, par saccade, une rivière de diamants ou un collier de perles; et aussi parce que Ton voit, sous vos moustaches blondes, un sourire impertinent, qui dédaigne presque et qui défie, je me suis laissée aller à vous distinguer de la foule des amoureux importuns qui ne sauront jamais si c'est de soie rose ou de soie noire que je me déchausse après les mules tombées. Hélas! c'en est fait — du moins j'ai lieu de le redouter — de ma sévère vertu si longtemps résistante; la fonte d'une fleur de neige pourrait seule donner une idée de la molle clémence où s'abandonnent mes pudeurs; je me sens attendrie, oh ! j'en rougis, dans l'intimité la plus secrète de moi-même, comme un lys blond tout mouillé de rosée ! Non, vraiment, vous n'êtes pas entré en vain, ce soir, dans la chambre mystérieuse, pleine du parfum de mon long séjour, qui vous fut austèrement interdite; et tout me porte à

croire (j'ai voilé d'un éventail, sur la cheminée, le portrait de mon mari défunt) que vous avez cessé d'être éloigné de l'heure où triomphera l'intempérance de vos désirs.

— O ma chère âme! s'écria-t-il, agenouillé, baissant puis levant des mains éperdues.

— Mais, aux délices qu'enfin je me résigne, ne pouvant faire autrement, à ne vous plus refuser, je mets deux conditions. Monsieur.

— Sans les connaître, d'avance, je m'y soumets!

— D'abord, il est entendu qu'à défaut des satins et des dentelles dont je prévois que vous respecterez mal les clôtures (car vous allez m'aimer, je tremble, avec effraction), il me restera du moins un voile de ténèbres. Ma modestie ne saurait s'accommoder, sous aucun prétexte, des lumières observatrices, qui constateraient ses défaillances.

— Que voulez-vous dire, doux ange ?

— Que vous éteindrez la lampe et que vous soufflerez les bougies.

— Hélas ! m'imposez-vous cette loi cruelle ? Me sera-t-il défendu de voir les trésors dont vous consentez à vous montrer moins avare ? Serai-je pareil à un homme, heureux et malheureux à la fois, qui entrerait, enveloppé d'ombre, dans une caverne d'or et de pierreries? Madame, Aladin avait une lampe. Quel plaisir éprouverait un voyageur à traverser, par une nuit obscure, le plus beau des jardins de roses ?

— Eh ! Monsieur, dit-elle avec une exquise rougeur, le plaisir de baiser, à sa fantaisie, les fleurs épanouies, d'entr'ouvrir du doigt, à tâtons, les calices moins déclos, et d'aspirer tant de parfums.

— Soit! puisqu'il le faut, je m'accorde à votre désir. Mais l'autre condition, quelle est-elle ?

— Regardez la pendule, s^il vous plaît.

La petite aiguille est à peine au delà du chiffre XI. Eh bien! quoi qu'il se soit passé et quoi qu'il soit en train de se passer, vous partirez, faites-en le serment, dès que tinteront les douze coups de minuit. Oh! j'entendrai la sonnerie (ne riez pas. Monsieur), car ma pendule fait un bruit très vibrant et très clair.

— Inhumaine! barbare! c'est donc une heure, moins d'une heure, que vous m'accordez en votre parcimonieuse prodigalité ? Une heure, à qui voudrait toutes les heures ! Une minute à celui qui, le lendemain de réternité, jugerait à peine commencé son baiser sur vos lèvres?

— Je vous ferai remarquer, Monsieur, que vous ayez déjà perdu en paroles huit ou dix secondes du temps qui vous est offert. Oh! continuez! pour moi, je le veux bien; ce me serait une heureuse circonstance, en somme, — étant donné mon attachement à mes devoirs, — si vous usiez en vaines dis-

go

eussions la plus grande partie de l'heure qui m'eût valu de très cruels remords. Et, bientôt, je vous en avertis, il sera trop tard pour profiter de mes complaisances. Vous jugez bien que je ne suis pas femme à tolérer les brusqueries de la hâte quMmpliquerait une échéance trop proche.

Elle avait raison. Les instants étaient précieux. Il prononça le serment! et il n'était pas de ceux qui faussent leur parole. Puis, il n'ajouta pas un mot, ne fit plus un geste qui n'allât droit au but. Toutes les lumières vite soufflées, les aiguilles de la pendule tournaient invisiblement, dans l'amoureuse nuit de la chambre parfumée.

Si vous disiez à Tantale : « Mange, » en mettant à sa portée les plus exquis aliments; « Bois, )> en lui offrant les liqueurs les plus

rares; et si vous ajoutiez : « Hâte-toi de manger et de boire, car, dans peu dMnstants, victuailles, boissons, tout disparaîtra », il est à croire que raffamé, que Tassoiffé ne prendrait pas le temps de se nouer la serviette au cou, et se ruerait sur le festin avec une ardeur éperdue! Ah! comme il dévorerait la chair dodue des volailles, et les pâtés savoureux, et la dorure sucrée des entremets ; comme il humerait à même, au goulot, la chaleur et Parome vivifiant des vins! Celui qui ne devait aimer, ce soir-là, que pendant une heure, imita passionnément la conduite que Tantale tiendrait en un cas analogue. Tous les baisers, frénétiquement, partout, sans choix, — eh! que pouvait-il trouver sous ses mains ou sous ses lèvres qui n^eût été digne d'être préféré? — il les jeta, les éparpilla, les redoubla, les entassa. Si les caresses étaient un vêtement palpable, Famoureuse eût été pareille à ces comédiennes de féerie qui portent l'un sur Pautre cinq ou

L EXVERS DES FEUILLES.

