‹ L'envie (volume 2)Chapitre 1 sur 5 · L'envie · texte numérisé non relu

L'envie

A sa droite s'étendaient lesguéretsà travers lesquels serpentait la route qu il venait de suivre avec Frédénk, pour arriver i.u faîte de la colline; mais il s'aperçut seulement alors, en faisant quelques pas vers sa gauche, que, de ce côté, ce pli de terrain était, dans une longueur de trois ou quatre cents pieds, coupé presque à pic et surplombait un grand bois, dont les cimes ks plusélevées n'atteignaient qu'au tiers de lescarpenient.

i.'f>\ IF., r. III. 1

Du point culminant où il se trouvait, David, dominant au loin la plaine, s'assura que Frédérik n'était, ni a sa droite, ni devant, ni derrière lui; il n'avait donc pu subitement disparaître que par l'escarpement de gauche.

L'angoisse de David fut terrible... en songeant au désespoir de madame Bastien sil revenait seul auprès d'elle. Mais cette stupeur inactive ne dura pas longtemps, homme d'un sang-froid et d une résolution souvent éprouvés dans ses périlleux voyages, il avait acquis cette rapidité de décision qui est la seule chance de salut dans les cas extrêmes.

En une seconde, David eut fait le raisonnement suivant, agissant pour ainsi dire à mesure qu'il pensait.

— Frédérik n'a pu m'échappe r que du côté de l'escarpement, il ne s'est pas jeté dans ce précipice, j'aurais entendu le bruit de son corps tombant et brisant les branchages des gra ids arbres que voici là, audessous de moiî il est donc descendu par quelque endroit connu de lui; le sol est boueux, je dois retrouver la trace de sa marche; où il a passé... je passerai, il n"a pas plus de cinq minutes d'avance sur moi.

David avait pédestrement voyagé avec une tribu dlndiens de l'Amérique du Nord, et plus d'une fois, à la chasse, séparé du gros de ses compugnons dans les forêts vierges du Nouveau-Monde, il avait appris des Indiens auprès de qui il était resté à retrouver leurs compagnons, grûre h des observations d'une rare sagacité.

Kovenant donc à l'endroit où il s'était aperçu de la disparition (\r. Fïvdérik, David, pendant la longueur de cinq ou six mètres, ne vit d'autre empreinte que collpdespspasàlui... mais bientôt il reconnut ceux do

Frédérik tournant brusquement et se dirigeant vers le bord de Tescarpement qu'ils côtoyaient quelque peu, puis ils disparaissaient.

David regarda au-dessous de lui.

A une quinzaine de pieds environ, la cime dun orme étendait ses bras immenses, jusqu'à toucher la pente rapide de l'escarpement; enire cette cime branchue et 1 endroit où il se trouvait, David remarqua une grosse touffe de genêts, a laquelle on pouvait arriver en se laissant glisser par une brèche assez large, ouverte dans le sol argileux; là encore on voyait desempreintes toutes fraîches.

— Frédérik a gagné cette touffe de broussailles, dit David en prenant le même chemin avec autant d agilité que de hardiesse, et, ensuite. pensa-t-il, Frédérik, se suspendant avec les mains, aura pu atteindre du bout des pieds une des grosses branches du faîte de l'orme et, de là, descendre de rameaux en rameaux jusqu'au pied de l'arbre.

Chez David l'action accompagnait toujours la pensée : en peu d'instants, il se laissa glisser jusqu'au sommet de l'arbre; quelques petites branches récemment rompues, et lérosion de lécorce aux endroits oii avaient posé les pieds de Frédérik, indiquaient son passage.

Lorsque David eut lestement descendu au bas de Terme, la couche épaisse de feuilles détachées par l'automne, et amoncelées sur le sol, rendirent plus difficile l'exploration de la marche de Frédérik; mais le léger tassement de cette feuillée là où avaient posé ses pieds, le brisement ou fécartement des taillis, très-épais aux endroits qu'il venait de traverser, ayant été soigneusement observés par David, servirent à le guider à travers unelargeenccinte. Lorsqu'il en sortit, il fut frappé

dun bruit sourd, peu lointain, mais formidable qu'il n'avait pu jusqu'alors remarquer, au milieu du frôlement des branchages et des feuilles sèches.

Ce bruit formidable était celui des grandes eaux...

L'oreille exercée de David ne lui laissa aucun doute a ce sujet...

Une horrible idée lui vint à l'esprit; mais son activité, sa résolution, un moment suspendues par l'épouvante, reçurent une nouvelle et vigoureuse impulsion; l'enceinte dont il sortait , aboutissait à une allée sinueuse, dont le sol humide offrit pendant assez longtemps encore la trace des pas- de Frédérik... David la suivit en grande hâte, car, à l'intervalle et a la disposition des empreintes, il s'aperçut qu'en cet endroit le jeune homme avait couru...

Mais bientôt... un sol ferme et sec, parce qu'il était sableux et plus élevé, succédant au sol détrempé des bas-fonds, tout vestige de pas disparut...

David se trouvait alors dans une espèce de carrefour... d oïl l'on entendait de plus en plus distinctement le bruit de la Loire, dont les eaux extraordinairement grossies depuis peu de jours, mugissaient avec fracas.

Courir droit à la rivière, en se guidant sur son retentissement puisqu'il lui était impossible de suivre plus longtemps Frédérik à la trace... telle fut la résolution de David, dont l'angoisse redoublait en se rappelant les adieux nocturnes adressés par son élève à sa mère endormie.

Le péril était au bord de la Loire; c'est dans cette (irectionciue David s'élança a travers bois, s'orientanl d'après le bruit du (leuve.

Au bout de dix minutes, quittant le taillis en courant et traversant une prairie bornée par la jelée du

fleuve, David gravissait cette jetée en quelques bonds. . .

A ses pieds, il vit une immense nappe d'eau jaunâtre, rapide, écumante, dont le floî venait bouillonmr et mourir sur la grève...

Aussi loin que put s'étendre sa vue, David, haletant de sa course précipitée, n'aperçut rien...

Rien... que l'autre rive du fleuve noyée dans la brume...

Rien., qu'un ciel gris et morne d'où tomba bientôt une pluie battante...

Rien... que ce cours d'eau limoneuse, grondant comme un tonnerre lointain et formant vers le couchant une grande courbe au-dessus de laquelle s'étageaient les massifs de la forêt de Pont-Brillant, dominés par son immense château.

Réduit a une imictiwi forcée, David sentit son âme forte et valeureuse fléchir sous le poids dun grand désespoir.

Contre ce désespoir il essaya, mais en vain, de lutter, se disant que peut-être Frédérik ne sétait pas résolu k une extrémité terrible. Il alla jusqu'à attribuer la disparition subite du jeune homme a une espièglerie d'écolier.

Hélas! cette illusion, David ne la conserva pas longtemps .. une bourrasque du vent qui soufflait violemment dans le sens du courant du fleuve apporta presque aux pieds de David, en la faisant rouler et voltiger sur la grève, une casquette de drap bleu, ceinte d'une petite bordure écossaise.. . que Frédérik portait le matin môme.

— Malheureux enfant, s'écria David, les yeux pleins de larmes, et sa mère... sa mère... ah! c'est affreux!

Soudain, il lui sembla entendre, dominant le gron-

10 LES SLPT PÉCUÉS CAPITAUX.

dément des eaux et amené par le vent, un long cri de détresse.

Remontant alors la jetée a l'enconlre du vent qui lui apportait cecri, David courut de toutes ses forces dans cette direction.

Soudain il s'arrêta.

Ces mots, exclamés avec un accent déchirant venaient d'arriver a son oreille :

— Ma mère.,, oh! ma mère!

A cent pas devant lui, David aperçut, presque en même temps, au milieu des eaux rapides, la tête de Frédérik, livide, effrayante!... ses longs cheveux collés a ses tempes, ses yeux horriblement dilatés... pendant que ses bras, par un dernier effort, s'agitaient convulsivement au-dessus du gouffre.

Puis le précepteur ne vit plus rien... qu'un bouillonlonnement plus prononcé a l'endroit où il avait aperçu le corps.

Une lueur d'espérance illumina cependant la mâle figure de David... mais, sentant Timminence du péril et le danger d'une aveugle précipitation, car il avait besoin de toute son agilité, de toutes ses forces, et, si cela se peut dire, de toutes ses aises, pour sauver Frédérik, et ne pas périr lui-môme, il eut l'incroyable sang-froid, après avoir jeté bas son habit, son gilet, d'ôter sa cravate, ses chaussures et jusqu'à ses bretelles.

Tout cela fut exécuté avec une sorte de prestesse calmo qui permit a David, pendant qu'il se dépouillait (le ses vêtements, de suivre d'un coup d'œil attentif lo courant du fleuve. .. et de calculer froidement qu'amené par le courant Frédérik ne devait plus se trouviT qu h «•in(juarite pas environ.

L*ENVIE. î l

David calculait juste. 11 vit bientôt, à peu de distance, et vers le milieu du fleuve, flotter pendant un instant la longue chevelure de Frédérik soulevée par les eaux, ainsi que les basques de sa veste de chasse...

Puis tout disparut de nouveau.

Le moment était venu.

David, d'un regard ferme et sûr, mesura la distance, se jeta dans le fleuve et se mit à nager droit vers la rive opposée, réfléchissant avec raison qu'en coupant la rivière par le travers en tenant compte de la dérive, il devait arriver vers le milieu de la Loire peu de temps avant que le courant n'y apportât le corps de Frédérik...

Les prévisions de David ne furent pas trompées : il avait déjà traversé le milieu du fleuve, lorsqu'il aperçut à sa gauche, dérivant entre deux eaux, le corps du fils de madame Bastien, tout à fait privé de mouvement.

Saisissant alors d'une main Frédérik par sa longue chevelure, il se mit à nager de l'autre main et regagna la rive après des efforts inouïs, en se demandant avec angoisse s'il ne sauvait qu'un cadavre.

Enfin... il toucha à la grève... Robuste et agile, il prit le jeune homme entre ses bras et le déposa sur le revers gazonné de la jetée... a cent pas environ de l'endroit où il avait laissé ses vêtements...

Alors, agenouillé auprès de Frédérik, David lui posa la main sur le cœur... il ne battait plus... ses extrémités étaient roidies, glacées... ses lèvres bleuâtres, convulsivement serrées, ne laissaient échapper aucun souftle...

David, épouvanté, souleva la paupière demi-closo de ladolescent; elle laissa voir un œil immobile, terne et vitreux...

13 LES SEPT tÉGHÉS CAPITAUX,

La pluie continuait de ruisseler à torrents sur ce orps inanimé. David ne put retenir ses sanglots... Sur' cette grève solitaire... aucun secours à attendre... et il eût fallu des secours puissants, instantanés... lors même qu'une étincelle de vie aurait encore existé chez Frédérik...

David jetait autour de lui un regard désespéré, lorsqu'à peu de distance il vit s'élever une colonne d"épaisse fumée. Un angle saillant de la jetée lui cachait un bâtiment sans doute habité.

Emporter Frédérik entre ses bras, et, malgré ce fardeau, courir vers l'habitation cachée... c'est ce que fit spontanément David... Lorsque la disposition du terrain le lui permit, il aperçut à peu de distance une de ces briqueteries assez nombreuses sur les bords de la Loire, les briquetiers trouvant réunis dans ces parages l'argile, le sable, l'eau et le bois.

Servi par ses souvenirs de voyages, David se rappela avoirvu leslndiens, habitant les bords desgrands lacs, rappeler souvent à la vie leurs compagnons demi-noyés, en ramenant chez eux la chaleur et la circulation du sang au moyen de larges pierres chaudes, sorte d'étuve grossière sur laquelle on plaçait lo moribond pendant que l'on frictionnait activement ses membres avec quelques spiritueux.

Les briquetiers s'empressèrent de venir en aide à David; Frédérik, enveloppé d'une couverture épaisse, fut étendu sur un lit de bri(iues légèrement chauffées, et exposé à la pénétrante chaleur qui s exhalait de la bouche du four; une bouteille d'eau-de-vie, offerte par le maître bri(iu('lier, servit aux frictions. Pendant assez longtemps, David douta du succès des soins... Cependant (juclques légers symptômes de sensibilité firent

l'en VIE. 1;3

bientôt bondir son cœur d'espérance et de joie.

Une heure après avoir été transporté dans la briqueterie, Frédérik, complètement revenu a lui-même, était encore d une si grande faiblesse, quil n'avait pu prononcer une parole, quoique plusieurs fois ses regards se fussent arrêtés sur David, avec une expression d'attendrissement et de reconnaissance ineffable...

Le précepteur et son disciple se trouvaient alors dans la m.odeste chambre du maître de la briqueterie; celui-ci s'était rendu avec ses ouvriers sur la jetée, afin d'observer le niveau du fleuve, qui depuis bien des années n'avait atteint une élévation pareille; aussi, sans présager jusqu'alors un débordement, l'état de la Loire ne laissait pas d'inspirer de vives inquiétudes aux riverains, qui craignaient de voir ses eaux continuer de grossir.

David venait de présenter un breuvage chaud et réconfortant à Frédérik, lorsque celui-ci lui dit d'une voix faible et émue :

— Monsieur David... c'est a vous que je devrai le bonheur de revoir ma mère?...

— Oui... vous la reverrez, mon enfant, répondit le précepteur, en serrant entre ses mains les mains du fils de madame Bastien; mais comment n'avez-vous pas songé que, vous tuer... c'était la tuer... votre mère? ..

— J'y ai songé... trop tard... Alors... je me sentais perdu... et j'ai crié... ma mère!.,, comme j'aurais crié... au secours.

— Heureusement... ce cri suprême, je l'ai entendu, mon pauvre enfant... Mais, à cette heure que vous

voilà calme... je vous conjure... dites-moi. . Puis, s interrompant , David ajouta :

— Non... après ce qui s est passé, je nai pas le droit de vous interroger... j'attendrai un aveu... que je ne désire devoir qu a votre confiance.

Frédérik sentit la délicatesse de David, car évidemment celui-ci ne voulait pas abuser de Tinfluence que lui donnait un service rendu, pour forcer les confidences du fils de madame Bastien.

Celui-ci reprit donc, les larmes aux yeux :

— jMonsieur David, la vie m'était à charge... je jugeais de l'avenir par le passé... je voulus en finir... Cependant cette nuit, au moment où, pendant lesommeil de ma mère, j'ai été lui dire adieu... mon cœur s" est brisé... j"ai songé à la douleur que je lui causerais en me tuant, et un moment j'ai hésité... mais je me suis dit : Ma vie coûtera peut-être plus de larmes à ma mère que ma mort, et je me suis décidé a en finir... Ce matin je lui ai demandé qu'elle me pardonnât les chagrins que je lui avais causés... Je vous ai aussi prié de me pardonner mes torts envers vous, M. David... je ne voulais emporter avec moi Tanimadversion de personne... Pour éloigner tout soupçon, jai aiîecté un air calme, certain de trouver, dans la journée, le moyen d'échapper a votre surveillance, ou 'a celle de manière... Votre otîre de sortir ce matin... a servi mes projets. Je connaissais le pays .. j'ai dirigé notre jtromenade vers un endroit où je me croyais sûr de vous échapper... et d échapper a vos secours... car je ne sais comment il vous a été possible de retrouver mes traces, M. David .

