X... ville
C'est le moment de se rappeler toutes les recommandations que lui avait faites Dorion : "des correspondances le soir, des télégrammes le matin, les portraits des principaux personnages, des détails complets, des articles intéressants."
Il se fit conduire à l'hôtel et, tout en faisant sa toilette, il mit un peu d'ordre à ses idées.
On donnait une séance "dramatique et musicale', ce soir-là, dans le soubassement de l'église. C'était le commencement des fêtes. Martin s'y rendit, en passant d'abord par le bureau de poste, où il acheta des timbres de livraison spéciale — "spécial delivery", — afin d'assurer la réception à bonne heure, le lendemain matin, de la correspondance qu'il se proposait d'envoyer au journal immédiatement après la séance*.
La salle était pleine quand il arriva et il eut quelque difficulté à trouver un siège. On jouait une pièce historique quelconque, qui lui sembla interminable. 11 en vit arriver la fin avec satisfaction. 11
se fit désigner les notables de l'endroit qui étaient présents, nommer le religieux qui présidait la séance, et quand on joua le God Save the Ring, il avait tous les renseignements nécessaires. — Mais il lui manquait quelque chose, — "les portraits".
11 ne pouvait songer à envoyer un compte rendu sans portraits: c'eut été déroger à la coutume établie dans les journaux, qui veut que personne ne puisse s'associer à une œuvre de charité ou se signaler autrement à l'attention de ses concitoyens, sans en être récompensé — ou puni, — dès le lendemain, par la publication de son portrait.
La foule s'écoulait. Martin sortit.
Il faisait un temps superbe ; pas un souffle de vent. La lune éclairait une nuit de décembre pleine d'étoiles. La neige craquait sous les pieds.
Martin se fit indiquer la route conduisant au collège des Frères, dont les élèves avaient fait les frais de la séance, et s'en alla quérir le portrait du frère supérieur.
11 était passé minuit quand il sonna à la porte du collège, mais on veillait encore, heureusement. On vint lui ouvrir et il put avoir le portrait qu'il désirait, — une bonne figure pleine de barbe, — et même une couple d'autres. 11 s'en revint ensuite à l'hôtel, passant entre deux rangées de sapins dont les ombres le poursuivaient sur la neige blanche.
Il trouva quelques buveurs attardés et aussi un camarade qui était venu comme lui assister aux fêtes de X... ville, pour le compte d'une feuille rivale.
L'air froid et vivifiant de la campagne avait creusé l'estomac à Martin et à son copain. Ils de-
mandèrent à l'hôtelier s'il ne pouvait pas leur donner quelque chose à manger.
11 se fit un peu prier, mais finit par les conduire au garde-manger, après avoir fermé sa buvette.
Il les munit chacun d'un couteau et ils commencèrent à taillader un morceau de porc rôti, avec une ardeur qui semblait donner quelque inquiétude à leur Kôte.
Un superbe gâteau se trouvait à portée de la main de Martin. Quand il eut fait dans le rôti une brèche suffisante, il donna un coup de couteau dans le gâteau et en prit un morceau capable d'apaiser la faim de deux hommes.
Un cri de désespoir suivit cet acte de voracité. Martin se retourna, le gâteau à la main.
"Qu'est-ce que vous avez fait là", s'exclama l'hôtelier ! "Un gâteau que ma femme avait préparé pour le bazar ! "
"Vrai," répondit Martin ; "il est excellent".
— Oui, mais qu'est-ce qu'elle va dire ?
— Ça me fait beaucoup de peine ; vous auriez dû nous prévenir.
— Je ne pensais pas que vous alliez manger tant que cela.
— Il était si beau que ça m'a tenté.
Martin fit encore quelques compliments du gâteau et l'hôtelier, un peu revenu de son mécontentement, le regarda partir avec étonnement.
