PAYS
Frédérik laissait couler ses larmes, muette et éloquente réponse...
David, se penchant alors à loreille do son élève, lui dit tout bas :
— Mon enfant, ce rustique cortège ne vaui-il pas le brillant corlégc de chasse de la Saint-îhiberû
Au moment où Frédérik se retournait vers David pour lui serrer la main, il se fit un mouvement dans la foule, qui, s'écarlant soudain avec un murmure do curiosité, donna passage h Raoul de Pont-Brillant.
Le nuirquis s'avança un peu en avant de Jean-François; puis, avec autant daisance que de parfaite bonne LTÛre, il dit à Frédérik :
i/envie. 81
— Je venais, monsieur, vous remercier de m'avoir sauvé la vie... car c est aujourd'hui ma première sortie; mon devoir était de vous la consacrer; j ai rencontré sur ma route ces braves gens... Après m être informé auprès de lun deux, du but de leur rassemblement, je m'y suis joint... puisque, comme ces braves gens... je suis du Val, et qu'ainsi que plusieurs d'entre eux, je vous dois la vie, monsieur...
Après ces mots, prononcés a'un accent peut-être plus poli quemu, le marquis de Pont-Brillant, avec un tact exquis, se confondit de nouveau dans la foule.
— Eh bien! mon enfant, dit tout bas David à Frédérik, n'est-ce pas maintenant M. de Pont-Brillant qui devrait vous envier?
Frédérik serra la main de David, et resta pendant quelques secondes sons l'empire de cette pensée :
— Celui que j'ai voulu lâchement tuer... est là... ignorant ma funeste tentative, et venant me remercier de lui avoir sauvé la vie...
Puis le fils de madame Bastien, s adressant aux gens du Val, leur dit d'une voix chaleureuse, en se mêlant à eux et leur tendant ses mains qui furent cordialement pressées :
— Mes amis, ce que j'ai fait... je l'ai fait par l'inspiration de ma mère... et, avec laide de mon ami, M. David... C'est donc en leur nom et au mien que je vous remercie du fond du cœur de ces témoignages daflection... Quant àcebatelet, ajouta le jeune homme en se dirigeant vers la t oue déposée au milieu du jardin . et la contemplant avec autant d'attendrissement que de joie, il sera consacré aux promenades de manière... et cette touchante inscription nous rappellera les habitants du Val... que nous aimons comme ils nous aiment.
Puis Frédérik, s adressant tour à tour a ceux qui Tentouraient, demanda à Tun si son guéret commençait à être défensable; à Vautre, s'il espérait conserver quelque partie de sa vigne; a celui-là, si la vase fécondante de la Loire, laissée sur son pré, n'atténuerait pas un peule désastre dont il avait souffert; a tousenfm, Frédérik disait un mot qui prouvait que les intérêts ou les malheurs de chacun lui étaient présents a Tesprit.
Marie, de son côté, parlant aux femmes, auxmères. aux enfants, trouvait pour tous un mot d'affection et de sollicitude, manifestée par des questions précises, qui prouvaient qu'ainsi que son fils, elle avait eu la connaissance parfaite de la position et des besoins de tous.
Frédérik espérait rejoindre le marquis de Pont- Briilant; il éprouvait le besoin de serrer la main do celui qu'il avait si longtemps poursuivi d'une haine acharnée; il lui semblait que cette franche étreinte devait eifacer pour lui jusqu'au dernier souvenir de la funeste action qu'il avait tentée... mais il ne retrouva pas le marquis, dont la voiture avait aussi disparu. . Seulemt nt, après le départ des gens du Yal, Frédérik, rentrant chez lui avec sa mère et David, trouva Marguerite qui, toute fière, lui remit une lettre.
— Qu'est-ce fjue c'est que cette lettre, Marguerite? demanda le jeune homme.
— Lisez, M. Frédérik,, ,
— Mère, tu permets,., et vous aussi, mon ami? David et ^huic firent un signe de têteallirmalif, Frédérik chercha des yeux hi signature et dit aus-
ëitôt :
— n'est du marquis de Poiit-Brilhml,
— Di' hii-même, M. Frédérik, reprit Marguerite...
l'envie. 8S
Avant de repartir en voiture, il est venu par la futaie et a demandé à vous écrire un mot...
— Viens dans la salle détude, mon enfant, dit Marie a son fils.
David, Frédérik et sa mère étant seuls, le jeune homme dit naïvement :
— Je vais lire tout haut, mère...
— Comme tu voudras, mon enfant.
— Ah! maisjy songe, reprit Frédérik en souriant... c'est sans doute une lettre de remercîments... et lire cela soi-même...
— Tu as raison... tu en supprimerais les trois quarts, reprit Marie en souriant à son tour... donne cette lettre à M. David... il lira cela mieux que toi».
— Allons... reprit gaiement Frédérik, ma modesti»^ me sert bien mal... Si ce sont des louanges... elles vont me paraître plus douces encore...
— Ce sera la punition de votre humilité, dit gaiement David.
Et il lut ce qui suit :
« Ainsi que j'ai eu l'Iionneur de vous le dire, monsieur, j étais parti de chez moi dans l'espoir de vous exprimer ma reconnaissance.... J'ai rencontré des gens du Val qui venaient vous féliciter... vous, monsieur, dont le nom est à bon droit devenu populaire dans notre pays, depuis 1 inondation; j'ai cru devoir me joindre à ces bonnes gens, en attendant le moment de pouvoir vous remercier personnellement. *
» J aurais, monsieur, accompli ce devoir aujourd'hui mémo sans une circonstance assez délicate...
)i En vous entendant remercier en si bons termes et d'une voix si émue les gens du Val, il m'a semblé reconnaître la voix dune personne avec qui je me suis
rencontré à la tombée de la nuit dans la cavée de la forêt de Pont-Brillant^ il y a de cela environ deux mois.., car si j ai bonne mémoire, cette rencontre avait lieu dans les premiers jours de novembre.
— Frédérik... qu est-ce que cela signifie?... demanda madame Bastien, en interrompant David.
— Tout à l'heure, mère... je te dirai tout... Veuillez continuer, mon ami.
» Il se peut, monsieur.... etje le désire vivement., que le passage de ma lettre, relatif k cette rencontre, vous paraisse incompréhensible... dans ce cas, veuilles n'y attacher aucune importance, et l'attribuer a une erreur causée par une ressemblance de voix et dlaccent, du reste fort singulière.
» Si, au contraire, vous me comprenez, monsieur, si vous êtes, en un mot, la personne avec qui je me suis rencontré a la tombée de la nuit dans un endroit fort obscur, et sans pouvoir distinguer ses traits, qui seraient alors les vôtres, vous daignerez sans doute, monsieur, m'expliquer la contradiction (apparente... je l'espère ), qui existe entre votre conduite envers moi, lors de notre rencontre dans la forêt et lors de l'inondation.
w J'attendrai donc, monsieur, si vous voulez bien o permettre, réclaircissemcnt de ce mystère, afin de savoir avec quels sentiments je dois désormais avoir 1 honneur de me dire, monsieur, votre très-humble et trèsHJbéissant serviteur,
» K. marquis de Pont-Brillant. »
A peine la lecture de cette lettre, écrite avec une assurance et une hauteur précoces, était-elle lorminéo, que le fils de madame Bastien courut It une table, érri-
l'e.nvie. 85
vit spontanément quelques lignes, plia le papier, et revint auprès de madame Bastien.
— Je vais, mère, lui dit-il, te raconter en deux mots laveniure de la cavée, ensuite, toi et mon ami, vous jugerez si la réponse que je viens d'écrire k M. de Pont-Brillant est convenable.
Et Frédérik ( sans parler de l'entretien de la douairière et de Zerbinelte surpris par lui. . . il aurait cru outrager sa mère), instruisit la jeune femme et David de tout ce qui s'était passé diins la funeste journée à la laquelle le marquis faisait allusion... comment celui-ci, ayant refusé de se battre au milieu de l'obscurité avec UQ inconnu, et voulant se soustraire aux obsessions de Frédérik, l'avait renversé sous le poitrail de son cheval... comment alors Frédérik, dans le délire de sa rage, était allé s'embusquer près d'un endroit où devait passer le marquis, afin de le tuer.
Ce récit terminé, récit qui, sans justifier Frédérik, expliqua du moins à sa mère et a David, par quelle succession de sentiments et de faits il avait été amené a concevoir Vidée d'un horrible guet a pens, tentative du moins ignorée de M de Pont-Brillant, Frédérikdit à sa mère :
— Tiens... voici ma réponse à la lettre de M. de Pont Brillant :
Marie Bastien lut ce qui suit :
« 3Ionsieur, » Je vous avais provoqué sans raison... j'en ai honte... Je vous ai sauvé la vie... j'en suis heureux... voilà tout le mystère.
» Votre très-humble serviteur, » Frédékik Bastien. »
— Bien, mon enfant... dit vivement David... vou>
avouez noblement une funeste pensée que vous avez rachetée au péril de votre vie...
— Quand je songe à cette réhabilitation et à tout ce qui vient de se passer... reprit Marie avec une profonde émotion... quand je me dis... que tout cela est votre ouvrage, monsieur David... et qu'il y a quinze jours k peine, mon fils se mourait... le cœur rongé de fiel...
— Et encore tu ne sais pas tout, dit Frédéric en interrompant sa mère... non, tu ne sais pas encore tout ce que tu dois à ce bon génie... qui est venu changer nos chagrins en bonheur.
— Que dis-tu, mon enfant?...
— Frédérik... ajouta David d'un ton de reproche, car il pressentait la pensée du fils de madame Bastien.
— 3Ion ami... c'est aujourd'hui le jour des aveux complets... et d'ailleurs je vois ma mère si heureuse... que... puis s'interrompant, n'est-ce pas, mère, que tu es heureuse?
Marie répondit en embrassant soi) fils avec ivresse.
— Vous voyez bien, mon ami... n)a mère est si heureuse... qu'un danger passé... ne peut plus lui causer du chagrin... surtout... lorsqu'elle aura une raison de plus... de vous aimer, de vous bénir.
— Frédérik... encore une fois je vous conjure...
— Mon ami... la seule raison qui jusqu'ici m'a fait cacher ce secret à ma mère... c'était la crainte de l'affliger.
— De grâce... cher enfant... explique-toi... s'écria Marie.
— Eh bien! mère... ce n'était pas un rêve... (tue ces adieux nocturnes... tu sais?...
— Comment... pendant cette nuit funeste... tu es venu.
— Te dire adieu...