— Je vous raconterai cela, mon enfant, mais conlinuez...

l'envie. i 5

— La précipitation, l'ardeur de ma course... le bruit du vent et des eaux, m'avaient comme enivré, et puis, à l'horizon, j'avais vu se dresser devant moi, comme une apparition, le...

Mais Frédérik, dont une légère rougeur avait coloré les joues, n'acheva pas.

David compléta mentalement la phrase et se dit :

— Ce malheureux enfant, à ce moment désespéré, a vu dominant au loin la rive du fleuve... le château de Pont-Brillant...

Frédérik, après un moment de silence, poursuivit :

— Je vous le disais, M. David, j'étais comme enivré... comme fou... car je ne me rappelle pas à quel endroit du fleuve je me suis jeté... le froid de l'eau m'a saisi.. .jeme suis vu mourir, alors j'ai eu peur... .Alors la pensée de ma mère m'est revenue, il m'a semblé la voir, comme en rêve... se jeter sur mon corps glacé... je n'ai plus voulu mourir... j'ai crié... ma mère.,, ma mère.,, en essayant de me sauver, car je sais bien nager; mais le froidm'avait engourdi. ..je mesuissenti couler à fond... En entendant le fleuve gronder audessus de ma tète, un effort désespéré m'a un instant ramené à la surface de l'eau... et puis j'ai perdu connaissance pour me retrouver ici, M. David... ici, où vous m'avez apporté... secouru comme votre enfant... ici, où ma première pensée a été pour ma mère...

Et Frédérik, fatigué par l'émotion de ce récit, s'accouda sur le lit où on l'avait transporté, et resta silencieux, le front appuyé sur sa main.

L'entretien de David et de Frédérikfut interrompu par le briquetier qui entra dans la chambre d'un air effrayé.

— Monsieur, dit-il précipitamment à David, la charrette est attelée... partez vite...

— Quavez-vous? lui demanda David.

— La Loire monte toujours, monsieur... il faut qu avant deux heures le peu de meubles et d'effets que nous possédons ici soient enlevés...

— Craignez-vous donc un débordement?

— Peut-être, monsieur, car la crue devienteffrayante, et si la Loire déborde... demain... Ton n'apercevra plus que les cheminées de ma briqueterie... Aussi, pour plus de prudence, je veux déménager; c'est la charrette qui va vous conduire, qui, a son retour, me servira à enlever mes meubles.

— Allons, mon enfant, dit David à Frédérik, du courage... Vous le voyez, nous n'avons pas un moment à perdre...

— Je suis prêt, monsieur David.

— Heureusement, nos vêtements ont pu ii peu près sécher, grâce k cet ardent brasier... Appuyez-voussur moi... mon enfant.

Au moment où le fils de madame Basiien ({uittait la maison, il dit au briquetier :

— Pardon, monsieur, de ne pouvoir mi(Mix vous remcrricr de vos bons soins... mais je reviendrai.

— Que le ciel vous entende, mon jeune monsieur, et qu il fasse qu'à la place de cette maison, vous ne retrouviez pas dans quelques jours un amas de décombres.

David, sans que FrédérikTaperçût, remit deux pièces d'or au briquetier, en lui disant tout bas :

— Voici pour la charrette.

Quelques instants après, le fils de madame Bastien et David s'éloignaient de la briqueterie, dans la rustique voiture remplie dune épaisse couche de paille et recouverte d'une toile, car la pluie continuait de tomber à torrents.

Le conducteur de la charrette, enveloppé d'une roulière, assis sur l'un des brancards, activait la marche du cheval de trait qui trottait pesamment.

David avait exigé que Frédéric se couchât daus la voiture , et appuyât sa tête sur ses genoux; assis tout a fait à larrière, il tenait ainsi ladolescent à demi embrassé, et veillait sur lui avec une soUicitude paternelle.

— Mon enfant, lui dit-il, en ramenant avec soin sur Frédérik Tépaissecouverlure prêtée par le briquetier, n'avez-vous pas froid?

— Non, M. David...

— Maintenant. . . convenons de nos faits. . . Votre mère doit ignorer ce qui s'est passé ce matin... Nousdirons, n'est-ce pas, que, surpris par une pluie battante, c'est à grand'peine que nous avons pu nous procurer cette charrette... Le briquetier croit que vous êtes tombé à l'eau par imprudence, en vous avançant trop sur l'un des talus de la jette... Il m'a promis de ne pas ébruiter cet accident dont les suite pourraient inquiéter votre mère... Ceci bien convenu... ny pensons plus...

— Que de bonté... que de générosité!.. Vous songez atout, vous avez raison, il ne faut pas que ma mère sache que vousm'avez sauvé la vieau péril de la vôtre, et, cependant. .

— Ce qu'il faut que votre mère sache... mon cher Frédérik;ce qu il faut quelle voie, c'est que j'aitenu la promesse que, ce matin, je lui ai faite... car le temps presse!

— Quelle promesse?. .

— Je lui ai promis de vous guérir.

— Me guérir!... et Frédérik baissa la tète avec accablement; me guérir...

— Et cette guérison... il faut quelle soit accomplie ce matin...

— Que dites-vous?..

— Je dis qu'il faut que, dans une heure, à notre arrivée à la ferme... vous soyez redevenu... le Frédérik d'autrefois... la joie, l'orgueil de votre mère.

—31. Da\id...

— Mon enfant... Les moments sont comptés; écoutez-moi donc. Ce matin, au moment où vous avez disparu, je vous disais : Je sais la cause de votre mal...

— Vous médisiez cela, en effet, M. David.

— Eh bien! cette cause c'est I'Envie!...

— Oh! mon Dieu! murmura Frédérik, écrasé de lionle, en cherchant a se dérober à l'étreinte de David.

Mais celui-ci serra plus tendrement encore Frédérik contre son cœur, et reprit vivement :

— Relevez le front... mon enfant, pas île hontel r est un excellent sentiment (|ue celui de l'envie...

— L'envie? un excellent senlimenl! s'écria Fiédérik en se redressant <»' regardant David avec stupeur,

1 envie... répéta-t-il en frémissant, ah 1... monsieur., vous ne savez pas... ce quelle enfante...

— La haine? tant mieux...

— Tant mieux?... mais la haine a son tour...

— Enfante la vengeance... tant mieux encore...

— M. David, dit le jeune homme en retombant sur sa couche de paille avec abattement, vous vous raillez de moi... et pourtant...

— ^re railler devons, pauvre enfant! s'écria David d'une voix pénétrée, en ramenant Frédérik a lui et le pressant avec amour contre sa poitrine, me railler de vous! ahî ne dites pas cela... Pour moi, plus que pour personne, la douleur est sainte... Me railler de vous... mais vous ne savez donc pas que ma première impression à votre vue a été remplie de compassion, de tendresse... car j'avais un frère, voyez-vous, Frédérik... un jeune fière de votre âge...

Et les larmes de David coulèrent... Suffoqué par l'émotion, il fut obligé de garder un moment le silence.

Les pleurs de Frédérik coulèrent aussi; ce fut lui, à son tour, qui se serra contre David en le regardant d'un air navré, comme s il eût voulu lui demander pardon de faire couler ses larmes.

— David le comprit.

— Rassurez-vous, mon enfant, ces larmes-la ont aussi leur douceur. Eh bien! le frère dont je vous parle... ce jeune frère bien-aimé, qui faisait ma joie et mon amour, je lai perdu... Voilà pourquoi j'ai ressenti pour vous un si prompt... un si vif intérêt... voilà pourquoi je veux vous rendre à votre mère tel que vous étiez autrefois, parce que c'est vous rendre vous-même au bonheur.

L'accent, la physionomie de David, en prononçant

ces mois étaient d'une douceur si mélancolique, si pénétrante, que Frédérik, de plus en plus ému, reprit timidement :

— Pardon, M. David, d'avoir cru que vous vouliez vous railler de moi... mais...

— Mais ce que je vous ai dit, vous a semblé si étrange... n est-ce pas. . . que vous n'avez pu croire que je parlais sérieusement?

— Il est vrai...

— Gela doit être, et pourtant... mes paroles sont sincères. . je vais vous le prouver

Frédérik attacha sur David un regard plein d'angoisse et de dévorante curiosité.

— Oui, mon enfant, l'envie est en soi un sentiment excellent; seulement vous l'avez jusqu'ici mal appliqué... vous avez mal envié,., au lieu cïenvîe?' bien.

— Envier... bien!... L'envie... un sentiment excellent, répéta Frédérik, comme s'il n'avait pu en croire ses oreilles. L'envie... l'attreuse envie... qui ronge... qui dévore .. qui tue...

— Mon pauvre enfant... la Loire... a failli tout k Iheure être votre tombea*». . . Ce malheur arrivé . . votre mère, n'est-ce pas, se fût écriée: Oh! fleuve maudit... (jui dévore... qui lue... Oh! fleuve maudit. . quia englouti mon fils...

— Hélas! monsieur David!

— Va si les craintes d inondation se réalisent... que de voix désespérées s'écrieront: Oh! fleuve maudit! nosmaisonssont emportées, nos champs submergés... Ces malédictions seronl-olles justes?

— Que trop, monsieur David.

— Oui... et pourtant... ce fleuve... si maudit., fertilise ses rives. . Il est la ri<li(s^;e des villes qu'il

traverse... Des milliers de bateaux chargés de denrées de toutes sortes, sillonnent ses ondes; ce fleuve si maudit accomplit en6n la missionutile, fécondante, que Dieu a donnée a tout ce qu'il a créé... car dire que Dieu a créé les fleuves pour l'inondation et pour le désastre, ce serait un blasphème... Non! nonl C'est Ihomme dont l'ignorance, l'incurie, légoïsme, l'avidité, le dédain de toute fraternelle solidarité... changent en fléaux les dons célestes du Créateur...

Frédérik, frappé des paroles de son précepteur, l'écoutait avec un intérêt croissant.

— Tout à l'heure encore, reprit David, sans ce feu dont la chaleur a pénétré vos membres glacés... vous mouriez peut-être... Et cependant... c'est horrible, les ravages du feu! Faut-il maudire le feu et le Créateur'^ Que vous dirai-je? Faut-il, parce qu'elle a causé d'effroyables sinistres, maudire la vapeur qui va changer la face du monde? Non! nonl Dieu crée des forces, et l'homme, dans son libre arbitre, emploie ces forces au bien ou au mal... Et comme Dieu est un et indivisible dans sa toute-puissance, il en est des passions comme des autres éléments; aucune n'est mauvaise en soi; ce sont des leviers.,. L'homme s'en sert bien ou s'en sert mal... a lui son libre arbitre! Ainsi, mon enfant, vos chagrins datent de votre visite au château de Pont- Brillant, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur David.

— En comparant l'obscurité do votre nom et votre vie modeste, presque pauvre, à la vie splendide, au nom illustre du jeune marquis de Pont- Brillant, vous avez ressenti une envie âpre... profonde?

— Il n'est que trop vrai...

— Jusque-là... ces sentiments étaient excellents...

— Excellents!

— ^Excellents! vous emportiez du château. . . des forces vives... puissantes; elles devaient, sagement dirigées, donner au développement de vos facultés le plus généreux essor... Malheureusement, ces forces ont éclaté entre vos mains inexpérimentées... et vous ont blessé... pauvre cher enfant! Ainsi... de retour chez vous, vos simpleset pures jouissances ont été détruites par le souvenir incessant des splendeurs du château; puis. . dans votre oisive et douloureuse convoitise, vous en êtes venu forcément. .. a haïr celui qui possédait tout ce que vous enviiez? puis... la vengeance...

— Vous savez, s'écria Frédérik, éperdu.

— Je sais tout... mon enfant.

— Ah! M. David... grâce! murmura Frédérik, anéanti, c est surtout le remords de cette lâche et horrible tentative... qui m'a conduit au suicide..

— Je vous crois, mon enfant... et maintenant cela m'explique le sombre et morne abattement où je vous ai vu plongé depuis ma venue chez votre mère... Vous méditiez... cette funeste résolution?...

— J'y avais songé pour la première fois la veille de votre arrivée.

— Ce suicide était une exi)iation volontaire. Il en est de plus fécondes, moucher Frédérik... d'ailleurs, je suis certain que si l'envie a été le germe de votre haine imi)!acable contre lUiouldc Pont-l^rillant, la terriljle scène de la furet a été amenée par des circonstances que j'ignore et cpii doivent atténuer votre coupable lenlalive.

Fréflérik baissa la tète et ne répondit rien.

— De cela, non? reparlerons plus tard, dit David. Maintenant, vovons. mon enfant, quenviez-vous le . Ï3lus au jeune marquis de Pont-Brillant? ses richesses^ tant mieux! enviez-les ardemment, enviez-les sincèrement, et, danscette envie énergique, incessante, vous trouverez un levier dune puissance incalculable; vous renverserez tous les obstacles; a force de travail, d'intelligence, de probité, vous deviendrez riche... pourquofnon? Jacques Laffitte était plus pauvre encore que vous, il avoulu être riche, il est devenu vingt fois millionnaire; sa renommée est sans tache, et toujours il a tendu la main a lindigence... toujours il a favorisé, doté le travail honnête et courageux... Combien d'exemples pareils je pourrais encore vous citer!

Frédérik regarda d'abord son précepteur avec une profonde surprise, puis, la lumière se faisant aux yeux du jeune homme, il porta les deux m.ains a son from, comme si son esprit eût été ébloui par une clarté subite...

David poursuivit.

— Allons plus loin... Les richesses du marquis ne vous in>pirent-elles quune envieuse convoitise... au lieu dun sentiment de haine, de révolte contre une société où ceux-là regorgent de superQu, tandis que ceux-ci meurent faute du nécessaire? Bien, bien, mon enfant, c'est un admirable sentiment que celui-la; c'est un sentiment religieux et saint, car il a inspiré aux Pères de lÉglise de saintes et vengeresses paroles .. Aussi, ala\oix de ces grands révolutionnaires, le divin principe de la fraternité, de l'égalité humaine a été proclamé... Oui, ajouta David avec une tristesse amère, mais proclamé vainement... Les prêtres, reniant leur origine égalitaire, se son rendus complices

du pouvoir et de la richesse des rois et des grands; au nom de ceux-ci, ils ont dit aux peuples : vous êtes fatalement voués a la servitude , à la misère et aux larmes sur cette terre... Était-ce assez blasphémer la paternelle bonté du Créateur, assez lâchement déserter la cause des déshérités? Mais cette cause a, de nos jours, de vaillants défenseurs, et bénis soient les sentiments que vous inspire la richesse, mon enfant, s'ils vous jettent parmi les gens de cœur qui combattent pour la cause impérissable de Tégalité, de la fraternité humaine.