six costumes destinés à disparaître par les trappes. Bouche mouille'e et grasse, pareille à une fleur de chair, chevelure si touffue et si chaude qu'elle éveillait dans Tombre la pensée d'un incendie que Ton ne verrait pas, épaules où s'attardait le glissement des doigts, bras rencontrés, mains vite quittées, car d'autres charmes, plus mystérieux, réclamaient la voracité de Tamant, gorge où la chaleur de la vie démentait l'invisible blancheur de la neige, ventre uni où le nombril était comme un camée sur une tablette de marbre, nobles flancs, belles jambes, et la délicatesse effilée, là-bas, des pieds menus, il baisait, mordait, possédait toutes ces délices vivantes. Pas une seconde perdue! non, pas une ! — car, malgré lui, il entendait le tic-tac du balancier menaçant. Pas un quart de seconde qui ne fût une ivresse, une extase, un râle de tendresse reconnaissante. Dans rheure unique, dans Theure si brève, il ferait tenir une éternité de ravissements! Et,

comme il n'était point de ces vils ingrats à qui suffit le bonheur qu'on leur donne, il obligeait la jeune femme, furieusement, sans intervalle, sans repos, au partage de sa joie. Héroïques amants, que racontent les légendes, et devant qui s'étonne notre admiration humiliée^, Hercules qu'estiment les Omphales après douze quenouilles filées, faunes qui emportez les nymphes dans les profondeurs des bois, et qui, vous étant arrêtés — le temps d'une entière caresse — sous chaque frêne, vous arrêtez encore sous chaque hêtre (ô arbres sans nombre ! ô innombrables étreintes!), chevaliers des romans épiques, qui, après vingt combats d'alcôve, disiez à Oriane ou à Blancheflor, quand la trompe de l'écuyer sonnait le départ : « Eh! quoi, Dame, déjà? c'est à peine si j'eus le loisir de vous montrer quelque courtoisie! » prodigieux vainqueurs des temmes résignées, vous fûtes égalés, cette nuit-là, par un Parisien qui n'avait pas le

temps! Et il eut l'enchantement incomparable d'elitendre tant de fois, dans le mystère de Pombre, ces tendres soupirs à peine proférés qui murmurent presque silencieusement : « Merci ! » comrr^e avec un regret de n oser avouer : « Encore! »

De sorte qu'enfin il éprouva quelque étonnement. Pour véhément que fût le paroxysme de son zèle, — qu'éperonnait toujours comme des piqûres le tic-tac du balancier, — il jugeait singulier que tous ces baisers donnés et rendus eussent pu tenir en moins d'une heure. Car minuit n'avait pas sonné! Et, en même temps que de la surprise, il eut un scrupule, étant de ceux, je Tai dit, qui sont incapables de rompre leurs serments. Mal2:ré de si nombreux témoi-

LA BONNE HORLOGE. gb

gnages de tendresse, il se sentait fort enclin à en fournir quelques-uns encore; mais il craignait — tant Theure était proche, — de n'avoir point le temps de remplir, à la satisfaction commune, le cher devoir que lui conseillaient son intérêt et sa gratitude; et il n^ a rien de plus fâcheux que Tinterruption d'un duo, par quelque hasard saugrenu, sur la note la plus extrême, précisément, du point d'orgue.

— Hélas ! voici que la minute arrive, certainement, où je serai contraint de m'éloigner de vous, chère âme! cependant j'aurais eu encore de si douces choses à vous dire, tout bas, près de l'oreille.

Un petit rire lui répondit; puis, à mivoix :

— Regardez donc! fit-elle.

A travers les rideaux des fenêtres, une lueur passait, un peu bleue, presque rose, éveil indécis de l'aube, qui tient du regard et du sourire.

— Eh! quoi, la pendule?...

Mais alors, en lui mettant les bras au cou :

— Bête! dit-elle, j'avais cassé le ressort de la sonnerie I

NOCES IMPARFAITES

Sous la tonnelle obscure de ce restaurant de banlieue, tout au fond, près de la muraille où grimpent des clématites, M"^ Victorine^ de'jà madame et pas encore, unie depuis deux heures à un fort honorable négociant de la rue de la Jussienne, était assise, en robe de mariée, sur les genoux de son cousin. Des fenêtres voisines sortaient les chansons et les rires de toute la noce attablée. Mais les amoureux, dans leur cachette d'ombre, n'entendaient pas ce vacarme, occupés d'eux-mêmes, d'eux seuls. Écouter le souffle d'une bouche préférée est un si absorbant délice que l'on

98 L ENVFRS DES FELILLES.

en devient sourd à tout autre bruit. A quelle jeune femme n'est-il pas arrivé, un matin de douce lassitude, de s'écrier étourdiment : a Eh ! quoi ? il a tonné cette nuit ? » Heureux les amants dont la tendresse est capable de vous isoler de tout ce qui n'est pas leur amour, blondes têtes folles, si jolies, où l'instabilité des pensées ressemble au caprice et à l'e'vent de vos frisettes près du cou ! Mais il faut bien se garder de croire que, sous la tonnelle de ce restaurant de banlieue, Ar'° Victorine et son cousin consentissent à des abandons décidément repréhensibles! Non, une demoiselle presque irréprochable, c'était elle; un garçon réservé, jusqu'à un certain point, c'était lui. Ils n'ignoraient ni Tun ni l'autre les droits qu'avait promis à l'époux la cérémonie nuptiale; pour rien au monde, ils n'auraient voulu frustrer rhonorable négociant de la rue de la Jussienne du bien qu'il avait légitimement acquis., 11 est vrai que, pleins d'une tendre détresse, ils n^avaientpas su se refuser

NOCES IMPARFAITES. 99

l'amère joie d'un dernier adieu. Mais, si elle était assise sur les genoux de son cousin, c'était seulement parce que cette chaise de jardinet était trop étroite pour qu'on y tînt à deux; si, d'un bras autour de la taille, il étreignait Victorine, c'était dans la crainte qu'elle ne tombât. Même, de son autre main, qui était libre évidemment, il ne caressait, tant ses regrets étaient chastes, ni les roses bras grêles ni les épaules de la mariée, hélas ! et elle soupirait, de tristesse. C'était grande pitié que ces deux amoureux ne fussent pas devenus deux époux. Parce qu'ils étaient SI charmants, si purs, les petites étoiles du ciel, qui les considéraient à travers la feuillaison de la tonnelle, ne pou vaient s'empêcher de se sentir émues; une pigeonne, sur le toit du colombier prochain, roucoula de mélancolie, comme Victorine, dans le silence attendri du soir.

- Eh bien! c'est du joli! s'écria la mère de la mariée.

L EXVEKS DES FEUILLES.

Elle venait d'apparaître, brusquement, sous le frémissement irrité de son grand chapeau à plumes.

— Comment, tout le monde te cherche, reprit-elle, on attend que tu sois là pour servir le gâteau s3nTibolique où un petit Amour ferme ses ailes de sucre rose; et tandis que ton père demande : « Où est ma fille ? » tandis que ton mari, inquiet, s'écrie : « Où est ma femme? » toi, sous cette tonnelle...