— Mon Dieu!... et où voulais- tu donc aller?
— Je voulais aller me tuer...
Marie poussa un cri d'eftYoi et devint toute pâle.
— Frédérik, dit David, vous voyez... quelle imprudence!...
— Non, non, monsieur David, reprit la jeune femme entachant de sourire, c'est moi qui suis dune faiblesse ridicule... Est-ce que mon fils nest pas là... dans mes bras... sur mon cœur?...
Et en disant ces mots, Marie serrait en effet entre ses bras son fils,, assis auprès d'elle sur la causeuse; puis, le baisant au front, elle ajouta d'une voix palpitante : '
— Oh! je te tiens... Maintenant je n'ai plus peur, je peux tout entendre...
— Eh bien! mère... dévoré d'envie, poursuivi surtout par le remords qui s'était éveillé a ta voix... j'ai voulu me tuer... Je suis sorti avec M. David!... Je lui ai échappé. Il est parvenuàretrouvermes traces... J'avais couru du côté de la Loire.. . et lorsqu'il est arrivé...
— AW malheureux enfant! s'écria Marie, sans lui... tu périssais!...
— Oui... me voyant mourir... je t'avais appelée... toi, mère, comme on crie au secours... Il a entendu mes cris... s'est précipité dans la Loire... et...
Frédérik fut interrompu par Marguerite.
La vieille servante, cette fois, ne se présenta pas souriante et triomphante, mais craintive, alarmée, en disant tout bas à sa maltresse, comme si elle lui eût annoncé une nouvelle fatale :
88 LES SEPT PÉCHÉS CAPITArx.
— Madame... Madame... voila monsieur.
ÏX
Ces mots de Marguerite :
Voilà, monsieur.
Annonçant l'arrivée de Jacques Bastien, au moment même où 3Iarie apprenait qu elle devait à David et la guérison morale et la vie de son fils, causèrent à la jeune femme une telle stupeur, quelle resta muette, immobile et comme frappée d'un coup inattendu, car les divers incidents de la matinée lui avaient fait oublier la lettre de son mari.
Frédérik, de son côté, ressentit une triste surprise; grâce à la réserve de sa mère, il ignorait jusqu'à quel point la conduite de son père envers elle avait toujours été injuste et dure; mais certaines scènes domestiques dans lesquelles la brutalité naturelle de Jacques Bastion s'était souvent manifestée, la rudesse inintelligente avec laquelle il exerçait son autorité paternelle, lors de ses rares ap[)aritions à la ferme, tout avait concouru à rendre les relations du jière et du fils d'une extrême froideur.
David voyait aussi 1 arrivée de M. Bas'.ien avec une profonde appréhension; (luoique bien décidé à faire à cet liomme toutes les concessions possibles, k sanniliiler devant lui afin de mériter son indillérence, il lui était pénible de penser que la continuité de ses relations avec Frédérik et sa mère dé-
pendait absolument d'un caprice de Jacques Bastien. Marguerite précédait de si peu son maître, que David, Marie et son fils étaient encore sous le coup de leur étonnementet de leurs pénibles réflexions lorsque Jacques Bastien entra dans la salle délude, accompagné de son compère Bridou, huissier a Pont-Brillant.
Jacques Bastien, nous lavons dit, était un Hercule obèse; sa grosse tête, couverte d'une forêt de cheveux crépus d'un blond roux, était à peine séparée de ses puissantes épaules par un coude taureau; il avait le visage large, vivement coloré et presque imberbe, comme beaucoupde gens d une nature athlélique; le n.^z gros, la bouche lippue, l'œil a la fois rusé, sournois et méchant. La blouse bleue quil'avait, selon sa coutume, par-dessus sa redingote, dessinait la proéminence de son ventre de Falstaff; il portait une casquette de poils de renard a oreillères, un pantalon de velours flottant et des bottes ferrées qu'il n'avait pas fait décrotter depuis plusieurs jours; de l'une de ses mains énormes et courtes, plus larges que longues, il tenait un bàlon de houx relié a son poignet par une gance de cuir gras; faut-il tout dire : cette espèce de mastodonte, à dix jjas, sentait le bouc.
Son compère Bridou, aussi vêtu dune blouse pardessus son vieil habit noir, et coiffé d'un chapeau rond, était un petit homme a besicles, grêle, cribléde taches (le rousseur, au regard matois, 'a la bouche pincée, aux pommettcssailiantes; oneùtdit un furet portant lunettes.
A la vue de Jacques Baslien, David frémit de douleur et d'effroi, en songeant que la vie de Marie était 'a jamais enchaînée a celle de cet homme qui d'un jour
à l'autre pouvait n'avoir même plus la générosité de l'absence...
Jacques Bastien et Bridou entrèrent dans la salle d'étude sans saluer; les premiers mots que le maître du logis, le sourcil froncé, l'accent rude et courroucé, adressa à sa femme qui se leva pour le recevoir, furent ceux-ci :
— Qui a donc osé donner l'ordre d'exploiter ma sapinière?
— Quelle sapinière, monsieur? demanda Marie, sans trop savoir ce quelle disait, tant elle était bouleversée par l'arrivée de son mari.
—Comment! quelle sapinière? reprit Jacques Bastien; mais ma sapinière de la route. . . Est-ce que je parle turc? En passant, je viens de voir qu'on avait abattu, plus d'un millier de sapins de bordure. . . les plus beaux! . . Je vous demande qui s 'est permis de les vendre sans mon ordre?
— On ne les a pas vendus, monsieur, répondit Marie en reprenant son sang-froid.
— Si on ne les a pas vendus... Pourquoi les a-t-ou abattus alors ?... Qui lésa fait abattre?
— Moi, monsieur.
— Vous!...
E!t Jacques Bastien, stupéfait, garda un moment le silence, puis il reprit :
— Ah! c'est vous... Voilk du nouveau, par exemple... C'est un peu fort de café; (|u'en dis-tu, compère Bridou?
— Dame!... Jacques... il faut voir...
— C'est ce que je vas faire... et j)()nr fjuel besoin d'argent madame a-t-elle fait abat Ire mill<* (\v mes plus beaux sapins, s'il vousplaîl?
l'envie. Dl
— Monsieur... il vaudrait mieux, je crois, parler d'affaires lorsque nous serons seuls... Vous ne vous êtes pas sans doute aperçu que M, David... le nouveau précepteur de mon fils... était la?
Et madame Bastion d'un regard montra David qui s'était tenu à l'écart.
Jacques Bastien se retourna brusquement, et, après avoir toisé David qui s'inclina devant lui, il dit rudement :
— Monsieur... j'ai à parler à ma femme.
David salua, sortit, et Frédérik le suivit, outré de la réception que l'on faisait a son ami.
' — Allons, madame... reprit Jacques Bastion... voila le cracheur de latin parti... allez-vous me répondre, il la Gn?...
— Quand nous serons seuls, monsieur.
— Si c'est moi qui gêne... dit Bridou en faisant un pas vers la porte .. je vais filer.
— Ahçàî Bridou, est-ce que tu te moques du mondel veux- tu bien rester fa! s'écria Jacques. Puis se tournant vers Marie :
— Mon compère connaît mes affaires comme moi; or, nous parlons affaires, madame... car un mille de sapins de bordure, c'est une affaire, et une grosse... Bridou restera donc.
— Soit, monsieur... alors je vous dirai devant M. Bridou que j'ai cru devoir abattre vos sapins afin de les donner aux malheureuses gens du Val, pour les aidera rétablir leurs demeures a demi détruites par l'inondation.
Au point de vue de Jacques, lachose était si énorme, qu'elle devenait pour lui incompréhensible, aussi dit-il naïvement à l'iiuissier :
— Comprends-tu, toi*?
— Mais dame... oui... répondit Bridou d'un air de méchante bonhomie : madame ton épouse a fait cadeau de tes sapins aux inondés. . . Pas vrai, madame?. . . c'est ça?
— Oui, monsieur.
Bastien, suffoqué par la surprise et par la colère, ne put d'abord que balbutier en regardant sa femme d'un œil furieux :
— Vous... avez... osé... comment! Vous...
Puis frappant du pied avec rage, il fit un pas vers sa. femme en crispant ses gros poings d'un air si menaçant, que l'huissier se jeta au-devant de lui en s'écriant :
— Allons, Jacques... que diable!... tu n'en mourras pas, mon vieux... cest un cadeau de deux mille francs environ que madame ton épouse a fait aux inondés.
— Et vous croyez que ça va se passer comme cela, reprit Jacques en tachant de se contenir, mais vous êtes donc devenue folle à lier?... Ce carnage de ma sapinière devait me sauter aux yeux en arrivant... vous avez donc oublié ça, hein?...
— Vous eussiez été ici, monsieur, répondit doucement Marie, de crainte d'irriter encore Bastien, commo moi, vous eussiez été témoin de cet horrible désastre, et des maux qu'il a causés, que vous auriez fait ce que j'ai fait... je n'en doute pas.
— Moi!... tonnerre de Dieu!., quand j'ai déjà une partie de mes meilleures terres ensablées?...
— Mon Dieu... Monsieur, il vous reste bien assez do lerreset do bois... tandisque les malheureux que nous avons secourus étaient sans pain et sans abri.
— Ah rUI mais c'est donc mon état à moi de donner*
du pain et des abris à ceux qui n'en ont pas?... sécria Bastien, exaspéré. Ma parole d honneur, c'est à devenir chèvre... Tu l'entends, Bridou?
— Tu sais bien, mon vieux, que les dames ne comprennent rien aux afifaires. et qu il vaut mieux qu'elles ne s'en mêlent point... Eh... eh... eh... surtout des coupes de bois... répondit 1 huissier avec un ricanemenl mielleux.
— Mais est-ce que je lui ai dit de s'en mêler, m.oi?... reprit Jacques Bastien, dont la fureur s'exalta de nouveau; est-ce que je pouvais seulement supposer qu elle aurait jamais l'audace de... 3Iais non, non... il y a quelque chose là-dessous, il faut qu elle ail la tète tournée... Ah! tonnerre de Dieul... j'arrive à temps. D'après cet échanliilon-la, il paraît qu'il a dû se passer de drôles de choses ici pendant mon absence... Allons, allons... j'aurai de la besogne... heureusement, je suis bon là... et j'ai la poigne solide...
