CHAPITRE X1I
Aux sources
ONJOUR, Leblanc.” “Bonjour, Martin”. C’est à la porte du journal que Leblanc et Martin échangeaient ces salutations, un beau matin.
Leblanc fumait et il offrit une cigarette à Martin, qui l’alluma et
remercia. ‘‘Tu sais Dupin,”’ dit Leblanc...
—Oui.
—Eh ! bien, il est disparu, paraît-il.
—Vrai !
—On l’a cherché partout et on ne peut le trouver. On craint qu’un malheur ne lui soit arrivé.
—Ça m'étonnerait: il avait cou.1me de pas mal se tirer d'affaire.
Ils entrèrent, en causant ainsi.
Celui dont ils parlaient était un Français arrivé de Paris depuis peu. 11 était commis, là-bas. 11 avait obtenu, ici, une position de reporter, remplaçant un
L'ENVERS DU JOURNALISME MR ee
qui ont de la famille de pren d'eux-mêmes et des leurs.
fréquemment raison des
» Soit cinquante francs Par semaine. I] n'avait pas été assez heureux pour obtenir de fortes augmentations et, au bout de six mois, n’étant Parvenu à gagner que douze dollars par semaine, il avait abandonné le journalisme, Pour entrer à l’administration d'un théâtre local. C’étaient les directeurs de ce th‘âtre qui le cherchaient en vain. Martin méditait encore Sur cette fugue, dont il ne Comprenait pas la raison, quand Lebrun vint le trouver et lui demanda s’il aimerait à aller aux SOurces..….…., lui nommant en même temps une station thermale située le long d’une voie ferrée et ap- Partenant à la COmpagnie qui exploitait cette voie. La compagnie avait décidé de tenir son hôtel ouvert pendant la saison d'hiver, pour la première fois depuis l'inauguration de cet hôtel, et elle avait invité les journaux à envoyer des représentants visiter les Sources, à cette occasion. j
“Vous serez l’hôte de la compagnie”, dit Lebrun à Martin. “Vous n'aurez pas d’autre chose à faire qu’à vous amuser, pendant deux jours. Et au re-
em m—
tour, vous ferez un Compte rendu d’une demi-colonne.” \
C'était vraiment alléchant et Martin se disposait à accepter, quand un rédacteur, qui traversait la pièce, entendit les dernières paroles de Lebrun. Il s’approcha et ajouta: “on va vous donner toute la boisson que vous voudrez. Si vous avez la tête forte, Ça ira bien.”
Martin avait la tête assez forte et ne buvait du reste jamais plus qu’il ne convenait. 11 accepta donc, avec plaisir. — Ce n’est pas tous les jours
qu’un reporter a la chance de faire un séjour gratuit aux sources
Le départ eut lieu l’après-midi. Un représentant de la compagnie accompagnait lee journalistes, qui étaient au nombre d’une quinzaine.
Le trajet dura quelques heures, mais il sembla à Martin qu’il n’avait duré que quelques minutes.
L'hôtel était situé à un demi-mille de la gare. Quelques pouces à une belle neige brillante et argentée par les rayons de la lune couvraient le sol. La route craquait gaiement sous les pieds des excursionnistes, que le gérant de l’établissement reçut à bras ouverts. Un excellent souper les attendait.
Quand ils se furent remis de la fatigue du voya- 8°, On passa au salon, où les artistes de la bande firent joyeusement résonner le piano.
Martin s'était assis près d’un superbe arbuste, avec un camarade, Enfoncé dans un moelleux fauteuil, il écoutait ja musique et humait un excellent
cigare pris à même l'approvisionnement de l’hôtel.
Son Camarade faisait de même. Les calorifères ré.
C'était délicieux et reposant. On était à mille lieues Les bruity de la ville, du brouh
8 il fallait parfois assister, le soir, Pour rapporter, le lendemain, des harangues idiotes.
L'eau des sources était conduite à l'hôtel par des tuyaux dont un se rendait à une salle de bain, où non seulement on buvait l'eau minérale,
La musique languit un Peu, quand on retourna au salon. L'effet de l'heure avancée et du bain
Martin monta bientôt à sa chambre. 1] y faisait très chaud; comme la température était encore assez clémente au dehors, il ouvrit la fenêtre pour la nuit. |
Le matelas et les oreillers avaient des propor-
sa avec plaisir, en s’endormant, qu'il en avait pour toute une journée.
11 s’éveilla frais et dispos. Comme il achevait de s'habiller un coup discret fut frappé à sa porte.
C’était une fille de chambre qui apportait un pot d’eau minérale chaude, Elle le lui remit sans mot dire et Martin s’en serait servi pour faire sa toilette, s’il n’eût appris, par un petit écriteau affiché dans la chambre, que les pensionnaires qui désiraient faire une bonne cure thermale devaient boire plusieurs verres d’eau minérale chaude, à jeun, le matin.
‘Je ne suis ici que pour une journée,” pensa-til; “raison de plus pour suivre scrupuleusement le règime des gens qui veulent bien profiter de leur séjour.” Et il but toute l’eau chaude qu’on lui avait apportée. —Il y en avait trois grands verres.
Il descendit ensuite et trouva la plupart de ses Compagnons de voyage debout.
11 faisait un temps magnifique et on en profita, après un substantiel déjeuner, pour visiter les sources, l’usine d'embouteillage,—qui contient des machineries valant quatre-vingt mille piastres,—et les volailles et les animaux de ferme que le gérant de l'hôtel élève pour les besoins de la maison.
En passant dans l’étable, où se trouvaient cinquaänte et quelques vaches, le gérant montra certaines d’entre elles et dit que c’étaient des ‘‘french cows”. Cette appellation sembla malsonnante à Martin, qui réfléchit cependant que les animaux ont une nationalité, tout comme les hommes, qu’il y a
des “french cows”’ et des ‘english cows”, et qu’il y a aussi des chevaux anglais et français.
Les volailles se Comptaient par centaines, mais aucune de ces volatiles n'était de race française, de sorte que Martin n’entendit plus de noms qui pussent lui causer des surprises désagréables.
Dans l'après-midi, Je gérant, qui était on ne
Peut plus hospitalier et qui se mettait en quatre
La ‘::rnée se termina par des discours, prononcés dans ;: pièce attenant au bain. Martin dut y aller du sien et il s’en tira en remerciant Je gérant de son amabilité. Celui-ci, qui commençait, comme ses hôtes, à être plus ou moins ému, remercia à son tour Martin et lui dit de ne pas manquer, quañd il arriverait à Montréal, d’aller réclamer une Caisse d’eau minérale qu'il enverrait pour lui.
Martin oublia d’y aller, ce qui l’empêcha de continuer sa cure d’une journée.
11 eut d’autres choses à faire que s’amuser à boirè de l’eau minérale, quand il revint de son agréable mais trop court voyage.
La première nouvelle qu’il apprit, à son retour, fut qu’on savait ce qu'était devenu Dupin: il avait pris la fuite, en emportant neuf cents dollars des fonds du théâtre à la comptabilité duquel i] travail. lait.