Le cousin s'était esquivé, très vite, selon son devoir; et la mariée, après avoir espacé d'une main paisible les plis de sa robe pâle, dit avec gravité :

— Je puis vous assurer, ma mère, que votre fille est toujours digne de vous. Mais ne vous souvenez-vous pas de l'amitié un peu tendre que j'avais inspirée à mon cousin Honoré ? N'avez-vous pas même autorisé ses espérances ? C'est devant vous, — je ne songeais pas alors qu'à l'église, sous la bénédiction de M. le curé, il me faudrait faire un

NOCES IMPARFAITES

échange d^anneaux avec un autre fiancé, — c'est devant vous que j'ai remis à mon cousin une frêle alliance d'or. Hélas! le pauvre garçon, il a tant maigri du chagrin de me voir promise à son rival, que la bague, à chaque instant, va lui glisser du doigt. N'était-il pas digne d'une consolation suprême ? Ne devais-je pas lui permettre de pleurer en ma présence, une dernière fois ? Mais croyez que votre fille n'a point démérité de la confiance que vous aviez en elle; j'ai montré ce soir, comme je le montrerai en toute occasion, de quel honnête sang je suis née.

— Ah ! que tu parles bien ! dit la mère en levant la tête sous ses plumes enorgueillies. Je persiste à penser que tu aurais mieux fait de ne pas t'asseoir, même dans un but charitable, sur les genoux de ton cousin. Mais, enfin, il n'y a pas grand mal à cela, puisque tes intentions étaient honnêtes. Ta robe n'est

pas froissée, au moins ?

L EXVERS DES FEUILLES.

— Non, ma mère, dit la jeune fille avec fierté'.

Et, toutes deux, elles regagnèrent la salle où s'achevait le repas de noces. Les étoiles, visibles à travers la feuillaison de la tonnelle, scintillaient, moins attendries ; le roucoulement de la colombe ne se plaignait plus, avait Tair de rire.

le vous demande votre avis, abeilles! Je vous consulte, papillons ! Aux premiers matins du printemps, qui sont pour vous des matins de noces, les fleurs qui vous plaisent le mieux, sont-ce les églantines à peine ouvertes, — de celles qui le sont tout à fait, ah ! fi ! il ne saurait être question ! — ou bien les églantines en bouton encore, très closes^, qui ne veulent pas du tout s'ouvrir? Ah ! qu'il doit être charmant de pénétrer,

NOCES IMPARFAITES. io3

presque vite, sans les irritations de Pimpatience, dans Tentre-bâillement bientôt obtenu des roses complaisantes ; et tous leurs parfums, dès la première picorée, quelle joie ! Mais n^éprouvez-vous pas, vous, papillons, et vous, abeilles, un délice plus exquis, plus tendrement raffiné, quand la très petite rose, en son armure étroite, ne laissant voir qu'une pointe frêle, qui de'fie, se refuse avec obstination, vous oblige à attendre très longtemps, jusqu'au lendemain parfois, Taveu de son arôme ? Elle s^'est donnée à vous, pas tout à fait; vous avez failli lui toucher, de la palpe ou de l'aiguillon^ le cœur, mais elle s'est refermée, vous repoussant, non par dédain ni cruauté, mais par le frisson resserré d'un déchirement qui l'épouvante. Oh! elle sait bien qu'il lui faudra, dans un instant, ou demain, — puisque c'est la volonté du printemps nuptial, — éclore tout entière, ne plus se refuser à votre pénétration parfaite; mais sa peur demande un délai, son

inquiétude des brusqueries implore le peu à peu ; même, elle autorise à peine l'intrusion, non pas de votre baiser, mais d'un bout d'aile qui tremble ou d'un patte menue ; et vous, abeilles, papillons, avec ce semblant de possession déjà^ — car, de la patte ou de Taile, vous avez fait de votre mieux et la ro,se, enfin, consentit autant qu'elle put, — vous avez tout le désir encore, qu exaspère délicieusement la certitude du réel et prochain triomphe !

Le lendemain du repas de noces, l'honorable négociant de la rue de la Jussienne rayonnait ! Jamais, même en contemplant, sur le gâteau symbolique, lepetit Amour qui clôt ses ailes de sucre, il n'avait osé espérer une aussi aimable aventure. Non pas que sa satisfaction eût été entière, il s'en fallait de tout I

NOCES IMPARFAITES

Mais on peut trouver un juste motif d'orgueil dans le mensonge d'une vaine victoire, dans une défaite même qui rehausse la valeur de l'ennemi destiné, tôt ou tard, à être vaincu. Il rayonnait, vous dis-je! Quelquefois, il clignait de l'œil, à la dérobée, avec un air de contentement, vers l'anneau nuptial qu'il avait au doigt.

De sorte que, sa belle-mère l'étant venue voir, il la complimenta.

— Madame, dit-il avec une solennité' attendrie, c'est bien à tort que d'amers philosophes accusent d'immoralité la jeunesse moderne. Grâce à Dieu, et aux vigilances maternelles des irréprochables bourgeoises, grâce à l'éducation de famille ! beaucoup d'aimables demoiselles se réservent intactes au premier baiser de l'hymen. Ce Paris, tant calomnié, a les cocottes, les cabotines, les étrangères, — c'est fâcheux, — mais il a les jeunes personnes à marier, qui sont admirables. Quelques-unes même le sont

trop I Ne croyez pas que je m'en plaigne. A leur tour, ces honnêtes demoiselles, devenues d'honnêtes mères, élèveront leurs filles en d'étroits sentiments de vertu, — cette étroitesse, même excessive, n'a rien de regrettable, — et c'est ainsi que se perpétueront, au sein de la société 'française, les saines traditions d'innocence d'abord, de vertu ensuite, qui font le juste orgueil de la race bourgeoise...

Il s'interrompit, étonné.

Car, à ce point de son discours, il avait baissé les yeux, non sans un sourire à la fois fier et doux, vers celle de ses mains où luisait l'alliance, et là, au doigt conjugal, — chose invraisemblable, absurde, que rien ne saurait expliquer, — au lieu d'un anneau, il en avait deux!

L'INNOCENCE PRÉSERVÉE

— Bonjour, Colette.

— Tu es vivante !

Et Colette sauta du lit, en des blancheurs de batiste où transparaissait du rose, se jeta au cou de Lila, la baisa sur les joues, sur les yeux, dans les frisettes près de l'oreille, et dit, tout étonnée, en la baisant encore :

— Tiens, tu ne te parfumes plus de foin coupé?

— Non, de santal.

