‹ L'envers du music-hall [par] ColetteChapitre 14 sur 24 · FIN DE ROUTE · texte numérisé non relu

FIN DE ROUTE

mais si tu avajs treize ans de tournées, comme moi, dans les jambes, tu ne serais pas si Qère !...

« Oli ! tu peux bien le dire que j'ai changé, va ! A quarante-six ans, jouer les duègnes, c'est dur, quand on voit tant de jeunesses de cinquante et soixante ans qui font les petites folles sur les scènes du boulevard, et qui rendent leur rôle si elles ont dans la pièce un gosse de plus de douze ans ! Moi, c'est Saigon qui m'a flanqué le coup de vieux, et avant l'âge. J'ai chanté l'opérette à Saïgon, moi, dans un théâtre éclairé avec huits cents lampes à pétrole...

« ... A part ça ? Ma foi, à part ça, rien de neuf. Je « tourne », je fais comme bien d'autres. Je dis toujours que j'en ai assez, que c'est ma dernière tournée. Je répète à qui veut l'entendre que j'aime mieux me mettre ouvreuse ou placière en parfumerie — et puis quoi ? Me revoilà chez Pitard, te revoilà chez Pitard. Nous revenons chercher de l'ouvrage, on se remet à la roue !...

« ... Tais-toi ! j'en sais quelque chose, que les prix baissent partout ! Si on savait ce que j'ai accepté cette fois-ci, je serais perdue de réputation. Ma parole, ils croient qu'on ne mange pas, en tournée !

« Sans compter que j'ai ma sœur, comme tu sais. On est deux à gagner, mais on est deux à nourrir aussi. Oh ! elle s'y est bien mise, la petite ; elle a un courage ?... Plus de courage que de santé, c'est le cas de le dire. Elle joue tout ce qu'on veut. Tiens, on a fait cinquante jours dans une tournée Mirai, en spectacle coupé, trois pièces dans la même soirée : la petite faisait d'abord la bonne qui met le couvert, dix lignes ; et puis une vieille paysanne qui dit ses vérités à tout le monde, deux cents lignes ; et pour finir, une jeune fille de dix-sept ans qu'on marie contre son gré, qui pleure tout le temps. Qu'est-ce qu'elle a pris comme maquillage, la pauvre !

« Et des prix de famine, tu sais ! Seulement, nous avions notre note de médecin cl de pharmacien à payer ; c'était l'hiver de ma grande bronchite : rien qu'à la vcntouseuse, j'en ai eu pour trente-sept francs ! Je répétais avec quarante ventouses dans le dos, je cachais ma bronchite. Quand la quinte me prenait, j'allais tousser dans les waler, sans quoi, on m'aurait remplacée dans les deux heures, tu penses !

« J'ai pu partir, mais les médicaments et le docteur nous avaient ruinées d'avance. Alors la petite s'est mise à faire des vêtements en tricot : tu sais, ces grands paletots qu'on porte à présent, et des polos pareils, en laine... Elle travaille en route, dans les trains ; elle est d'une adresse ! Quand on fait des grands parcours, des huit et neuf heures de chemin de fer, elle vous abat un petit paletot en quatre jours, et elle l'expédie tout de suite à une maison de vente à Paris.

« ... Oui, je sais bien, toi, tu as le music-hall pour t'en tirer ! Le musichall, on y gagne encore bien sa vie ; nifiis moi, qu'est-ce que tu veux ? On m'enterrera pendant une tournée, et je né serai pas la seule... Oh ! ce n'est pas pour poser à la neurasthénie, tu sais ! J'ai encore de bons moments : j'étais une telle mère-la-joie quand j'étais jeune ! Que mon foie me laisse tranquille seulement trois semaines, que j'arrête de tousser quinze jours, et que ma jambe gauche, avec ses sacrées varices, ne pèse pas trop lourd, on me retrouve 1

(( Qu'avec ça on me donne des camarades pas trop galeux, des bons types, qui ne passent pas leur temps à pleurer misère et à raconter leurs maladies et leurs accouchements, et je t'assure que je m'en paye encore des tranches de rigolade !...

