‹ L'envers du music-hall [par] ColetteChapitre 3 sur 24 · LE MAUVAIS MATIN · texte numérisé non relu

LE MAUVAIS MATIN

costumes en roule, et qui a eu « des mots » avec la palronne de l'iiôtel...

Il y a même, sur le plateau, un extraordinaire petit liomme, usé, les jou(;s fendues de deux grands plis ravinés, un « ténor à voix » d'une cinquantaine d'années, vieilli dans quelles lointaines provinces ? Indifférent au bruit, il répète — implacablement.

A chaque instant, il ouvre les bras pour interrompre l'orchestre et court, de la contrebasse aux timbales, penché sur la rampe. Il a l'air d'un vieil oiseau méchant qui se berce sur la tempête. Il chante, — il pousse de longs cris métalliques et malveillants, — il exhume un répertoire désuet oii, tour à tour, il incarne Pedro le bandit, le léger chevalier qui abandonne Manon, le fou qui ricane sinistrement, la nuit, sur la lande... Il me fait peur, mais il égayé Brague, revenu à son fatalisme de nomade.

Mon camarade fume, à la faveur du désordre, la « cibiche » défendue, et prête maintenant une oreille amusée au « phénomène vocal », une dame brune qui file des contre-mi presque insaisissables :

— Elle est crevante, pas ? Elle me

fait comme si je l'écoutais chanter par le gros bout de la lorgnette.

Son rire nous gagne ; un mystérieux réconfort naît et se propage ; nous sentons venir la nuit, l'heure des lampes, l'heure véritable de notre réveil, de notre gloire...

— Ananké ! s'écrie soudain le comique processif et lettré. Si on joue, on joue ; et si on ne joue pas, on ne joue pas !

D'un saut de danseur, il franchit la bordure d'une avant-scène et s'en va donner un coup de main aux électriciens. La « pas-de-chance » croque des bonbons anglais avec les sept hercules...

Je n'ai plus sommeil, je m'installe sur un ballot de linoléum roulé, côte à côte avec le « phénomène vocal » qui me tire les cartes. Encore une heure sans pensée, sans soucis, sans projets...

Obtus et gais, privés d'instinct et de prévoyance, nous ne sentons venir ni le lendemain, ni le malheur, ni la vieillesse, — ni la faillite du bel « établissement » trop neuf, qui sonnera très exactement dans un mois, juste le jour de la (( Sainte-Touche ! »

LE J^ÎAUVAIS ]VIATIfî

Aucun de nous quatre ne trouve grâce devant la lumière qui tombe du vitrage, verticale et froide comme une douche. Il est neuf heures du matin. — Taube des gens qui se couchent tard.

Se peut-il qu'il y ait, à quelque deux kilomètres d'ici, un lit chaud, une tasse oii fume encore un peu de thé par-

fumé ?... Il me semble que je ne me recoucherai plus jamais. Cette salle de répétitions, qui connaît nos rendez-vous matinaux et rechignes, me désole.

— Aââh !... bâille tout haut la belle Bastienne.

Le mime Brague lui jette un regard féroce, qui réplique : « C'est bien fait ! »

Il est pâle et mal rasé ; mais la belle Baslienne, affalée, tassée dans un manteau-guérite, apitoierait tout autre qu'un camarade, avec ses bourrelets roses sous les yeux et ses oreilles exsangues. Le compositeur Palestrier, blafard, le nez mauve, joue le poivrot qu'on a oublié la nuit au poste. Et moi... Seigneur ! ce coup de sabre au long de la joue, ces mèches en foin défrisé, cette peau que le sang paresseux déserte... On croirait que nous étalons, que nous exagérons notre disgrâce par une sorte de sadisme stupide. « C'est bien fait 1 » dit le coup d'œil de Brague, qui cingle ma joue creusée. Et le mien lui répond : « Tu en es un autre ! »

Nous flânons, au lieu d'abréger la répétition de notre mimodrame. Palestrier raconte pâteusement des histoires qui sont peut-être drôles, mais la cigarette éteinte qu'il mâche communique à ses paroles une redoutable odeur. Le poêle de la salle ronfle et ne chauffe pas encore ; nous épions tous la petite fenêtre de mica, comme des sauvages transis espérant le lever splendide de l'astre...

— Avec quoi qu'ils chauffent, je me le demande ? hasarde Palestrier, rêveur. Peut-être avec des bûches en papier de journal qu'on serre dans du fil de fer. Je sais faire ça, moi. J'ai appris, l'année de mon prix du Conservatoire, chez une vieille dame qui me collait trois francs pour y jouer des valses... Des fois, je m'amenais chez elle : « Nous ne ferons pas de musique aujourd'hui, qu'elle faisait : ma chienne est énervée et le piano l'agace ! » Alors elle m'invitait à fabriquer sa provision de chauffage, tout journal et fil de fer. C'est elle aussi qui m'a enseigné à encaustiquer les cuivres ; j'ai pas perdu mon temps avec elle. A cette époque-là, pourvu que je bouffe, j'aurais tondu les chiens et coupé les chats...

Il contemple dans le carré de mica ardent sa jeunesse indigente, le temps où son talent se débattait au fond de lui

comme une noble bête affamée. Elle est si vivante devant lui, sa jeunesse hâve et creuse, qu'il reprend, pour l'évoquer, la voix traînante et grasse, la savoureuse syntaxe du faubourg, et qu'il enfonce ses mains dans ses poches, en frissonnant des épaules...

Ce dur matin d'hiver nous trouve sans courage, sans élan vers l'avenir. Rien ne veut fleurir ni brûler en nous sous ce jour de neige sale. L'heure, le froid, le mauvais réveil, une mal'aria éphémère nous rejettent, voûtés et craintifs, vers ce qu'il y a de plus misérable, de plus humilié dans notre passé...

— C'est comme moi, dit soudain Brague. Bouffer... les gens qui ont toujours eu de quoi ne se figurent pas ce que c'est. Je me souviens d'un moment où j'avais encore crédit chez le bistro, mais plus moyen d'avoir du bricheton... Quand j'avalais mon verre de vin rouge, j'aurais pleuré rien qu'à l'idée d'un petit croûton frais pour tremper dedans...

— C'est comme moi... continue la belle Bastienne. Quand j'étais toute gosse, quinze, seize ans, je tombais faible le matin, à la leçon de danse, parce que je ne mangeais pas assez. La maîtresse de ballet me demandait si j'étais malade, mais je crânais et je lui répondais :

« C'est mon amant, madame, qui m'a fatiguée ! » Un amant ! comme si j'avais su ce que c'était ! Elle levait les bras au ciel : c( Ah ! vous ne le garderez pas longtemps, mon enfant, votre port de reine ! Mais qu'est-ce que vous avez toutes dans le corps ? » Ce que je n'y avais pas, c'était une bonne assiettée de soupe chaude, oui !...

Elle parle lentement, avec une sagesse appliquée, comme si elle épelait ses souvenirs. Assise, les genoux écartés, la belle Bastienne s'écrase dans une posture de ménagère qui surveille la marmite.

Son « port de reine » et son hardi sourire, elle les a rejetés comme des accessoires de scène...

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