L'ENFANT DE BASTIENNE
plus chaud de la grande loge, un comj)arliment de vieille malle, lendu de papier à ileurelles, posé sur deux chaises. C'est le berceau pitoyable d'une toute petite Bastienne, vivacc comme la mauvaise herbe. Sa mère l'apporte au théâtre à huit heures, l'emporte à minuit sous son manteau. Ce poupon secoué et nieur, ce bébé presque sans chemise, vêtu par des petites mains maladroites qui tricotent pour lui, gauchement, brassières et béguins, connaît pourtant l'enfance magnifique d'une princesse des contes de fées. Des esclaves d'Ethiopie en maillot couleur de café, des Égyptiennes aux bijoux bleus, des aimées demi-nues se penchent sur son berceau, tous les soirs, cl lui donnent pour jouer leurs colliers, leurs éventails de plumes, leurs voiles qui colorent la lumière. La toute petite Bastienne s'endort et s'éveille sur de jeunes bras parfumés, et des visages de péris, roses comme le fuchsia, murmurent pour elle selon le rythme d'un orchestre lointain.
... Une fille brune d'Asie, qui veille à la porte, crie dans le couloir :
— Cours, Bastienne, cours ! Ta fille a soif !
Bastienne entre, essoufflée, lissant du bout des doigts ses raides jupes mousseuses, et court au compartiment de vieille, malle. Sans prendre le temps de s'asseoir, ni de dégrafer son corsage ouvert, elle presse et délivre, à deux mains, un sein gonflé, bleuté de veines généreuses. Penchée, un pied en l'air, dans une pose classique de danseuse, ses jupes dressées autour d'elle en roue lumineuse — elle allaite sa fille.
— Tu vois, Bastienne, les Serbes, c'est ici, et puis la Grèce, là. Ça qui est pékiné à petites raies, c'est la Bulgarie. Partout là où que c'est noir, c'est le che-
min qu'ils ont fait, les alliés, et les Turcs, ils sont forcés de reculer jusquelà. Tu comprends ?
Bastienne ouvre ses grands yeux couleur de tabac clair et hoche la lôte poliment en faisant : u Mmra... Mmm... »
Elle regarde longuement la carte où court l'index maigre et piqué de sa camarade Peloux, et s'écrie, enfin :
— Seigneur ! que c'est petit ! mais que c'est petit !
Peloux, qui n'attendait pas cette conclusion, éclate de rire, et c'est elle maintenant que contemplent, étonnés, les grands yeux de Bastienne, toujours un peu lents à changer de pensée.
Cette carte embrouillée, ces lignes de points, ces hachures, tout cela ne représente, pour Bastienne, qu'un confus dessin de broderie. Heureusement que Constantinople est là, en grosses lettres. Constantinople, on sait que ça existe, c'est une ville. Peloux a une soeur, une vieille sœur de vingt-huit ans qui a joué la comédie à Constantinople, devant...
— Devant qui, déjà, Peloux, que ta sœur a joué à Constantinople ?
— Devant le sultan, tiens ! ment Peloux avec aplomb.
Bastienne déchiffre encore un moment le journal, incrédule et déférente. Tant de noms qu'on ne peut pas lire ! Tant de peuples que personne ne connaît 1 Car, enfin, Bastienne a dansé dans un divertissement qui réunissait parties du monde. Eh bien, parties du monde, c'étaient rique, en fond-de-teint terre cuite ; l'Afrique, en maillots tête-de-nègre ; l'Espagne, avec des châles à effilés ; la France, en tutus blancs, et la Russie chaussée de maroquin rouge. S'il faut maintenant découper en puzzle la carte du monde et faire sortir de chaque case minuscule un petit peuple armé, méchant, dont personne n'avait jamais entendu parler, la vie devient bien compliquée... Bastienne jette un coup d'œil
les cinq les cinq : l'Ame-
hostile sur les photographies nébuleuses qui flanquent la carte et déclare :
— D'abord, tous ces gens-là, ils ressemblent à des agents cyclistes, avec leurs casquettes plates ! Peloux, si tu donnais voir une bonne tape à la petite, pour lui apprendre à manger du fil ?
Fatiguée d'avoir regardé si longtemps de « l'écrit fin », Bastienne se redresse, soupire, et roule autour de son oreille, comme un ruban, une longue mèche de ses cheveux noirs. Elle abaisse sur sa fille, qui trotte à quatre pattes, un regard d'une majesté animale, puis se penche, relève un bout de jupon et de chemise et compte, sur un petit- derrière rose et rond, une juste demi-douzaine de claques sonores.
— Oh ! proteste tout bas Peloux, effrayée.
— Laisse donc, dit Bastienne, je ne la tue pas. Et puis, elle est dure à son mal, ce n'est pas croyable.