— Une odeur toute drôle. Au fait, ce n^est pas bête. Cette odeur-là, c^est de la promesse, presque réalisée. Mais il f/agit bien

io8 L ENVERS DES FEUILLES.

de cela! assieds-toi, et laisse-moi te regarder, et parle vite, et raconte. Pas enlaidie. Ote ton chapeau. D'oià reviens-tu? qu'as-tu fait? Il y a un siècle qu'on ne fa vue, deux siècles, trois siècles. Je te cro\'ais morte ou partie pour l'Italie, pour la Russie, pour le Japon, pour Constantinople, pour Bougival. Est-ce que je savais? Enfin très loin. Quand on a annoncé que l'empereur de Chine se mariait avec la plus jolie fille qui fût dans son empire, je me suis dit : « C'est peut-être Lilette, cette fille-là! » Dame, tes petits pieds, ma mignonne! Et je ne pouvais me consoler de ton absence, et les journées me paraissaient longues, longues^ longues, longues...

— Les nuits aussi?

— Les nuits surtout! Ici, tu sais, c'est toujours la même chose. On s'amuse tant, qu'on s'ennuie. Les hommes n'ont rien inventé de nouveau, — ni les femmes! C'est extraordinaire comme la plupart des gens

l'innocence préservée. 109

sont bètes. Il devrait y avoir une Académie où les^ amoureux qui ont des idées viendraient les proposer, les expliquer; et celles qui paraîtraient vraiment jolies, et applicables, seraient recommandées à l'attention des personnes qui bâillent quelquefois, au lit. Mais on ne fait rien pour l'amour! Tiens, c^est une chose qui me met hors de moi : il paraît qu^il y a un ministère des finances, un ministère des cultes, un ministère de la guerre, et il n'y a pas — en France! — un ministère de l'amour ! Ah ! si, pourtant, quelque chose de nouveau : la marquise de Ruremonde, — tu te rappelles, une grande mondaine, qui venait assez souvent, au dessert, — s'est brouillée avec notre amie Eveline, parce que le vicomte d'Argelès a trouvé chez Constance Chaput, des Nouveautés, une photographie d'Eveline en page qui vient de retirer son maillot. Tu comprends la fureur de la marquise! Mais je bavarde, je bavarde, et je ne te laisse pas

placer une parole. C'est absurde. Attends que je me recouche. Là, maintenant, je ne souffle mot, j^écoute. Qu'est-ce que tu as bien pu faire pendant toute cette longue absence ?

Lila, un peu sérieuse, répondit :

— J'ai àauvé l'honneur d'une laniille.

L'autre s'étonnant, Lilette continua :

— Je pense que tu te souviens de Ludovic. Comme on est faible! j'avais juré de ne plus jamais m'attarder en Tun de ces attachements qui nous absorbent au point de nous rendre insensibles aux mérites des divers jeunes hommes que le hasard place sur notre route. Serment d'amoureuse ! J'étais folle de Ludovic, et je pense que je serais morte de chagrin, le jour oii il m'annonça qu'il allait passer tout un mois chez sa

l'innocence préservée. III

vieille cousine, en Touraine, s'il ne m'avait proposé de m'emmener.

— Chez sa cousine!

— Oui.

— Et tu Tas suivi?

— Oui.

— Dans le château?

— Oui.

— Est-ce qu'il y a, dans ce château-là, des portraits d'ancêtres?

— Oui. Pourquoi?

— Parce que ce doit être drôle, des aïeux et des aïeules, vieux capitaines austères et moroses chanoinesses, qui regardent Lila.

— Eh! ce n'est pas Lila qu'ils ont vue. J'étais habillée en homme^ un joli petit veston, qui m'allait à ravir.

— Très court ?

— J'étais un jeune ami^ à peine sorti du lycée, une espèce de secrétaire, dont Ludovic ne pouvait se passer pour les grands travaux qu'il prépare.

— Tiens, c'était amusant.

— Tu penses !

— Ta chambre était à côte' de celle de Ludovic?

— Il le fallait bien, à cause des travaux.

— Le soir, la porte restait ouverte...

— Non, pas de porte, une vieille tapisserie.

— De sorte qu'il n'avait qu'à t'appeler...

— Justement!

— Et tu accourais?

— Tout de suite!

— En veston ?

— Bête !

Elles riaient ainsi que des enfants qui jouent. jâ

— Mais, reprit Colette, je ne vois pas, "" jusqu^à présent, comment tu as sauvé Thonneur d'une famille. Il me semble qu'au contraire...

— Attends donc! tu n^es pas au bout de l'histoire! Tout allait le mieux du monde;

L INNOCENCE PRESERVEE. ii3

la cousine m^avait prise en amitié, me donnait des tapes sur la joue avec ses jolies mains dodues de bonne petite vieille; lorsque vinrent au château, pour y passer quelques semaines, le baron de Fagerolles etM"*^ Frédérique, sa fille.

— Charmante ?

— Ah! charmante au point qu'elle m'eût paru incomparable, si je ne m'étais souvenue de toi, ma chérie! Sur toute sa personne, un air frais d^innocence était comme de Taigâil sur une primevère du matin.

~ Je l'ai, cette rosée-là?

■— Un peu tiédissante, rosée de juillet, et non rosée d'avril. Frédérique était enveloppée d'une pudeur qui n'a pasfondu encore, grésil plutôt qu'aigail. Songe donc, dix-sept ans ! et ses yeux étaient deux petits coins de ciel. D'ailleurs, très femme déjà, quoique si jeune fille; une bouche de rose ouverte; le corsage gonflé d'une maturité récente que, sans le vouloir, elle regardait de temps en

temps, rougissante, avec un reste de surprise.

— Aïe ! que je te plains, ma Lila ! Ludovic ne vit pas M"^ Fréde'rique sans s'en éprendre ; et ton office de secrétaire nocturne fut souvent une sinécure.

— Tu l'as dit, Colette!

— Ta jalousie, alors, ne connut pas de bornes. Tu fis des scènes, tu crias avec un courroux et des larmes qui révélaient ton ; sexe !

— Eh bien, non.

— Non?

— Non. Je n'éprouvai point de colère contre Ludovic; ah! dame, il y avait bien des jours, déjà, que je l'aidais dans son grand ouvrage.

— Un peu d'indifférence est le résultat inévitable des longues collaboratipns.

— Mais je sentis me venir une grande pitié pour la jeune demoiselle, si jolie, qu'un grand danger menaçait!

L INNOCENCE PRESERVEE. Ii5

— Je ne te comprends plus.

— Tu vas comprendre ! dit Lilette avec gravité.