Marie, jetant sur Jacques un regard d'une douceur suppliante, lui dit :
— Je ne puis regretter ce que j'ai fait, monsieur... seulement, ce que je regrette, c'est qu'une mesure qui me semblait devoir mériter votre approbation, vous cause une vive contrariété. Du reste, ajouta la jeune femme en lâchant de sourire, je suis certaine que vous oublierez cette contrariélé... en apprenant avec quel c ou rage Frédérik s'est conduit lors de l'inondation... Il a, au risque de sa vie, sauvé Jean-François, sa femme et ses enfants d'une mort certaine... Deux autres familles du Val ont été aussi...
— Eh! tonnerre de Dieu! c'est justement parce qu'il avait payé de sa personne, que vous n'aviez pas ijesoin, vous, de faire la généreuse à mes dépens et de
94 LES si:t ppéchés capitaux.
payer de ma bourse, s écria le butor, en interrompant sa femme.
—Comment! reprit Marie, confondue de ce reproche, vous saviez que Frédérik...
-^Avait été, comme tant d'autres, en bateau au secours des inondés. .. Parbleu! on me la assez rabâché à Pont-Brillant... Yoilà-t-il pas une belle affaire?.,. Ou'est-cequileforçaitdefaire cela?.. S'il la fait, cest que ça lui a convenu; eh bien! tant mieux pour lui... d'ailleurs, les papiers publics sont pleins de ces traitslà... Et encore. .. si le nom de mon fils avait au moins été mis dans le journal ..à la bonne heure... ça m'aurait flatté...
— Il aurait peut-être eu la croix d'honneur, ajouta l'huissier d un air narquois et sournois.
— Du reste, nous avons à en causer, de monsieur mon fils... et sérieusement... reprit Jacques Bastien. 3Ion compère Bridou vient aussi pour ça...
— Je ne vous comprends pas, dit Marie en balbutiant. Quel rapport M. Bridou peut-il avoir avec Frédérik?
— Vous le saurez car nous aurons demain à causer aussi de vous... et beaucoup... N'allez pas croire, voyez-vous, que l'aflaire de mon millier de sapins passera comme une lettre à la poste. Mais voilà six lieures... qu'on nous fassedîtier...
Et il .«onna.
Aces mots, la jeune femme songea à rargenterie portéeà lavilie et vendue en l'absence et ;» linsu (h; son mari...
Seule avec Jacijues, Marie eût soulfeil , avec sa résignation accoutumée, la colère, les injures, l(»s menaces do cet homme; mais en songeant aux emporte-
mens auxquels il pouvait se livrer devaut son fils et devant David... elle était avec raison effrayée des conséquences possibles dune pareille scène.
Jacques Bastien reprit:
— Avez-vous fait faire bon feu dans la chambre de Bridou'?.. Je vous ai écrit quil passait plusieurs jours
— Je croyais que vous partageriez votre chambre avec M. Bridou? reprit madame Bastien... Sans cela je ne vois pas où loger monsieuFi
—Comment! et la chambre den haut?
— Mais c'est laque loge le précepteur de mon fils.
— Vous êtes t ncore bonne là, vous, avec votre précepteur!... Eh bien! il décaniUera, donc! ce cracheur de latin... et voilà!
— Je serais désolé de gêner, dit l'huissier; je préférerais... repartir...
— Ah çàl... Bridou... décidément, nous allons nous fâcher, reprit Jacques; et sadressant a sa femme d'un ton courroucé :
— Comment! je vous ai prévenue ce matin que Bridou passerait quelques jours ici, et rien n'est préparé?
— Encore une fois, monsieur, où voulez-vous que je loge le précepteur de mon fils, si M. Bridou occupe sa chambre?
— Le précepteur de mon fils.,, reprit Jacques en gonflant ses joues et haussant les épaules, vous n'avez que ça à la bouche... faitesdonc la duchesse... Eh bien! le précepteur de votre fils ira coucher avec André... il n'en mourra pas...
— Mais, en vérité... monsieur... dit Marie, vous ne pensez pas que...
— Ab ça! voyons... ne m'échauffez pas les oreilles, ou je m'en vas dire au cracheur de latin de filer àTinstant de ma maison et d'aller voir sur la route de Pont- Brillant si j'y suis... Je ne serai donc pas maître chez moi... à la fin!... tonnerre de Dieu!...'
IMarie frissonna... Elle savait M. Bastion capable de chasser brutalement ce précepteur... Elle se tut un instant... puis, réfléchissant a l'inépuisable dévouement de David, elle reprit, en tâchant de contenir ses larmes :
— Soit... monsieur... le précepteur partagera la chambre d'André.
— Vraiment? reprit Jacques d'un air ironique, c'est bien heureux...
— — Et d'ailleurs, voyez-vous, madame, ajouta l'iiuissier d'un air doucereux, un précepteur, c'est comme qui dirait un peu plus qu'un domestique... pas davantage... car c'est une personne a gages... sans cela je ne me serais pas permis de le faire. . . décaniller, comme dit ce gros farceur de Jacques.
Marguerite vint, ace moment, dire que le dîner était servi.
Bridou ôta sa blouse, passa la main dans ses cheveux jaunes, et offrit, dun air coquet, son bras a madame lîasiien, qui tremblait de tous ses membres.
Jacques Bastion jeta dans un coin son bâlon de houx, (^arda sa blouse, et suivit sa femme et l'huissier dans la salle à mander.
Lorsque madame Bastien, son mari et llmissier entrèrent dans la salle à manger, ils y trouvèrent David et Frédérik.
Celui-ci échangea un regard avec son précepteur, scipprocha de Jacques Basti'én, et lui dit d'un ton respectueux :
— Bonjour, mon père... j ai cru que vous vouliez rester seul avec ma mère, voilà pourquoi je me suis retiré, dàs votre arrivée.
—11 paraît que vos vapeurs sont passées, dit Bastien à son fils, dun ton sardonique, et que vousn avez plus besoin de voyage d'agrément? C'est dommage... car je vous en mitonne, moi... de l'agrémtnt.
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, mon
père...
Au lieu de répondre a son fils, Bastien, toujours debout, s occupait de compter les assiettes placées sur la table; il en vit cinq, et dit rudement à sa femme :
— Pourquoi cinq couverts?
— Mais... monsieur, répondit Marie, parce que nous
sommes cinq.
—Comment, cinq!... moi, Bridou, vous et votre fils,
ça fait cinq? ^
— Vous oubliez M. David, dit Marie.
.Tacques s'adressant alors au précepteur :
— Monsieur, je ne sais pas à quelles conditions ma n-mmc vous n onL'iiL'é... Qucint \\ moi, ([ui suis le
98 LES SEPT PÉCnÉ^ CAPITArx.
maître ici, je n'aime pas aavoird'étrangersh ma table... Yoilàmon caractère...
A cette nouvelle grossièreté, le calme de David ne se démentit pas; le sentiment de l'injure lui fit monter au front une rougeur involontaire, mais il s'inclina sans mot dire, et fit un pas vers la porte.
Frédérik, les traits colorés par lindignation et par la douleur que lui causait ce nouvel outrage fait au caractère étala dignité de David, s apprêtait a le suivre; mais, à un coup d'oeil suppliant de son ami, il s'arrêta.
A ce moment, Marie dit au précepteur :
— Monsieur David... M. Bastion ayant disposé de votre chanbre pendant quelques jours, voudrez-vous bien consentir à ce que l'on vous dresse un lit dans la chambre du vieil André... nous n'avons malheureusement pas d'autre logement. . .
— Rien de plus simple, madame, répondit David en souriant; j'ai l'honneur d'être un peu de la maison... c'est donc à moi de céder a un étranger la chambre que j'occupe...
David, s'inclinant de nouveau, quitta la salleà manger.
Après le départ du précepteur, Jacques Bastien, n'ayant aucunement conscience de sa grossièreté, se mit à table, car il avait grand'faini, malgré la sourde colère qu il ressentait contre sa femme et contre son fils.
On prit place: Jacques Bastien avait a sa droite Biidou, h sa gauche Frédérik, et en face de lui Marie.
Les angoisses de la jeune femmes ne faisaient que changer de sujet d'une seconde h raulre... Jacques allait s'apercevoir d(; la disparition de l'argenterie...
Un nouvel incident suspendit encore cette révélalion...
Jacques Bastion, enlevant le couvercle de la soupière, dilatait d'avance ses larges narines, afin d'aspirerfaromedelasoupe aux choux qui! avait demandée... mais voyant son attente trompée, il s'écria furieux, en s adressant à sa femme :
— Comment!... pas de soupe aux choux?... et je vous avais écrit que j en voulais manger... Il ny a peut-être pas de gigot à Tail non plus?
— Je ne sais... monsier, j'ai oublié de...
— Tonnerre de Dieu de femme ! . Allez ! s'écria Jacques furieux, en jetant si violemment sur la table le couvercle de la soupière, qu'il se brisa.
A la brutale exclamation de son père, Frédérik trahit son indignation par un brusque mouvement...
Aussitôt Marie, nrenant sous la table la main de son fils, placé à côté d'elle... la lui serra d une manière si expressive, qu'il se contint; mais son vif ressentiment n'avait pas échappé a Jacques; celui-ci, après un long coup d'œiljeté silencieusement sur son fils, dilaBridou :
— Allons, mon compère... il faut nous contenter de ce s.... potage-lavasse.
— La fortune du pot... mon vieux dit 1 huissier, la fortune du pot... ehl ehl on connaît ça ..
— Voyons, reprit Jacques... disons au moins notre benedicite avant de manger.
Et il versa un rouge-bord à Bridou, après quoi il vida presque le restant de la bouteille dans un verre énorme, dont il se servait d ordinaire et qui tenait une pinte.
L Hercule obèse avala d'un trait cette rasade; puis se disposant à servir la soupe, il mit la main sur une cuiller de fer fort bien étamée et brillante de propreté.
— Pourquoi, diable, a-t-on mis la cette cuiller à pot?., dit-il a 3ïarie.
— Monsieur, je ne sais... répondit la jeune femme en baissant les yeux et en balbutiant. Je...
— Pourquoi ne pas mettre sur la table ma grande cuiller d'argent, comme d'habitude? demanda Jacques, est-ce parce que m.on compère Bridou vient dîner ici?
S'adressant alors a son fils, il lui dit brusquement :
— Prenez la cuiller d'argent dans le buffet.
— C'est inutile, mon père, dit résolument Frédérik, voyant l'angoisse de sa mère et voulant détourner sur lui le courroux de son père... La grande cuiller d'argent n'est pas à la maison, non plus que les autres couverts.
— Hein! fit Jacques avec stupeur.
Mais n'en croyant pas ses oreilles, il saisit le couvert placé à côté de lui, y jeta les yeux, et convaincu de la vérité des paroles de son fils, il resta une minute hébété par l'ébahissement.