— Oh! s'écria Frédérik les mains jointes, le regard radieux, le cœur palpitant d'un généreux enthousiasme, je comprends... je comprends...

— Voyons... poursuivit David avec une animation croissante, que lui enviez-vous encore, à ce jeune marquis? L'ancienneté de son nom? Enviez... Enviez! Vous aurez mieux qu'un nom ancien : vous ferez votre nom plus illustre... plus retentissant, que celui de Pont-Rrillant. Les arts, les lettres, les sciences, la guerre! que de carrières ouvertes à votre généreuse ambition! Et vous arriverez. J'ai étudié vos travaux, je sais où atteindront vos facultés, décuplées, par la force d'impulsion d une opiniâtre et vaillante émulation...

— Mon Dieu!., mon Dieu! s'écria Frédérik avec enthousiasme et les yeuxmouillé?î de douces larmes, je no j)uis dire (luel changement s'opère en moi... Au lieu de la nuit... c'estle jour... le jour brillant d'autrefois... et plus radieux encore... Oh! ma mère!... ma mère!...

— Cherchons... encore, continua David, nevoulant pas laisser le moindre doute a Frédérik; lenvie que vous inspire cet ancien nom de Pont-Brillant se ma-

l'e.wie. 25

nifeste-t-elle par une haine violente contre la traditionaristocratique... toujours vivace et renaissante... la féodale... ici bourgeoise?... De cette envie, glorifiezvous, mon enfant . . . Jean-Jacques, en protestant contre l'inégalité matérielle des conditions, a été un sublime envieux, et nos pères... en brisant !e privilège et la monarchie... nos pères ont été d'héroïques, d'immortels envieux.

Ohl s écria Frédénk, comme mon cœur bat a

vos nobles paroles, monsieur David!... Quelle révélation! Ce qui me tuait... je le sens maintenant, c'était une envie lâche... stérile! l'envie était pour moi linertie, le désespoir... h mort... L'envie devait être Taction... lespérance... la vie! Dans ma rage impuissante, je ne savais que maudire, moi, les autres et mon néant... L'envie devait me donner le désir et la force de sortir de mon obscurité... j'en sortirai!...

— Bien!... bien!... cher et brave en Tant, s'écria David a son tour, en étreignant Frédérik sur sa poitrine, oh!... j'étais certain, moi, de vous guérir... Tâche facile, avec une généreuse nature comme la vôtre... si longtemps cultivée par la plus admirable des mères... Tendre et excellent cœur, ajouta-t-il, sans pouvoir retenir ses larmes. Ce matin, au moment de périr, votre dernier criétait : Ma mère! ma 7?iè/-e.'... Vous renaissez a l'espoir, à la vie, et votre premier cri est encore:

iMa mère! ma mère!...

— Je vousdois la vie, murmurait le filsdemadameBas-

tieu, en répondant alétreinte de son précepteur, je vous dois la vie du corps et la vie de l'àme, monsieur David. —Frédérik, mon enfant, dit David avec une émotion inexprimable, appelez-moi votre ami. Ce nom, je le mérite... maintenant, n'est-ce pas? et il remplacera pour

moi ce nom doux et chéri que je ne dois plus entendre : Mon frère!

—Oh! mon ami, s'écria Frédérik avec exaltation, de ce nom vous me verrez digne.

A cette explosion de sentiments tendres, succéda un moment de silence... pendant lequel David et Frédérik se tinrent étroitement embrassés.

Le précepteur reprit le premier la parole.

— Maintenant, mon cher enfant, je dois faire appel à votre franchise, sur une dernière et grave circonstance... il faut être sévère... impitoyable pour soimême... mais non pas injuste.. Dites-moi si...

David ne put achever. Complètement distraits des objets extérieurs, le précepteur et son élève ne s'étaient pas occupés de la route parcourue, et la charrette venait de s'arrêter brusquement à peu de distance de la porte de la ferme.

Slarie Bastien, mortellement inquiète de l'absence prolongée de son fils, était depuis longtemps debout sous le porche rustique de sa maison, épiant au loin du regard le retour de Frédérik.

A la vue de la charrette couverte qui s'approchait delà ferme, un pressentiment inexplicable dit h la jeune femme que son fils était la. Alors, partagée entre la crainte et la joie, elle courut a la rencontre de la charrette, la joignit et s'écria :

— Frédérik!... c'est toi?

C'est alors que David fut interrompu et que la voilure s'arrêta.

D'un bond, le fils de madame Bastien sauta de la rharrelte, se jeta aueou de la jeune femme, la couvrit de baisers et de, larm(>s, en s'érriant d'une voix entrecoupée par des sanglots de joie :

— Mère... sauvé... Plus de charrias!... sauvé...

mère! sauvé

ni

Marie fut embrassée avec i\resse par Frédérik : Marie Bastien regardait son fils avec un mélange de joie et de stupeur; il netait plus reconnaissable et presque complètement transformé; le sourire radieux, le visage serein, tous ses traits semblaient illuminés par un rayonnement intérieur; la jeune mère en fut éblouie... Son filsneût pas crié : sauvé!.,, qu'a sonattitude, a sa physionomie et ala sérénité des traits de David, Marie eût deviné qu'il lui ramenait Frédérik régénéré.

Quel moyen, quel prodige avait opéré ce résultat aussi rapide qu inattendu? Marie ne se le demanda pas... David lui rendait son Frédérik d'autrefois, comme elle disait... Aussi, dans un élan de reconnaissance presque religieuse, elle allait se jeter aux pieds de David, lorsque celui-ci la prévint en étendant vivement ses mains vers elle... Marie les saisit... les serra passionnément entre les siennes, et s'écria d'une voii où vibraient pour ainsi dire toutes les pulsations de son cœur maternel :

— Ma vie... ma vie entière... monsieur David, vous m'avez rendu mon fils!

— Oh! ma mère... oh! mon ami... s'écria Fédérik. Et d'une étreinte irrésistible, il serra à la fois contre

son cœur 3Iarie et David, qui, partageant l'entraîne-

ment du jeune homme, se confondirent avec lui dans un même etlong embrassement

Madame Bastien ne fut pas instruite du danger que son fils avait couru le matin; il alla ainsi que David quitter ses vêtements humides; puis tous deux revinrent trouver madame Bastien; qui, plongée dans une sorte d'extase, se demandait seulement alors par quel miracle David avait si rapidement opéré la guérison de Frédérik.

En se revoyant au bout de bien peu de temps, cependant, la mère et le fils volèrent de nouveau dans les bras lun de lautre. Durant cet embrassement ineffable, la jeune femme chercha presque involontairement les regards de David, comme pour l'associer h ses caresses maternelles et lui rendre grâce du bonheur quelle goûtait.

Frédérik, jetant les yeux autour de lui, paraissait contempler avec attendrissement tous les objets que renfermait la salle d'étude.

— Mère, dit-il, après un moment de silence, avec un sourire plein de charme, tu vas me prendre pour un fou... mais il me semble... qu'il y a je ne sais combien de temps. . . que je ne suis entré ici. . . tiens, depuis la veille du jour où nous sommes allés au chûteau de Pont-Brillant... Nos livres, nos dessins, notre piano... enfin jusqu'à mon vieux fauteuil de travail... ce sont comme autant d'amis que je retrouve après une longue absence.

— Je te comprends, Frédérik... dit madame B;<stien en souriant. Nous sommes comme les endormis du conte de le Dette au bois dormant,,. Notre som-" meil, un peu moins long que le sien, adurécinq mois!

De mauvais songes Font agité; mais nous nous réveillons aussi heureux que lorsque nous nous sommes endormis, n'est-ce pas?

— Plus heureux! mère! ajouta Frédérik, en prenant la main de David. A notre réveil nous trouvons un ami de plus.

— Tuas raison, mon enfant, dit la jeune mère en jetant sur David un regard enchanteur; puis, voyant Frédérik ouvrir la porte vitrée qui donnait surla futaie, madame Bastien ajouta :

— Que fais-tu^ La pluie a cessé... mais le temps est encore brumeux et sombre.

— Le temps brumeux et sombre! s'écria Frédérik sortant de la maison, et regardant la futaie séculaire avec ravissement. Oh! mère, peux-tu direquele temps est sombre?.. Tiens... je vais continuer k te paraître fou... mais notre chère et vieille futaie me semble aussi dorée, aussi riante que par le plus gai soleil de printemps.

Le jeune homme paraissait en effet renaître; ses traits exprimaient une féUcité si vraie, si expansive, qua sa mère ne se lassait pas de le regarder eu silence... Elle le revoyait aussi beau, aussi alerte, aussi joyeux qu'autrefois, quoiqu'il fût amaigri... pâli... et encore sa pâleur se colorait-elle à chaque instant de l'incarnat des plus douces émotions.

David, pour qui chaque parole de Frédérik avait un sens, jouissait délicieusement de cette scène.

Soudain le jeune homme s'arrêta un instant rêveur, devant une touffe d'épines sauvages qui croissait sur la lisière de la futaie; après quelques moments de réflexion, il chercha des yeux madame Bastien, et lui dit, non plus gaiement, mais avec une douce mélancolie :

— Mère! en deux mots... je vais te raconter ma

guérison... ainsi, ajouta-t-il en se tournant vers David, vous verrez que jai profité de vos leçons... mon ami.

Pour la première fois, Marie remarqua que son fils appelait Davidson ami. Le contentement qu'elle éprouvait de cette tendre familiarité se lut si visiblement sur ses traits, que Frédérik lui dit :

— Mère! c'est M. David qui m'a demandé de le nommer désormais mon ami. ïl a eu raison, il meut été difficile de lui dire plus longtemps : Monsieur David., maintenant, mère... écoute-moi bien, reprit Frédérik, tu vois cette touffe dépine noire?...

— Oui, mon enfant.

— Rien ne semble plus inutile, plus redoutable que cette épine avec ses dards acérés, n'est-ce pas, mère?

— Sans doute.

^ — Mais que le bon vieil André notre jardinier, notre chef des cultures, ajouta-t-il en souriant, approche seulement de l'épiderme de cet arbrisseau... inculte, un tout petit rameau d'un beau poirier... celte sauvage épine se transformera bientôt en un arbre chargé de fleurs, puis de fruits savoureux. Et cependant, mère, ce seront toujours les mêmes racines pompant la môme sève dans le môme sol. Seulement, cette sève, cette force, seront ulilisées. Comprends-tu?

— A merveille, mon enfant... Il s'agit, ainsi que lu le dis, de forces bien employées, au lieu de demeurer stériles ou malfaisantes...

— Oui, m;idame, reprit David en échangeant un sourire d'intelligenje avec Frédérik, et pour suivre la comparaison déco cher. enfant, j'ajouterai (ju'il en est de môme des passions, regardées comme l(>s plus dangereuses et les plus vivaces, jiarce qu'elle sont plus

l'knvie. 31

profondément implantées dans le cœur de l'homme; Dieu les a mises là... ne les arrachez pas; greffez seulement ces épineux sauvageons, comme disait Frédérik, et faites ainsi fleurir et fructifier la sève puissante que le Créateur a mise en eux.

— Cela me rappelle, monsieur David, dit la jeune femme, frappée de ce raisonnement, qud propos du sentiment de la haine. . vous m'avez fait avec raison, remarquer qu'il était des haines nobles, généreuses, héroïques même.

— Eh bien, mère, dit résolument Frédérik, l'envie peut... comme la haine... devenir féconde, héroïque, sublime...

— L'envie!... s écria Marie Bastien.

— Oui, l'envie... car le mal qui me tuait... c'était l'Envie.

— Toi... envieux... toi?

— Depuis notre visite au château de Pont-Brillant... la vue de ces merveilles...

— Ah! s'écria Marie Bastien, soudain éclairée par cette révélation, et frémissant, si cela se peut dire, d'un efîroirétrospectif. Ah! maintenant... je comprends tout, malheureux enfant ..

— Heureux enfant! mère... car si cette envie, faute de culture, a été longtemps noire et sauvage comme lepine dont nous parlions tout alheure... notre ami, ajouta Frédérik en se tournant vers David avec un ineffable sourire de tendresse et de reconnaissance, notre ami a gi^elfé cette envie de vaillante émulation, d'ambition généreuse... et tu en verras les fruits, mère... lu verras comme, à force de courage, de travail... j'illustrerai ton nom et le mien, cet humble nom dont l'obscurité me navrait. Oh! la gloire! la renom-

o2 LES SEPT PÉCHÉS CAPITAIX.

mée!... Ma mère, quel radieux avenir!... Te faire dire avec ivresse, avec orgueil : C'est mon fils pourtant!... c'est mon fils!...

— Mon enfant .. oh! mon enfant chéri! s'écria Marie avec ravissement, je comprends maintenant la guérison comme j'ai compris le mal.

Puis, s'adressant au précepteur , elle ne put que dire:

— Monsieur David!... oh! Monsieur David!...

Et des larmes, des sanglots de joie lui coupèrent la parole.

— Oui, remercie-le, mère, reprit Frédérik , entraîné par lemotion, aime-le, chéris-le, bénis-le, car tu ne sais pas, vois-tu? quelle bonté, quelle délicatesse, quelle haute et mâle raison, quel génie il a montrés pour la guérison de ton enfant... Ses paroles sont restées là, incflaçables, dans mon cœur; elles m'ont rappelé a la vie, à l'espoir, a tous les sentiments élevés que je te devais... Oh! grâces te soient rendues, ma mère, c'est encore ta main qui a choisi mon sauveur, ce bon génie qui m'a rendu à toi, digne de toi.

Il est des bonheurs impossibles à peindre... Tello fut la fin de cette journée pour David. Marie et son fils.

Frédérik était trop }»énétré de reconnaissance et d'admiration envers son ami, pour ne pas vouloir faire partager ces sentiments à sa mère, les paroles du i)réc(.'pteur étaient si présimtes a sa i)ensée (ju'il redit à la jeune femme, ])resque mot pour mol, leur long en- Iri'lien.

Bien souvent Frédérik fut .sur le point d'avouer à sa mère qu'il devait à David non-seulement la vie do

lame, mais la vie du corps... Il fut retenu par la promesse faite à son ami, et plus encore par la crainte de causer en ce moment à Marie Bastien une dangereuse émotion.