« A condition, naturellement, qu'il ne nous arrive pas des coups comme celui de Marizot... Marizot, tu n'as pas su?

Les journaux n'en ont pas parlé, mais

lu aurais pu l'apprendre en roule... On était..., où, déjà ? en Belgique, par une pluie !... On sortait de dîner dans une brasserie très bien, nous deux ma sœur, Marizol et Jacquard... Marizot sort en avant, pendant que nous restons pour payer. Tu sais comme il était myope.

Il enfile une petite rue noire, en se trompant, et au bout de la rue, c'était une rivière, un fleuve, je ne sais pas quoi, l'Escaut ou un autre : bref, il tombe à l'eau, et le voilà emporté. On ne l'a retrouvé que deux jours après... Ça s'est fait si rapidement que, le premier soir, on n'avait pas encore commencé à être tristes, figure-toi ! Il n'y a que le lendemain : quand le second régisseur a joué le rôle de Marizot, nous nous sommes tous rais à pleurer ensemble, en scène...

« Enfin, on ne se noie pas tous les jours, Dieu merci ! On s'est consolé un peu au moment de la grève des chemins de fer. Oui, on s'en est payé une pas ordinaire ! Écoute ça : on finissait la tournée du Fiasco — un fichu titre ! — on avait joué la veille au soir à Rouen. En arrivant à Mantes, le train s'arrête :

« — Tout le monde descend ! On ne va pas plus loin ! »

« C'était la grève. Me voilà partie à ine désoler : j'avais une crise de foie, mon rhumatisme à la patte gauche, la fièvre, tout, enfin ! Je m'assieds sur un banc, dans la salle d'attente, et je me dis : (( Ce coup-là, je ne bouge plus, c'est trop de guigne, j'aime mieux crever sur place ! » Y avait là Jacquard, toujours le même, avec son grand paletot et sa pipe, qui s'amène et qui me dit :

« — Pourquoi est-ce que tu ne rentres! pas chez toi ? Tu devrais prendre Pigalle- Halle-aux-Vins, qui te mène devant ta porte.

« — Ah! fiche-moi la paix! que je lui Réponds. Il faut que tu n'aies pas de cœur!

Nous voilà ici pour jusqu'à quand, maintenant, avec celle dégoûlation de grève ? Tu crois que ça me fait plaisir de bouffer mes malheureux cachets en hôtels et en" pharmacie, hein ? Je voudrais que tu sois où j'en suis pour voir ce que lu ferais à ma place !

« — A ta place ? qu'il me fait. A ta place, je prendrais Pigalle-IIalle-aux- Vins. »

« J'en aurais pleuré, ma chère ; je l'aurais battu, ce Jacquard, avec sa figure en bois et sa pipe ! Je lui en ai dit !... A la fin, il me prend par le bras et il me conduit de force jusqu'à la porte vitrée. Et qu'est-ce que je vois dans la cour de la gare ? Pigalle-Halle-aux-Vins, ma chère ! Pigalle soi-même ! Trois autobus Pigalle, qui avaient servi à amener de la troupe dans la matinée ! Ils avaient un jus, devant celte gare de Mantes !

« Je commence à me tordre, malgré mes coliques de foie, au point que je ne pouvais plus m'arrêter. Et le plus beau, c'est que nous sommes rentrés à Paris dans Pigalle-Halle-aux-Vins, ma chère, par autorisation spéciale du sous-préfet ! Ça nous a coûté deux francs quatre-vingts par tête — et quelle rigolade ! Jacquard et Marval, de dessus l'impériale, nou3 jetaient des peaux de saucisson dans l'intérieur, et si tu avais vu les figures des « pédezouilles » sur les routes, ça valait le voyage !

