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LES TROIS RENCONTRES

Une fois, = — presque enfant encore, — j'ai rencontré une petite mendiante, Elle m'a dit, en m'offrant une églantine qui avait Tair de renseigne de sa bouche presque pas éclose : « La charité, mon jeune monsieur! » Je lui ai donné une pièce blanche. Elle m'a remercié et s'en est allée. Pendant qu'elle s'en allait, j'ai remarqué ses petits pieds nus, exquis dans les souliers éculés, et la rousseur presque noire de sa nuque frisottante. Mais j'ai pensé : « Bah ! qu'importe ! »

Une fois, — devenu homme, — j'ai rencontré, au coin d'une rue, une belle fille dont la traîne faisait du bruit. J'ai reconnu,

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grandie et embellie, la petite mendiante de naguère. La bouche rouge et grasse, sans m'offrir de rose (à bonnes lèvres point d^enseigne), elle m^a dit : « Que me donnerezvous, mon beau monsieur? )> Je Tai accompagnée bien au delà de sa porte, et je lui ai donné cinq ou six pièces d'or. Elle m'a remercie' et m'a dit : « Au revoir. )) Pendant que je descendais Fescalier, je me rappelais la blancheur rosée de sa gorge dans le double évasement du corset et Todeur de ses cheveux. Mais j'ai pense' : « Bon î demain, je n'}^ songerai plus ! «

Une fois, — devenu vieux, — j'ai rencontré, au Bois, dans un huit-ressorts aitcle de quatre chevaux noirs, la petite mendiante qui m'avait offert une églantine, la belle fille dont la traîne faisait du bruit au coin de la rue. Ah! comme elle avait vieilli, comme elle était laide àr présent! Elle m'a dit : « Je ne vous demande rien, mon vieux monsieur ! )) Alors, je lui ai donné des colliers

de perles, des rivières de diamants, des hôtels, des villas, des titres de rente, et mon cœur. Elle ne m'a pas remercié, et m'a dit : « Laisse-moi en paix, imbécile! ,. En m'en allant, je revoyais, dans les amères délices du regret, ses tristes lèvres éteintes, sa joue pal.e et maquillée, ses seins fanés comme de vieilles roses blanches; et j'ai pensé : „ Héias! hélas! je ne l'oublierai jamais.';;

VJI

sous LA CHEMISE

La claire journée d'automne ensoleillait toutes choses, de sorte que les champs, les bois, les fleuves et le vaste horizon semblaient vêtus d'une diaphane robe d'or; je rencontrai sur le chemin un jeune homme qui était fou; du moins, dans le pays, il passait pour tel.

— Voilà un beau temps, dis-je pour lier conversation.

Il me répondit en un grand soupir :

— A mon gré, cette nuit n'est point belle.

— Vous vous moquez sans doute, car il est midi à peine, et je ne vis jamais un plus lumineux soleil.

Il éclata de rire, amèrement, puis, en pouffant toujours :

— Ah! ah! c'est donc que vous avez perdu l'esprit, comme les autres, vous? il est vraiment étrange que Ton s'obstine à prétendre qu'il fait jour lorsque les ténèbres enveloppent la terre. Le soleil? vous croyez le voir? il faudra vous faire donner des douches. Monsieur. Il y a bien des mois, bien des années, que je Tai éteint, le soleil, en soufflant dessus!

Je pensai : « On a raison, il est fou, » et je lui dis :

— Racontez-moi, de grâce, en quelle circonstance il vous arriva de produire une aussi mémorable catastrophe.

— Avec plaisir. Monsieur. En ce temps-là j'étais l'amant de Tarchiduchesse de Visapour, et je Tadorais avec toute la passion imaginable, non point parce qu'elle était la fille d'un très puissant empereur, mais parce qu'aucune femme ni aucune déesse nel'éga-

lait en beauté. Or, une fois, par un tiède et resplendissant matin,- je me promenais avec elle sur une pelouse dont toutes les pâquerettes, qui étaient des perles écloses, et tous les bluets, qui étaient des saphirs épanouis, ramageaient d'exquises chansons.

— Quoi ! m'écriai-je, cette pelouse se fleurissait de pierreries-oiseaux?

