‹ L'envers du music-hall [par] ColetteChapitre 20 sur 24 · CHIENS SAVANTS · texte numérisé non relu

CHIENS SAVANTS

— Dix francs pour trois gueules et dix pattes, c'est pas gras ! concède l'accessoiriste.

Trois gueules, dix pattes et deux cents kilos de bagages. Tout ça tourne, toute l'année, à la faveur de demi-tarifs en troisième classe. L'an dernier, il y avait une « gueule » de plus, celle du caniche blanc qui est mort : un vieux cabot hors d'âge, routier fini, qui connaissait tous les établissements de France et de l'étranger. Harry's le regrette et vante encore les mérites de défunt Chariot.

— Il savait tout faire, madame. La valse, le saut périlleux, le tremplin, les trucs du chien calculateur, tout ! Il m'en aurait appris, à moi qui en ai dressé quelques-uns, pourtant, des chiens pour les cirques ! Il aimait son métier, et rien que ça, et il était bouché pour le reste. Les derniers temps, vous n'en auriez pas donné quarante sous, si vous l'aviez vu dans la journée, tout vieux, quatorze ans au moins, tout raide de rhumatismes, avec les yeux qui pleuraient et son nez noir qui tournait au gris. Il ne se réveillait qu'à l'heure de son travail, et c'est là qu'il fallait le voir ! Je le maquillais comme une jeune première : et le cosmétique noir au nez, et le crayon gras pour ses jDauvres yeux chassieux, et là poudre d'amidon tout partout pour le faire blanc de neige, et les rubans bleus ! Ma parole, madame, il ressuscitait ! Pas plutôt maquillé, il marchait sur ses pattes de derrière, il éternuait, il n'avait pas de cesse qu'on frappe les trois coups... Sorti de scène, je l'enveloppais dans une couverte et je le frictionnais à l'alcool. Je l'ai bien prolongé, mais ça ne peut pas durer éternellement, un caniche savant !...

» Ces deux-là, mes chiennes, elles vont bien, mais ce n'est plus ça. Elles aiment leur maître, elles craignent la cravache, elles ont de la tête et de la conscience, mais l'amour-propre n'y est pas. Elles

font leur numéro comme elles tireraient une voiture, pas plus, pas moins. C'est des travailleuses, c'est pas des artistes, A. leur figure, ou voit qu'elles voudraient avoir déjà fini, et le public n'aime pas ça. Ou bion il pense que les bêtes se moquent de lui, ou bien il ne se gêne pas pour dire : « Pauvres bêtes ! ce qu'elles « sont tristes ! Ce qu'on a dû les marty- « riser pour leur apprendre tant de sin- « geries ! » Je voudrais les voir, tous ces messieurs et ces dames de la Protectrice, en train de dresser des chiens ! Us feraient comme les camarades. Le sucre — la cravache — la cravache — le sucre — et une bonne dose de patience : il n'y a pas à sortir de là... »

Les deux « travailleuses », à cette heuce, ne se quittent pas de l'oeil. Manette tremble nerveusement, perchée sur un billot de bois bariolé ; Cora, en face d'elle, couche les oreilles comme un chat fâché...

Sur un trille de timbre, l'orchestre interrompt la lourde polka qui trompait l'attente du public, et commence une valse lente ; comme obéissant à un signal, les chiennes "rectifient leur attitude : elles ont reconnu leur valse. Cora bat mollement de la queue, dresse ses oreilles et prend cette expression neutre, aimable et ennuyée, qui la fait ressembler aux portraits de l'impératrice Eugénie. Manette, insolente, luisante, un peu trop grasse, guette la montée pénible du rideau, puis l'entrée d'Harry's, bâille, et halette déjà, d'agacement et de soif...

Le travail commence sans incident, sans révolte. Cora, avertie par un cinglement de mèche sous le ventre, ne triche pas au saut des barrières. Manette marche sur les pattes de devant, valse, aboie, et saute aussi les obstacles, debout sur le dos de la colley jaune. C'est de l'ouvrage banal, mais correct ; il n'y a rien à redire.

Les gens grincheux reprocheraient

peut-être à Cora son indifférence princière, et à la petite fox son entrain factice... On voit bien qu'ils n'ont pas, les gens grincheux, des mois de tournée dans les pattes, et qu'ils ignorent le fourgon h chiens, l'auberge, la pùtée au pain qui gonfle et ne nourrit pas, les longues heures d'arrCt dans les gares, les trop brèves promenades hygiéniques, le collier de force, la muselière — l'attente surtout, l'attente énervante de l'exercice, du départ, de la nourriture, de la raclée... Ils ignorent, les spectateurs difficiles, que la vie des bêtes savantes se passe à attendre, et qu'elles s'y consument...

Les deux chiennes n'attendent, ce eoir, que la fin du numéro. Mais dès la chute du rideau, quelle belle bataille ! Harry's arrive juste à temps pour les arracher l'une à l'autre, mouchetées de morsures roses et leurs rubans en loques.

— C'est un genre, madame, un genre qu'elles ont pris ici ! crie-t-il, furieux. Elles camaradent bien, d'habitude, elles couchent ensemble, dans ma chambre, à l'hôtel. Seulement, ici, c'est une petite ville, n'est-ce pas ? On n'y fait pas tomme on veut. A l'hôtel, la patronne m'a dit : « Je veux bien d'un chien, mais pas de deux ! » Alors, comme je suis juste, je laisse tantôt l'une, tantôt l'autre

de mes deux chiennes passer la nuit au théâtre, dans le panier cadenassé. Elles ont compris tout de suite le roulement. Et c'est tous les soirs la comédie que vous venez de voir. Dans la journée, elles sont douces comme des moutons ; à mesure que l'heure de boucler approche, c'est à qui des deux ne restera pas dans le panier grillé ; elles se mangeraient de jalousie ! Et vous ne voyez rien ! Ce qui est un vrai spectacle, c'esf la tête de celle <pje j'emmène avec moi, qui fait exprès de japper, de sauter à côté du panier oii j'enferme l'autre! Je n'aime pas l'injustice avec les bêtes, moi. Je pourrais faire autrement que je le ferais, mais quand on ne peut pas, n'est-ce pas ?...

Je n'ai pas vu Manette, ce soir, partir, arrogante et radieuse ; mais j'ai vu Cora, enfermée, figée dans un désespoir contenu. Elle froissait contre l'osier sa toison blonde et tendait hors des barreaux son doux museau de renard.

Elle écoutait s'éloigner le pas de son maître et le grelot de Manette. Quand la porte de fer se referma sur eux, elle enfla sa poitrine pour jeter un cri ; mais elle se souvint que j'étais là encore, et je n'entendis qu'un profond soupir humain. Puis elle ferma les yeux fièrement, et se coucha.

L'EflFRflT PÏ^ODIGUE

— Il y a Vraiment beaucoup d'enfants dans ce spectacle, vous ne trouvez pas, madame ?

Ceci m'est jeté, d'un ton pincé et supérieur, par une forte dame blonde — spécialité de valses lentes — ensachée pour l'instant dans un kimono de crépon à sept quatre-vingt-quinze, le kimono

que vous trouveriez dans toutes les loges de music-hall. Le sien est rose, avec de» cigognes imprimées ; le mien, bleu, semé de petits éventails verts et rouges, et la dresseuse de colombes en a un mauve, à fleurs noires.

La forte dame, pas contente, vient d'être bousculée par trois gosses, hauts

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