CHAPITRE XI
Un meurtre impuni
OULEZ-VOUS répondre au téléphoé} ne, s’il vous plaît, Martin; ca sonne.” Martin se leva et entra dans la logette du téléphone. Il sortit presque aussitôt, en disant: ‘‘c’est Beauséjour qui veut parler au jour-
nal.”’
‘““Beauséjour,”’ c'était une ville, et Lebrun appela au téléphone le rédacteur qui s’occupait des nouvelles du dehors. 11 demeura longtemps en Conversation avec Beauséjour. Quand il sortit à son tour de la logette, il annonça qu’on venait de l’informer qu'un meurtre mystérieux venait d’être commis.
C'était la femme d’un docteur de l'endroit qui avait téléphoné la nouvelle. Un cultivateur avait été trouvé mort, près de sa grange, la tête criblée de plombs. Il avait été assassiné avec une arme ser-
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vant à faire la chasse aux oies sauvages. On se perdait en conjectures sur les motifs du crime.
Il était près d’une heure de l’après-midi. Goyon, qui avait reçu la nouvelle, la rédigea à la hâte et
lui fit un titre sur deux colonnes, et on l’envoya vite à la composition.
ne l’eussent pas.
Trois heures arriva et le journal sortit des presses, avec le meurtre étalé en dernière page. Quelques minutes plus tard, un garçon apportait à la rédaction les feuilles rivales, qu’il était allé acheter dans la rue. Elles n'avaient pas la nouvelle.
Ce fut une explosion de joie: un si beau scoop!
On allait maintenant en tirer tout le parti possible, puisqu'on était seul à l’avoir.
Martin reçut ordre de se rendre à Beauséjour st de s’enquérir des circonstances du meurtre, en attendant l’enquête du coroner.
Il partit, . pénétré de l'importance de la tâche qu'il lui fallait accomplir.
En arrivant à Beauséjour, il se renseigna, à la gare, sur ceux sur qui portaient les soupçons, et, ayant appris que l’on SOupÇonnait la famille de la femme du défunt d’avoir fait le coup, il se fit conduire droit chez les beaux-parents du défunt.
Il avait plu et les chemins étaient couverts d’un pied de boue. La nuit était absolument obscure; on se serait cru renfermé dans un trou noir dont on ne
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pourrait jamais sortir et où la lumière du jour ne pénètrerait jamais. 11 n'y avait ni fossés, ni clôtures, ni rien; c'était une nuit enveloppante, où l’on était absolument perdu.
Martin se demanda: comment le cocher pouvait conduire sa voiture et celui-ci lui apprit qu’il ne voyait rien et que le cheval allait à sa guise.
Une lueur apparut et le cocher dit qu’il pensait que c'était là.
Martin descendit dans la boue, alluma quelques allumettes, pour ne pas aller se jeter dans un fossé, et se dirigea vers la maison. Comme il montait le perron, toutes les lumières s'éteignirent. 1] se rendit quand même, à tâtons, vers la porte, et il frappa.
Les lumières se rallumèrent aussitôt et on vint lui ouvrir, en lui expliquant que la famille venait de se coucher. 11 s’excusa d’avoir fait lever les dormeurs et leur parla de ce qui l’amenait. 1ls répondirent à toutes ses questions et il repartit enchanté, avec un superbe “‘scoop”’.
Il retrouva son rocher comme il put, dans l’obscurité, et il prit le chemin de l'hôtel, où étaient descendus des représentants de plusieurs autres journaux.
Personne ne questionna Martin, qui garda le secret de sa visite nocturne.
}1 dilua l’histoire de cette visite dans plusieurs colonnes de copie verbeuse, le lendemain, puis, la conscience satisfaite, il alla chez le chef de police de l’endroit.
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gence ‘ au-dessus de theorie au su jet du meurtre et le chef exposa la sienne, La théorie Beauséjour était très plausible,
Il allait prendre congé, mais le chef le retint. 1] 3’assura que Personne ne le voyait, regarda derrière le portes et sous les tables, et offrit alors mystérieusement un verre de ‘“‘rin”” à Martin, qui le but avec une dignité bien sentie.
Ils se quittèrent enchantés l’un de l’autre,
Martin envoya plusieurs télégrammes, vers midi, en outre de l’histoire qu’il avait mise à la poste de bonne heure, le matin.
Il retourna ensuite à l’hôtel, prit un bon dîner it, le résultat de tant de travail.
Pas à arriver, sous la forme d'un télégramme ainsi conçu :
aussi long de ces insignifi-
“Lebrun, city-editor.”’ Martin avait complètement distancé les autres
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correspondants, donnant ber-« oup plus d’information qu'eux, et trois fois plus le:ig de copie. 11 croyait avoir bien travuillé: aussi ce télégramme lui fitil besucoup de peine,
Quelques heures après, il recevait un second télégramme, signé Lebrun.
Ce nouveau télégramm» lui annonçait que le city editor enveyait un camarade pour l'aider, c’està-dire pour en faire plus long,—et on venait de lui dire qu’il envoyait des rapports trop longs.
Martin réfléchit longuement, conclut qu’on voulait lui enlever le credit du travail qu'il avait fait jusque là, et se rendit à la gare, résigné.
Le nouveau venu !"i apprit, qu’il venait prendre Charge du travail et que Martin devait, à l’avenir. jouer le second rôle.
L'affaire traîna en longueur. Des arrestations furent faites, après l'enquête du coroner, et un procès eut lieu. {1 se termina par un acquittement et il n’y eut pas de nouvelles arrestations.
Le mort uort aujourd’hui, dans un petit cimetière de campagne, la tte trouée. L’assassin ou les assassins n’ont pas été trouvés.
Martin a gardé de son voyage un souvenir plutôt désagréable.
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