Quant a Marie, en embrassant d'un coup dœil toute la conduite de David, depuis la première heure de son dévouement, jusqu'à cette heure de triomphe inespéré... en se rappelant sa mansuétude, sa simplicité, sa délicatesse, sa généreuse persévérance, couronnée d'un succès si éclatant, succès obtenu par le seul ascendant dun grand cœur et d'un esprit élevé... quant a Marie... ce quelle ressentit de ce jour pour David, serait difficile à exprimer; c'était un mélange de tendre affection, d'admiration, de respect et surtout de reconnaissance passionnée, car la jeune femme devait à David, non-seulement la guérison de Frédérik, mais elle comptait aussi sur l'avenir qu'elle entrevoyait glorieux, peut-être illustre, pour son fils; ne doutant pas que ses qualités, habilement dirigées par David, et encore surexcitées par l'ardeur d'une généreuse ambition, n'élevassent un jour Frédérik à une brillante destinée.

De ce moment aussi, dans le cœur de Marie David devint inséparable de Frédérik... et sans se rendre précisément compte de cette espérance, la jeune femme sentit sa vie et celle de son fils à jamais partagées ou plutôt confondues avec la vie de David.

On laisse à penser la délicieuse soirée que passèrent dans le salon d'étude la mère, le fils et le précepteur.

Seulement, comme certaines joies accablent autant que la douleur, et demandent à être, pour ainsi dire, dégustées, savourées avec recueillement, Marie, son

fils et David se séparèrent plus tôt que d habitude, et ce soir-là se dirent à deîTiain avec la douce conviction d'une journée ravissante.

David regagna sa petite chambre.

Lui aussi avait besoin d'être seul.

Ces mots prononcés par Frédénk dans l'entraînement de la reconnaissance en parlant de son précepteur à sa mère :

— Aime-le»»* chéris-le.,» bénis-le»»»

Ces mots, auxquels Marie Bastien avait répondu, en jetant sur David un regard d'une reconnaissance inexprimable, ces mots faisaient la joie et la douleur de David.

11 avait senti tressaillir jusqu'aux dernières fibres de son cœur en rencontrant plusieurs fois les grands yeux bleus de Marie noyés d'une volupté maternelle ; il avait encore tressailli en voyant de quelles caresses délirantes elle couvrait son fils; aussi David rêvai t-il, malgré lui, aux trésors d'ardente affection que devait contenir cette nature à la fois vierge et passionnée.

— Quel amour que le sien, se disait-il, s'il y avait place dans son cœur pour un autre sentiment que celui de la maternité!.. Combien elleétaitbelleaujourd'hui... quelle expression enchanleresse!.. Oh! je le sens, voila pour moi 1 heure du péril, de la lut'c et de la souffrance.

— Oui... car les larmes de Marie la consacraient! je me reprochais comme un sacrilège de lever les yeux sur cette jeune mère éplorée, pourtant si belle dans les larmes... Mais la voici radieuse... dune félicité (luelle me doit.. . voici que, dans sa reconnaissance ingénue, ses yeux attendris me cherchent à chaque inslant et se reposent tourà tour sur Frédérik clsurmoi.

l'envie. S5

Mais voici que son fils lui dit. et lui dira souvent devant moi aime-le,,, chéris-le.,, bénis-le... et le silence expressif, le regard touchant de cette adorable fi-mme, peut-être un jour me fera croire que...

David, n'osant poursuivre cette pensée, reprit avec accablement :

— Oh! oui. elle est venue, l'heure de la résignation, l'heure de la souffrance; avouer mon amour, moins encore... le laisser deviner à Marie... maintenant quelle me doit tant? Lui faire croire peut-être que mon dévouement cachait un calcul de séduction? Lui faire croire qu'au heu de céder spontanément, ainsi que cela a été, à l'intérêt que m'a inspiré ce pauvre enfant, grâce au souvenir d'un frère incessamment pleuré, je me suis fait un manteau, un prétexte de mes regrets pour surprendre la confiance maternelle de cette jeune femme, perdre enfin à ses yeux le seul mérite de mon dévouement... ma loyauté soudaine, irréfléchie... oui, bien irréfltchie... je m'en aperçois maintenant... Hélas! me dégratjer enfin aux yeux de Marie, jamais...

Entre elle et moi, il y aura toujours son fils.

Pour fuir cet amour... qui, je le sens, va toujours aller croissant, dois-je quitter cette maison?...

Non, je ne le puis encore.

Frédérik, aujourd'hui dans l'ivresse de cette révélation qui a changé son morne désespoir en une volonté pleine de foi et d'ardeur, Frédérik, retiré soudain de l'abîme où il se débattait... éprouve ce vertige du prisonnier rendu tout à coup a la lumière et à la liberté... mais cette guérison n a-t-ellepas besoin d'être affermie? Ne faudra-t-il pas modérer maintenant la fougue de celle jeune et ardente imagination dans ses élans vers l'avenir?

Et puis, cette première exaltation passée, demain peut-être et par cela même qu'il sera plus relevé dans sa propre estime et qu'il comprendra mieux les généreux efforts qu'il doit puiser dans l'envie, Frédénk se souviendra sans doute avec plus d'amertume encore de la funeste action qn'il a voulu commettre : sa tentative de meurtre contre Raoul de Pont-Brillant. Une féconde et généreuse expiation pourra donc seule apaiser ce remords qui a en partie poussé Frédérik au suicide.

Non, non, je ne puis encore abandonner cet enfant, je l'aime trop sincèrement... j'ai trop k cœur de compléter mon œuvre.

Il faut rester.

Rester... et chaque jour vivre d'une vie intime, solitaire avec Marie... qui est venue seule ici a cette place, au milieu de la nuit, dans un désordre dont le souvenir me brûle, m'enivre... et me poursuit jusque dans le sommeil où je cherche en vain l'oubli et le repos.

A ce dangereux sommeil, David se livra pourtant, car les émotions et les fatigues de la journée avaient été grandes.

Le jour commençait h poindre.

David fut réveillé par le bruit de coups frappés vio- Icmmc^nt a sa porte par Frédérik qui lui criait :

— Mon ami... mon ami...

David, s étant à la hâte couvert de ses vêtements, ouvrit sa poi-te.

Il vit Frédérik, pâle... la figure bouleversée.

— Mon enfant... qu'y a-t-il?

— Ah ! mon ami... quel malheur !

— Un malheur?

— La Loire...

— Eh bien?...

— L inondation... dont on parlait hier chez le briquetier...

— Un débordement... c'est affreux... que de désastres, mon Dieu! que de désastres!

— Venez... venez, mon ami... de la lisière de la futaie... on ne voit déjà plus le Val... c'est un lac sans fin!

David et Frédérik descendirent précipitamment; ils trouvèrent dans la salie d'étude madame Bastien, qui s'était aussi levée en hâte.

Marguerite et le jardinier poussaient des gémissements d'effroi.

— L'eau va nous gagner...

— La maison va être emportée, criaient-ils.

— Lt les métairies du Val... disait madame Bastien, les yeux pleins de larmes. Ces maisons, toutes isolées. . . sont à cette heure peut-être submergées... et les malheureux (jui les habitent, surpris la nuit par linondation. n'auront pas pu fuir...

— Alors, madame, dit David, c'est surtout des gens l'l>vik 1 . III. 3

38 LES SEPT PÉCHÉS Câ-PITAIX.

du Val qu'il faut s'occuper sans retard! Ici, il n'y a aucun danger.

— Maisleau est déjà a un quart de lieue... M. David! s écria Marguerite.

— Et elle monte toujours... ajouta André.

— Rassurez-vous, madame, reprit David. J'ai, depuis mon séjour ici, assez parcouru et observé le pays, pour être certain que le débordement... n'atteindra jamais cette maison... son niveau est trop élevé. Soyez sans inquiétude...

— Mais les métairies du Yal! s'écria Frédérik.

— L'inondation a dû gagner la maison de Jean-François, le métayer : un bon et excellent homme... s'écria Rlaric. Sa femme, ses enfans... sont perdus...

— Cette métairie... où est-elle, madame? demanda David.

— Aune demi-lieue d'ici... dans la basse plaine. On la voit de la lisière de la futaie qui domine au loin le pays! Hélas!.. . du moins on doit la voir... si 1 inondation ne la pas déjà entraînée.

—Venez, madame... venez, dit David, courons nous assurer de ce qui est.

En un instant, Frédérik, sa mère, David, suivis du jardinier et de Marguerite, arrivèrent 'a la lisière de la futaie, beaucoup plus élevée que le Val.

Quel spectacle!...

A un quart de lieue de là, et aussi loin que la vue pouvait s'étendre, au nord et a lest, on n'apercevait qu'une immense napped'eaujaunâtre, limoneuse, cou- ])éc a 1 liorizon par un ciel chargé de nuages sombres, rapidement [ujussés par un vent glacial. A l'ouest, lo rideau de la forêt de Pont-Rrillant était a demi subn)orgé, tandis que la cimo de quelques peupliers de la

L'tNVIF. 39

plaine pointait ça et la au milieu de cette mer immobile... sans bornes.

Cette dévastation, lente, silencieusecomme la tombe,

était plus effrayante encore que les étincelants ravages de lincendie.

Un moment les spectateurs de ce grand désastre restèrent frappés de stupeu-r.

David, sortant le premier de cet abattement stérile, dit à madame Bastien :

— Madame... je reviens a l'instant.

Quelques minutes après, il accourait, portant une excellente longue-vue dont il sétait maintefois servi dans ses voyages.

— La brume des eaux empêche de bien distinguer ■au loin, madame, dit David à Marie; dans quelle direction se trouve la métairie dont vous parliez tout a

l'heure?

— Dans la direction de ces peupliers, là-bas... a

gauche, monsieur David.

Le précepteur dirigea sa longue-vue vers le point désigné, resta quelques moments attentif, puis., il sé-

cria :

— Ah! les malheureux!

— Ciel!... ils sont perdus! dit vivement Marie.

— L'eau a déjà envahi jusqu'à la moitié de la couverture de leur maison, reprit David, ils sont sur le toit, cramponnés à la cheminée; je vois un homme, une femme, trois enfants.

— Mon Dieu! s'écria Marie, les mains jointes et tombant à genoux, les yeux levés vers le ciel... .Von Dieu! secourez-les... prenez-les en pitié.

— Kt aucun moyen de les sauver! s'écria Frcxlérik, ne pouvoir que gémir sur un pareil malheur!

— Pauvre Jean-François... un si brave homme! dit André.

— Voir mourir avec lui ses trois petits enfants! Ajouta Marguerite en sanglotant.

David, calme, silencieux et gravecomme il avaitl'habitude deletre a l'heure du péril, frappait convulsivement sa longue-vue dans la paume de sa mai«jiij|; semblait refléchir; tous les yeux étaientfîxés sur lui. âpudain son frunl s'éclaircif, et, avec celle autorité d-jaccent, celte rapidité de décision qui distingue Ihonime fait pour commander, David dit à Marie :

— Madame, permettez-moi de donner des ordres ici... les moments sont précieux.

— On vous obéira comme à moi, monsieur David.

— André, reprit le précepteur, vite le cheval à la charrette.

— Oui, monsieur David.

— Sur l'étang qui n'est pas éloigné d^a maison, j'ai vu un batelet. Y est-il encore?

— Oui, monsieur David.

— Il est assez léger pour tenir sur la charrette?

— Certainement, monsieur David.

— Moi et Frédérik nous vous aiderons h l'y placer... Courez atteler, nous vous rejoignons.

André se rendit en hâte à l'écurie.

— Maintenant, madame, dit David à Marie, veuillez faire apporter tout de suite quelques bouteilles de vin et deux ou trois couvertures, nous les emporterons dans le bateau... car ces malheureux, si nous les sauvons, seront mourants de froid et de besoin. Faites aussi préparer des lits et un grand feu, afin (juà leur arrivée ici ils puissent recevoir lous les soins possibles. Maintenant , Frédérik...

icia m

allons aider André... et rendons-nous viteaTétang.

Pendant que David disparaissait en courant avec Frédérik, madame Bastien et Marguerite s'empressèrent d'exécuter les ordres de David.

Le cheval, promptement attelé à la charrette, conduisit aussitôt Frédérik et David a 1 étang.

— Mon ami. dit le jeune homme à son précepteur et les yeux brillants d'impatience et d'ardeur , ces malheureux, nous les sauverons, n'est-ce pas?

— Je 'espère, mon enfant... mais le danger sera grand.... Une fois les eaux mortes traversées... nous entrerons dans le courant du débordement, et il doit être rapide comme un torrent.

— Et qu'importe le danger, mon ami!

— Il faut le connaître pour en triompher, mon cher enfant... Maintenant... dites, ajouta David avec émotion, croyez-vous qu'en expo-^^ant ainsi généreusement voire vie, vous n'expierez pas plus dignement la funeste action que vous avez voulu commettre.... qu'en cherchan», dans le suicide une mort stérile?

Une étreinte passionnée de Frédérik fit voir à David qu'il était compris.

La charrette, à ce moment, traversait une route pour se rendre à l'étang.

Un gendarme, poussant son cheval au grand galop, arrivait à toute bride.

— L'inondation monte-t-elle encore? cria David au soldat, en lui faisant signe de la main d arrêter.

— L'eau monte toujours, monsieur, répondit le gendarme haletant, les jetées viennent dêtre rompues, il y a trente pieds deau dans le Val... la roule de Pont- Brillant est coupée... le seul bateau que Ton avait pour le sauvetage vient de sombrer avec ceux qui le

montaienf. Tous ont péri; je cours au château requérir du monde et les barques des pièces d'eau

Et le soldat repartit en enfonçant ses éperons dans, le ventre de son cheval couvert d'écume.

— Oh!... s'écria Frédérik avec enthousiasme, nous arriverons avant les gens du château, nous!...

— Vous le voyez, mon enfant, l'en vie a du bon, dit David qui pénétrait la secrète pensée de Frédérik.

La charrette arriva bientôt à l'étang. André, Frédérik et David chargèrent facilement le léger batelet sur la voiture; tout en soccupant de cette manœuvre^ David, avec cette prévoyance réfléchie qui ne l'abandonnait jamais, visita soigneusement les rames de l'embarcation, ainsi que ses tollets (morceaux de bois plantés dans le plat-bord pour servir de point d'appui aux avirons. )

— André, dit-il au. jardinier, avez-vous un couteau?

— Oui, M. David.

— Donnez-le-moi; maintenant, vous, Frédérik. retournez à la maison avec André; hâtez le plus possible la marche du cheval, car à chaque minute l'eau monte... et peut engloutir ces malheureux qui sont Ikbas.

— 3Iais vous, mon ami?...

— Je vois ici de jeunes tiges de chêne; je vais en couper pour remplacer les tollets du bateau; ils sont vieux, le bois vert est plus liant et plus fort... Allez, allez, je vous rejoindrai en courant.