Frédérik et sa mère échangèrent un regard à cet instant de crise.
Le jeune homme, fidèle à sa pensée d attirer sur lui seul le courroux de son père, reprit résolument :
— C'est moi, mon père... qui, sans prévenir ma mère... ai vendu l'argenterie... pour...
— Monsieur... s'écria Mario, en s'adressant à Jacques, ne croyez pas... Frédérik... c'est moi... moi seule... qui... Kh bien! oui, cest moi qui ai fait vendre rar£2;enterie...
Malgré cet aveu de sa femme, Jac(iiies Baslicn no pouvait em'orc croire k ce qu'il entendait, tant !a chose lui paraissait exorbilanle, impossible.
l'envie. 10 i
Bridou lui-même partageait sincèrement cette fois la stupéfaction de son ami; aussi l'huissier rompit le premier le silence, en disant a Jacques :
— Hum... hum... mon vieux... ceci est une autre affaire que la vente de ta sapinière.
La jeune femme s'attendait a une explosion terrible de la part de son mari...
il n'en fut rien.
Jacques resta muet,immobile, et réfléchit assez longtemps... Sa large face s empourpra davantage que de coutume... Il but coup sur coup deux grands verres de vin, s'accouda sur la table, appuya son menton dans la paume de sa main gauche, dont' les doigts crispés tambourinaient convulsivement, sur sa large joue...
Attachant alors sur sa femme ses deux petits yeux gris qui brillaient sous ses sourcils froncés par un plissement sinistre, Jacques reprit avec un calme apparent :
— 'S'ous disiez donc que l'argenterie?...
— Monsieur...
— Voyons... parlez... Vous voyez bien que je suis tranquille...
Frédérik, par un mouvement instinctif, se leva et alla se mettre debout,^! côté de sa mère, comme pour la protéger; car la tranquillité ûe son père l'effrayait.
— Mon enfant... rassieds-toi, dit Marie k son fils (! une voix douce et tendre.
Frédérik revint s'asseoir a sa place.
Ce nouveau mouvement de Frédérik avait été observé par M. Bastien, qui se contenta de redire a sa femme, sans changer d'attitude, et en tambourinant toujours convulsivement du bout do ses gros doigts sur sa joue gauche :
l'f.avje. t II». 7
— Vous disiez donc, madame, que l'argenterie. . que MON argenterie?...
— Eh bien! monsieur, reprit Marie dune voix ferme, votre argenterie... je lai vendue.
— Tous l'avez vendue?...
— Oui, monsieur.
— Et. . . à qui?
— A un orfèvre de Pont-Brillant
— Qui se nomme?
— Je l'ignore, monsieur.
— Vraiment?
— Ce n'est pas moi qui ai été vendre cette argenterie, monsieur.
— Et qui donc?
^— Peu importe, monsieur... elle est vendue...
— C'est juste, répondit Bastien en vidant de nouveau son verre, et pourquoi l'avez-vous vendue, s'il vous plaît... cette argenterie... qui m'appartenait à moi seul?
— Mon ami, dit tout bas Bridou a Jacques, tu me fais peur. . . fâche-toi. . . crie. . . tempête. . . rugis. . . j'aime; mieux ça que de te voir si calme... ton front est blanc comme la nappe et plein de sueur...
Bastien ne répondit pas a son ami, et reprit :
— Vous avez, madame, vendu mon argenterie pour acheter, quoi?
— Je vous avais supplié, monsieur, de m'envoycr quelque argent, afin de venir au secours des vicliiiR-s de l'inondation.
— L inondation, dit Jacques avec un éclat de rire sarfionicjue; elle a un fameux dos... l'inondation!!...
— Je n'ajouterai plus un mot h. ce suj(>t, répondit Marie d'un Ion dignr cl fcniK-.
l'envie. i 03
Un assez long silence suivit cet entretien.
Évideniraent, Jacques faisait un effort surhumain pour contraindre la violence de ses sentiments...
Il fut même obligé de se lever de table et d'aller a !a fenêtre qu'il ouvrit, malgré la rigueur du froid, afin de rafraîchir son front; car de méchants desseins bouillonnaient dans la tête de cet homme, mais il voulait encore les tenir cachés.
En reprenant sa place a table, Jacques jeta sur ^ïarie un resard étrange, sinistre, et lui dit avec un accent de satisfaction cruelle :
— Si vous saviez comme ça me va, que vous ayez vendu mon argenterie... c'est un vrai service que vous m'avez rendu...
Quoique Tambiguïté de ces paroles causât quelque inquiétude à Marie, et qu'elle fût alarmée du calme incompréhensible de Jacques, elle éprouva un allégement momentané ; elle avait craint d'abord que M. Bastion, cédant au brutal emportement de son caractère, ne s'oubliât jusqu'à en venir aux injures, aux menacesen présence de son fils, et que celui-ci ne s'interposât violemment entre sa mère et son père.
Sans adresser davantage la parole à sa femme, Jacques but un verre de vin, et dità son compère:
— Allons, vieux, nous allons manger la pafee froide avec des couverts en fer battu... c'est la fortune du pot, comme tu dis.
— Jacques, dit l'huissier de plus en plus effrayé du calme de Bastion... je t'assure que je n'ai guère faim.
— Moi, je dévore... dit Jacques avec un ricanement sardonique, c'est toutsimple... la joie double toujours mon appétit... Aussi, dans ce moment, j'ai une faim de vautour.
'iQU LKS SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.
— La joie... la joie... dit l'huissier en hochant la tète, tu n as pas fair joyeux du tout.
Et Bridou ajouta, en s'adressant a Marie, comme pour la rassurer, car, malgré sa sécheresse de cœur, il se sentait presque ému de compassion :
— C'est égal, allez, madame, le brave Jacques fait de temps en temps les gros yeux et les grosses dents. . . mais i.u fond... il est...
— Bonhomme, ajoutaBastien en se versant a boire... si bonhomme qu'il en est bête. C'est égal, vois-tu... mon vieux Bridou.., je ne donnerais pas ma soirée poui cinquante mille francs,., je viens de réaliser un bénéfice magnifique. ..
Jacques Baslien ne plaisantait jamais sur les questions d'argent, et ces mots : Je ne donnerais pas ma soirée pour cinquante mille francs, il les prononça avec un tel accent de certitude et de contentement, que non-seulement l'huissier crut aux mystérieuses paroles de Jacques, mais que madame Baslien y crut aussi et sentit augmentcrsa secrète épouvante. Kn elî'et, le calme affecté de son mari qui, chose bizarre, presque effrayante, palissait a mesure qu'il buvait davantage, son sourire sardoniquc, ses yeux brillants dune sorte de joie funeslc, lorsque de tem[)s à autre il regardait Frédérik et sa mère, portaient à son comble l'angoisse de la jeune femme... Aussi, vers la fin du re|)as, dit-elle a Jacques, après avoir fait sigi e à Frédérik delà suivre :
— .Monsieur... Je me sens fatiguée, un peu souffrante.. .je vous demande la permission de me rel irer. . . avec mon fils...
— A votre aise, répondit Jacc^ues avec un rircM'pais cl d<'ja asstv a\inr, îi votre aise... (jiuind il y a de la
l'e.nvie. 1^5
gêne, il ny a pas de plaisir... Ne vous gênez pas... je ne me gênerai pas non plus. . . moi . . . soyez tranquille. . . "patience,,.
Aces paroles ambiguës comme les premières, qui cachaient, sans doute, quelque mauvaise arrière-pensée, Marie, n'ayant rien à répondre, se leva, tandis que Frédérik, obéissant a un regard de sa mère, s approclia de Jacques, et lui dit respectueusement :
— Bonsoir, mon père...
Jacques se retourna vers Bridou, ne répondit p?s a son fils, et dit a Ihuissier, en toisant Frédérik d un coup d'oeil ironique :
—Comment le trouves-tu?
— Fort joli garçon, ma foi...
— Dix-sept ans bientôt... ajouta Jacques.
—C'est le bel âgepour nous.,, ajouta l'huissier, en échangeyiit un regard d intelligence avec Jacques, qui dit rudement à son fils :
— Bonsoir...
Marie et Frédérik se retirèrent, laissant a table Jacques Bastien et son compère Bridou.
Lorsque madame Raslien et Frédérik, sortant de la salle l» manger, passèrent devant la salle d'étude, ils y virent David qui, débouta la porle, épiait leur sortie
Marie lui tendit vivement la main et dit, en fiiisani olhision aux deux outrages que le précepteur venait de courageusement subir :
106 LES SEPT PÉCIIÉS CAPITAIX.
— Tous les dévouements... vous les aurez donc pour nous?...
Un assez grand bruit de chaises et quelques éclats de voix qu on entendit du côté de la salle à manger, firent croire à la jeune femme que son mari et l'huissier sortaient de table; elle se dirigea rapidement vers son appartement avec Frédérik, après avoir dit à David d un air navré :
— A demain matin, monsieur David, je suis dans une inquiétude mortelle...
— A demain, mon ami... dit à son tour tristement Frédérik à David, en passant devant lui.
Puis Marie et son fils entrèrent dans leur appartement, pendant que David gagnait la mansarde qu'il devait partager avec André.
A peine entré dans la chambre de sa mère, Frédérik se jeta dans ses bras en s écriant avec amertume :
— Oh! ma mère... nous étions si heureux avant l'arrivée de...
— Pas un mot de plus, mon enfant. . , il s'agit de ton père, dit Marie en interrompant son fils, embrassemoi plus tendrement encore que de coutume... tu as l^esoin de cela... moi aussi... mais... pas de récrimimilion... contre ton père.
— Mon Diiu... mère... tu nas pas entendu ce qu'a répondu M. Bridou?...
— Lorsfjuc» ton père lui a dit : Frédérik a bientôt dix-srpt ans'K..
— Oui... et cet homme a répondu b mon père : Pour nous c'est le bon âge.
— .l'avais, comme toi, remarqué ces paroles, mon enfant...
L'fcNVIE. 107
— Pour 710US.., c^est le bon âge?,,, qu'est-ce que cda peut vouloir dire, mère?
— Je ne sais. . . répondit la jeune femme afin de rassurer et de calmer son fils, peut-être attachons-nous à ces paroles plus d'importance qu elles n'en méritent.
Après un moment de silence, Frédérik dit à Marie d'une voix altérée :
— Ecoute, mère... ainsi que tu le désires... j'aurai toujours pour mon père le respect... quil mérite... et (jue je lui dois... mais, je te le dis franchement,., vois-tu?... si mon père songeait jamais à me séparer de toi et de M. David...