De fait, on n'entend ni ces hurlements aigus ni ces pleurs dramatiques des enfants très jeunes, à suffocations longues. Un frottement rageur de petits chaussons sur le parquet, où la toute petite Bastienne se roule en boule comme une chenille qu'on vient de faire choir d'un groseillier — c'est tout...
... Sa maternité précoce, l'habitude, reprise, de manger tous les jours et d'avoir un gîte chaud ont rendu Bastienne magnifique. Un brave garçon de commerçant, ébloui autant qu'apitoyé, a emporté la mère et l'enfant, une nuit de Noël que Bastienne réveillonnait avec quatre sous de marrons chauds.
Sa récompense, c'est de retrouver le soir, dans l'étroit appartement d'où l'on voit couler un fleuve gris, cette grande Bastienne cordiale, gaie, un peu froide, et fidèle, occupée de son métier et de sa fille. Chez elle, elle s'épanouit, à l'aise dans un grand tablier de porteuse de pain noué sur son kimono, comme aujourd'hui, facilement décoiffée, avec cet
air frais lavé et pas encore peigné qui pare ses dix-neuf ans.
C'est un bel après-midi de iVte pour Bastienne et son amie Peloux. Pus de ballet en répétition au Grand-Théàtrc, un temps sec de décembre qui fuit ronfler le poêle, et quatre bonnes heures devant soi, et le café qui remplit goutte à goutte un filtre de fer-blanc... Peloux fronce un « juponnage » de travail, en grosse tarlatane blanc-bleuâtre, et trouve moyen, sans se piquer ni se tromper, d'avoir un œil sur les nouvelles de la guerre, sur la rue déserte, sur un catalogue de nouveautés.
— Bastienne, tu sais, on n'aura plus de pistaches ' grillées, rapport à la guerre; c'est le vieux marchand turc qui me l'a dit... Voilà trois fois qu'il repasse, ce lieutenant-là... Bastienne, un manteau comme ça, en astrakan, hein, quand on sera riche ? Tu serais épatante là dedans !
Mais l'âme paisible de Bastienne, son âme de danseuse popote et casanière, n'a point souci de fourrures. Le long des magasins, elle flatte de l'œil la toile écrue plus que le velours, et tàte du doigt les rudes torchons encadrés de rouge...
Présentement, elle sourit, d'un air de volupté sage, à sa besogne préférée :
debout, ses nobles bras couverts de mousse tiède, belle comme une reine au la.voir, elle savonne dans une cuvette, sans rien salir autour, le linge de sa fille... La vie, l'avenir, et même le devoir, pourquoi tout cela ne tiendrait-il pas entre ces quatre murs tendus de papier fleuri, dans cette salle à manger parfumée de café, de savon blanc et de racine d'iris ? Vivre, pour une Bastienne florissante, mais bien étrillée de misère, cela veut dire danser d'abord — et puis travailler, dans le sens humble et domestique que donne à ce mot la bonne race des femelles. Des bijoux, de l'argent, des robes... ce n'est pas que Bastienne, par un choix austère, les repousse, non —
L'EMFANT DE BASTIENNE
elle les ajouriiQ. Ils sont là-bas, loin dans sa pensée, elle ne les appelle pas. Cela peut venir, un jour, comme un héritage, comme une cheminée s'abat sur votre tôle, comme est venue déjà cette mystérieuse petite fille qui joue sur la carpette, et dont la saine croissance donne pourtant à Bastienne, chaque jour un peu plus, la notion du merveilleux, de l'imprévu...
L'an passé, tout semblait simple à Bastienne dans la vie : avoir faim, souffrir du froid, porter des bottines percées — se trouver seule et misérable avec des flancs lourds, « c'est un peu l'affaire de tout le monde », disait-elle bonnement.
Tout était simple, tout l'est encore — sauf son enfant de quinze mois, sauf le petit ange blond, frisé et roublard, qui rage sans bruit sur le tapis. Pour une si jeune mère ingénue, un enfant, c'est une belle petite bete tiède à qui l'on distribue, selon l'âge, le lait, la soupe, les baisers et les taloches. Ça pousse, et l'on continue jusqu'à... mon Dieu, jusqu'à l'âge des premiers examens de danse.
Mais voilà qu'en face de Bastienne, sous les chauds baisers et les claques cuisantes, se développe un petit être qui déjà pense, lutte et discute avant même que de savoir parler ! Bastienne n'avait pas prévu cela.
— Une ûlle de quinze mois, s'écriet-elle, qui n'est déjà plus de mon avis !