La charrette s'éloigna; le vieux cheval, vigoureusement fouetté, et sentant, comme on dit, la maison, prit lu trot. David choisit le bois qu'il lui fallait, rejoignit bientôt lu voiture, qu'il suivit a la hâte et à pied,

l'e.nvie. Uo

ainsi que Frédérik, afin de ne pas charger le cheval. En marchant, le précepteur donnait aux toUets la forme convenable; Frédérik le regardait avec surprise.

— Vous pensez à tout, lui dit-il.

— Mon cher enfant, lors de mon voyage aux grands lacs de l'Amérique, j'ai été malheureusement témoin d'inondations terribles; j'ai aidé les Indiens dans plusieurs sauvetages, et j'ai appris, là, que de petites précautions épargnent souvent de grands périls... Ainsi je prépare un triple rechange de tollets... car il est probable que nous en, casserons; et comme dit le proverbe marin : A toUet cassé,,, aviron mort..,

— Il est vrai qu'alors l'aviron, manquant d'un point d'appui solide, devient presque inutile.

— Et que devenir au milieu d'un goulTre, avec une seule rame? on est perdu . . .

— C'est juste, mon ami...

— Il faut donc nous préparer a ramer vigoureusement, puis nous rencontrerons des arbres à fleur d eau, des berges de chemins, ou d'autres obstacles qui pourront donner de violentes secousses à nos rames, et peut-être les briser. N'en avez-vouspasde rechange?

— Il y en a encore une à la maison...

— Nous l'emporterons, car, faute d'un aviron, le sauvetage de ces malheureux peut devenir impossible, et notre perte certaine... 'S'ous ramez bien, n'est-ce pas?

— Oui, mon ami, un de mes grands plaisirs était do promener ma mère sur l'étang,

— Vous serez donc aux avirons; moi, je sonderai à l'avant, et je dirigerai le bateau au moyen d'une gaffe. Je vous fais ici, mon enfant, une recommanda-

tlU LES SEPT FÉCHÉ3 CAPITAUX.

tion essentielle que je n'aurai pas le temps de vous adresser une fois à l'œuvre; ne laissez pas traîner vos avirons. Après chaque coup de rame, relevez-les horizonlalement... ils pourraient s engager ou se briser sur 1 un de ces obstacles à fleur d'eau qui rendent si dangereuse la navigation sur les terrains submergés.

— Je n'oublierai rien, mon ami, soyez tranquille, répondit Frédérik, à qui l'expérience et le sang-froid de David donnaient une confiance sans bornes.

Au moment où la charrette allait atteindre la maison, David et Frédérik rencontrèrent un grand nombre de paysans éplorés poussant devant eux des bestiaux et accompagnant des voitures où l'on voyait entassés pêlemêle des meubles, des ustensiles de ménage, des matelas, des vêtements, des barils, des sacs de grains, enlevés à la hâte aux flots envahissants de l'inondation.

Des femmes portaient des enfants à la mamelle, d'autres avaient sur lourdes de petits garçons ou de petites filles, pendant que les hommes tâchaient de guider le bétail efl'aré.

— Est-ce que l'eau monte toujours, mes pauvres gens? leur demanda David sans s'arrêter et marchant a côté d'eux.

— Ilélas! monsieur, la crue augmente encore, le pont de Blemur vient d'être emporté, dit lun.

— Il y avait déjà quatre pieds d'eau dans le village quand nous l'avons ([uitlé, rei)rit l'autre.

— Les grands trains de bois du bassin de Saint- Pierre, reprit un troisième, viennent d'êlrc entraînés dans l(î courant du Val.

— Ils descendent comme la foudre, ils ont fait chavirer, en les heurtant, deux grosses barques de Loire

montées par des mariniers qui venaient apporter du secours.

— Tous ces braves gens ont été noyés, ajouta un témoin de ce sinistre, car la Loire dans ses plus hautes eaux n'est pas moitié moins rapide que le courant de l'inondation.

— Et ces malheureux là-bas... dit Frédérik a David en frémissant d'impatience, arriverons-nous à temps, mon Dieu!!! Oh! si les gens du château nous devançaient...

La charrette touchait alors à la ferme; pendant que l'on mettait dans le batelet les provisions et les couvertures, David demanda une serpe a André et alla choisir une longue tige de frêne de dix pieds environ, légère, souple et maniable, un crochet de fer servant à soutenir la poulie dun puits, fut solidement fixée à lune des entremises de cette gaffe improvisée, qui devait ainsi servir soit à haler le bateau le long des obstacles apparents, soit a le maintenir le long du toit des maisons submergées; la longue corde du puits fut aussi placée dans le batelet, ainsi que deux ou trois planches légères, solidement liées ensemble et pouvant servir de bouée de sauvetage en un cas désespéré.

David s'occupait de ces détails avec une activité réfléchie, une fécondité d'expédients qui surprenaient madame Bastien, non moins que son fils. Lorsque tout fut prêt, David jeta un attentif et dernier regard sur chaque objet, et dit à André :

' — Allez le |)lus vite possible jusqu'à la rive de linondation; Frédérik et moi, nous vous rejoindrons; vous nous aiderez à décharger le batelet et à le mettre à flot.

La charrette, longeant alors la lisière de la futaie où

Zj6 LE> SKPr PÉCHÉS CAPITAUX.

restèrent David, Frédérik et sa mère, se dirigea vers !a plaine submergée que Ton voyait au loin. La pente étant assez inclinée, le cheval se mit au trot.

Pendant que la charrette s'éloignait, David prit la longue-vue qu il avait laissée sur un des bancs rustiques de la futaie, et chercha la métairie. L'eau arrivait à deux pieds de la crête du toit sur lequel toute la famille du métayer était réfugiée...

David posa sa longue-vue sur le banc, et, d'une voix ferme, dit à Frédérik :

— Mon enfant, embrassez votre mère. . . et partons . . . le temps presse.

Marie frissonna de tout son corps, et devint d'une pâleur mortelle.

Pendant une seconde, il y eut dans l'âme delajeune femme une lutte terrible entre la voix du devoir, qui lui disait de laisser Frédérik accomplir une action généreuse au risque de sa vie, et la voix du sang qui lui disait d'empêcher son fils de braver un péril de mort; cette lutte fut si poignante, que Frédérik, qui n'avait pas cessé de regarder sa mère, la vit faiblir. . épouvantée de la pensée de perdre son fils, alors qu'ello le retrouvait si digne d'elle.

Aussi Marie, enlaçant Frédérik entre ses bras, pour s'opposer à son départ, s'écria d'une voix déchirante :

— Non... non... je ne veux pas...

— Ma mère, lui dit Frédérik k voix basse, j'ai voulu tuer... et il y a l'a... des gens que je peux arracher k la mort.

Marie fut héroïque.

— Allons... mon enfant... viens, lui dit-elle.

VX elle fit un |)as en avant comme pour aller aussi rejoindre le buleuu.

L*£.XVIE. /l7

^— Madame! s"tcria David, devinant sa résolution, c'est impossible.

— Monsieur David, je n'abandonnerai pas mon fils!

— Ma mère!

— Où tu iras... j'irai...

— Madcime, reprit David, le batelet peut contenir au plus cinq personnes... Il y a un homme, une femme et trois enfants a sauver : nous accompagner dans le bateau... c'est nous forcer de laisser là-bas, voués à une mort certaine... le père, la mère ou les enfants !

Aces paroles sans réplique, madame Bastien dit à son fils:

— Va donc seul, mon enfant...

Et la mère et le fils confondirent leurs larmes et leurs baisers dans une dernière étreinte.

Frédérik. en sortant des bras de sa mère, vit David qui, malgré la fermeté de son caractère, essuyait ses pleurs.

— Mère, dit Frédérik en montrant son ami du regard, et lui?

— Sauvez son corps comme vous avez sauvé son Ame., s" écria lajeunefemme, en serrant convulsivement David contre son sein palpitant. Ramenez-le-moi... ou je mourrai.

David fut digne du chaste et saint embrassement de cette jeune mère qui voyait son fils aller braver la mort..

Ce fut une sœur éplorée que David pressa contre son cœur.

Puis, prenant Frédérik par la main, il s'élança dans la direction de la charrette; tous deux jetèrent un dernier reiiard sur madame Bastien, dont les forces étaient à bout, et ([ui retomba, brisée, sur lun des bancs rustiques de la futaie.

us LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX,

Cet accès de faiblesse passé, Marie se releva et suivit dos yeux son fils et David aussi long-temps qu'elle put les apercevoir.

En un quart d'heure, la charrette eut débarqué le batelct, bientôt mis a flot sur la rive des eaux mortes de Tmondation.

— André, restez Ta avec la charrette, dit le précepteur, car les malheureux que nous allons tâcher de sauver seront exténués et hors d'état de gagner la maison de madame Bastien.

— Bien, monsieur David, dit le vieillard, et il ajouta avec émotion : Bon courage, mon pauvre monsieur Frédérik.

— Mon enfant, dit David au moment où le batelet allait quitter la rive, pour être prêt a tout événement, faites comme moi, ôlez vos chaussures, votre cravate et votre iiabit, jetez-le seulement sur vos épaules, afin de vous garantir du froid... Quoi qu'il m'arrive, ne vous occupez pas de moi, je suis très-bon nageur; en voulant me sauver, vous nous perdriez tous les deux. Maintenant, mon enfant, à vos avirons, et ramez ferme, mais sans trop de liAte; mémigez vos forces; j(^ veillerai a lavant et j(^ sondcMai. Allons, du calme, (le la présence d'esprit, tout ira bien.

Le batelet .s'éloigna de la rive.

L(» courage, I énergie, la conscience de la généreuse expiation (ju'il allait tenter, suppléèrent chez Frédé-

l'envie. f*^

rik, aux forces qu'il avait perdues pendant sa longue maladie morale.

Ses beaux traits, animés par Venthousiasme, les yeux attachés sur David, épiant ses moindres ordres, le fils de madame Bastien ramait avec vigueur et précision. A chaque coup de nage^ comme disent les marins, le balelet savançait rapidement et sans secousse.

David, debout a Tavant, redressant sa grande taille de toute sa hauteur, la tète nue, ses cheveux noirs flottant au vent, le regard tantôt attaché sur la métairie presque submergée, tantôt sur les objets qui pouvaient être un obstacle à leur n^igation. .. David, froid, prudent, attentif, montrait une intrépidité tranquille... Pendant quelques moments, la marche du bateau, facilitée par son fond plat, ne fut pas entravée; mais soudain, le précepteur s écria :

— Haut les avirons...

Frédérik exécuta cet ordre, et, après quelques secondes, le batelet s'arrêta, faute d'impulsion.

David, penché à lavant de l'embarcation, sonda au moyen dé sa gaffe l'eau que, de loin, il avait vue légèrement bouillonner a sa surface, ainsi que cela arrive lorsqu'elle se brise contre quelque obstacle sous-ma-

rin

En effet, David reconnut que le balelet se trouvait presque au-dessus d'un massif d'énormes saules ébranchés, sur la tête desquels lambarcalion aurait pu sen- Ir'ou'vrir si elle eût vogué à toute vitesse; api)uyant alois sa gatfe 'a l'un des troncs qu'il rencontra sous Teau, David détourna le bateau de ce dangereux

écueil.

— Maintenant, mon enfant, ramez devant vous, en obliquant un peu a gauche, reprit-il, afin de gagner

ces trois grands peupliers à demi submergés que vous voyez là-bas. Une fois arrivés là, nous entrerons en plein dans le courant de linondation qui déjà se fait sentir ici, quoique nous soyons encore dans les eaux mortes.

Au bout de quelques minutes, David dit à Frédérik :

— Haut les avirons...

Et ce disant, le précepteur engagea le crochet de fer dont sa perche était armée, entre les branches de Tun des peupliers vers lesquels Frédérik s'était dirigé; ces arbres, de trente \)ieds de hauteur, étaient aux trois quarts submergés; maintenu par la gaffe, le batelet resta dès lors immobile.

— Comment... nous nous arrêtons, M. David? s ecria Frédérik.

— 11 faut vous reposer un instant, mon cher enfant, et boire quelques gorgées de ce vin.

Puis David, avec un sang-froid singulier, déboucha une bouteille qu'il olFrit à son élève.

— Nous reposer! s'écria Frederick, et ces malheureux .. qui là-bas... nous attendent.

— Mon enfant... vous êtes haletant, votre front est inondé do sueur, vos forces diminuent, je m'en suis aperçu à 1 allure saccadée de vos rames. Nous arrive^ rons encore k temps, l'eau ne monte plus... je l'ai observé à [jhisieursrcmaniues certaini's; nousallonsavoir besoin de toute notre énergie, de toutes nos forces; or, de ces cinq minutes de repos, prises a temps, peut dépendre le saint de ces pauvres gens et le nôtre... allons, buvez (|uel(|ues gorgées de vin.

Frédérik suivit lo conseil et s'en trouva bien, car déjà, sansavoir osé l'avouer îi i>nvi(l. il ressentait dans

l'envie. m

les articulations des bras cet engourdissement, cette roideur qui succèdent toujours à trop de fatigue et de tension musculaire.

Pendant ce temps darrét forcé, le précepteur et son élève contemplèrent avec une silencieuse horreur le spectacle qui les environnait.

Du point où ils étaient, ils embrassaient une immense étendue d'eau, non plus morte, ainsi que celle qu'ils venaient de traverser, mais rapide, écumante, fougueuse comme le cours d'un torrent.

De cette nappe d'eau incommensurable, s'élevait un tel mugissement, que, dun bout a l'autre du batelet, Frédérik et David étaient obligés de se parler à haute voix pour s'entendre.

Au loin une ligne d eau d'un gris sombre dessinait seule l'horizon.

A six cents pas du batelet, on apercevait la métairie.

Le toit disparaissait presque complètement sous les eaux alors stationnaires, et l'on distinguait vaguement des formes humaines groupées autour de la cheminée.

A chaque instant passiùent a peu de distance de l'embarcation de Frédérik, défendue d'ailleurs de tout choc par les trois peupliers qui lui servaient d'est acade naturelle, grâce a la prévoyance de David, à chaque instant passaient des débris de toute sorte, emportés par le courant que le batelet devait traverser dans quelques instants.

Là, c'étaient des poutres, des fragments de charpente provenant de bâtiments écroulés; ici, dénormes meules de foin ou de paille, soulevées par leur base compacte et entraînées tout entières par les eaux, vn-

guaient comme autant de montagnes flottantes, submergeant tout ce qu'elles rencontraient; ailleurs, des arbres gigantesques, déracinés , passaient rapides comme le brin de paille sur le ruisseau; c'étaient encore des portes descellées de leurs gonds, des meubles, des matelas, des futailles, et, parfois, au milieu de ces débris Ion apercevait des bestiaux, les uns noyés, les autres se débattant au-dessus de l'abîme et y disparaissant bientôt, tandis que, par un contraste étrange, des canards domestiques voguant sur ce gouffre avec tranquillité... suivaient par instinct les autres animaux.