— Frédéric!... s'écria la jeune femme, alarmée de 1 énergique résolution qu elle lisait sur les traits de son fils, pou.'-quoi supposer ce qui est impossible... nous séparer!... te retirer des mains de M. David... et cela ;.u moment même... où?... mais non, encore une fois, iun père a trop de raison, trop de bon sens, pour concevoir une pareille idée...
— Que le ciel t'entende, ma mère car, je te le
jure... et tu sais si ma volonté est ferme... aucune puissance humaine ne me séparera de toi ni de M. David... et cela je le dirais hardiment à mon père. Qu'il respecte notre tendresse, nos liens indissolubles... je
1(^ bénirai mais s'il osait porter la main sur notre
bonheur...
— Mon fils...
— Eh! ma mère... notre bonheur, c'est ta vie... et ta vie... je la défendrais contre mon père lui-même... tnlends-tu?
— Mon Dieu! .. . mon Dieu! . . . Frédérik. . .je t'en prie. . .
— Oh! qu'il prenne garde... qu'il prenne garde!... deux ou trois fois ce soir, . . tout mon sang s'est soulevé. . .
— Tiens, Frédérik... ne parle pas ainsi... tu me rendrais folle... Pourquoi donc, mon Dieu! prévoir (ïv> choses si pénibles... ou plutôt impossibles?... c'est vouloir s'épouvanter, se désespérer...
— Soit... ma mère... attendons... mais crois-moi... le calme effrayant de mon père, lorsqu'il a appris la vente de l'argenterie, caclie quelque chose... Nous nous attendions à le voir bondir de colère... il est resté impassible... mais il est devenu pâle... et je ne l'avas jamais vu pâlir... mère... dit Frédérik en se rapprochant de la jeune femme avec une expression de tendresse et d'alarme. i\]ère... j"ai froid au cœur... un malheur nous menace...
— Frédérik, reprit la jeune femme d'un ton de reproche navrant, tu me fais un mal atfreux... et, après tout, je ne veux pas meffrayer ainsi... ton père a sa volonté... soit...
— Et moi aussi... mère... j'aurai la mienne...
— Mais... pourquoi donc toujours supposer a ton père des intentions qu'il n'a pas... sans doute... des intentions qu'il ne peut pas avoir; crois-moi, cher enfant, malgré sa rudesse... il t'aime... pourquoi voudrait-il te chagriner? pourquoi nous séparer, et ruiner ainsi les plus cerlaines espérances qu'une mère ait jamais eues pour l'avenir de son fils?.... Tiens, je suis sûre que notre ami, M. David, ne tiendrait pas un autre langage que le mien... Allons, calme-toi, rassuretoi... nous aurons peut-être ii traverser encore (pielques jours d épreuves... mais nous en avons déjà subi de si cruelles, que celles-là ne seront rien pour nous.
Frédérik secoua mélancolicpif^mentla lélo, embrassa sa n)ère avec un redoublement de tendresse, et rentra chez lui.
Madame Bastien sonna Marguerite.
La vieille suivante parut bientôt.
— Marguerite, lui dit la jeune femme, est-ce que M, Bastien est encore à table?
— Malheureusement, oui... madame.
— Malheureusement!...
— Dame. . . c'est que je n ai jamais vu monsieur avec une figure si méchante... 11 boit... il boit, que c'en est effrayant... et, malgré cela, il est tout pâle... il vient de m.e demander une bouteille d"eau-de-vie... et...
— 11 suffit... Marguerite, dit 3Iarie en interrompant sa servante., vous avez fait dresser un Ut dans la chambre d'André pour M. David?
— Oui, madame... M. David vient d'y monter; mais le vieil André a dit qu'il coucherait plutôt dans l'écurie que doser rester dans sa chambre avec M. David... D'ailleurs, André n'aura guère le temps de dormir cette nuit.
— Pourquoi cela?
— Monsieur m'a dit d'ordonner a André d'atteler le cheval pour trois heures du matin...
— Comment?. ..M. Bastien partirait aumilieude la nuit...
— Monsieur a dit que la lune se levait à deux heures et demie, et qu'il voulait être a Blemur avec M. Bridou a la pomte du jour, pour pouvoir être de retour ici demain au soir.
— C'est dillérent... AllonsI bonsoir, Marguerite.
— Madame...
— Que voulez-vous?
— Mon Dieu!... madame... je ne sais pas si j'oserai...
— Voyons, Marguerite... quy a-t-il?
— -Madame m'a interrompue tout à l'heure, lorsque je parlais de monsieur... et pourtant, j'avais à dire quelque chose... quelque chose...
Et la servante s arrêta, regardant sa maîtresse d'un air si inquiet, si triste, que la jeune femme reprit :
— Mon Dieul quavez-vous, Marguerite? vousm'ef« frayez.
— Eh bien! madame... lorsque je suis entrée dans la salle à manger pour donner à monsieur la bouteille d'eau-de-vie quil demandait, M. Bridou lui disait, en le regardant d'un air à la fois surpris et alarmé : Jacques, tu ne feras pas cela.,. Monsieur, me voyant entrer, n"a rien répondu, et -a fait signe à M. Bridou de se taire; mais, lorsque je suis sorlie... j'ai... madame m'excusera peut-être à cause de l'intention...
— Achevez, Marguerite...
— Je suis sortie de la salle à manger; mais je suis restée un petit moment à écouter derrière la porte... et j'ai entendu M. Bridou dire à monsieur : Encore une fois, Jacques, tu ne feras pas cela.,. Alors monsieur a répondu : Tu le verras,,. Je n'ai pas osé écouter davantage, et...
— Vous avez eu raison, Marguerite... c'était déjà trop d une indiscrétion... que votre attachement pour moi peut seul excuser...
— Comment!... cela n'effraye pas madame... que monsieur ait dit?...
— Rien ne prouve, ma chère .Marguerite, que les paroles de M. Baslien se rapportent à moi. .. vous vous êtes, je crois, alarmée à tort.
— Dieu le veuille, madame.
— Allez voir, je vous prie, si M. Bastien et M. Bridou sont encore à table. S'ils l'ont quittée, vous pour-
roz vous coucher, je n'ai plus besoin de vous Marguerite revint quelques moments après, et dit à
sa maîtresse : , . , . ^,\
— Je viens de donner de la lumière a monsieur et a Aï Bridou madame... ils se sont souhaité une bonne nuit . et.:, mais tenez, madame, dit :\Iarguerite en sintcrrompant, entendez-vous? voila M. Bridou qui
monte en haut. . c ^ ««
En effet les pas du compère de Bastien se firent entendre dans le petit escalier de bois qm conduisait a la chambre naguère occupée par David.
— M. Bastien est-il rentré chez lui? demanda Marie a sa servante. ,11- «v„,
— Je puis voir du dehors s il y a de la lumière chez monsieur, répondit Marguerite.
La servante sortit de nouveau, revint quelques instants après, et dit à sa maîtresse, en frissonnant de
froid : , •. i
— Monsieur est rentré chez lui, madame; on voit la lumière a travers les persiennes... Mon Dieu!... quel froid noir... il neige a gros fiocons. et moi qui ai oublié de vous faire du feu ici, madame, ^ous voulez veiller, peut-être... .
-Non, Marguerite... merci; je vais me coucher
tout de suite... .
Marie ajouta, après un moment de reQexion ; Les volets de ma chambre sont fermes, n est-ce
pas?
— Oui, madame. » -o Ceux de la chambre de mon fils le sont aussi ^
— Oui, madame. .
— Bonsoir. Marguerite... vous entrerez chez moi demain matin, au point du jour.
— ]\iadame n'a besoin de rien?
— Non, merci,
— Bonsoir, madame.
Marguerite sortit.
Marie verrouilla sa porte, alla s'assurer que les volets de sa chambre étaient fermés, et se déshabilla lentement, en proie à une poignante anxiété, songeant aux divers événements de la soirée, aux mots mystérieux dits par l'huissier Bridou au sujet de Frédérik, et surtout à ces paroles échangées entre Jacques et son ami, paroles surprises par Marguerite :
— Jacques, tu ne feras pas cela, • — Tu verras.
La jeune femme, enveloppée de son peignoir de nuit, se préparait comme dhabitudeà aller embrasser son fils avant de se mettre au lit, lorsqu'elle entendit marcher pesamment dans le corridor sur lequel s'ouvrait son appartement.
Nul doute, celait le pas de Jacques Bastien.
JMarie prêta l'oreille.
Les })i!S s'arrêtèrent.
Bientôt succéda, au retentissement de celte marche pesante, le bruit du tâtonnement de deux mains qui, en dehors et le long de la porte, cherchaient dans l'obscurité la serrure et la clé.
Jacques Bastien voulait entrer chez sa femme.
Celle-ci, se sachant enfermée, se rassura d'abord; mais bientôt, rétléchissant que si elle n'ouvrait pas à son mari, il pouvait, dans sa brutale violence... frapper bruyamment b sa porte, la briser peut-être, et, par cet esclandre, év(Mller son fils... attirer David. v\. occasionner une collision dont les suites possibles faisaient frémir la malheureuse mère... elle allait se dé-
L*E.^VIE. t\$
tider à ouvrir k son mari, lorsqu'elle songea que son fils était la, dans la chambre voisine... que peu de moments auparavant elle avait dû employer toute lautorité de sa tendresse maternelle pour l'empêcher de se livrer à d'amères récriminations contre Jacques Bastien... Elle se rappela enfin ces mois de Frédérik, dont elle connaissait l'énergie et la résolution :
— Attente?' à notre bonheur, ce serait attenter à ta vie, ma mère.., et ta vie, je la défendrais même contre mon père,
Marie sentait qu'aucune puissance humaine, pas même la sienne, ne pourrait cette fois empêcher Frédérik d'intervenir dans le cas où Jacques Bastien, furieux, ivre peut-être, viendrait jusque chez elle l'accabler d'injures et de menaces...
L'alternative était terrible...
Ne pas ouvrir... c'était s'exposer à un scandale déplorable.
Ouvrir... c'était mettre face a face le père et le fils... le premier, ivre de colère et de vin... le second, exaspéré par sa folle tendresse pour sa mère.
Ces réflexions, rapides comme la pensée, Marie ks terminait a peine, quelle entendit Jacques Bastien, qui avait enfin mis la main sur la clé, la faire tourner dons la serrure; mais, trouvant un obstacle intérieur, il secoua violemment la porte.
