L'HABILLEUSE
ne voudriez pas ! Il débute comme accessoiriste. Ça fait que vous débutez tous les deux ensemble. C'est pour sa santé (fue je suis venue ici. Le médecin m'a dit : « Il lui faut le Midi pour ses bronches. » M. Lafougère nous a engagés tous les deux.
— Mais non, vous n'êtes pas en retard ! Pensez-vous qu'on peut être en retard, ici ? Un spectacle annoncé pour huit heures et demie, ça commence à neuf heures, grandement. Ah ! nous ne sommes plus chez M""' Barney ! Le music-hall, je le dis toujours, c'est basé sur l'exactitude.
— Ce que vous entendez là ? C'est les artistes de la deuxième pièce, celle oi!i vous dansez. Écoutez-les ! écoutez-les ! Et je te crie ! et je te chante ! et je te dispute ! Ça n'a ni tenue, ni respect. Non, mais, les entendez-vous ? De ce coup-là, je ne peux plus me croire à l'Empyrée- Glichy ! Vous qui y avez été, vous pouvez le dire si on entend un mot plus haut que l'autre dans la maison! Le théâtre et le café-concert, ça fait deux, on a beau dire !...
— Ah ! vous pouvez soupirer, allez !
Des fois, je me retiens de leur lâcher tout ce que je pense, à ces dames d'ici. Une, l'autre jour, qui me jette à là figure : « Fermez donc votre porte, Jeanne, quand on est toute nue dans la loge ! On voit bien que vous venez du music-hall ! » Un peu plus, je lui répondais : <( Et vous, on voit bien que vous n'en venez pas ! On n'y aurait pas voulu de vous ! Au music-hall, on n'a pas besoin de petits criquets comme vous : il nous faut des personnes qui ont quelque chose à mettre dans leur maillot et dans leur corset... » C'est des paroles qu'il faut savoir conserver pour soi : toute vérité n'est pas bonne à dire... Vos petits souliers mordorés et les bas.
vous ne les gardez pas pour danser dans la deuxième pièce ?
— Possible que ça soye une pièce grecque, mais vous ne mettrez rien qui avantage la jambe comme des bas mordorés et des petits souliers comme ceuxlà. L'essentiel pour la danse, c'est d'avantager la jambe. Enfin, mettons que je n'ai rien dit... Vous n'y êtes pas retournée, là-bas ?
— Mais à l'Empyrée-Clichy, donc !
Vous ne savez pas si ma collègue y est encore : la mère Martin ?
— Tant pire. J'aurais bien voulu avoir de ses nouvelles. Elle m'avait bien promis de m'écrire, mais l'envie lui a fait mal au cœur. Mon engagement ici m'a fait bien des envieux, vous savez. « A^ Nice ! — qu'elle disait, la mère Martin — à Nice ! Vous êtes dans les honneurs ! Vous pourrez aller faire fortune à Monte- Carlo ! »
— Non, je n'y suis pas été. Mais j'irai ! J'irai, rien que pour leur dire, là-bas, que j'y suis été. Je le dirai à la mère Martin, et puis à M°" Cavellier...
— AP" Cavellier, sœur à Rachel...
la romancière, la
— Mais si, voyons ! M"" Cavellier, que son mari est dans la claque, sa sœur danseuse américaine, et son fils vendeur de programmes dans la salle !... Mon Dieu! que vous êtes oublieuse ! je n'aurais jamais cru ça de vous... Et Rita, vous ne vous en rappelez pas ? J'en étais sûre ! Eh bien ! elle n'y est plus.
— Mais à l'Empyrée-Clichy, donc !
— Comment ! je ne vous parle que dé l'Empyrée-Clichy ? Mais de quoi donc est-ce que vous voudriez que je vous
parle ? Ah ! vous êtes bien restée taquine, tout de même ! Ne me faites pas de mères, j'ai de l'amitié pour vous, parce qu'on y a été ensemble... Je peux bien vous le dire, à vous, vous ne vous pioquercz pas de moi : hier, j'ai lu sur Comœdia le compte rendu de la Revue
de Noël, à l'Empyrée-Clichy. Eh bien, à l'idée qu'ils s'étaient passés de moi pour le coup de feu de la répétition en costumes et de la générale, le journal m'est tombé des mains, et je me suis mise à pleurer comme une vieille bête...
CHIPNS SAVAflTS
— Tiens-la ! Tiens-la !... Ah! la rosse, elle l'a encore mouchée!
Manette vient d'échapper au machiniste et de sauter sur Cora, qui s'y attendait. Mais la petite fox est douée d'une rapidité de projectile, et ses dents ont percé, à travers le poil épais de la colley, un peu de la peau du cou. Cora ne riposte pas tout de suite ; l'oreille tendue ;Vers la sonnette de scène, les babines retroussées jusqu'aux yeux, elle menace seulement sa camarade d'une grimace de renard féroce et d'un petit râle étranglé, doux comme un ronron de petit chat.
Dans les bras de son maître. Manette hérisse les poils de son échine comme des soies de porc et s'étrangle à dire des choses abominables...
— A' vont se bouffer ! dit le machiniste.
— Penses-tu ? réplique Harry's. Elles sont plus sérieuses que ça. Les colliers, vite !
Il noue au cou de Cora le ruban bleu pâle qui fait valoir sa robe couleur de froment mûr, et le machiniste boucle sur le dos de Manette un harnais de carlin, en velours vert, clouté d'or, alourdi de médailles et de grelots.
— Tiens-la serré, le temps que j'enfile mon dohïian...
Le gilet de tricot cachou, bruni par la sueur, disparaît sous un dolmari saphir, matelassé aux épaules, qui étrangle la taille. Cora, retenue par le machiniste, râle plus haut et vise, au-dessus d'elle, le train postérieur de Manette, de Manette convulsée, effrayante, les yeux injectés et les oreilles coquillées en arrière.
— Une bonne tripotée, ça les calmerait pas ? hasarde le garçon en cotte bleue.
— Jamais avant le travail ! tranche Harry's, catégorique.
Derrière le rideau baissé, il vérifie l'équilibre des barrières qui limitent une piste d'obstacles en miniature, consolide la haie et la banquette, passe un chiffon de laine sur les barres nickelées des tremplins où rebondira la colley jaune.
C'est lui aussi qui remonte de sa loge une série de cerceaux de papier, humides d'un collage hâtif.
— Je fais tout moi-même ! déclaret-il. L'œil du maître !...
Dans son dos, l'accessoiriste hausse les épaules :
— L'œil du maître, oui ! Et hib de pourboire à l'équipe !
L' « équipe », composée de deux hommes, n'en garde pas rancune à Harry's, qui touche dix francs par jour.