‹ L'envers du music-hall [par] ColetteChapitre 7 sur 24 · MATINEE · texte numérisé non relu

MATINEE

les do3 de deux hommes assis, en peignoirs de bain sales, mucls et penchi's sur la labletlc à maquillage. L'ampoule électrique brûle au-dessus d'eux, rosaire, anémique, dans la grande lumière de trois heures.

Une noie aiguë, un cri perçant et prolongé monte des profondeur"» du théâtre : il y a donc, en ce moment, sur la scène, une femme qui, corsetce. sanglée de l'étroite robe longue des n romancières », accomplit ce prodige de sourire, de chanter, de lancer vers les frises ce si pointu qui fait qu'on songe, la langue rèche de soif, à des citrons lëcorchés, à des groseilles mi-mûres, à toutes les choses acides, fraîches, vertes...

Quel soupir répond au mien, venu d'une loge voisine ! soupir tragique, presque sangloté... C'est celui, à coup sûr, de cette enfant mal remise d'une fièvre muqueuse, une « tour-de-chant »

débile, que la chaleur furieuse épuise et qui se remonte avec des absinthes glacées...

Une huile trouble, qui fleure le vieux pétrole : c'est ma vaseline, méconnaissable. Une crème couleur de beurre douteux : voilà ce qu'est devenu mon blancgras. Le contenu du pot de rouge, liquéfié, pourrait servir à masquer, comme disent les cuisiniers, quelques « pêches cardinal »...

Tant bien que mal, me voici ointe de ces graisses multicolores, et poudrée. J'ai le temps de contempler, avant l'heure de la pantomime, mon visage où reluisent, sous le soleil, les couleurs mêlées du pétunia violet, du bégonia, du volubilis bleu sombre... Mais l'énergie de remuer, de marcher, de danser et de mimer, où la prendre ?...

Le soleil tourne un peu et quitte l'une de mes deux fenêtres, que j'ouvre grande ; mais l'accoudoir brûle mes paumes et l'impasse sent le melon pourri, le ruisseau sec... Deux femmes en cheveux ont planté leurs chaises au

milieu de la chaussée et renversent la tête vers l'azur poudreux, comme des bêtes qu'on noie...

Un pas hésitant monte l'escalier ; je me détourne pour voir surgir, au palier, une danseuse fluette costumée en Pcau- Rouge : elle est pAle malgré le fard, avec des tempes noires de sueur. Nous nous regardons sans parler ; puis elle soulève vers moi im pan de son costume brodé, alourdi de verroteries, chargé de cuir en rubans, de métal et de perles, et murmure en Centrant dans sa loge :

— Et avec ça, il pèse dix-huit livres !

Le timbre qui nous appelle sur le plateau trouble seul le silence. Je rencontre dans l'escalier des machinistes dépoitraillés et muets ; des figurantes en robes andalouses traversent le foyer sans autre salut qu'un coup d'œil féroce à la grande glace. Brague, à la torture dans le drap noir de sa courte veste et de sa longue culotte espagnoles, sifflote encore, par fierté, <( pour n'avoir pas l'air de clarnecer comme les autres ! » Un énorme garçon, rond comme un muid, dans son costume de cabaretier, suffoque et m'épouvante : s'il allait mourir en scène...

Et pourtant, les forces mystérieuses de la discipline, du rythme musical, l'orgueil enfantin et noble de paraître beaux, de paraître forts, nous soulèvent, nous conduisent... Vraiment, nous jouons comme d'habitude ! Le public, prostré, invisible dans la salle éteinte, ne verra rien de ce qu'il doit ignorer : le halètement rapide qui dessèche nos poumons, l'eau qui nous inonde et noircit la soie de nos costumes, la moustache de sueur et de poudre collée, qui virilise si mal à propos ma lèvre supérieure ; il ne verra pas, dans le visage exténué de son comique favori, le regard égaré, enragé, l'envie de mordre ; il ne devinera pas, surtout, qu'une horreur nerveuse me soulève, à ne rencontrer, à ne palper que des mains, des bras, des joues, des nuques mouillées ! Des manches hu-

mides, des cheveux collés, des verres poissés, des mouchoirs en éponges molles... Et moi-môme...

Le rideau tombé, nous nous séparons vite, comme honteux, pauvre troupeau

fumant que nous sommes... Nous nous hâtons vers la rue, aspirant au soir sec et poussiéreux, vers l'illusion de la fraîcheur que verse une lune déjà haute, épanouie, chaude et dédorée..*,

li'flppAlVIÉ

Il joue, dans la pièce que nous emportons en tournée, le viveur du premier acte ; une perruque de chanvre roux et un tablier blanc, au « trois », le déguisent en garçon de restaurant.

Quand nous prenons le train, au petit matin, ou la nuit — la tournée est dure : trente-trois villes en trente-trois jours — il arrive en retard, toujours courant, de sorte que je ne connaissais de lui qu'une mince silhouette en paletot flottant, tout agitée par la course. Le régisseur et les camarades levaient les bras et lui criaient :

— Allons ! Gonsalez, bon Dieu ! un de ces jours, tu vas le rater pour de bon !

Il s'engouffrait, comme porté par un coup de vent, dans le wagon de seconde béant, et je n'avais jamais eu le temps de voir sa figure.

Seulement, l'autre jour, en gare de Nîmes, comme je m'écriais : « Ça sent la jacinthe ! Qui est-ce qui sent la jacinthe ?» il a eu un gentil geste gêné pour me tendre le petit bouquet anémique qui fleurissait sa boutonnière.

Depuis ce jour-là, je fais attention a lui, je lève les bras, comme les autres, quand il arrive en retard à la gare, je crie avec tout le monde : « Allons ! bon Dieu, Gonsalez ! » et je reconnais sa figure.

Une pauvre figure, d'une pâleur bi-

lieuse, comme si son « foiid-de-teint »

lui était entré dans la peau. Des creux, des saillies — les pommettes sortent, les joues rentrent — trop de sourcils, la bouche mince et le menton têtu...

Mais pourquoi ne quitte-t-il jamais son long paletot, jauni aux épaules par les soleils et les pluies de l'autre année ? Un coup d'œil aux chaussures me renseigne : Gonsalez produit au jour des croquenots lamentables, jadis vernis, dont le cirage, le cirage grisâtre des auberges de hasard, ne comble plus les craquelures. Les bottines m'obligent à songer au pantalon, mystérieux sous l'ample jupe du pardessus, et au faux col, heureusement à peine visible audessus d'une extraordinaire cravate noire à triple tour.

Les gants de fil, reprisés à gros points, ne me permettent pas d'espérer, chez le petit comédien, le « jemenfîchisme »

d'un jeune bohème : c'est bien la misère. C'est sûrement la misère, encore une fois : quand aurai-je fini de la rencontrer ? Voilà que je pense à ce garçon, que j'attends son arrivée essoufflée, — j'observe qu'il ne fume pas, qu'il n'a pas de parapluie, que son sac à main est une loque et qu'il guette discrètement, pour le ramasser quand je l'aurai lu et jeté, le journal que j'achète...

Averti par un pudique instinct, il

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