L'ENFANT DE BASTIENNE
— N'est-ce pas que vous êtes pour la grève ?
Et on ajoute :
— D'abord, c'est juste ! avec une voix assurée et des gestes anxieux.
Tout le monde n'a pas l'amer scepticisme de cette enfant blonde et creusée, jy|me (jg Pompadour, — une philosophe de dix-neuf ans, que je nomme aussi Cassandre, et qui s'en fùclie, à tout hasard :
— La grève, pour avancer à quoi ? A^ engraisser les marchands de « cinT-ma »... Et pendant ce temps-là, quoi qu'on bouffera, toutes les deux, moi et ma « moman » ?...
Il doit être au moins six heures et quart. Je dors presque, les bras serrés dans mon manchon, le menton dans la fourrure. J'ai chaud aux épaules et froid aux jambes, parce qu'on n'allume pas le calorifère pour les répétitions... Qu'estce que je fais là ? Il est trop tard pour
travailler aujourd'hui. J'ai attendu, avec la patience fataliste qu'on apprend au masic-liall. Je peux bien attendre encore un peu, pour sortir en môme temps quo le pensionnat fatigué qui va s'égailler, dans Paris...
Les plus pressées, celles que le métier ramène ici à huit heures, n'iront pas loin : la tranche de noix de veau, pâle sut! son lit d'oseille, ou le douteux navariri les attendent, à la brasserie du coin. Les autres se sauvent en courant, dès le trottoir : « J'ai juste le temps de passer chez moi ! ))'
Retrouver une « moman » grognon, se laver les mains, renouer le ruban qui serre le front et les cheveux, s'assurer que le gosse n'est pas tombé par la fenêtre et ne s'est pas brûlé au poêle, et hop ! on repart... On saute dans l'autobus, dans le métro, dans le tramway, pêle-mêle avec les autres employées, modistes, cousettes, caissières, dactylographes, qui ont, elles, fini leur journée...
b'EHFA|SlT t)E BASTIEfU^E
:r— Cours, Bastienne, cours !
Les danseuses se pressent tout le long du couloir, froissant au mur leurs jupes en corolle, laissant derrières elle l'odeur de la poudre de riz, des cheveux chauffés au fer et de la tarlatane neuve. Bastienne court, un peu moins vite, les deux mains en ceinture à sa taille. On les a « sonnées » bien tard, elle va entrer en scène essoufflée — manquera-t-elle la fin de sa variation, ce tournoiement où on ne voit
plus d'elle qu'une jupe fouettée, crémeuse, épanouie, et deux jambes roses qui s'ouvrent et se joignent avec une régularité mécanique, déjà prisée des abonnés ?...
Elle n'est encore qu'une très jeune danseuse, engagée pour J'année au" Grand-Théâtre de X... ; une pauvre belle fille éclatante, grande, « chère à nourrir >? comme elle dit, et pas assez nourrie, parce qu'elle est enceinte de cinq mois.: Du père de l'enfant, pas de nouvelles.- — Croyez-vous qu'il est mauvais, cei homme-là ! dit Bastienne.
Mais elle en parle sans prendre h. poignées ses cheveux sombres, si soyeux, sur sa peau blanche, et son <( malheur » ne l'a poussée ni vers le fleuve, ni vers le réchaud à braise. Elle danse, comme devant, et connaît trois puissants dieux : le directeur du Grand-Théâtre, la maîtresse de ballet et le patron de l'hôtel qui loge, avec Bastienne, une douzaine de ses camarades. Pourtant, depuis le matin où Bastienne, pâlissant pendant la leçon de danse, avoua, avec une simplicité paysanne : « Madame, c'est que je suis grosse ! » la maîtresse de ballet la ménage. Mais Bastienne ne veut pas de ménagements et repousse les prévenances d'un coup de coude indigné : « Quoi, je n'ai pas de maladies ! »
Le poids qui enfle sa ceinture, elle l'accepte, quitte à le rudoyer avec l'inconscience de ses dix-sept ans :
— Toi, je vais te mettre à la raison !
Et elle se serre, jalouse de montrer longtemps, surtout en scène, sa taille pliante, sa haute silhouette mince aux larges épaules. Elle injurie en riant son fardeau, le frappe du plat de la main : « Ce qu'il me donne faim ! » Elle commet, sans mauvaise pensée, les imprudences héroïques des filles sans le sou ; ayant payé sa semaine d'hôtel, elle se couche quelquefois sans avoir dîné ni soupe, en gardant son corset toute la nuit <( pour couper la faim ».
Bastienne mène, enfin, l'existence laborieuse, indigente et gaie, des petites danseuses sans mère et sans amant. Entre la leçon de neuf heures du matin, la répétition de l'après-midi et la représentation du soir, elles n'ont guère la place ^e penser. Leur phalanstère misérable ignore le désespoir, parce qu'on n'y connaît ni la solitude ni l'insomnie.
Effrontées et sages, poussées par une rage d'estomac vide, Bastienne et sa compagne de chambre — une plate petite fille blonde — dépensent parfois leurs 'derniers sous dans la brasserie du Grand-
Théâtre, après minuit, pour payer une canclle de bière.
A-ssises l'une en face de l'autre, elles échangent à voix pointue les répliques d'un dialogue préparé :
— Moi, si j'avais de l'argent, je me payerais un bon sandwich au jambon !
— Oui, mais t'as pas de sous ! Moi, je n'en ai pas non plus, mais si j'en avais je m.e payerais bien un bon boudin grillé, avec de la moutarde et du gros pain...
— Moi, j'aimerais encore mieux une choucroute, avec beaucoup de ronds de saucisse...
Il arrive que la choucroute et le boudin grillé, qu'elles évoquent si fiévreit-, sèment, descendent, providentiels, entre les deux petites danseuses, escortés d'un généreux donateur qu'elles accueillent, taquinent, remercient et plantent là, le tout avant que la demie d'une heure ait sonné.
Cette mendicité innocente est l'invention de Bastienne à qui son a état » vaut, en outre, une curiosité proche de la considération. Ses camarades comptent les semaines et tirent les cartes pour y lire le sort de l'enfant... On s'occupe d'elle, on l'aide à sangler son corset de danseuse, et aïe donc 1 en se pendant au lacet, un genou sur les reins robustes de Bastienne. On lui prodigue des conseils saugrenus, on lui vante des drogues de sorcière, on l'assiste, on lui crie comme ce soir dans les longs corridors noirs :
— Cours, Bastienne, cours !
On guette sa danse imprudente, on l'escorte surtout pour revenir à la loge, pour être là au moment où Bastienne, dégrafant sa cuirasse de supplice, menace en riant la plus jeune et la plus sotte des curieuses :
— ■ Méfie-toi ! Il va te sauter au nez en faisant poum !
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