‹ L'envers du music-hall [par] ColetteChapitre 18 sur 24 · L'ENVERS DU MUSIC-HAUJ · texte numérisé non relu

L'ENVERS DU MUSIC-HAUJ

D'HABIDDEUSE

— C'est moi, madame, c'est l'habilleuse. Madame a tout ce que madame a l)esoin ?

— Hein ? n'est-ce pas qu'en voilà il'une surprise ? J'étais sûre que je vous ferais de l'effet. Mais oui, c'est moi ! Vous ne pensiez pas de retrouver ici votre vieille Jeanne de l'Empyrée- Clichy ? Mais oui, je passe l'hiver à Nice, comme les Anglais. Et ça va ? Toujours contente ?

— Moi de même, quoiqu'il y ait bien à dire là-dessus...

— Oui, oui, je vous habille, bien entendu. La première pièce, c'est-y la robe bleue ou bien cette espèce d'intérieur rose ?

— Bon ! une fois ditj je ne me tromperai plus. C'est vraiment riche, cette mousseline avec rien dessus. Ça habille bien. Vous vous souvenez ? c'est tout à fait le costume de la petite Myriame, à l'Empyrée.

— La petite Myriame, vous savez bien, dans l'apothéose de l'aviation, dans la revue de ce printemps !.., Ça vous fait une différence, est-ce pas, d'avec votre costume de l'Empyrée ?

— Mais celui de l'autre hiver ! La jupe paysanne et votre foulard sur la tête, et les sabots... Quand j'ai lu votre nom sur les affiches d'ici, le cœur m'a sauté : je vous ai revue comme dans votre pièce de l'Empyrée ; il me semblait que j'y étais encore !

— Moi ? pas du tout. Pour s'ennuyer, il faudrait avoir le temps. Je suis très prise, ici : c'est moi qui fais les loges, il n'y a pas de garçon de salle — un si petit théâtre ! Et matinée deux fois par semaine ! Et puis des conférences, qu'il faut que je sois là pour faire un point à ces dames des auditions, ou leur mettre une épingle... Pendant les actes, oui, je ne dis pas, le couloir est triste ; j'ai froid là, sur ma chaise. Je m'endors, je me réveille des fois en me croyant encore à l'Empyrée-Clichy... Pensez! quand on a été quinze ans habilleuse dans le même établissement ! Et quinze ans de bons services, je peux le dire. Jamais je n'ai eu un mot de M"' Barney, « la patronne », comme vous disiez. Voilà une femme de mérite, madame ! Dure aux feignants, c'est possible, mais juste avant tout. C'est forcé qu'on ne regarde pas à sa peine, avec elle. Dans la dernière revue, vous vous souvenez, j'avais seize dames à habiller, huit dans mon couloir et huit sur le palier — vous savez, le palier de l'escalier qu'on avait organisé en loge, faute de place. Je ne dis pas que c'était des plus commode : des personnes qui se déshabillent n'aiment pas voir circuler à tout moment l'un et l'autre qui dégringolent les marches... Sans compter les courants d'air... Seize, qu'elles étaient ! J'en avais les doigts assassinés d'agrafes. Eh bien ! madame, je n'ai jamais fait manquer une entrée !

— Mais si, je suis contente ici ! Pourquoi voulez-vous que je ne sois pas contente ? M. Lafougère est très bon. Il a engagé mon fils, qui débute ce soir.

— Oh ! non, pas comme artiste, vous

Page 1