« Et on était secoués ! et ça m'arrachait le foie à chaque cahot ! Tant pis ! j'ai ri tout le long du trajet, c'est toujours autant de pris !

« Et puis, comme dit Jacquard : « tesl records de vitesse et de vols en haiAeur, qu'est-ce que c'est que ça pour ri^us autres ? Parlez-moi d'un joli parcoui-s, Mantes-Paris sur Pigalle-Halle-aux-Vins. 2 voilà un petit raid pas ordinaire ! »

s LA CRÈVE. BON DIEU, LA GRÈVE ! )>

« LA GtJÈVE, B0|4 DIEU, DA Gf^ÈVE I »

... D'un oeil assoupi, je suis la (( pavane » que dansent « les Grandes Concubines de l'Histoire ». En attendant le hennin emperlé, la fraise, le vcrtugadin, les paniers et le fichu à l'enfant, elles ont, pour répéter, épingle leurs jupes en pagne autour des hanches; certaines ont quitté les robes étroites et travaillent en culotte noire, bras nus hors du cache-corset, le bonnichon de fourrure sur la tête.

Le Roi-Soleil les conduit sous les traits d'un maître de ballet en manches de chemise. Gabrielle d'Estrées et la marquise de Pompadour se trompent obstinément, et je les bénis. On recommence... Pourvu qu'elles se trompent encore !...

Assise aux fauteuils d'orchestre sur un pan de housse grise, j'attends dans là salle noire qu'on ait fini de répéter la revue. Il est six heures moins le quart, mes camarades sont en scène depuis midi et demi. Il nous restera trois quarts d'heure pour répéter notre pantomime.

Mais je souhaite que Gabrielle d'Estrées et la marquise de Pompadour se trompent encore : je voudrais tant ne pas bouger !

L'avare lumière d'une « servante » à deux ampoules tient lieu de rampe. Ces deux points lumineux, suspendus dans le hoir, me piquent les yeux et m'endorment. Un mime, invisible, à côté de moi, trompe son besoin de fumer en mâchant une cigarette pas allumée :

— Encore une journée de fichue pour nous autres ! Je voudrais voir tous les auteurs de revues dans cent pieds de...

Regarde-les-moi, les « grandes concubines » ! Et quand on pense que c'est à l'ceil qu'elles turbinent... La grève, bon Dieu ! la grève !

Ce mot me réveille. C'est vrai, la grève... On en parle beaucoup, chez nous. 11 y a quelque chose de changé dans notre laborieux caf'-conc', un de ces heureux établissements de quartier, toujours chauds et noirs de foule, où roule, le soir, avec des sifllets, des cris, des trépignements, l'orageux rire popu" laire.

— La grève, bon Dieu, la grève !

On y pense, on en parle dans les coins. Les p'tites femmes de la prochaine revue, les tours-de-chant n'ont que ce mot-là à la bouche, chacune à sa manière. Il y en a qui crient tout bas : V( La grève ! les matinées payées, les répétitions aussi ! » avec des figures embrasées^ en levant leur manchon comme un drapeau et leur réticule comme une fronde...

Les « grandes concubines » viennent encore de se tromper. Chouette ! dix bonnes minutes de plus dans mon fauteuil... Mesdames de Pompadour et d'Estrées « prennent » ! Penché sur elles, le maître de ballet leur crie de grosses injures pas méchantes, que la maîtresse du Vert-Galant, une courte brunette ronde, reçoit avec impatience, tournée de notre côté, l'œil vers la sortie.

L'autre, la marquise, baisse la tête comme une enfant qui a cassé un vase.