— Ma chère, il est certain que je suis frivole, reprit-elle, et je ne me hasarderais pas jusqu'à nier que j'ai tenu en plusieurs rencontres une conduite propre à me faire considérer comme peu encline aux réflexions sérieuses et à l'amour de la vertu. N'importe ! je suis, au fond, beaucoup plus attachée aux honnêtes principes qu'on n'a coutume de le supposer. Je suis pleine de scrupules, et la pense'e que M"^ Fréde'rique, si exquise, avec ces yeux, cette bouche, ce corsage, si pure, avec toute l'inexpérience de ses dix-sept ans, allait tomber peut-être dans les pièges de la séduction, m'emplissait d'une épouvante sincère, d'une véritable horreur.

L I:XVERS DES FEUILLES.

— Tu t'étais donc aperçue qu'elle aimait Ludovic, la mignonne ?

— Elle ne Taimait pas, non ! Mais elle était à cet âge de Tingénuité déjà troublée, où le cœur s'éveille, ne sait ce qu'il veut, veut quelque chose pourtant. Elle avait, sous la candeur de ses paupières baisse'es, des tendresses de rêverie auxquelles je ne pouvais me méprendre — les ayant connues jadis ! Et le soulèvement de son sein, à certains moments, comme si elle eût été' essouflée, m'inspirait des inquiétudes. Adroit comme il est, Ludovic triompherait aisément d'une résistance qui ne sait pas ce qu'elle refuse et qui a envie de tout accorder ! Ah ! la pauvre petite! En outre, quoique je l'eusse surpris, dans l'escalier, pinçant les reins gras d'une chambrière, il m'était impossible de conside'rer sans émotion le baron de Fagerolles, grave, digne, presque auguste avec sa barbe grise, et de qui l'antique honneur allait être fl^'tri.

L INNOCENCE PRÉSERVÉE

Il y eut un assez long silence. Colette dit, s'attendrissant :

— Que tu as Pâme noble ! Ma Lila, je t'aimais; maintenant, je t'estime.

— Merci, dit Lila avec simplicité.

Elle poursuivit :

— Je ne savais encore à quoi je me résoudrais pour sauver M"*' Frédérique (car je la sauverais à tout prix !) lorsqu'un soir, comme la douce enfant, les baisers de son père et de la cousine sur le front, se disposait à monter dans sa chambre, j'entendis Ludovic lui dire à voix basse : cr Tout à l'heure, chez vous, quand tout le monde sera couché ! » Et, d'une inclinaison de tête, toute rougissante, elle fît signe que oui. Ils en étaient là ! J'avais cà peine une heure devant moi pour la sauver. C^était horrible. Qu'aurais-tu fait ?

— Ah ! dame, je ne sais pas. Usant d'un reste d'influence, j'aurais ordonné à Ludovic de quitter le château à l'instant.

— Il n'en eût rien voulu faire.

Ii8 L EX VERS DES FEUILLES.

— J'aurais dit au baron : « Surveillez votre fille, il n'est que temps ! »

— Cette parole pouvait le tuer, ce vieillard!

— J'aurais averti la cousine. Elle aurait gourmande Ludovic, fait coucher dans sa chambre M"^ Frédérique.

— La cousine est sourde, et m^eût répondu que, certainement, il ferait beau le lendemain.

— Ah ! dame ! je ne sais pas.

— Je n'hésitai pas une minute ! Non, Ludovic ne mettrait pas à mal cette enfant, si chaste et si fraîchement jolie que lui livrait, sans défense^ Tinconscient désir des baisers et des caresses. Je la suivis dans Tescalier, je la suivis dans sa chambre, et là...

— Je comprends î je comprends ! tu lui révélas qui tu étais, ton nom, ton sexe...

— Il le fallut bien!

— ... Ton amour pour Ludovic, et tu te jetas à ses genoux...

L INNOCENCE PRÉSERVÉE

— Oui!

— Tu la supplias de ne pas céder à une tentation mauvaise; tu lui fis, avec des paroles émues, un tableau terrible des douleurs, des hontes qui l'attendaient, dès la première faute. Ludovic ne Tepouserait pas, l'abandonnerait, elle expierait quelques baisers en d'intarissables larmes! Ah ! Lila, vraiment, c'était très bien. Dieu ! que c'était bien, ma chérie.

— Permets-moi, ditLilette avec modestie, de ne pas répéter tous les discours que je crus devoir tenir, de ne pas insister sur les autres moyens qu'il fut nécessaire d'employer pour tirer de danger cette innocente enfant. L'important, c'est qu'elle fut sauvée. Une heure après, lorsque Ludovic entra dans la chambre, -— j'avais à peine eu le temps de me dérober derrière les rideaux du lit, — il fut accueilli avec une froideur qui ne lui permit de conserver, pour ce soir-là du moins, aucune espérance. Il est vrai qu'il

ne renonça pas, après sa première défaite, à son criminel dessein. Il obtint d'autres rendez-vous ! Ah ! la pauvre demoiselle, elle ne savait pas dire non, tu ne t'imagines pas comme elle était sans défense l Mais, je les guettais, je le devançais toujours auprès de celle dont il aurait fait sa victime; et, grâce à mes remontrances, elle le repoussait avec un dédain sévère. Tant qu'enfin elle quitta le château sans qu'une perle eût été brisée de Taigail d'innocence qui était sur elle comme sur une primevère du matin.

De plus en plus attendrie, les yeux luisants d'une moiteur qui e'tait une larme d'admiration, Colette dit :

— Il est vraiment bien fâcheux qu'une aussi belle action ne puisse être publie'e. Que d'enthousiasmes elle susciterait!

L INNOCENCE PRESERVEE.

— Le bien que Ton fait, répondit Lila avec une noble rougeur, porte en soi sa récompense. D'ailleurs, j'ai trouvé le plus doux des salaires dans la gratitude que M"' Frédérique ne manquait pas de me faire voir.

— Elle était reconnaissante ? reconnaissante? vraiment?

— Avec toute la tendresse imaginable.

— Ah! Lila! ma Lila! s'écria Colette en jetant ses deux bras au cou de son amie ; et elles riaient comme des folles dans Tébouriffement de leurs cheveux mêlés.

M™* de Ruremonde, en villégiature chez son amie la petite baronne Hélène de Gourtisols, n'était pas allée au bal paysan qu'un château voisin offrait à toutes les mondaines et à tous les gentilshommes de la contre'e. «Ah! combien je regrette... mais cette névralgie.. . c'est affreux. . . le repos seul peutm'en de'livrer... » Accoudée au rebord d'une croisée, pressantdelamain sa tempe douloureuse, elle avait vu partir la Victoria, le coupé, le landau qui emportaient vers la fête Parisiens et Parisiennes, en leurs habits campagnards, où la bure était de la soie du Japon et la ra-

tinelle du velours de Gênes. Puis, seule, — les domestiques, cela ne compte pas — elle s'était couchée, bien résolue à dormir. Elle dormit en effet. Même, vers trois heures du matin, le retour de la baronne et de ses hôtes, avec des bruits de roues et de piaffements dans la cour, ne la tira point de son sommeil ; et il est probable que ses yeux fussent longtemps restés clos encore si, tout à coup, dans le silence et dans Fombre :

— Toc ! toc !

