‹ L'envers du music-hall [par] ColetteChapitre 8 sur 24 · L'AFFAME · texte numérisé non relu

L'AFFAME

s'occupe de moi, lui aussi : il me sourit franchement et serre, d'une mnin maif^rc et chaude, les doigis que je lui tends ; mais il s'inquiète, tout de suite, de disparaître et d'exister le moins possible. Il n'est jamais avec nous aux l)urf(4s des gares où nous déjeunons, et je ne me souviens pas d'avoir vu Gon salez attablé, à côté de nos camarades les moins appointés, au « petit repas h un cinquante »... C'est ainsi qu'il disparut, à Tarascon, pendant l'heure où nous dévorions l'omelette à l'huile, le veau tiède et le poulet blafard. Il revint comme on nous servait le café h goût de buis ; il revint décharné, gai, léger — (( J'ai été voir un pou les environs » — avec im œillet à la bouche et des miettes de croissant aux plis de son vêtement.

Je pense à ce garçon ; je n'ose pas me renseigner sur lui. Je lui tends des pièges enfantins :

— Vous prenez du café, Gonsalez ?

— Merci bien, ça m'est défendu. Les nerfs, vous savez...

— Vous n'êtes pas chic : c'est ma tournée aujourd'hui ; vous n'allez pas être le seul à refuser ?

— Du moment que vous en faites une question de camaraderie !...

En gare de Lourdes, j'achète deux douzaines de petites saucisses chaudes :

— Allons, les enfants ! Ne les laissez pas refroidir ! Gonsalez, au trot ! Vous allez encore les manquer ! Chopez vite ces deux-là avant qu'Hautefeuille saute dessus : il est bien assez gras comme ça !

Je le regarde manger avec une attention sournoise, comme si j'attendais un geste, un soupir gloutons, qui décèlent sa faim mal rassasiée... Enfin je me décide à demander négligemment à notre régisseur :

— Qu'est-ce qu'il gagne donc, Martineau ? Et puis... Chose, là, Gonsalez ?

— Martineau gagne quinze francs, parce qu'il joue dans le lever de rideau et dans la grande pièce ; Gonsalez touche

douze francs par soirée, — on n'est pas une iDiMiiée de graiids-ducs.

Douze francs... Voyons, que je fasse son compte. Il couche dans les boîtes à un cinquante ou deux francs la nuit.

Dix .sous au garçon de chambre — un café au luit problématique — deux repas à deux cinquante l'un dans l'autre...

Mettons trente sous de plus par jour pour les omnibus, les tramways — et les boutonnières fleuries de Monsieur !,.. Eh bien, mais... il peut vivre, ce petit, il peut vivre très bien... Je me rassérène, je lui serre la main, ce soir, à l'entr'acte, comme s'il venait de faire un héritage ! Encouragé par l'ombre, par le maquillage qui déguise nos figures, il laisse échapper ce cri anxieux :

— Ça se tire, hein ? Plus que treize jours !... Ah ! une tournée qui durerait toute la vie, quel rêve !

— Vous aimez le métier tant que ça !

Il hausse les épaules.

— Le métier, le métier... évidemment, je l'aime assez, mais il m'en a fait voir de dures... Et puis, trente-trois jours, c'est court...

— Comment, court ?

— Court pour ce que je veux faire !.,. Écoutez...

Il s'assied soudain près de moi, sur un banc du jardin poussiéreux, qui attend la plantation du quatrième acte, et se met à parler, à parler comme s'il avait la fièvre :

— Écoutez... je peux bien vous dire, n'est-ce pas ?... Vous avez été gentille... enfin bien camarade pour moi... Il faut que je rapporte deux cent vingt francs,

— Où?

— A Paris, si je veux manger... le mois qui vient et celui d'après. Je ne peux plus recommencer ce que j'ai supporté, je n'ai plus la santé qu'il faut.

— Vous avez été malade ?

— Malade, si vous voulez... La purée, c'est une sacrée maladie...

Il appuie, d'un geste professionnel, les deux index sur sa moustache postiche qui se décolle, et détourne de moi ses yeux creux, soulignés de bleu :

— Il n'y a pas de honte à ça... J'ai fait le Jacques, j'ai quitté mon père, qui est ouvrier brocheur, pour faire du théâtre, il y a deux ans. Alors, mon père m'a maudit...

— Comment ? Votre père vous a...

— ... Il m'a maudit, répète Gonsalez avec une simplicité théâtrale. Maudit, comme on maudit, quoi ! J'ai trouvé un em.ploi dans la troupe de Grenelle-Les Gobelins... C'est là que j'ai commencé à ne plus manger assez. L'été venu, plus un rond... J'ai vécu, pendant six mois, avec vingt-cinq francs par mois qu'une de mes tantes me faisait passer.

— Mon Dieu ! Pauvre petit !... Vingtcinq francs !... Comment faisiez-vous ?...

Il rit, d'un air un peu fou, en regardant devant lui :

— Je ne sais pas. C'est crevant, je n'en sais plus rien. Je ne me souviens pas bien. Ça m'a laissé comme un trou. Je me rappelle que j'avais un complet, une chemise, un col — rien de rechange... Le reste, j'ai oublié.

II se tait un instant et étend avec soin les jambes, pour ménager, aux genoux, son pantalon minable...

— Et puis après, j'ai fait des semaines aux Fantaisies-Parisiennes, à la Comédie-Mondaine... Mais c'est dur. Il faut un estomac que je n'ai plus... On est si peu payé... Je n'ai pas de nom, pas de garde-robe, pas de métier en dehors du théâtre, pas d'économies... Je ne me vois pas faisant de vieux os !...

Il rit encore, et le portant lumineux qu'on vient d'allumer dessine sa tête sans chair, ses pommettes dures, ses orbites noires et sa bouche trop fendue, où. le rire avale les lèvres.

— Alors, n'est-ce pas, il faut que je rapporte deux cent vingt francs. Avec deux cent vingt francs, je suis sûr de deux mois au bas mot. Cette tournée-ci m'est tombée comme un gros lot, on peut dire !... Je vous ai bien ennuyée, avec mes histoires ?

Je n'ai pas le temps de lui répondre : le timbre sonne au-dessus de nous, et Gonsalez, incurabîement en retard, s'envole vers sa loge, avec sa légèreté de feuille sèche, sa grâce chorégraphique et macabre de jeune squelette danseur...

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Comme elle est blonde et jeune, maigriote avec des yeux bleus, elle remplit exactement toutes les conditions que nous exigeons d'une « petite danseuse anglaise ». Elle parle un peu le français, d'une voix vigoureuse de jeune canard, et dépense, pour articuler quelques mots de notre langue, une force inutile qui fait rougir ses joues et briller ses yeux.

Quand elle quitte la loge qu'elle occupe avec ses compagnes, à côté de la mienne, et qu'elle descend vers la scène, maquillée, costumée, je ne la distingue pas des autres girls, car elle s'applique, ainsi qu'il sied, à n'être qu'une impersonnelle et agréable petite Anglaise de revue. La première qui descend, et la seconde, et la troisième, et juscfu'à la

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