.^larie prit un parti désespéré : elle courut a la porte, ôta le verrou, et, se tenant sur le seud de sa chambre, comme pour en défendre l'entrée à Jacques Bastien, file lui dit d'une voix basse et suppliante :
— Mon fils dort, monsieur... si vousavez à me parler, venez, je vous en conjure, dans la salle d'étude, et...
La malheureuse femme s'interrompit un moment...
Son courage faiblit, tant Texpression de la physionomie de Jacques lui parut redoutable.
La clarté de la lampe placée sur la cheminée de la chambre à coucher de Marie, donnait alors en plein sur la figure de M. Bastien et, ainsi vivement et durement éclairée, elle se détachait lumineuse sur les ténèbres du corridor.
Cet homme, à carrure d'Hercule, était d'une effrayante pâleur, causée par la réaction d'une colère longtemps contenue, et par les fumées de l'ivresse, car il éiait ivre a demi. Son épaisse et rude chevelure retombait sur son front bas, et cachait presque ses petits yeux gris et méchants.
Son cou de taureau était nu, et sa blouse entrouverte, ainsi que sa redingote et son gilet, laissait voir en partie sa ))oitrine puissante et velue.
A l'aspect de cet homme, Marie, nous l'avons dit, sentit un instant son courage faiblir...
Mais, réfléchissant bientôt que l'état de surexcitation dans lequel se trouvait M. Bastien devant le rendre plus emporté, plus intraitable encore que de coutume, il ne reculerait devant aucune violence, devant aucun éclat, et qu'alors fintervenlion de David ou de Frédérik deviendrait malheureusement inévitable, la jeune femme, vaillante comme toujours, bénit le ciel de ce que son fils n'eût encore rien entendu, saisit la lampe, placée sur sa cheminée, revint auprès de son mari, toujours immobile auprès de la porto et lui dit à voix basse :
— Allons dans le salon d'étude, monsieur... je craindrais, je vous lai dit, d'éveiller mon fils.
M. Bastien parut se consulter avant de se rendre au (Itsir (le Mai'ic.
L'£iNVIE. llô
— Au fait... j'aime mieux cela... allons... marchez devant...
Marie, précédant Jacques Bastien dans le corridor, entra bientôt dans la salie d'étude.
Madame Bastien dont le cœur battait violemment, posa la lampe sur la cheminée de la salie d étude, et dit à son mari :
— Que désirez-vous, monsieur?...
Jacques avait atteint ce degré divresse qui n'est pas la déraison, qui laisse même 1 esprit assez lucide, mais qui rend la volonté implacable; il ne répondit pas d'abord à la question de Marie, qui reprit :
— Veuillez, monsieur... je vous en prie, m'apprendre ce que vous désirez de moi?. ..
Jacques, les deux mains plongées dans les poches de sa blouse, se tenait debout devant sa femme; tantôt il fronçait les sourcils d'un air sinistre en la regardant, tantôt il souriait d'un air sardonique.
Enfin, sadressant à Marie d'une voix lente et mal assurée, car la demi-ivresse où il était plongé empâtait déjà sa parole et l'obligeait à des pauses fréquentes. . il lui dit :
— Madame... il y a environ dix-sept ans et demi... que nous sommes mariés, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur.
— A quoi m'avez-vous été bonne?
— Monsieur...
— Vous ne m'avez pas seulement servi de femme. Marie, la joue colorée de honte et d'indignation fit
un pas pour sortir.
Basiien lui barra le passage et s'écria en élevant la voix :
— Restez la!...
— Silence... Monsieurl
Dit la malheureuse femme dont les craintes se renouvelèrent , car David et Frédérik pouvaient être éveillés et attirés par le bruit d'une altercation.
Aussi, s attendant à de nouveaux outrages et résignée d'avance à les subir, Marie dit a Jacques d une voix tremblante :
— Par pitié... Monsieur... ne parlez pas si haut... Ton pourrait nous entendre... Je vous écouterai donc .. si pénible que semble devoir être pour moi cet entretien.
— Je vous disaisdonc que vous nem'aviez été bonne a rien depuis que nous sommes mariés, une servante il vingt écus de gages aurait tenu ma maison mieux que vous et a moins de frais...
— Peut-être, monsieur, reprit Marie avec un sourire amer, cette servante n'eût pas, comme moi, élevé votre fils...
— A haïr son père?
— Monsieur!...
— Assez!... j'ai bien vu cela ce soir... Si vous ne laviez reteim, ce polisson-là... m'invectivait et se rani^cait de votre bord... C'est tout simple... et il n'est |)as lo seul... Dès (pie j'arrive ici, chez moi, dans ma icaison, chacun dit: voila l'ennemi, voilîi la bêle noire, \()ilà l'ogre! \i\\ l)ieii! va pour l'ogre, ça me chausse.
— Vous vous trompez, monsieur., j'ai toujours
élevé votre fils dans les sentiments de respect qui vous sont dus... et, ce soir encore...
— Assez, s écria l'Hercule en interrompant sa femme, et il poursuivit sa pensée avec la ténacité de 1 ivrogne qui concentre sur une seule idée t-out ce qui lui reste de lucidité dans l'esprit...
— Je vous disais donc, reprit-il, que, depuis notre mariage, vous ne m'avez servi à rien; vous avez fait de mon fils un freluquet à qui il faut des précepteurs et des voyages d'agrément pour chasser ses vapeurs, et qui, par là-dessus, m'exècre... vous m'avez dévalisé mes bois et mon argenterie .. vous m'avez volé...
— iMonsieur... s'écria Marie, indignée.
— Vous m'avez volé, répéta IHercule dune voix si éclatante, que la jeune mère joignit les mains, tn murmurant :
— Oh!.... de grâce... monsieur... pas si haut... pas si haut.
— Voilà donc, depuis dix-sept ans, à quoi vous m'avez servi... à rien... ou à mal... ça ne peut pas durer...
— Que voulez-vous dire?
— Jén ai assez...
— Mais...
— J'en ai trop! je nen veux plus...
— Je ne vous comprends pas, monsieur.
— Non? Eh bien!... quand quelqu'un... ou quelque chose m'embête... je m en débarrasse... et plus vile que ça...
Malgré l'état d'excitation où elle le voyait, madame Bastien ne crut pas un moment que son mari pût penser à la tuer; aussi tâchant de deviner sa pensée sur son masque sinistre et hébété, elle lui dit :
— Si je vous comprends bien, monsieur, vous êtes décidé a vous débarrasser des personnes qui vous gênent ou vous déplaisent?
— Juste!... Ainsi, votre godelureau de fils m'embête... et demain, je m'en prive...
— Vous vous en privez? mais, monsieur. . .
— Paix!... Bridou le prend... il l'emmènera demain au soir... à notre retour de Blenmr...
— Vous dites, monsieur... que M. Bridou... prend mon fils... veuillez m expliquer...
— 11 le prend en pension comme saute-ruisseau,,, et votre Benjamin, qui n est pas le mien, sera logé, nourri, blanchi., et gagnera six cents francs à dixhuit ans, si Bridou en est content... et dun dont je me prive.
— Personne... ne disposera de l'avenir de mon fils <ans mon consentement, monsieur...
— Hein!...
Fit Jacques avec une sorte de rugissement sourd.
— Oh! monsieur... vous me tueriez sur la place que je vous tiendrais le même langage.
— ilein!...
Fit de nouveau le colosse, d'un ton plus menaçant encore.
— Je vous dis, monsieur... que mon lils no me ([uittera pas... 11 continuera ses études... sous la direction de son précepteur... Je vous ferai connaître, si vous le voulez, les projets (juej'ai sur Frédérik... et...
— Ah! c'est comme ça! s'écria le colosse, furieux de la résistance de sa fenmie. Kh bien! demain, je prendrai lecracheur d(! lalin |)ar les é|)aules, et je lellan- 'jnerai îi la porte de (liez moi... lùuore un (pii nieni- I rliiil cl doni je iiic |.ri\( rai. Ouaiil à vous...
l'envie. IID
— Quc4 sera mon sort, monsieur?
— Vous ^me débarrasserez le plancher comme les au 1res...
— Que dites-vous, monsieur?...
— Quand jai assez, ou quand j'ai trop de quelque chose ou de quelqu'un... je m'en prive.
— Ainsi, monsieur... vous me chasserez de chez vous?
— Etroide!! encore!... Depuis dix-sept ans vous ne m'êtes bonne à rien... vous avez tourné mon fils contre moi... vous m'avez dévalisé mes bois, volé mon argenterie... ça m'embête... je m'en prive... Mais minute... où sont vos bijoux?
— Mes bijoux?... demanda Marie, stupéfaite de celte demande inattendue.
— Oui... vos bijoux... valant à peu près mille francs... allez me les chercher, et donnez-les-moi... ça compensera l'argenterie que vous avez dévalisée.
— Ces bijoux, monsieur... je ne les ai plus.
— Comment!
— Joies ai vendus.
— Hein!... s'écria Jacques en balbutiant de colère... vous... vous les...
— Je les ai vendus, monsieur... en même temps que 1 argenterie..? et pour le même objet.
— Vous mentez!
S'écria le colosse d'une voix formidable.
— Oh! plus bas, monsieur... je vous en supplie... plus bas.
— Vous cachez vos bijoux pour ne pas m'indemniser... ajouta rn(Tcule,en faisant un pas vers sa femme les poings fermés, et livide de rage, vous êtes une double voleuse!
— Grâce... monsieur... ne criez pas ainsi!... s'écria la jeune mère, ne songeant pas seulement h la grossièreté des injures dont on l'accablait, maistremblantque Frédérikou David ne s éveillât aux éclats do voix deBastien.
En effet, furieux de ne pouvoir, pour compenser la perte de son argenterie, s'emparer des bijoux de sa femme.. . idée fixe dont il s était préoccupé toute la soirée, Jacques ne se connut plus... l'excitation de la colère et de l'ivresse se confondirent en une exaltation sauvage, et il s'écria :
— Ah! vous avez caché vos bijoux... eh bien!... ce ne sera pas demain que vous sortirez de chez moi... ça sera tout de suite...
— Monsieur... c'est une raillerie cruelle... répondit Marie, brisée par tant d'émotions, je désire rentrer chez moi... la nuit avance... le suis placée... Demain. . nous parlerons sérieusement... vous aurez alors... tout votre sang-froid, et...
— G'est-a-dire que maintenant. . .je suis soûl. . . hein?
— A demain, monsieur... Permettez-moi de me retirer...