Peloux hoche la tête, avec l'expression pénétrée et pincée qui lui donne l'air, à vingt ans, d'une vieille fille, et raconte des histoires d'enfants prodigieux et criminels. C'est que la surprenante petite Bastienne, à quinze miois, sait déjà séduire, mentir, simuler la colique, tendre en sanglotant une main potelée sur laquelle personne n'a marché — elle connaît la force du mutisme obstiné et surtout elle sait feindre d'é-
couter ce que disent les grandes personnes, la bouche fermée, les yeux grands ouverts, si bien qu'il arrive à Peloux et à Bastienne de se taire brus- (jucmerît, comme des pensionnaires, à cause de ce témoin inquiétant qui ressemble, entre ses boucles blondes, moins à un bébé qu'à un petit Kros malicieux. C'est le visage de la toute petite Bastienne — et non le beau visage tranquille de sa mère, ni celui de Peloux déjà fané — qui reflète toutes les passions terrestres : la convoitise sans frein, la dissimulation, la révolte, la ruse séductrice.
— Ah ! qu'on serait tranquille, soupira Peloux, sans cette enfant de pie qui me boulotte mes aiguilles !
— Attrape-la, si tu peux quitter tes fronces, dit Bastienne. Moi, j'ai les mains dans le savon.
Mais r « enfant de pie » s'est garée derrière la machine à coudre et ne montre, entre la tablette et la roue, qu'une paire d'yeux d'un bleu profond et dont on ne saurait dire, ainsi isolés, s'ils ont quinze mois, ou quinze ans, ou davantage...
— Viens ici, ma petite poison chérie ! supplie Peloux.
— Veux-tu venir ici, vice incarné !
gronde Bastienne.
Pas de réponse.
Les yeux bleus ont bougé, le temps de diriger sur Bastienne leur lumineuse insolence... Et si Peloux redouble de prières, Bastienne d'invectives, ce n'est pas dans la crainte que l'Eros blond et joufflu embusqué derrière la machine à coudre ne mange un cent d'aiguilles — c'est pour dissimuler leur gêne, leur embarras de grandes personnes candides, sous le regard d'un petit enfant insondable...
li'flCCOMPAGflATl^ICE
— M"' Barucchi va venir, madame, ne vous impatientez pas : elle vient de téléphoner pour dire qu'elle serait forcément en retard pour votre leçon, à cause du ballet de l'Empyrée qu'on répète en costumes. .Vous avez bien une minute ?
— D'ailleurs, nous sommes en avance, il est moins dix... Quand je dis «nous»... moi, je suis toujours à l'heure, je ne
— Ce n'est pas que ce soit dur à proprement parler, mais c'est un peu triste, ce grand atelier nu. Et puis, le soir, j'ai quand même les reins tirés, d'être assise sur le tabouret de piano.
— Si jeune ? mais je ne suis pas si jeune, j'ai vingt-six ans ! Ce que je me trouve vieille, à toujours faire la même chose tous les jours ! Vingt-six ans, un petit garçon de cinq ans, et pas de mari...
— Oui, c'était à moi, ce petit garçon que vous avez vu hier. Quand il sort de l'école maternelle. M""® Barucchi veut bien que je le garde ici, pour que je ne me fasse pas de mauvais sang après lui. Il est mignon, il regarde travailler loutes ces dames, il sait déjà des pas : c'est un enfant qui observe beaucoup.
— Oui, je sais bien, on me dit toujours que je fais un métier de vieille femme et que j'aurai bien le temps de me mettre accompagnatrice quand j'aurai des cheveux gris ; mais, moi, j'aime mieux tenir que courir. Et puis j'ai déjà beaucoup écopé dans la vie, je ne demande qu'à rester tranquille sur mon
tabouret de piano... iV^ous regardez l'heure ? Un petit peu de patience !
M'"' Barucchi ne peut plus tarder... C'est vrai que vous perdez votre temps, et moi, je me fais des rentes, en ce moment-ci, à me tourner les pouces. Ça ne m 'arrive pas souvent !
— C'est que je suis payée à l'heure.
Deux francs cinquante.
— Vous trouvez que ce n'est pas beaucoup ? Mais songez donc, madame, tout le monde joue du piano — j'ai une voisine qui donne des leçons en ville a vingt sous le cachet : il faut qu'elle paye ses omnibus, et ses chaussures, et son parapluie qu'elle use... Moi, je suis a couvert toute la journée, au chaud — même trop au chaud : le poêle de l'atelier me tourne la tête quelquefois. Et puis j'ai la satisfaction d'être dans un milieu d'artistes, ça compense.
— Non, je n'ai pas fait de théâtre.
Mais j'ai été modèle, avant d'avoir mon petit garçon. Ça m'a donné des goûts, des habitudes. Je ne pourrais plus vivre dans le commun. Un moment, il y a trois ans, M""^ Barucchi me conseillait d'entrer au music-hall, de danser... « Mais, je lui disais, je ne sais pas danser. » « — Ça ne fait rien, me répondait-elle, tu te mettras danseuse nue : comme ça, tu ne te fatigueras pas à danser. » Je n'ai
pas voulu.
— Oh ! ce n'est pas seulement pour ça. Une danseuse nue, comme on dit, n'en montre guère plus qu'une autre.