"Vous allez mourir cette nuit, certain", dit-il aux deux journalistes, en fermant à double tour la porte du garde-manger. Ils l'assurèrent que non et
ils allèrent s'installer dans le salon, pour écrire leurs comptes rendus respectifs.
Les portraits de Martin excitèrent l'envie de son eainarade ; mais il était trop tard pour aller au collège en chercher d'autres.
A deux heures du matin, harassés de fatigue, Martin et son compagnon allaient jeter leurs correspondances dans la boite aux lettres du bureau de poste, puis revenaient se coucher.
Le lendemain, Martin alla faire visite au notaire de l'endroit, qui était un des amis de Dorion et que celui-ci lui avait recommandé d'aller voir.
Une jolie jeune fille blonde répondit à son coup de cloche. C'était la sœur du notaire. Elle dit que son frère était absent, mais qu'il ne tarderait pas, et elle invita Martin à entrer l'attendre.
Elle le conduisit au salon, puis le laissa seul. Il attendit avec une vive impatience l'arrivée du notaire, espérant qu'il lui présenterait la jeune fille. — C'est ce qui arriva.
Le notaire était un excellent garçon, qui recevait à cœur ouvert. Il ne fut pas plutôt entré qu'il appela tous les membres de sa famille pour les présenter au reporter qu'envoyait son ami Dorion. Martin fut reçu comme une vieille connaissance et il prit rendez-vous avec la sœur du notaire, pour l'après-midi, pour aller visiter le bazar avec elle.
Il n'eut garde de manquer au rendez-vous.
Les tables du bazar n'étaient pas en nombre
infini ; mais ils prirent tonte l'après-midi à en faire le tour et à visiter les divers kiosques.
Quand ils se quittèrent, à la porte du notaire, ils songeaient à tout autre chose qu'au bazar et Martin avait oublié qu'il était reporter.
La bénédiction de l'église avait lieu le troisième jour et un grand banquet arrosé de vins fins et agrémenté de discours devait terminer le tout.
Martin se rendit de bonne heure à l'église, où il attendit, rêveur, que la cérémonie commençât.
Quand le clergé fut rassemblé sur le perron de l'église et que la voix de l'évêque qui officiait s'éleva, Martin fut frappé de la beauté du spectacle qu'il avait sous les yeux.
Par-delà le groupe de surplis blancs et rouges et la foule des fidèles, on apercevait la campagne, blanche et inondée de soleil. Une petite rivière, que le gel n'avait pas encore complètement emprisonnée, coulait entre deux rives de neige. — Ce tableau eut tenté un peintre.
Aussitôt après la cérémonie, Martin se rendit au bureau du télégraphe, afin d'envoyer une courte note pour le journal du jour. 11 décrivit ce qu'il avait vu et il transporta du paysage dans son compte rendu la petite rivière argentée coulant dans la neige, si bien que Goyon, qui recevait les correspondances et les télégrammes, dit, en lisant la description de la cérémonie : "bon ! en voilà un qui mêle les rivières aux bénédictions d'églises ; nous avons un poète-reporter."
En parcourant le journal, le soir, Dorion murmura, à moitié moqueur et à moitié satisfait : "Il se lance, le "nouveau", il se lance."
Le "nouveau" avait de la poésie plein l'âme et plein le cœur, et il attendait avec impatience l'heure du banquet, pour s'asseoir à côté de la jolie blonde qui lui avait ouvert la porte chez le notaire.
Un hasard malencontreux le sépara d'elle dans la salle du banquet. 11 fut poussé et bousculé si bien qu'il se trouva assis, sans savoir comment, à côté du vicaire. 11 causa gaiement avec son voisin, pendant toute la durée des services successifs.
Ensuite, vinrent les discours, qu'il fallait écouter et résumer pour le journal. 11 fut si occupé qu'il ne pensa pas à autre chose.
Ce n'est qu'en montant dans le train, le lendemain matin, qu'il se dit qu'il laissait peut-être derrière lui un peu de bonheur.