Jacques, effrayant de colère, de haine et d'ivresse, fit un pas vers sa femme, et lui montrant le sombre corridor qui conduisait a la porte du dehors :
— Sortez de ma maison!... Je vous chasse, double voleusel
Marie ne pouvait croire que Jacques parlât Rricusemenl. Elle ne cherchait (ju a terminer au plus tôt cet odieux entretien, afin d'empôcher l'intervention de David etdesonfils. Aussi rej)rit-elle<'n s'adressant à son mari avec la plus grande douceur alin de le calmer :
— Monsieur... je vous en supplie... rentrez chez vous... et laissez-moi rentrer chez moi... Je vous répète que demain...
— Tonnerre de Dieu!... s'écria Jacques hors de lui, je ne vous dis pas de rentrer... mais de sortir de ma maison... Faut-il que je vous prenne par les épaules pour vous mettre dehors?
— Dehors!...
S'écria Marie, qui comprit enfin à l'expression d'hébétement farouche de la physionomie de Jacques qu'il parlait sérieusement...
• C'était féroce... c'était slupide... mais qu'attendre d'un tel misérable, encore exalté par l'ivresse.
— Dehors!... reprit donc Marie avec épouvante .. mais, monsieur... vous n'y pensez pas... il fait nuit... il faitfroid...
— Quest-ce que ça me fait, a moi?
— Monsieur. . . Je vous en conj ure. . . revenez h. vous. . . mon Dieu!.. 11 est une heure du matin... où voulez-vous que j aille?...
— Je m'en f...
— Mais, monsieur...
— Une fois!... sortiras-tu, voleuse?...
Et le colosse fit un pas vers sa femme...
— Monsieur... un mot... un seul mot...
— Deux fois!
Et Jacques fit un nouveau pas vers sa femme.
— De grâce... écoutez-moi...
— Trois fois!...
Et rUercule retroussa ses manches pour saisir sa femme...
Oue pouvait faire l'infortunée?. . .
Crier... Appeler au secours?...
Frédérik et David s'éveillaient... accouraient au bruit... et, pour Marie, il y avait queUiue chose d( [)lus horriljle encore que cette indigne et sauvage ex- ])ulsion: c'était la honte... c'était l'atfreuse idée d'être vue par son fils, se débattant conlre son mariqui voulait la jeter demi-nue à la porte de sa maison... Sa dignité de femme... de mère, se révoltait à cette pensée... et surtout à lidée d'une lutte désespérée entre son fils et son mari , lu tte qui pouvait aboutir à un meurtre, à un parricide; car Frédérik neût reculé devant aucune extrémité, pour défendre sa mère chassée de la maison.
Marie se résigna donc, et lorsque Jacques, «'approchant d'elle pour la saisir, répéta :
— Trois fois!., sortiras-tu?..
— Eh bien! oui... oui... Monsieur... je sortirai, reprit Marie d'une voix tremblante, je vais sortir tout de suite... mais ])as de bruit... je vous en supplie...
Alors, éperdue, tendant ses mains suppliantes vers Jacques, qui, toujours menaçant, marcliait sur elle et lui montrait du geste la porte de sortie, Marie at- IciguiL ainsi, à reculons et dans lombre, lextrémité du corridor.
Rastien ouvrit la porte.
Une boullée de vent glacial sengoullra dans rentrée.
Au dehors, on ne voyait que ténèbres et neige tombant à gros llocons.
— Ah! mon Dieu!... (publie nuit, murmura Marie, épouvantée malgré sa résolution, et voulant revenir sur .ses- pas, grâce... monsieur...
— Bonsoir...
Dit le mis('rnble avec un ricanement féroce en pous-
sant sa femme dehors; puis, refermant la porte, il en poussa les verrous .
Marie, tète nue, et seulement vêtue de son peignoir de nuit, sentit ses pieds enfoncer dans l'épaisse couche de neige dont le pavé du porche était déjà recouvert, malgré la toiture de cet auvent rustique.
Une lueur d'espérance restait à la jeune femme, un moment, elle crut que son mari ne voulait faire qu'une plaisanterie aussi cruelle questupide, mais elle entendit Jacques s'éloigner pesamment.
Bientôt il eut regagné sa chambre, ainsi que Marie s'en aperçut en voyant la lumière filtrer a traversiez lames des persiennes. . .
Madame Bastion, glacée par la bise âpre et pénétrante... sentait ses dents se heurter convulsivement. Elle voulut 2;a^ner les écuries, situées dans un bâtiment voisin. . . Malheureusement elle trouva la porte du jardin fermée... et l'on se souvient que ce jardin, entouré de bâtiments de tous côtés, se clôturait par une palissade, au milieu de laquelle était la porte à clairevoie, que madame Bastion ne put parvenir à ouvrir.
Trois fenêtres donnaient sur ce jardin... deux croisées de l'appartement de Jacques Bastion et celle do la salle a manger où il n'était resté personne...
Marie n'avait plus aucun secours a demander ou à attendre...
Elle se résigna.
La pauvre créature revint sous le porche, déblaya de ses mains la neige qui couvrait le seuil, et, déjà glacée, roidie par le froid, elle s'assit sur la marche d.' pierre h jieine abritée par l'auvent rustique.
Jacques Bastien, après avoir brutalement chassé sa femme, rentra chez lui d'un pas chancelant, se jeta sur son lit, tout habilléet tomba dans un profond sommeil.
A trois heures de la nuit, ainsi qu il en avait donné l'ordre la veille, 3Iarguerite apporta de la lumière chez .-on maître et le trouva endormi; elle eut assez de peine a le réveiller, et lui annonça que le vieil André avait ylteléle cheval à la carriole.
Jacques, encore alourdi par le sommeil et par les suites de son ivresse qui obscurcissait encore ses idées, se secoua dans ses vêtements comme une bête fauve dans sa fourrure, passa sa main dans sa crinière emmêlée, endossa par-dessus ses vêtements un surtout de peau de bique a longs poils, se rinça la bouche avec un plein verre d'eau-dc-vie, et envoya Marguerite avertir Bridou que tout était prêt pour le départ.
Bastien avait la tôle embarrassée, les idées confuses, et a peine un vague souvenir de son atroce brutalité envers sa femme; il luttait péniblement contre uno violente envie de dormir; en attendant son compagnon, il se rassit sur le bord do son lit, où il recommençait (le sommeiller, lors(iuo Bridou entra.
— Allons, Jacques, allons, dit riiuissier... tu as l'air loul engourdi, mon vieux... secoue toi donc.
— Voilii. . . voild. . . répondit M . Bastien, en se dressant sur ses jambes et se frottant les yeux; j'ai la tête
lourde... et du sable dans les yeus; le grand air me remettra peut-être .. Tiens, bois une goutte, Bridou, et en route,.. Nous avons quatre lieues d'ici à Blemur...
— A ta santé, vieux! dit Ihuissier en se versant un petit verre d'eau-de-vie. Ah ça... tu ne trinques pas, toi?
— Si fait... ça me réveillera, car j'ai la cervelle diablement embrouillée.
Et, après avalé une nouvelle rasade d'eau-de-vie qui, loin d'éclaircir ses idées, les rendit encore plus confuses, Bastien, suivi de Bridou, sortit de sa chambre, suivit le corridor, et ouvrit la porte du jardin par laquelle il avait chassé sa femme deux heures auparavant...
Mais Marie avait quitté le porche oii elle s'était d"abord blottie.
La neige ne tombait plus.
La lune brillait au ciel, le froid devenait de plus en plus vif, Jacques en fut doublement saisi, car il venait de boire deux verres d"eau-de-vie; aussi, pendant quelques moments, ses idées se troublèrent à ce point, (ju'en sortant du porche il marcha droit devant lui a travers la pelouse, au lieu de suivre l'allée qui conduisait à la sortie du jardin.
Bridou s'aperçut de la distraction de son ami et lui dit :
-—Jacques... Jacques... mais où diable vas-tu donc?
— C'est vrai, répondit l'Hercule en s'arrêtant court et en oscillant légèrement sur ses jambes d'avant en arrière. C'est vrai... mon vieux... reprit-il, je ne sais pas ce (jue j'ai... je suis abruti ce matin... je vas a droite quand je croisaîler à gauche... c'est le froid qui m'a pincé tout de suite en sortant...
— Il y a fichtre bien de quoi êlre pincé, repril Bridou en grelottant, j'ai un caban, un cache-nez, ef je suis gelé...
— Frileux... va!
— Ça t'est bien facile k dire, à toi.
— Voyons, Bridou, veux-tu ma peau?
— Comment! ta peau?
— Ma peau de bique, imbécile.
— Et toi, Jacques?
— Prends-la; une fois en cabriolet la chaleur m'engourdira trop... et je m'endormirais malgré moi.
— Alors, Jacques, j'accepte ta peau, avec d'autaiii plus d'allégresse, mon vieux, que si tn te mets à dormir, lu es capable de nous verser...
— Tiens... endosse.
Dit Jacques après avoir ôté sa peau de bique do ni son compère se vêtit prestement.
— Allons, reprit Bastion en passant sa main sur son front, voila que je me retrouve... Ça va mieux.
Et Jacques atteignit d'un pas moins chancelant la porte du jardin qu'André venait d'ouvrir au dehors vn amenant la carriole attelée du vieux cheval blanc, devant la tête duquel il se tenait.
Basiirn monla le jiremicr en voilure; Bridou, embarrassé dans la peau de bic'ue, trébucha sur le marchepied.
— Prenez garde, noire maître, dit de loin le vieil André, trompé par la peau de bique, et croyant s'adresser à M. Bastien. Faites attention, notre maî- ( re.
— J.ic(jues, ce (jue c est pourtant (pie la peau du lion, dit tout bas 1 huissier, ton domestitjue me prend |)onr loi, mon vi(Mi\... j)arce ([iie j'ai la casaque.
L*t:NViE. 127
B.nslicn, dont lesprit conlinuait d'être quelque ])in troublé, prit les guides et dit à André, qui se ttnait toujours à la tête du cheval .
— L'ancienne route de Blemur est-elle en cor.' bonne?
— L'ancienne route? mais on n'y passe plus, monsieur.
— Pourquoi?
— Parce que l'inondation la toute ravinée, monsieur, sans cojnpter que la berge du côté de Télang des Brûlés a été t mporlée, ce qui fait qu'à cet endroit-la le chemin est encore couvert de dix pieds d eau.
— C'est dommage, car ça raccourcissait fièrement le chemin, répondit Bastien. en fouettant si vigoureusement le cheval, qu'il partit au galop.