— Hein! qui est là?

— Moi, Hélène.

— Vous? Entrez!

Et la baronne de Courtisols se précipita dans la chambre, costumée encore, nymphe bocagère comme la rêverie des poètes en évoque dans les paysages des trumeaux. Toute menue et mignonne, un peu grêle, et grasse où il convient de l'être, les jambes sortantdes jupes, les bras des manches, et la gorge du corsage, elle était aassi jolie que possible;

mais ce qui la rendait tout à fait exquise, c'était son air d'innocence enfantine, oui vraiment d'innocence ; cet air qu'elle n'a jamais pu perdre, bien qu'elle ait fait, très inge'nument d'ailleurs, tout ce qu'il faut pour cela.

— Eh! bon Dieu, ma mignonne, que vous arrive-t-il ? dit M""' de Ruremonde en s'asseyant sur le lit, le buste dans des blancheurs de malines oia ses cheveux se répan dirent comme sur de la neige des ruisselets de soleil.

— La chose la plus épouvantable du monde! Si vous ne me tirez de l'incertitude dont je suis bourrelée, il ne me restera plus qu'à m'aller noyer dans l'étang qui est au milieu du bois.

— Dans ce costume ?

— Oh! non. Un habillement aussi frivole ne s'accorderait pas avec l'élégie que je prémédite. Je mettrai une robe de satin pâle, et je pense que l'on ne manquera pas

d'être fort attendri lorsqu'on me trouvera, toute blanche, la bouche triste comme une rose morte, parmi les ne'nuphars et les roseaux du lac.

— Oui! Cependant, pour jolie que l'on soit certaine d'être après le soupir suprême, le trépas est une ressource à laquelle il ne faut recourir qu'à la dernière extrémité'. Contez-moi ce qui vous tourmente, et croyez que, s'il dépend de moi de vous tirer d'angoisse, c'est dans un lit, non pas de roseaux et de froids nénuphars, mais de tièdes batistes, que vous vous endormirez tout à l'heure, une rose rose aux lèvres!

Assise près du lit :

— Il n'y a rien de plus affreux que mon aventure! dit la baronne de Courtisols, les seins soulevés d'un essoufflement qui écar-

PROBABILITE. 127

tait les dentelles du corsage. Vous savez que je suis allée, avec mon mari, avec M. d'Argelès, avec tout le monde enfin, à cette fête?...

— Je sais. Au château de M"'*' de Lurcy- Sevi.

— Pas très joli, son château. Une bicoque entre des tourelles. J'aime mieux le mien. Mais le bal était charmant. Cet amour de la danse que j'avais au couvent, je Tai encore. Je serai une petite fille, toujours! et j'ai valsé, j'ai valsé... Puis, comme il faisait très chaud, M. d'Argelès m'offrit son bras pour me conduire au buffet.

— C'est avec M. d'Argelès que vous dansiez... surtout?

— Oui.

— Il valse bien.

— Ah! trop bien! Après le bal, on a soupe, par petites tables. Moi, je suis habituée au Champagne. Quatre, cinq, six verres : c'est à peine si j'ai aux joues un

peu plus de rougeur éclose. Mais M. Lurc}^- Sevi, qui a des propriétés en Hongrie, nous a fait servir du tokay. Ah! le tokay, ma chère, défiez-vous-en. Du miel quand on le boit, du feu quand on Ta bu. Enfin, que vous dirai-je,la chaleur, la valse, ce vin qui vous met toutes les folies dans la tête^ je m'aperçus, le souper fini, quand je voulus me lever, que j'étais...

— Grise!

— Aussi grise que possible! Je fis bonne contenance jusqu'à l'heure du départ. Même je dus paraître un peu morose, tant je redoutais de laisser voir ma gaîté, qui, lâchée, aurait été' capable de tout. Les danses recommencèrent, je me gardai bien de valser !

— Je loue votre prudence.

— De sorte que j'étais très contente de moi. J'avais lieu de supposer que, malgré les chaleurs qui me chatouillaient le dessous des yeux, les choses se passeraient le plus

PROBABILITE.

convenablement du monde. Mais, quand il fallut partir, le grand air, la fraîcheur soudaine, me troublèrent à tel point que je ne pouvais me rendre compte de ce qui se passait; et, — parmi le brouhaha des adieux, des poignées de main qu'on échange, des domestiques qu'on appelle, des voitures qui avancent, — au lieu de monter, avec mon mari, dans le landau, j'entrai sans le vouloir, comme si quelqu'un m'avait poussée, dans le coupé où je me trouvai seule...

— Seule ?

— Avec M. d'Argelès !

— Aïe !

— Dès que la voiture roula, j'eus un éclair de raison, et, si Ton m'affirmait que j'ai poussé un cri, je n'en serais pas étonnée. Mais ce cri — si je l'ai jeté — ne fut pas entendu; personne ne vint à mon secours; et, fléchissante sur les coussins, je sentis une pesanteur très douce me fermer les

i3o l'envers des feuilles.

paupières, tandis que M. d'Argelès, dans une de ses mains, tenait mes deux mains prisonnières.

— Je suis aussi effrayée que possible ! Cette somnolence offerte aux plus coupables audaces, vos mains, où aurait pu subsister malgré la griserie un honnête instinct de repoussement, réduites à l'impuissance par la brutalité d'une étreinte..,

— Non, elle n'était pas brutale ; tend^e plutôt.

— Elle n'en était que plus redoutable.

Enfin, vous me voyez toute tremblante. Que se passa-t-il ensuite ?

— Je n'en sais rien.

— Gomment ? vous n'en savez rien ?

— Rien, vous dis-je ! s'écria la baronne de Courtisols. Et c'est justement à cause de cette ignorance que je suis plongée dans la plus cruelle perplexité. Le chemin est long du château de Lurcy-Sevi au château de Courtisols ; je ne me suis réveillée qu'en

PROBABILITE. l3l

arrivant ! Ah! mon amie, pendant ce sommeil, pendant ce vo3^age, qu'est-il arrivé ? M. d'Argelès a-t-il respecte' l'ingénuité de, mon abandon, et, me voyant sans défense, a-t-il eu la magnanimité de ne point oser une victoire facile?...