Ailleurs, de pesantes charrettes tournoyaient audessus du gouffre, et parfois sombraient sous le choc irrésistible d'immenses trains de bois, longs de cent pieds, larges de vingt, et s'en allant a la dérive.

C'est au milieu de ces écueils flottants, charriés par un courant irrésistible, que David etFrédérik devaient naviguer pour atteindre la métairie.

Alors seulement le péril du sauvetage allait devenir imminent.

Frédérik le sentit; car, après avoir, ainsi que David, jeté un regard de désolation sur cette scène terrible, le jeune liomme dit d'une voix ferme et grave :

— Vous aviez raison, mon ami... nous aurons tout a 1 heure besoin de toutes nos forces... de toute notre énergie... (^e repos était nécessaire... mais c est quoique ciiose d'effrayant qu'un pareil repos, avec un tel spectacle sous les yeux.

— Oui, mon enfant, il faut du courage pour se reposer ainsi... la bravoure aveugle ne voit j)as ou cherche ti ne pas voir le danger... la bravoure réfléchie envisage froidemcul le |)éril Au^-i, i>n'S(iue toujours elle

en triomphe... Sans le repos que nous prenons... nos forces nous auraient certainement trahis, aumiHeu du gouffre... que nous allons traverser, et nous étions perdus-

En parlant ainsi, David visitait avec un soin minutieux l'armature de la barque, et renouvelait lun des tollets fendu sous la pression des avirons de Frédérik ; pour plus de sûreté. David, aumoven de deux nœuds de corde assez lâches, fixa les rames au p'at-bord, un peu au-dessous de leur poignée; elles, conservaient ainsi la liberté de leur jeu, sacs pouvoir échapper aux mains de Frédérik dans roccurren':'e dun choc violent.

Le repos de cinq minutes touchait à sa fin lorsque Frédérik, poussant une exclamation de surprise involontaire, devint très-pàle et ne put cacher là contraction de ses traits.

David releva la tète, suivit la direction du regard de son élève, et voici ce qu'il aperçut :

Nous l'avons dit : 1 inondation, sans bornes au nord et à lest, était limitée, à Touest, par la lisière de la forêt de Pont-Brillant, dont les plus grands arbres disparaissaient à demi sous les eaux.

L'un des massifs de cette futaie s avançant de beaucoup dans le Val inondé, formait ainsi une espèce de promontoire au-dessus de la nappe d'eau.

Depuis quelques instants, Frédérik avait vu sortir de derrière cette avancée, en ramant contre le courant, one longue pirogue, peinte de couleur chamois et rehaussée dune large /155e cramoisie.

Sur les bancs, six rameurs portant des vestes chamois et des toques cramoisies, nageaient vigoureusement ; le patron assis h l'arrière, d'où il gouvernait la pirogue,

semblait prendre les ordres d'un jeune homme, qui, debout sur Tun des bancs, et une main dans la poche de son makintosh de couleur blanchâtre, désignait du doigt un point qui ne pouvait être que la métairie submergée, car, dans cette partie du Val, Ion n'apercevait pas d'autres bâtiments.

Le batelet de David était assez éloigné de la pirogue, peur que Ion ne pût distinguer les traits du personnage qui semblait diriger la manœuvre. Mais, à l'expression des traits de Frédérik, David ne douta pas que le maître de la barque ne fût Raoul de Pont- Brillont.

La présence du marquis sur le lieu du désastre s'expliquait par le message que le gendarme rencontré par David avait porté en hâte au château, afin de requérir du secours et les barques des pièces d'eau.

A la vue de Raoul de Pont-Brillant, dont la présence faisait si vivement tressaillir Frédérik, David ressentit autant de surprise que de contentement; la rencontre du jeune marquissemblait providentielle; aussi, attachant un regard pénétrant sur son élève, David lui dit :

— Mon enfant, vous avez reconnu M. de Pont- Brillant?...

— Oui... mon ami...

Ré[)ondit le jeune homme, et il continua de suivre d un œil ardent et iinjuietla manœuvre de la yole, qui, évidemnunt, voulait aussi atteindre la métairie submergée, dont elle se trouvait alors plus éloignée que lo batelet; mais les six avirons de l'embarcation patricienne (h.'vaieiit doubler la vitesse de sa marche.

~ Allons, Frédérik, dit D.ivid d'une voix ferme, M. de Pont-Brillant scdirige connue nousversla métairie, pour aller an .m;( ours de cis malheureux. Cria est

vaillant et généreux de sa part. C'est à cette heure qu'il est beau d'envier... de jalouser le jeune marquis!

— Oh!., j'arriverai avant lui ! sécria Frédérik avec une exaltation indicible.

— A vos avirons! mon enfant... Une dernière pensée à voire mère... et en avant!... 1 heure est venue...

Ce disant, David dégagea le crochet de la gaffe jusqu'alors engagé dans les branches des peupliers...

Le batelet, mis en mouvement par la vigoureuse impulsion des avirons, arriva en quelques instants au milieu du courant qu'il fallait traverser pour gagner la métairie.

YI

Alors commença une lutte terrible, opiniâtre, contre des dangers de toute nature.

Pendant que Frédérik ramait avec une énergie incrovablement surexcitée par la vue de la pirogue du marquis, sur laquelle il jetait de temps a autre un regard de généreuse émulation, David, placé à l'avant du batelet, le préservait des chocs, avec une adresse, une présence d'esprit merveilleuses.

Déjail était assez rapproché de la métairie pourapercevoir très-distinctumenl les malheureux rassemblés sur lefai'e du toit, lorsqu'une énorme meulf de paille, charriée par les eaux, s'avança droit sur le batelet, qui lui offrait le travers en coupant le courant.

— Doublez vos coups de rame, Frédérik, sécria David. Courage!., évitons la meule.

56 LES SliPT PÉCHÉS CAPITAUX.

Le fils de madame Bastien obéit.

Déjà la proue du batelet dépassait la meule, qui n était p!us qu'à dix pas de distance, lorsque le jeune homme, roidissant ses bras en se renversant violemment en arrière, afin de donner plus de puissance à sa nage, fit, par un mouvement trop brusque, éclater son aviron de droite; aussitôt 1 aviron de gauche formant levier, le bateau vira, et, au lieu de son travers, offrit son avant a la meule qui devait Tenglontir sous sa masse.

David, surpris par la secousse, perdit un instant léquilibre, mais il eut le temps de crier :

— Ramez ferme de l'aviron qui vous reste.

Frédérik obéit [)luspar instinct que par réflexion; le batelet vira de nouveau, otfrit son travers, et, à demi soulevée par le remoux delà masse sphéroïde qui déjà atteignait sa poupe, Tembarcation, pivoîant sur son unique aviron, décrivit ainsiun mouvement demi-circulaire autour delécueil flottant, et put le contourner en partie et ne recevoir qu'un léger choc.

Pendant que ceci se passait avec la rapidité delà pensée, David, saisissant au fond du batelet l'aviron de rechange, l'avait de nouveau fixéautollet, en disant à Frédérik, encore ému de lelfrayant danger auquel il venait d échapper :

— Prenez ce nouvel aviron et en avant... la pirogue nous gagne...

Frédérik saisit ses rames en jetant un coup d'œil étincelant sur l'embarcation du marquis.

lille sedirigeail droit versla métaiiie, debout aucouranl, tandis que; le bateh;! Uî couj>ait par U' trav»rs...

Ainsi, en Icnr supposant \me égale vitesse, les doux

embarcations, dont la direction présumée formait un angle droit, devaient se rencontrer ensemble a la métairie.

Mais, nous lavons dit, la pirogue, quoiqu'elle remontât le courant, étant manœuvrée par six vigoureux rameurs, avait pris assez d avance, grâce a 1 accident dont le batelet avait failli être victime.

Frédérik, voyant le marquis le devancer, atteignit à ce point d'exaltation qui, pendaut un temps donné, élève les forces humaines a une puissance irrésistible, et lui permet d'accomplir des prodiges.

On eût dit que le fils de Marie Bastien communiquait sa fiévreuse ardeur aux -objets inanimés, et que lembarcation, allégée, frémissait d'impatience dans sa membrure, tandis que les rames semblaient recevoir non-seulement le mouvement, mais la vie, tant elles obéissaient avec précision, avec ensemble, on dirait presque avec intelligence, à 1 impulsion de Frédérik...

David lui-même, surpris de cetteincroyabie énergie, continuait de veiller à l'avant du batelet, tout en jetant un regard radieux sur son élève dont il devinait 1 émulation héroïque.

Soudain Frédérik fit entendre une exclamation de joie profonde...

Le batelet n'était plus qu'a vingt-cinq pas de la métairie, tandis que la yole s'en trouvait encore éloignée de cent pas environ.

Soudain de longs cris de détresse, accompagnés d'un craquement formidable, surmontèrent le mugissement des eaux.

Un des pignons de la métairie, miné par la force du courant, s'écroulait avec fracas, et une partie de la toiture s'alfaissait en môme temps.

Alors, la famille groupés autour de la cheminée, n'eut plus sous les pieds que quelques fragments de charpente dont les lentes oscillations annonçaient la chute imminente... ^ -

Quelques minutes encore, et le pignon où était bâtie la cheminée s'abimait a son tour...

Ces malheureux offraient un tableau navrant, digne du peintre du déluge...

Le père, debout, à demi vêtu. . livide... les lèvres bleuâtres, loeil hagard, se cramponnait de son bras gauche a la cheminée déjà vacillante; sur ses épaules, il portait ses deux enfants les plus âgés qui se tenaient étroitement embrassés; à son poignet droit était enroulée une -corde dont il avait pu attacher l'autre bout à 1 S en fer de la cheminée; k l'aide de cette corde, qui ceignait les reins de sa femme, il la soutenait et lempechait de tomber à Teau, car linfortunée, paralysée par le froid, la fatigue et la terreur, avait perdu presque tout sentiment; le seul instinct maternel lui faisait serrer contre sa poitrine, entre ses bras roidis, un enfant h la mamelle; pour le mieux tenir et le préserver, elle avait pris entre ses dents au'un spasme convulsif ne lui permettait plus de desserrer, le bas dune jupe de laine dont elle s'était couverte b la hâte.

L'agonie de ces malheureux durait depuis plus de cinq heures.

Anéantis par l'épouvante, ils semblaient ne plus voir, ne plus entendre.

Lorsque David, arrivant à portée de voix, leur cria i

— Tâchez de saisir la corde que je vais vous jeter.

Il ne reçut aucune réponse; ceux qu'il venait sauver, reslaienl pétrifiés.

l'£]N'\ie. 59

Reconnaissanl que les naufragés étaient incapables de concourir à leur propre salut, David agit promptement, car le pignon et ce qui restait de toiture, menaçaient de s abimer d un moment à l'autre.

Le batelet, poussé par le courant, fut manœuvré de façon à aborder les ruines du bâtiment dans le sens opposé a leur chute imminente; puis pendant que Frédérik, saccrochant des deux mains à une poutre saillante, maintenait l'embarcation latéralement îi la toiture, David, un pied sur la proue et 1 autre sur les chevrons vacillants, enlevant la mère d un bras vigoureux, la plaçait au fond du bateau ainsi que son enfant.

Alors seulement, Tintelligence de ces infortunés, jusque-là stupéfiée par l'épouvante, se réveilla tout à fait.

Jean-François, se tenant d'une main a la corde, fit passer ses deux enfants de ses bras entre ceux de David etdeFrédénk, puis le métayer descendit lui-même dans le batelet, s'y étendit a côté de sa femme et de ses enfants, sous les chaudes couvertures, tous restant immobiles de crainte d'imprimer à l'embarcation de dangereuses oscdlations, durant son trajet jusqu aux eaux mortes.

A peine Frédérik courait-il à ses avirons pour s éloigner des ruines de la métairie, qu'elles sabîmèrent.

Le reflux causé par l'immersion çjf cette masse do décombres fut si violent, qu'une grosse lame sourde souleva un instant le batelet; puis, lorsqu'il s'abaissa, Frédérik aperçut à dix pas de lui, au milieu d'un flot d'écume jaillissante, la yoL' du marquis à demi couchée sur son plat-bord, et prête 'a sombrer sous le poids d'un enchevêtrement de charpentes et de pierres;

car, abordant la métairie au moment même et dans le sens do son écroulement, l'embarcation avait été couvertes de décombres.

Frédérik, à la vue du danger que courait la pirogue, suspt ndit un instant le mouvement de ses rames, et s écria en se retournant vers David :

— Pour les secourir, que faire? Faut-il?..,

Il n aclieva pas.

Il quitta ses rames, s'élança à lavant du batelet, et plongea au milieu des eaux.

S'emparer des avirons si imprudemment abandonnés par Frédérik et nager avec une vigueur désespérée vers l'endroit où il venait de voir disparaître le fils de madame Baslien, tel fut le premier mouvement de David : au bout de deux minutes dangoisses inexprimables, il vit Frédérik reparaître au-dessus du gouffre, naireant vi2;oureusement dune seule main et traî- •nant un corps après lui.

En quelques coups d'aviron, David, rejoignit son élève.

Celui-ci, saisissant alors, de la main dont il venait de nager, la proue du batelet, soutint deson antre main, à Ihur deau, Raoul de Pont-Brillant, pâle, inanimé, et dont le visage était couvert de sang.

Le marquis, frappé 'a la léte par l'un des débris qui avaient failli faire sombrer sa yole, avait été, de ce coup violent, jeté à leau, pendant que ses rameurs effrayés ne songeaient (jua débarrasser l'embarcation des charpentes qui la couchaient sur le liane. File reprenait à peine son équilibre, que le patron, s'apercevant de la disparition deson maître, jeta des regards effarés autour de la pirogue... il aperçut alors le manjuis soutenu à llcur deau par Frédérik.

Les six rameurs de la yole eurent bientôt atteint le batelet et recueilli à leur bord Raoul de Pont-Brillant, complètement évanoui.

Frédtrik, avec 1 aide de David, sortait de l'eau et remontaitdans le batelet, lorsque les rameurs du château lui crièrent avec effroi :

— Gare a vous.. . un train de bois...

En effet, cette masse flottante, arrivant rapidement derrière le batelet, n'avait pas été aperçu de David, entièrement occupé de Frédérik.

A ce nouveau danger, le précepteur retrouva s-i présence d'esprit, il lança sa gaffe a crochet sur la pirogue du marquis, et, au moyen de ce point d'appui, il se hala vers elle, et échappa ainsi au choc du train de bois.

— Ah' monsieur, dit a David le patron des rameurs pendant les quelques secondes que le batelet resta bord a bord avec la pirogue du château, ie nom... le nom du courageux jeune homme qui vient de sauver M. le marquis?...

— La blessure de M. de Pont-Brillant peut être grave, dit David, sans répondre 'a la question du patron, retournez en hâte au château... c'est plus prudent.