Elle regarde en dessous, sans rien dire — son souffle haletant soulève une grande mèche blonde qui lui barre la joue. La triste lumière qui tombe d'en haut lui

sculpte une maigre et creuse figure de garçonnet martyr, et cette Pompadour ressemble étrangement, avec sa culotte noire, ses genoux nus au-dessus des bas roulés, à un jeune tambour de la Révolution. Tout son petit être têtu et meurtri s'insurge et semble crier ; « Vive la grève ! »

La pavane, immobilisée un instant, groupe autour d'elle vingt petites femmes muettes et excédées. Elles cherchent, dans le noir, le fauteuil d'oii les surveille M. le directeur : elles attendent le cri qui les délivrera, le « ça va bien pour aujourd'hui » jailli d'un point obscur de l'orchestre. Mais elles ont l'air d'attendre viussi autre chose : « La grève, bon Dieu, ! » Leur fatieue est

presque

la grève agressive.

Au rebours des hommes — chanteurs et mimes, danseurs et acrobates — qui s'efforcent de conserver à leurs revendications un ton de bonhomie sérieuse, de discussion calme et courtoise, les p'tites femmes du caf'-conc', mes camarades, se sont enflammées tout de suite. En Parigotes émotives, elles imaginent confusément, au seul mot de grève, la descente dans la rue, l'émeute, la barricade.

Elles n'ont pas l'habitude. La discipline rigoureuse et simple qui nous régit ne connaît guère d'infractions. Sous le soleil bleuté des deux projecteurs évoluait, jusqu'à ces jours troublés, le plus routinier, le plus laborieux des petits peuples, vite apaisé sur un mot du directeur ; « J'aime pas les gueulards », ou bien : « Un peu de calme, mesdames î Vous croyez-vous dans un théâtre ? »

Oui, l'habitude de la grève, de la « rouspétance », leur manque. Cette Agnès Sorel, là, qui bâille de faim, si longue sur ses grandes jambes, s'en ira tout à l'heure à son pigeonnier, de l'autre côté de la Butte, au diable... Elle n'a jamais le temps de manger chaud, elle demeure trop loin, elle trotte tout le temps.

— Ce n'est pas à la soirée qu'elle les

gagne, ses cent quatre-vingts francs par mois, c'est au kilomètre ! dit Diane de Poitiers, qui porte en décembre des chemisettes d'été...

Et celte belle Montespan à gorge lourde, est-ce chez son mari, un brocheur phtisique, qu'elle aurait pris l'habitude de se plaindre ? Elle a bien assez à faire dans son ménage, par là-bas, du côté du Château-d'Eau, autour de son homme et de ses deux gosses !

On les régente si facilement, ces abeilles pauvres et sans butin ! La moindre arpète de la rue de la Paix leur en remontrerait, en matière de revendications. Elles ont dit : « Chic ! la grève ! » comme elles auraient dit : « On va gagner le gros lot ! » sans y croire. A présent qu'elles y croient, elles commencent à trembler, d'espoir.

Les terribles journées, les doubles représentations du dimanche et du jeudi, et des fêtes semées tout le long de l'année, recevraient leur salaire ? Mieux que ça : les internements de midi à six heures, quand on monte les revues, seraient indemnisés ? On boufferait les croissants du goûter, le bock et la banane pendant la répétition, aux frais de la princesse ? La mère Louis, notre duègne rhumatisante, qui joue les belles-mères comiques elles négresses, payerait ses omnibus, les dimanches et les jeudis, autrement que par ses gains misérables de tricoteuse, elle qui tricote partout et sans arrêt, pour une maison de bonneterie ?...

Et les nuits de coup de feu, les nuits redoutées, oij l'on répète en décors et costumes jusqu'à l'aube, ce ne serait plus uniquement « pour l'honneur de la maison » qu'un demi -cent de « marcheuses » s'en iraient, dans le petit matin glacé, sur des pieds gonflés et des chevilles molles, en bâillant à mourir ?...

C'est beau. C'est inquiétant. Notre petit peuple a la fièvre. Le soir, dans les coulisses, on m'agrippe par la manche, on me questionne ;

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