— Hum ! dit M""^ de Ruremonde.

— Ou bien, troublé par le voisinage de certains charmes dont je ne puis, en dépit de ma modestie, me juger tout à fait dépourvue, s^est-il laissé emporter jusqu'à dérober, peut-être à plusieurs reprises, les extrêmes faveurs que je lui avais si souvent refusées ? Voilà ce que je ne sais pas, voilà ce dont il faut à tout prix que je sois instruite! Tirée de mon sommeil par Tarrêt de la voiture, je me suis élancée dans la cour, j'ai monté en courant l'escalier, et j'ai frappé à votre porte, et me voici, et vous seule pouvez m'ôter du plus abominable doute où se soit jamais trouvée une honnête personne.

— Moi ?

— Oui, vous.

— Il est certain que Tambiguïté de votre situation a quelque chose de très cruel; je m'en sens émue plus que je ne saurais Texprimer. Mais de quelle façon pourrais-je vous tirer d'embarras?

— Ah! vous avez les ingéniosite's les plus subtiles. Le mystère des hasards les plus obscurs se dévoile à la lucidité de votre expérience. Vous imaginerez un moyen !

Vous trouverez quelque chose! N'êtes-vous pas un peu parente, par votre mari, de M. d' Argelès ? Ne vous faisait-il pas la cour. Tan passé ? Puisqu'il loge au château, vous pouvez le voira toute heure. Vous l'interrogerez, adroitement ; et s'il ne consent pas à parler, un regard, un sourire vous révéleront la vérité.

M ^ de Ruremonde songeait.

— Entreprise pénible, dit-elle.

Puis, non sans gravité :

— Véritablement, vous voulez savoir si vous avez été ou non Tinnocente victime de i\I. d'Argelès?

. — Je le veux!

— Votre amitié exige que j'éclaircissc cette affaire, dussé-je, pour réussir, me résigner à d'étranges efforts ?

— Ah î de quels sacrifices ne serais-je pas capable pour vous servir, ma chère !

— Cest bien. Vous serez obéie. Rentrez chez vous, dormez en paix, et revenez ici, ce matin avant midi. La vérité vous sera' révélée, tout entière.

Qu'un château moderne, bâti sur le bord de la Marne, où l'on danse tout l'automne, où l'on joue la comédie entre deux paravents' où les fiirtations, près des fenêtres, s'alanguissent dans les parfums des roses de la

34 l'exvlrs des feuilles.

terrasse, soit hanté de revenants comme un antique manoir sinistre, habitacle destryges et de corbeaux, c'est ce qu'il serait difficile de faire croire à des personnes raisonnables. Cependant, si, accroché au rebord extérieur d'une croisée, et le front collé à la vitre, vous aviez regardé, à un certain moment de cette nuit, dans le couloir qui s'allonge au premier étage du château, de Gourtisols entre les chambres des hôtes, vous n'auriez pas manqué d'être fort surpris, sinon très effrayé. Car vous auriez vu, toute blanche comme de la pâleur d'un suaire, une forme glisser, légère, le long du mur, s'arrêter près d'une porte, et, pareille à un flocon qui fond, disparaître. Puis, deux heures plus tard, vous auriez pu voir, — resté à la même place, — la même forme se montrer de nouveau, revenir sur ses pas, pousser une autre porte, s'évanouir encore. Quant à supposer que cette passante pâle, loin d'être une dame blanche, était une des habitantes du château.

PROBABILITE. i35

bien vivante, en peignoTde malines, curieuse de faire une surprise nocturne à quelque ami ensommeillé, c'est ce que vous n'obtiendrez jamais de moi ; il est plus honnête de croire aux revenants qu'à la fragilité des vertus féminines.

Mais, ce que )e peux affirmer, c'est que, un peu avant midi, malgré les rideaux traversés de soleil, M"'^ de Ruremonde dormait encore dans le de'sordredeses dentelles et de ses grands cheveux lourds; et la baronne, pour l'éveiller, dut lui toucher l'épaule à deux ou trois reprises.

— Eh bien ?

— Eh bien ! soyez rassurée et réjouissezvous ! Malgré l'occasion tentante de votre griserie et de votre sommeil, malgré la solitude dans la nuit, M. d'Argelès n'a rien osé dont vous puissiez lui faire reproche; votre vertu est demeurée aussi intacte que votre mari le peut désirer.

— Ah! quel bonheur! Est-ce possible!

i36 L ENVERS DES FEUILLES.

s'écria Hélène de Courtisols avec une joie qui, vraiment, n'avait pas Tair d'être feinte. Chère! chère amie! comment avez-vous pu faire pour acquérir, en si peu de temps, la preuve...

— Ah ! j'ai eu de la peine ! dit M°^^ de Ruremonde avec un soupir. De grâce, ne m'interrogez pas.

— Soit! je ne veux que vous remercier. Mais, répétez-le-moi, vous ne conservez aucun douter il est certain, absolument certain...

— Oh ! absolument ! à moins toutefois...

— A moins ?...

— A moins, dit M™^ de Ruremonde en éclatant de rire, que M. d'Argelès ne soit un homme tout à fait extraordinaire 1

LAZARINE

Je ne le cache pas! Ce fut un sacrilège, ce fut un blasphème! Fi! les vilains amants. Je vous demande un peu s'ils n'auraient pas pu imaginer, pour égayer le délicieux après des caresses, quelque facétie plus innocente, dont, en la racontant, je n'aurais pas eu à me de'soler. D'abord, c'est mon avis qu'il n'y a rien de plus déplacé que le rire, quand s'achèvent les extrêmes caresses. La joie trop vive a l'air de railler Tivresse défunte. Se moquer de l'extase, ah ! quel crime. Ce qui sied aux cœurs presque endoloris par l'excès du plaisir, c'est la rêverie pleine de

souvenirs et d'espoirs bientôt; ce qui convient aux lèvres d'où s'effeuilla délicieusement le baiser, c'est le sourire languissant des muettes gratitudes. Mais quand même un peu de badinage serait de mise après les emportements et les défaillances, cela n'excuserait pas le moins du monde les amants dont je parle. Rien ne les empêchait d'être gais, spirituels même, et, cependant, respectueux des choses que l'on s'accorde généralement à juger dignes de vénération. Mais non, telle ne fut pas leur conduite. Ils se montrèrent aussi impertinents, aussi indévots que possible. Ils pourraient peut-être alléguer pour leur justification, lui, qu'il n'y entendait point malice, elle, qu'elle proféra la mauvaise parole avec une voix d'une douceur infinie et qu'elle avait, à cette minute-là justement, parmi les valenciennes ouvertes et l'entre-bâillement des batistes, une attitude et des grâces méritoires de tous les pardons. N'importe, ces excuses-là ne fe-