Puis, dégageant le crochet de sa gaffe de la pirogue, afin de rendre au batelet sa liberté d'action, David dit à Frédérik qui, la figure radieuse, rejetait en arrière sa longue chevelure ruisselante i

— A vos rames, mon enfant, Dieu est avec nous... Atteignons les eaux mortes, et nous sommes sauvés.

Dieu, ainsi que l'avait dit David, protégeait le batelet.

Il atteignait sans encombre les eaux mortes.

La, le danger cessait presque entièrement.

Le précepteur, n'ayant plus k veiller à lavant, prit les avirons des mains lassées deFrédérik, pendant que celui-ci s empressait de faire boire un peu de vin aux naufragés.

Dix minutes après le batelet atterrissait à la rive de Tinondalion,

VU

A leur débarquement sur la rive de Tinondation, David et Frédérik trouvèrent madame Bastien.

La jeune femme avait assisté à quelques-uns des épisodes de ce courage, à l'aide de IST longue-vue de David, la quittant et la reprenant tour a tour, selon que le danger était imminent ou surmonté...

Tantôt Marie trouvait au-dessus de ses forces d'assister ainsi de loin à la lutte liéroïque de son fils contre tant d obstacles sans pouvoir seulement l'encourager du geste et de la voix.

Tantôt elle rédiiit au désir irrésistible de savoir si Frédérik avait écliajipé aux dangers dont il était h chaque instant menacé...

Durant cette demi-heure pleine d'admiration et de larmes, d'élans, despérance et de frémissements de terreur, Mario, plus d'une fois, put juger do la courageuse sollicitude dcDavid |)our Frédérik; aussi renonceronsnous 'a peiniire les transports d(» la jeune mère, lorsqu ('lie vil aborder le batelet où se trouvaient son fils,

David et les malheureux qu'ils venaient de sauver si intrépidement.

Mais le bonheur de .Marie devint une sorte de recueillement religieux, lorsqu'elle eut appris de David, que Raoul de Poni-Brillant devait la vie a Frédérik.

Ainsi se trouvait providentiellement expiée, la tentative homicide de ce malheureux enfant.

Ainsi disparaissait de sa vie la seule tache que sa régénération même n'avait pu jusqu'alors complètement effacer.

Le méoyer et sa famille, comblés desoins touchants par madame Bastien, furent installés a la ferme; car ces malheureux ne possédaient plus rien au monde.

Ni cette nuit, ni ce jour, ne virent le terme des angoisses de madame Bastien.

Les routes coupées par cette inondation soudaine, contre laquelle on n'avait pu se prémunir, rendaient si rares les moyens de sauvetage, que, dans un rayon de pays assez étendu et nommé le Val, le batelet de Frédérik fut la seule ressource des inondés.

Cette basseplaine, presque entièrement submergée, contenait un grand nombre de métairies isolées; les unes furent complètement détruites, et leurs habitants périrent; d autres maisons résistèrent à limpétuosilé des eaux, mais furent telî^ent près d'être envahies par la crue, que Frédérik et David, dans laprès-dinée, du môme jour et dans la journée du lendemain, accomplirent encore plusieurs dangereux sauvetages, ou j)orlèrenl des vêtements et des provisions à d autres victimes du désastre, réfugiées dans leurs si'<?nit^rs» pendant que les eaux remplissaient l'étage inférieur.

Frédérik et David déployèrent dans ces nombreuses expéditions un courage, une persévérance infatigables

qui firent le salut de ceux qu'ils secoururent et l'admiration des gens que le progrès des eaux avait peu à peu rejelés sur le plateau élevé où était bâtie la ferme de madame Bastien.

Il faut le dire : les enseignements de David portaient leurs fruits.

La vaillance et la générosité naturelle de Frédéric furent excitées à une incroyable puissance par les sentiments de son envie a l'endroit de Raoul de Pont- Brillant.

» — Je ne suis qu un demi-paysan; je ne suis ni riche ni marquis; je n ai ni barque peinte ni rameurs en livrée, ni ancêtres qui me regardent; je n'ai que les encouragements de ma mère, l'appui d'un ami, mes deux bras et mon énergie, se disait le jeune homme avec fierté; et il faudra pourtant qu'à force de dévouement envers les victimes du fléau, mon nom obscur et roturier devienne un jour, dans ce pays, aussi retentissant que l'a jamais été l'illustre et grand nom de Pont-Brillant... Tout mon regret est que la blessure du marquis le retienne au château... J'aurais si ardemment rivalisé avec lui de zèle et d'intrépidité, à la face de tousl

En elfet la blessure reçue par Raoul de Pont-Brillant avait été assez grave pour^e retenir au lit, à son grand regret; car, a la première nouvelle de linondalion, il s'était vaillamment jeté dans une doses yoles de promenade, et avait ordonné qu'on le conduisît là où il pourrait être utile.

iMais, une fois hors d'état de commander, de diriger, d'animer ses gens, linaclion du marquis s'étendit au reste de sa maison, et la douairière de Pont-Brillant, no songeant (juaux inquiétudes que lui donnait

L'EJtVIE. 65

la blessure de son petit-fils, ne s'inquiéta nullement des conséquences de ce désastre, et tança même vertement le patron de la barque de ne s'être pas opposé à la folle témérité de Raoul.

Madame Basîien entendait autrement, les devoirs d'une mère; el!e vit d un œil ferme son fils partir pour aller braver de nouveaux périls; elle ne chercha quelque distraciion à ses craintes sans cesse renaissantes, que dans une foule de soins touchants prodigués par elle avec un adorable zèle à tous ceux dont elle était devenue la providence .

Ce fut ainsi que Marie traversa ces deux longues journées d'angoisses.

Le surlendemain de 1 inondation, son niveau s'était de beaucoup abaissé, les routes furent rendues k la circulation; quelques ponts, réparés à l'aide de charpentes, permirent d'organiser des moyens de secours efificaces...

A mesure que les eaux se retiraient, lés infortunés que le fléau avait chassés de leur demeure, y retournaient l'âme navrée, se hâtant, dans leur amère impatience, daller juger de rétendue de leurs désastres...

Aussi, le soir du troisième jour, la ferme de madame Bastien, qui depuis la veille était un lieu de salut et de refuge pour tous, redevint solitaire comme par le passé; la famille de Jean-François resta seule dans la maison, car elle ne possédait plus d'abri.

Lorsque la route de Pont-Brillant redevint libre, le docteur Dufour, dont l'inquiétude avait été extrême, accourut à la ferme, s'assura avec autant de surprise que de joie, que, malgré les fatigues et les émotions de ces deux terribles journées, aucun de ses trois amis n'avait besoin do ses soins, apprit de Marie la merveil-

leiise guérisonde Frédérik et, après deux heures de délicieux épanchements.ilquitta ces gens alors si heureux, qui allèrent enfin goûter un repos vaillamment acheté.

Raoul de Ponl-Brillant apprit bientôt que le jeune homme qui Tavait arraché aune mort presque certaine était Frédérik Bastien.

La douairière n'avait pas renoncé au projet de donner pour maîtresse à son petit-filscette charmante petite bourgeoise, si voisine du château, et dont le mari était toujours absent : aussi, trouvant dans sa naïveté cynique Toccasion excellente pow engage?' l'affaire, ainsi qu'elle disait à Zerbinette, et parvenir à rencontrer madame Bastien, chez qui elle s était en vain présentée deux fois, la marquise partit en grand équipage et se rendit à la ferme.

Cette fois, Marguerite n'eut pas besoin de mentir pouraffirmer à la douairière que madame Bastien ne se trouvait pas chez elle. En eliet, durant plusieurs jours, la jeune femme fut presque continuellement hors de sa maison, occupée à prodiguer de tous côtés des secours et des consolations.

La marquise, piquée de f inutilité de cette visite, dit en rentrant à sa fidèle Zerbinette :

— Cest un vrai guignon... on dirait, par ma foi! que cle petite sotte vise à ne point me rencontrer... Ces difficullés-la mimpalientent, et il faudra bien que j'en arrive a mes fins... sans compter que si Raoul sait s'y prendre, c'est une excellente entrée de jeu pour lai que d'avoir été repêché par ce dadais. Pardi! au nom de sa reconnaissance pour le fils, Raoul a le droit de ne pas bouger de chez la nière...etde vouslempaumer... c'est une fameuse occasion, aussi je m'en vas lui faire la leçon, <i ce cIut garçon.

l'ekvie. 67

Onùtaiiau 31 décembre, quinze jours environ après linondation.

Les désastres avaient été incalculables, surtout pour une foule de malheureux, qui, de retour dans leurs masures a demi écroulées et remplies de limon, ne retrouvaient que des murailles imprégnées d'eau, à peine abritées par un toit effondré.

C'était une ruine générale :

Celui-ci avait perdu sa petite provision de grains ramassée au glanage ou achetée à grand'peine pour la nourriture de Ihiver.

Celui-là avait vu entraîner par les eaux son porc ou sa vache, trésors du prolétaire des champs; d'autres ne possédaient même plus le mince matelas servant de couche à toute la famille; presque tous enfin avaient à déplorer l'ensablement du petit champ, dont ils vivaient et dont ils payaient cher le ferm.age.

Ailleurs les vignes étaient déracinées, et le vin soigneusement conservé pour payer la locaiure, emporté avec ses futailles; enfin, pour tous ces infortunés qui, de l'aube au couchant, travaillant avec l'infatigable énergie du besoin, ne pouvaient cependant, comme on dit, joindre les deux bouts, ces quarante-huit heures de fléau devaient peser pendant plusieurs années sur leur misérable existence et la rendre plus misérable encore.

Le marquis de Pont-Briilant et sa grand'mère se conduisirent {Jus que royalement : ils envoyèrent vingt mille francs au maire, vingt mille francs au curé, le lendemain de l'inondation,

Marie, nous l'avons dit, ne possédait jamais d'autre argent que la faible somme mensuelle qui lui était al-

louée, pour son entretien et celui de son fils, par M. Bastien; somme sur laquelle Marie trouvait encore moyen d'épargner quelque peu pour le pain de Taumône; elle écrivit donc immédiatement a son mari, alors retenu par ses affaires au fond du Berri, pour ïe supplier de lui envoyer promptement deux ou trois mille francs, afin de venir en aide à tant de misères.

M. Bastien répondit en demandant a sa femme si elle se moquait de lui; car il avait, disait-il, dix arpents de ses meilleures terres du Val ensablées; aussi, loin de venir en aide au?i autres, espérait-il bien être compris parmi les inondés les plus largement indemnisés; ses affaires terminées, il devait venir a la ferme dresser l'état de ses pertes, afin d'évaluer sa part aux secours du gouvernement.

Madame Bastien, plus affligée que surprise de la réponse de son mari, eut recours iuVautres expédients.

Elle possédait quelques bijoux, héritage de sa mère; il y avait à la ferme une quinzaine de couverts et quelques autres pièces d'argenterie; la jeune femme envoya ^larguerite vendre à Pont-Brillant argenterie et bijoux; le tout apporta environ deux mille francs; David demanda à ^larie la permission de doubler la somme, et cet argent, employé avec une rare intelligence, fut le salut d'un grand nombre de familles.

Parcourantlepaysavecson fils, pendant que David s'occupait desacliats, Marie voyait tout par elle-même et doublait le prix de ses bienfaits par de touchantes paroles; un sac de grain a ceux-ci, des effets mobi- Hersa ceux-l'a, du linge, des vêlements. Le tout était distribué par la jeune femme avec autant de discernement f|ii(' d îi-propos, et ajiproprié aux besoins de chacun.

Jacques Bastien possédait une vaste et superbe sapinière. La jeune femme, quoiqu'elle s'attendît à la fureur de son mari en apprenant cet énorme attentat^ fit résolument abattre un millier des plus beaux sapins; et bien desmaisons sans toiture furent au moins solidement couvertes pour l'hiver avec des poutres et des chevrons de bois rustique, sur lesquelles on étendait une couche épaisse de genêts sauvages reliés et clayonnés au moyen de longues et souples tiges de marsaules.

Ce fut David qui, ayant vu dans ses voyages alpestres des abris ainsi construits résister aux vents et aux neiges des montagnes, donna lidée de ces toitures aux paysans; dirigeant, partageant leurs travaux, il put utiliser et apphquer encore une foule de connaissances pratiques acquises dans ses longues pérégrinations

Ainsi linondation avait emporté beaucoup de moulins et la plupart des fours des maisons isolées^ ces fours étant ordinairement bâtis en dehors et en saillie des pignons; aller acheter du pain a la ville, toujours éloignée de ces demeures disséminées dans le Val, c'était d'abord le payer plus cher, puis il fallait perdre presque une journée, et le temps est précieux après un tel désastre; David avait vu les Égyptiens nomades concasser le blé entre deux pierres en 1 humectant, et Confectionner ainsi des galettes qu'ils faisaient cuire sous la cendre chaude : il enseigna ce procédé aux familles dont le four avait été détruit, et elles eurent du moins, pendant les premiers jours, une alimentation facile et suffisante.

Mais, en toute occasion, David, admirablement secondé par Frédérik. se plaisait a s'effacer devant celui-

I 'l >■* IR. T. II. 5

ci, à attirer sur lai la reconnaissance, autant pour le récompenser de son zèle que pour rengager de plus en plus dans la voie généreuse où il marchait.

Et d'ailleurs,, lors même que David n'aurait pas agi avec cette délicate et intelligente sollicitude, Frédérik avait déployé tant de courage, tant de persévérance, il se montrait si affectueux, et compatissait enfin si visiblement aux maux que lui et sa mère allégeaient de tout leur pouvoir, que son nom était dans toutes les bouches, son souvenir dans tous les cœurs.

Durant la quinzaine qui suivit Tinondation, toutes les journées furent employées par madame Bastien, son fils et David, à ces occupations bienfaisantes.

La nuit venue, Ton rentrait bien fatigué, quelquefois mouillé ou couvert de neige, chacun allait faire une toilette dont le soin et l'excessive propreté étaient le seul luxe.

3Iarie Bastien revenait au salon d'étude, coiffée do ses magnifiques cheveux bruns, et, selon son habitude, presque toujours vêtue d'une robe de drap gros ^leu montante, merveilleusement ajustée h sa taille de nymphe; réblouissante blancheur de deux manches plates, et d'un col uni, maintenu par une petite cravate de soie cerise ou orange, relevait la couleur foncée do cette robe, qui parfois laissait voir un pied charmant toujours fraîchement chaussé d'un bas de fil d'écosse h jour, éclatant comme la neige, et sur lecpiel se croisaient les cothurnes de soie d'un tout petit soulier do peau mordorée.

