‹ L'envers du music-hall [par] ColetteChapitre 4 sur 24 · LE CHEVAL DE MANEGE · texte numérisé non relu

LE CHEVAL DE MANEGE

Un accord plaqué, une gamme où s'accrochent des doigts gourds, nous émeuvent d'un frisson superficieL II va falloir quitter ma pose d'animal hibernant, tclc penchée sur ré[)aulc, mains mêlées et recroquevillées comme de frileuses pattes... Je ne dormais pas. Je reviens, comme mes camarade?, d'un rôvc amer. La faim, la soif... ce doit être un supplice simple et complet, qui occupe toutes les heures, qui ne laisse pas de place à d'autres tourments... Il empoche de penser, il substitue à toute autre image celle d'un mets odorant et chaud — l'espoir, grâce à lui, ce n'est rien d'autre qu'un pain rond, dans une gloire de rayons...

Brague est debout le premier. Les rudes conseils, les invectives nécessaires font, en s 'échappant de- ses lèvres, un bruit familier. Que de laides paroles autour d'un beau geste !.., Combien d'es-

sais et d'échecs, sur ces trois visages de mimes où l'effort pose un masque tôt brisé ! Les mains obligées à parler, les bras un instant éloquents semblent se rompre soudain et font de nous, en retombant sans force, des statues mutilées...

11 n'importe. Le but, difficile à atteindre, n'est pas inaccessible. Nos paroles, de moins en moins pressées, se détachent de nous comme les fragments d'une gangue ingrate. Chargés d'un devoir plus subtil que ceux qui déclament les alexandrins ou échangent les répliques d'une prose vive, nous avons liâte d'écarter de nos muets dialogues la parole — l'obstacle grossier qui nous sépare du silence, du silence parfait, rytiimé, limpide, orgueilleux de tout exprimer et qui ne reconnaît d'autre appui, d'autre frein, que la seule Mu' sique...

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— La loge 17, c'est par ici ?

— Merci beaucoup, madame. Quand on arrive du dehors, on est ébloui par le noir, dans ce corridor... De cette affairelà, nous sommes voisines de loge ?

— Ce n'est pas épatant, c'est vrai, mais j'ai vu plus mal comme loge d'artiste. Oh ! ne vous donnez pas la peine : je peux la tirer toute seule, ma malle à costumes. D'ailleurs, mon mari va venir : il est avec ces messieurs de la direction. Vous l'avez gentiment arrangée, votre loge, madame. Ah ! voilà votre af-

fiche ! Je l'ai aperçue sur les murs en venant de la gare. Une affiche en pied et en trois couleurs, c'est toujours très bien. C'est vous la dame des chiens détectives.:

— Ah ! pardon, je confondais... La pantomime, c'est ausi très intéressant.

C'est même là dedans que j'ai débuté, avant de faire des poids. Quand j'y pense !... J'avais un petit tablier rose à poches, des escarpins, un genre soubrette, enfin. On ne se foule rien, aii moins, dans la pantomime. La main sur le cœur, le doigt au coin de la bouche, et puis comme ça pour dire "« Je t'aime! »

et puis on salue... Hein ?... Mais je me suis mariée tout de suite, et en avant le travail sérieux !

— Oui, je fais des poids. Je n'ai pas l'air parce que je suis petite, n'est-ce pas ? Je trompe mon monde : vous verrez ça, ce soir. Nous sommes « Ida et Hector », vous connaissez bien ? Nous sortons de faire Marseille et Lyon, en remontant de Tunis...

— De la chance ? Parce que nous venons de faire quinze jours à Tunis ? Je ne vois rien de bien chanceux là dedans ; j'aime mieux faire Marseille et Lyon, ou encore Saint-Étienne... Hambourg, tenez, voilà encore une ville ! Naturellement, je ne parle pas des grandes capitales, comme Berlin et Vienne, qui sont aussi ce qu'on peut appeler des villes, au point de vue des établissements de premier ordre.

— Pour sûr que nous avons vu du pays ! Vous me faites rire, à dire ça d'un air d'envie ! Pour les voyages, je vous céderais volontiers ma part, et sans regrets !

— Ce n'est pas que j'en aie assez, c'est que je n'ai jamais aimé ça. Je suis d'une nature très tranquille. Mon mari, Hector, aussi. Mais, n'est-ce pas, nous sommes un numéro à deux personnes seulement, et tout ce que nous pouvons espérer, c'est trois semaines dans la même ville, un mois au plus, malgré que notre numéro est très joli, très bien présenté : Hector, avec ses exercices en souplesse, moi, mes poids, et une valsetourbillon spéciale, un genre très nouveau, pour finir... Alors — qu'est-ce que vous voulez ? — on voyage, c'est la vie...

— r Décidément, c'est Tunis qui vous tient ! Et je me demande pourquoi, vu que l'établissement n'a rien de rare !

— Ah ! c'est pour voir la ville ? et les environs aussi ? Si c'est votre idée... Moi, je ne peux guère vous renseigner :

je n'ai pas vu grand'chose.

— Oh ! j'ai été un peu ici, un peu là... C'est ime assez grande ville. H y a beaucoup d'Arabes. Il y a des petites boutiques — les souks, qu'ils disent — dans des rues couvertes ; mais c'est mal entretenu, c'est trop l'un sur l'autre, et puis il y a beaucoup de pouillerie là dedans. Moi, ça me donnait toujours la démangeaison d'y faire un grand nettoyage, et d'en jeter la moitié, de tout ce qu'on vend, des tapis qui ne sont même pas neufs, des poteries fendues, enfin c'est tout d'occasion, quoi. Et les enfants, madame ! Des tripotées d'enfants, K même par terre, et à moitié nus ! Et les hommes donc ! Des beaux hommes, madame, qui se promènent, pas pressés, avec un petit bouquet de roses ou de violettes dans la main, ou même dans le coin de l'oreille, comme des danseuses espagnoles !... Et personne ne leur fait honte.

— La campagne ? je ne sais pas. C'est comme ici. H y a de la culture. Quand il fait beau, c'est gentil.

— Des plantes comment ? exotiques ?

Ah ! oui, comme à Monte-Carlo ? Oui, oui, il y a des palmiers. Et puis des petites fleurs que je ne sais pas les noms. Et puis beaucoup de chardons. Les gens de là-bas, ils les cueillent, et ils les enfilent sur des épines, sous prétexte que ça sent l'œillet blanc. Œillet blanc si vous voulez, mais moi, les odeurs, ça me fait mal à la tête.

— Non, je n'ai rien vu autre chose...

Qu'est-ce que vous voulez ? Nous, nous avons notre travail qui passe avant tout. Mon entraînement du matin, d'abord,

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