LAZARINE. i3q

raient que blanchir. Pour moi, au moment de raconter le forfait dont ils se rendirent coupables, je ne puis me défendre d'une crainte religieuse, où se mêle un reste d'indignation; il se peut que le récit de leur péché m'expose au partage de leur châtiment! Je ne manquerais pas de me taire, si je n'avais foi en la bénignité de votre intercession, pale agenouillée aux cheveux d'or, qui, vous souvenant des fautes exquises, — le remords, c'est le souvenir tout de même, avec une amertume non sans douceur, — demanderez à l'Adoré de n'être point trop inclément pour les amoureux qui dépassèrent les bornes ; et je pense que vous n'oublierez pas, dans vos prières, leur repentant historiographe.

l'envers des feuilt.es.

Ce soir-là, la chambre d'amour, que blan chissait une lampe adoucie, e'tait plus odorante — à cause du lit entr'ouvert, là-bas, sous le mystère des rideaux, et de la bien aimée assise devant le feu, presque pas vêtue d'un peignoir tombant — que si l'on avait vidé sur le tapis toute la corbeille du mois de juin. La porte close, l'amoureux s'arrêta, ravi de ces arômes qui lui rappelaient tant de roses baisées et de fraises mordues. Mais, en même temps, il ne put s'empêcher d'e'prouver quelque de'plaisir. Quoi! l'attendant, elle rêvait devant la cheminée, dans un fauteuil? C'était se montrer bien peu impatiente des parfaits enlacements. Même, si peu qu'il tînt, et si blanc, si diaphane qu'il fiit, le peignoir le chagrinait; Thypocrite rerrct d'avoir été' un ange, autrefois, excusait

LAZARINE. 141

mal cet attachement à un reste d'ailes. Il comprit bientôt, dès qu'il fut tout proche, qu'elle avait eu d'excellentes raisons pour demeurer où elle était. Elle apparaissait si jolie, là, mi-voilée. Sur le sein presque nu, sur les bras lisses, dont Tun, levé, avait le parfum d'une cassolette ouverte où brûlerait du santal, sur le cou gras, sur le menton, sur la fraîcheur rouge de la bouche, sur le ruissellement roux des cheveux, les flammes voisines mettaient des caresses lumineuses, tremblotantes, furtives, qui montaient, descendaient, fuyaient, revenaient vite, avec un air de taquiner le dentellement obscur et les mailles de lueur rose que posait à peine çà et là Tombre claire du peignoir. De sorte qu'elle avait l'air, parmi cet incendie, d'une Brunehilde, un peu moins vierge, dont il fut, sans paroles, tout à coup, le victorieux Siegfried! Ah! ceux-là sont de triples imbéciles qui s'imaginent — en leur habitude d'un inutile confort — que le lit est le seul

lieu propice aux ravissements entiers. Certes, vous n'êtes point à de'daigner, couches molles et profondes, pe'nombre des rideaux frémissants, où volètent, invisibles, avec des gazouillis de baisers, les petits cupidons nus ; mais les amants qui ont multiplie' et diversifié les expériences, — comme il convient de le faire lorsqu'on veut porter un. jugement digne d'être pris en considération, — assurent qu'ils n'eurent jamais à se plaindre de la mousse touffue des bois sous les lianes entrelacées, ni des antres frais où les jeunes faunes que l'on crut mettre en fuite s'attardent à vous regarder; et, pour ce qui est des fauteuils, larges, doux, presque chaises longues, les soirs d'hiver, dans la chambre attendrie, il n'y a rien à leur reprocher, sinon le mal-à-propos, quelquefois, de leur fragilité!

LAZARIXE. 143

Après un long silence, où se pâmaient des soupirs, il s'écarta, la regardant. Jamais encore elle ne lui avait paru aussi adorablement belle. Pâle, c^omme endormie, avec son air charmant d'être morte, elle s'abandonnait, les bras pendant hors des dentelles, la tête sur Tépaule dans le désordre toufl'u des cheveux. Sa gorge, avec la blancheur d'un marbre, en avait rimmobilité; de sa bouche mi-ouverte, qui n'avait pas eu, après le baiser, la force de se reclore, il sortait des parfums, mais presque pas de souffle, — les roses sont sans haleine, — et l'ombre de ses cils, paupières jointes, sur la peau un peu bleutée, ne tremblait pas. Il la regardait toujours, et Tadmirait, non sans un le'gitime orgueil. Ce divin trépas, où défaille délicieusement tout rêtrc, — seul nistantde la vie qui vaille d'être

au monde! — elle le lui devait. C'était lui qui Tavait plongée en cette exquise langueur, ensevelie en ce doux néant; il se penchait vers son œuvre, extasié. Mais quoi! on se lasse enfin du plus aimable spectacle. Il y avait bien longtemps qu'elle restait sans mouvement, les yeux éteints; il aurait voulu qu'elle ouvrît ses yeux, que sa poitrine, doucement, s'enflât, qu'une parole, avec un souffle, sortît de cette chère bouche, une parole à voix basse, tout près de l'oreille, qui avouerait l'infini du bonheur récent. Non, elle demeurait immobile et muette, toujours morte. Alors, il se dépita, non sans sourire, et une idée lui traversa l'esprit, une idée diabolique, qui certainement ne lui serait pas venue, si le Malin ne rôdait toujours, prêt à les surprendre, autour de nos âmes sans défiancel

! LAZARINE. 145

Oui, elle était diabolique, cette idée.

Car, reculant d^un pas et le bras tendu dans une attitude qui avait quelque chose de tout à fait solennel :

— Lazarine, dit-il, lève-toi !

Elle ne bougea point.

— Lève-toi, Lazarine! repéta-t-il.

Elle resta sans mouvement.

— Eh! Lazarine, dit-il encore, lève-toi donc!

Mais c'était une morte obstinée.

Alors, en pouffant de rire :

— Comment, mignonne, je vous appelle par trois fois (deux fois de plus qu'il n'était nécessaire), et vous ne ressuscitez point?

Elle ouvrit, à peine, ses paupières, d'oià glissa un rayon gai.

— Mais si, mais si, dit-elle. Seulement

(elle clignait de l'œil vers le lit entr'ouvert, là-bas, sous le mystère des rideaux), seulement, moi, quand je ressuscite, je ne me lève pas... — au contrairel

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