— Il y a par le monde, répondit-il, beaucoup de singuliers spectacles qui ont échappé à Fattention rapide des voyageurs; si nous étions de loisir, je vous conduirais en des contrées où s'offrent de bien autres prodiges que celui d'une marguerite qui gazouille comme une fauvette qu d'un brin d'herbe sonore comme une cigale; mais à quoi bon ? vous ne les verriez pas, ces miracles, puisqu'il fait nuit, toujours! Donc, l'archiduchesse et moi, nous nous promenions sur la pelouse, en tenant les plus tendres propos, ainsi que les amoureux ont coutume; et, comme nous étions seuls.

comme personne, hors elle et moi, ne pouvait pénétrer dans cette partie réservée du parc impérial, un violent désir me vint, tout à coup, de voir toute nue, là, dans la vaste et franche clarté, celle que je n'avais encore contemplée sans vêtement que dans la pénombre de l'alcôve, où languit la lueur des lampes. A cause de la pudeur qui lui était naturelle et qu'elle avait peu désapprise en nos chères nuitées, mon amie fit les plus sérieuses objections à mon dessein, s'éloignant, suppliant, ajoutant le treillis rose de ses doigts croisés aux clôtures de brocart et d'or. Mais la violence de mon désir n'était pas pour s'arrêter à d'aussi frivoles obstacles. J'écartai les petites mains frêles, je dégrafai, je déchirai les détestables étoffes qui me dérobaient la merveille du plus précieux des trésors, et bientôt toute la robe ne fut plus parmi Therbe qu'une jonchée de satins et de broderies éparses; je voyais la blanche splendeur des épaules et la pâleur grasse, un

peu rose aux coudes, des bras. Je voulais voir plus encore ! le vêtement de dessous, fait de soie et tout attaché de boutons, s'éparpilla sous la hâte furieuse de mes ongles; je devais avoir Pair d'un vautour qui plume une colombe. Enfin Tarchiduchesse de Visapour m'apparaîtrait en Téclat ra3^onnant de sa nudité ! Non, sous le vêtement de dessous, il y avait une chemise. Oh! si légère, oh! si diaphane, batiste, dentelles, plus fines et plus claires que les buées du matin; et certes, d'incomparables charmes se recelaient à travers cette vague transparence; et je devinais même, sous une ronde colline de neige, le calice d'or d'un lys blond. Mais, si peu de voile, c'était trop de voile encore : d'un seul geste j'enlevai la chemise qui s'enfuit dans le vent; et, plus belle que les souvenirs d'Endymion baisé sur la bouche par la déesse nocturne, plus belle que la plus parfaite des trois immortelles offertes à l'admiration perplexe du Berger fils de roi, se

dressait au soleil, comme une auguste statue vivante, Tarchiduchesse de Visapour !

— Ce dut être, dis-je, un fort délicieux spectacle; vous aviez un juste motif de vous déclarer satisfait.

— Je ne le fus pas, s'écria le jeune fou d'une voix farouche; non^ je ne le fus pas! Ce soleil, qui me la montrait, me la cachait aussi, à peine, me la cachait pourtant. Elle n'était pas tout à fait nue! La caresse des rayons était, sur ce corps adoré, une espèce de vêtement; vêtement de lumière impalpable, moins que de l'air, moins qu'un reflet de flamme, rien! n'importe, vêtement. Je ne pus supporter Fidée que ma maîtresse était habille'e encore; et, dressé sur la pointe des pieds, la bouche vers le ciel, furieux, d'un souffle, j'e'teignis le soleil!

Ces paroles entendues, je ne pus m'empêcher de faire remarquer à ce jeune homme qu'en agissant de la sorte il avait peut-être été' un peu vif; que diable! on ne supprime

pas ainsi la clarté du jour; il n'était pas seul sur la terre; il aurait dû penser à tant de créatures et de choses qui, Tastre disparu, pâtiraient, se plai^idraient et mourraient misérablement. Ah ! vraiment, avant de souffler le soleil, il aurait dû y regarder à deux fois.

Alors, le pauvre amant se mit à pleurer avec de grands sanglots.

— -Hélas! hélas! si je fis mal, dit-il, j'en suis cruellement puni par les cruelles ténèbres; car je ne vois plus, car jamais plus je ne reverrai l'archiduchesse au sein rose, que vêt à présent Tombre d'une éternelle nuit!

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