Cette vie active, passée continuellement au grand air, rahégressedc! lesprit, ré|>anouiss('m(Mit chi cœur, 1 expansion habituelle des sentiments les plus tendremont rluiritabh's, la sérénilé de Tâme avaient non-son-

lement effacé des traits enchanteurs de 3Iarie Bastien jusqu'à la dernière trace de ses souffrances passées; mais, ainsi que certaines fleurs qui, après avoir un peu langui, se relèvent souvent plus vivaces, plus fraîches encore, la beauté de Marie était devenue éblouissante, et parfois David s'oubliait à la contempler dans une muette adoration.

Les mêmes causes produisaient les mêmes résultats chez Frédérik; il était plus florissant que jamais de jeunesse, de vigueur et de grâce.

Marie, son fils et David, rassemblés dans le salon délude, après ces journées d'actif et courageux dévouement, causaient des événements de la matinée, en attendant le dîner, auquel on faisait gaiement honneur, sans songer que la modeste argenterie était remplacée par un brillant maillechort; après le repas, on allait visiter un atelier où Marie réunissait plusieurs ouvrières, chargées de confectionner du linge et des vêtements; l'économie de ce procédé permettait presque de doubler les dons, puis Ton revenait terminer ces longues soirées d'hiver dans le salon d étude, autour d'un foyer pétillant, pendant que la bise glacée soufflait au dehors.

Les heures s'écoulaient délicieusement entre ces trois personnes désormais unies par des liens sacrés, indissolubles.

Tantôt l'on parlait de divers projets pour l'avenir de Frédérik, car, après ces quinze jours si vaillamment occupés, il devait commencer denouvelles études sous la direction de David.

Celui-ci ayant parcouru les deux mondes, on parlait souvent de voyages, et il répondait 'a l'infiitigable curiosité de ses deux interlocuteurs; fallait-il décrire un

coslume,une arme, un site, il suppléait a la description par le dessein.

Une lecture attachante, ou l'exécution de quelque morceau de musique, terminait la soirée, car David était excellent musicien; aussi parfois faisait-il entendre à Marie et à son fils les airs nationaux de différents jiays ou des cantilènes d une naïveté primitive.

Dans ces familiers entreliens, mêlés dépanchements intimes, David appréciait déplus en plus le sens exquis et l'élévation d'âme de madame Bastien. Délivrée de toute triste préoccupation, elle avait retrouvé sa liberté d'esprit; il remarquait aussi avec bonheur tout leparti qu'il pourrait tirer de l'impulsion généreuse qu'il avait donnée aux idées de Frédérik; aussi méditait-il un plan d'études et de direction pratiques qu'il devait bientôt soumettre a Marie et a son fils.

Chaque jour enfin, David s'attachait davantage à son élève, déversant sur lui toutce qu'il avaitamassé, ihésauriséjdelendressedanssoncœur, depuis la mort si regrettée de son jeune frère. En aimant ainsi passionnément le fils de madame Bastien, David trompait ses souvenirs fraternels... de même que l'on lâche souvent de «romper des regrets en s éprenant d'une ressemblance.

Bien souvent minuit sonnait, et l'heureux ?rîo se regardait avec surprise, déplorant la marche rapide du temps... en s'écriant:

-Déj'a!

Et l'on se disait :

—A demain!

Marie rentrait chez elle; mais Frédérik reconduisait David a sa chambre, et Ta, que de fois, debout a l'embrasure de la porte, le précepteur et l'élèves'oublièrent dans le charme d'une causerie prolongée! L'un écou-

l'en VI t\ 73

tant avecfoi, répondant avec entraînement, questionnant avec l'ardeur de son âge, l'autre parlant avec la touchante sollicitude de l'homme mûr qui sourit mélancoliquement à la jeunesse impatiente de s'élancer dans la voie mystérieuse de ses destinées.

Que de fois la vieille Marguerite fut obligée démonter jusqu'au palier de la chambre de David, et de dire a Frédérik :

— Mais, monsieur, il est minuit, il est une heure du matin... vous savez bien que madame ne se couchejam.ais avant vous...

Et Frédérik serrait les mains de David, et redescendait chez sa mère.

La, David était encore le sujet de longs entretiens entre la jeune femme et son fils.

— Mère, disait Frédérik, combien le récit de ce voyage dans l'Asie -Mineure était intéressant!

— Oh! oui... on ne peut plus attachant, reprenait la jeune femme, et ensuite, Frédérik, que de curieuses choses M. David nous a apprises sur les vibrations du son, et cela tout simplement à propos de cette cordo de piano cassée!...

— 31 ère... et la comparaison des propriétés du son à celles de la lumière?... c'était attrayant comme un conte fantastique.

— Et ce délicieux morceau de Mozart qu'il nous a joué!... Tu sais le chœur des petits génies de la Flûte enchantée?... C'était aérien... ailé... Quel bonheur quedt.' pauvres sauvages comme nous n'ayons jusqu'ici rien connu de Mozart... pour nous, c'est découvrir un trésor d'harmonie.

—Et cette anecdote sur la vieilless d'Haydn, comme était touchant!...

Ik LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

— Et ce qu'il nous disait de l'association des frères Moraves et des disciples d'Owen en Amérique... Que de misères de moins, que de bien-être pour tant de pauvres gens, si ces idées étaient appliquées dans uqs pays!

— As-tu remarqué, mère?,.. II a eu un instant les larmes aux yeux en parlant du bonheur qui pourrait être le partage de tant de gens qui souffrent.

— Ah! mon pauvre enfant, c'est le plus noble cœur qu'il y ait au monde.

— Mais aussi, mère, comme nous le chérissons! Oh! il faudra, vois-tu, tant l'aimer... tant l'aimer, qu'il lui soit impossible de nous quitter jamais... Il n'a plu» de famille... son meilleur ami, le docteur Dufour, est notre voisin... où M. David pourrait-il se trouver mieux qu'avec nous?

— Nous quitter, s'écriait Marie, nous quitter... mais c'est lui qui fait notre force, notre foi, notre confiance dans l'avenir... Est-ce qu'il peut nous abandonner maintenant!

La vieille Marguerite était alors obligée d'intervenir encore.

— Pour lamour de Dieu, madame, couchez-vous donc, voila deux heures du matin, disait la vieille servante, vous êtes levée depuis six heures et M. Frédérik aussi, et puis tant dé fatigue dans la journée, ça n'a pas le bon sens, non plus!

— iMari,'uerite a raisondenousgronder, monenfant, disait Marie en souriant et en baisant son hlsau fronl : nous sommes fous de nous coucher si tard.

Et le lendemain il fallait (>ncore h^s récriminations de Marguerite pour coui)er court aux entretiens de la mère et du fils.

l'k.vvie. 75

Deux ou trois fois Marie se coucha doucement rêveuse.

Uu soir, pendant que Frédérik faisait une lecture, son ami, pensif, accoudé a la table de travail, appuyait son front sur sa main; la lumière de la lampe, concentrée par labat-jour, éclairait alors en plein l'expressive et noble figure de David.

Marie, un moment distraite de la lecture, arrêtason regard sur le sauveur de son fils... et contempla longtemps David,

Peu a peu... la jeune femme sentit ses yeux devenir humides... son beau sein palpiter fortement, et une légère rougeur lui monter au front.

A ce moment David leva parhasardles yeux et rencontra le regard de Marie.

Celle-ci baissa aussilôt la vue et devint pourpre...

Une autre fois David était au piano, accompagnant Frédérik et Marie qui chantaient un duo; la jeune femme voulut tourner la feuille de la partition, David avait eu la même pensée... sa main rencontra la main de Marie...

A ce contact électrique ellelrcssaillit, tout son sang reflua vers son cœur, et un nuage passa devant ses yeux.

Malgré ces symptômes significatifs la jeune mère sendorrnit ce soir-la rêveuse, mais pleine de calme et de chaste sérénité.

Comme toujours, elle baisa son fils au front sans rougir...

Ainsi s'était écoulée la dernière quinzaine de décembre.

La veille du jour de Tan, David, Marie et son fils sap[)rélaient a sortir pour aller porter quelques der-

niers secours à leurs protégés, lorsque .Marguerite remit à sa maîtressse une lettre qu'un exprès venait d'apporter.

A la vue de récriture, Marie ne put cacher sa surprise et sa crainte.

Cette lettre était de ?.I. Bastien, et ainsi conçue :

« Madame ma femme, ( dont je ne suis pas content du tout. )

» xAIes affaires dans le Berry sont terminées plus tôt que je ne le pensais. Je suis à Pont-Brillant, avec mon compère Bridou, occupé à vérifier des comptes. Nous partirons tantôt pour la ferme, où Bridou restera quelques jours avec moi, pour m'aidera évaluer Vmdemnité qui me sera due sur le secours allouéaux inondés; car il faut qu'à quelque chose malheur soit bon.

n Nous arriverons pour dîner.

7) Veillez à ce qu'il y ait surtout un gigot avec la grosse gousse d'ail de rigueur, et une fameuse soupe aux choux, comme je les aime, avec force petit salé de mes porcs et force saucisson de Blois, veillez surtout à cela, s'il vous plaU.

» ISotabenè. J'arrive de très-mauvaise humeur, et très-disposé a frotter les oreilles de monsieur mon fils, dan? le cas où ses mélancolies et ses genres de petitmaître ne seraient pas passés.

» Votre mari, qui n'a pas envie de rire,

w Jacques B asti in.

» P. S. Bridou est comme moi: il aime le fromage qui marche tout seul. Dites à Marguerite de s'en pourvoir, et veillez-y. »

Madame Bastien était encore sous l'impression do çurpris(! et de chagrin rjue lui causait le retour inattendu do M. Bastien, lorsqu'elle futiirée de cette préoc-

tupalion par un bruit tumultueux et toujours croisifant quelle entendit au dehors.

On eût dit qu un rassemblement considérable entourait la maison.

Soudain Marguerite entra en courant, les yeux remplis de larmes de joie, et s'écria :

— Ahl 3Iadame, venez... venez donc voir!

Marie, de plus en plus étonnée, suivit machinalement la servante.

VIH

Le temps était clair, le soleil dhiver radieux.

Marie Bastien, en sortant du porche rustique, élevé au-dessus de la porte d'entrée de sa maison, vit défiler en ordre et se ranger derrière le petit jardin, une centaine de personnes environ, hommes, femmes, enfants, presque tous vêtus d'habits grossiers, mais chauds et neufs.

Cette espèce de cortège se terminait par une charrette ornée de branchages de sapin, sur laquelle était ce qu'on appelle dans le pays une toue, petit batekt plat, semblable a celui dont Frédérik et David s'étaient si vaillamment servis pendant linondatiou.

Derrière la charrette... qui s'arrêta à la porte du jardin, venait une calèche vide, attelée de quatre chevaux, montés par deux petits postillons a la hvréo de Pont-Brillant, deux valets de pied étaient assis derrière.

A la tête du cortège marchait Jean-Franço s, le me-

78 LES SrPT PÉCHÉS CAPITAUX.

tayer; il donnait la main à deux de ses enfants; sa femme tenait le plus petit entre ses bras,

A la vue de madame Bastien, le métayer s'approcha,

— Bonjour, Jean-François, lui dit affectueusement la jeune femme; que désirent ces braves gens qui vous accompagnent?

— Nous voudrions parler à M. Frédérik, madame. Marie se retourna vers Marguerite, qui, triomphante,

se tenait derrière sa maîtresse, et lui dit :

— Gourez prévenir mon fils, Marguerite.

— Ce ne sera pas long, madame, il est dans la sallo d étude avec M. David.

Pendant que la servante était allée quérir Frédérik, Marie, apercevant seulement alors la calèche vide et magnifiquement attelée, arrêtée à la porte du jardin, se demanda ce que faisait la cette voiture.

Frédérik accourut, ne s'attendant pas au spectacle qui l'attendait.

— Que veux-tu, ma mère? dit-il vivement.

Puis voyant la foule qui remplissait le petit jardin, il s arrêta tout surpris et regarda Marie d'un air intorrogatif.

— Mon enfant,..

Mais la jeune femme dont le cœur battait délicieusement, fut obligée de s'interrompre; vaincue par l'émotion, elle venait de reconnaltreque le rassemblement élait entièrement comj)osé de personnes secourues, lors du désastre, par elle, par son fils et par David.

l'uis .Marie reprit :

— Mon enfant... c'est Jean-François (lui désire lo pailer... h; voici...

l'e.nvie. 79

Et Theureuse mère s'effaça derrière son fils, eu échangeant un regard de ravissement ineffable avec David, quiavait suivi son éîève et se tenait àdemi caclié sous le porche.

Frédérik, dont l'étonnement augmentait, avait fait un pas vers Jean-François; celui-ci lui dit alors avec des larmes dans la voix :

« — Monsieur Frédérik... c'est nous autres pauvres gens du Val... qui... venons vous remercier de franc cœur... ainsi que votre brave mère.'., et votre ami, M. David, si brave aussi... Comme c'est moi... qui vous dois le plus... poursuivit le métayer dune voix de plus en plusentrecoupée par les larmes, et en montrant sa femme et ses enfants d'un geste expressif, comme c'est moi... qui vous... dois... le plus... Monsieur Frédérik... les autres... mont dit... de... et... je... »

Le pauvre homme ne put achever.

Les sanglots étouffèrent sa voix...

D'autres sanglots d'attendrissem^ent, partis de la foule émue et recueillie, répondirent aux pleurs do Jean-François et interrompirent seuls le religieux silence qui régna quelques instants.

Le cœur de Frédérik se fondit en larmes célestes.

Il se jela au cou de sa mère... comme s'il eût voulu reporter sur elle ces témoignages de reconnaissance dont il était si profondément touché.

A un signe de Jean-François, qui essuyait ses yeux et tâchait de reprendre son sang-froid, plusieurs hommes du rassemblement étant allés vers la charrette chercher la toue, l'apportèrent a bras et la déposèrent devant Frédérik.

C était un simple et rustique batelet avec s. s deux

rames en bois brut; seulement sur la lisse intérieure, on lisait, écrit en lettres inégales et grossièrement entaillées dans la membrure :

Les pauvres gens du val a M. Fréuérik Bastien,

Puis suivait la date 'de l'inondation.

Jean-François , ayant surmonté son émotion, reprit, en montrant la toue au fils de madame Bastien:

— « Monsieur Frédérik, nous nous sommes réunis pour faire ce batelet... à peu près pareil à celui qui vous a servi a nous secourir, à nous sauver,.. Excusez notre liberté, monsieur Frédérik, mais... cest de bien bonne intention et de bien bonne amitié... que nous vous apportons ce batelet. Quand vous vous en Servirez, vous penserez aux pauvres gens du Yal... et eux autres... vous aimeront toujours bien, monsieur Frédérik, ils apprendront votre nom à leurs petits enfants... pour qu'un jour, devenus grands, ils rapprennent aux leurs... car, ce nom-là, voyez-vous, monsieur Frédérik, c'est maintenant le bon saint ^0M du

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