— Doucement, Jacques! s'écria l'huissier, commençant a s'inquiéter de l'état où il voyait son compère... les chemins ne sont pas bons... ne va pas nous verser, au moins... 31ais saperlolte, Jacques, fais donc attention... Ah ça! tu ne vois donc pas devant toi!!!
Nous laisserons M. Bridou dans une perplexité toujours croissante, et nous reviendrons à la ferme.
Nous l'avors dit, 3Iarie. après avoir en vain tenté de liagner 1 écurie par la porte du jardin, était revenue se blottir dans l'un des angles du porche.
Durant la première demi-heure, le froid lui causa d'atroces soulfrances.
A cette torture succéda une sorte d'engourdissement d'abord douloureux, |)uis bientôt suivi d'un état d'insensibilité pres<|ue complète, funeste, invincible torpeur qui, dans ces circonstances, sert souvent do lran-.ition 'a la mort...
Marie, vaillante comme toujours, avait longtemps conservé toute sa présence d'esprit, cherchait à s'étourdir sur le danger qu'elle courait; se disant qu'après tout... vers les trois heures du matin, il y aurait nécessairement dans la maison un certain mouvement causé par le départ de M. Bastien, qui voulait, ainsi quelle l'avait su par Marguerite, se mettre en route au lever de la lune.
Or, qu il partît ou non, la jeune femme comptait profiter des allées et venues de Marguerite, pour se faire entendre délie en frappant, soit à la porte du corridor, soit aux persiennes de la salle à manger, et regagner ainsi sa chambre.
Mais la terrible influence du froid dont madame Bastien ignorait les eifets rapides et saisissants, glaça pour ainsi dire sa pensée comme elle glaça ses membres.
Au bout d'une demi-heure, la jeune femme cédait malgré elle à un assoupissement involontaire dont elle sortait pourtant par instants 'a force de courage, mais oi^i elle retombait bientôt plus profondément encore.
Vers les trois heures du matin, la lumière que portait Marguerite avait déjà plusieurs fois brillé à travers les lames des persiennes; ses pas avaient résonné derrière la porte d entrée.
Marie, plongée dans une torpeur croissante, n'avait rien vu, rien entendu.
Heureusement, lors de lun de tes rares instants oii L'Ile parvenait à s'arracher en sursaut de son oni:<Mirdissenu,'nt, elle; tressaillit a la voix de Bastien; sur le point desortir avec Bridou, il tirait bruyamment les verrous de la porto...
A la voix de son mari, la jeune fenmie, par un ef-
fort de volonté presque surhumain, secoua tout à fait sa torpeur, se leva, quoique roidie et, presque courbée en deux par ce froid glacial, sortit du porche et se cacha derrière un des montants couverts de lierre, au moment où la porte souvrait devant Bastien et Bridou, qui sortirent bientôt par la grille du jardin...
Marie, voyant les deux hommes s'éloigner, se glissa dans la maison, regagna sa chambre, sans avoir rencontré Marguerite. Mais, aumomentoùellela sonnait, les forces lui manquant, elle tomba sur le carreau, presque sans connaissance.
La servante accourut a la sonnette desa maîtresse, la trouva gisante au milieu de sa chambre, et s'écria, en se courbant vers elle pour la relever:
— Grand Dieu!... .Madame?... que vous est-il arrivé?
— Silence!... murmura la jeune mère, dune voix faible, n'éveillons pas mon fils... Aidez-moi à regagner mon lit.
— Hélas! Madame, dit la servante en soutenant Marie, pendant qu'elle se mettait au lit, vous frissonnez... vous êtes glacée...
— Cette nuit, répondit la jeune mère d'une voix défaillante, mesentant très-souffrante... j'ai voulu me lever... |)Our vous sonner... je n en ai pas eu la force... je mo suis trouvée mal... et c'est tout a 1 heure... que j'ai pu me traîner jusqu'à la cheminée pour vous appeler... et je...
La jeune femme n acheva pas, ses dents sentre-choquèrent, sa tête se renversaen arrière et elle s'évanouit.
Marguerite, effrayée de la responsabilité qui pesait >m elle et perdant tout 'a fait la tête, s'écria en courant à la chambre de Frédérik :
loO LKS SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.
— Monsieur!... monsieur!... levez-vous, madame se trouve miil.
Puis, revenant auprès de Marie, la servante s'écria en s'agenouillant auprès du lit :
— Mon Dieu! que faire... que faire'?...
Au bout de quelques instants Frédérik, ayant passé sa robe de chambre, sortit de chez lui.
Oue Ton juge de son saisissement a l'aspect de la jeune femme pale, inanimée et de temps aautre agilée par un frissonnement convulsif.
— Mère... s'écria Frédérik en s agenouillant éperdu au chevet de Marie, mère... qu as-tu? répondsmoi...
— Ilélas! M. Frédérik, dit Marguerite en sanglotant, madame est sans connaissance... Que faire... mou Dieu! que faire?...
— Marguerite... s'écria Frédérik, courez éveiller M. David...
Pendant que Frédérik, dans une terreur inexprimable, restait auprès de sa mère, la servante se rendit à la mansarde d'André où David avait passé la nuit.
Le précepteur, s'étant vôlu à la hâte, ouvrit à Mariiucrite.
— Mon Dieu! qu'y a-t-il?
— Monsieur DavitI, un grand malheur... madnme...
— Achevez...
— Cette nuit, se sentant souilVante, elle s'est levée pour me sonner... les forces lui ont manqué. .. elle est lombée au mili(^u de sa chambre... où elle est restée Ittnglemps sans doute sur le carreau, car lorsijue tout il 1 heure je suis eulrée chez elle... cl (jue je. l'ai aidée il se mettre au lit, elle était glacée...
— i*iu mit' nuit [>areille .. c'est oH'reux! s'écri;i Da-
l'envie. loi
vid en pâlissant, et, a cette heure... comment se Irouve-t-elle?
— Mon Dieu! Monsieur David, elle a perdu tout à fait connaissance... Ce pauvre M. Frédérik est a genoux a son chevet... il sanglote... il l'appelle, elle n'entend lien. C'estlui qui ma ditde courir vous chercher, car, nous ne savons que faire... nous avons la tète perdue.
— Il faut dire à André d'atteler le cheval et de se rendre en hâte a Pont-Brillant... chercher le docteur Dufour... Courez... courez, Marguerite.
— Hélas! monsieur... c'est impossible...
— Pourquoi?
— Monsieur est parti ce matin a trois heures avec le cheval... et André est si vieux, qu'il mettrait je ne sais combien de temps a faire deux lieues qu'il y a d'ici à la ville.
— J'y vais.
Dit David avec un calme que démentait l'altération lie ses traits.
— Vous, monsieur David, aller a la ville, a pied si loin et par celte nuit glacée?
Dans une heure, ré-pondit David en fiinissant de s'habiller pour cette excursion, dans une heure le docteur Dufour sera ici... Dites cela à Frédérik pour le tranquilliser. En attendant mon retour, il serait bon de faire prendre 'a madame Bastion quelques tasses de thé bien chaud. Tâchez aussi de rappeler la chaleur chez elle en la couvrant avec soin et en rapprochant son lit d'un grand feu que vous allez allumer tout de suite dans sa cheminée. Allons, courage, Marguerite, ajouta David en prenant son cliapeau et en il-scemlanl 'a la hâte, dites bien à Frédénk <[ue dans une heure M. Dufour sera ici.
Marguerite, après avoir conduit David jusquà la grille du jardin, vint chercher sa lampe qu'elle avait laissée sur le seuil de la porte, abritée par le porche, rustique.
En se baissant pour reprendre sa lumière, la servante vit, à demi caché par la neige, un mouchoir de cou, en soie orange, appartenant à madame Bastion, et, presque au même endroit, elle trouva une petite pantoufle de maroquin rouge, pour ainsi dire incrustée dans la neige, durcie par la gelée.
De plus en plus surprise, et se demandant comment se trouvaient là ces objets qui provenaient évidemment de sa maîtresse, Marguerite, frappée d'une idée subite, ramassa le mouchoir et la pantoufle; puis, à l'aide de sa lampe, elle examina attentivement lo carrelage du corridor...
Elle y reconnut la récente empreinte de pas humides et neigeux, de sorte qu'en suivant cette tracr laissée par les petits pieds de madame Baslien sur les carreaux, la servante arriva jusqu'à la porte de sa maîtresse.
Soudain Marguerite se rappela que, lorsqu'elle avait aidéMarie, toute transie de froid, à se mettre au lit, il n était pas défait; dautres souvenirs se joignant à ces remarques, la servante, épouvantée de la découverte qu elle venait de faire, rentra clicz madame Bastieii, auprès de (juiélait resté Frédérik...
Une heure un (|uart après le départ de David, un cabriolet de poste, attelé de deux chevaux blancs d'écunie et sillonnés par lefouctdu postillon, s'arrêtait à la porte delà fernu*.
David et le docteur Dufour descendaient de cette voiture.
Depuis trois heures environ, le docteur Dufour était arrivé à la ferme.
David, discrètement retiré dans le salon d'étude, attendait aver une anxiété mortelle des nouvelles de madame Bastion, auprès de qui le docteur et Frédérik étaient jusqu'alors restés.
Une seule fois, David, debout sur le seuil du salon, s'était écrié à voix basse, en voyant Marguerite passer rapidement devant lui, sortant de chez sa maî tresse :
— Eh bien! Marguerite?...
— Ah! Monsieur David... avait seulement répondu la servante en pleurant et sans s'arrêter.
— Elle se meurt! s'écria David en rentrant dans le salon.
Et, pâle, les traits bouleversés, le cœur brisé, il se jeta dans un fauteuil, cacha sa figure entre ses mains, fondit en larmes et mordit son mouclioir pour étouffer ses sanglots.
— J'ai connu... les désespoirs de cet amour contenu . . . caché. . . impossible . . . murmurait-il. . . Je croyais avoir cruellement souffert... souffrir! cela, souffrir?... dérision!... Est-ce que je savais ce que c'était que la crainte de perdre Marie... La perdre... elle... mourir non... non... oh! mais... je la verrai du moins!...
l'EMVIE. t. III. 8
Et, presque fou de douleur, David traversa précipitamment le salon, mais il s'arrêta au seuil.
— Elle se meurt peut-être... et je nai pas le droit d'assister à son agonie. . .Que suis-je ici?. . . un étranger. . . écoutons... du moins... rien... un silence de tombe. Mon Dieu!. . dans cette chambre où elle agonise peut-être! que se passe-t-il... Ah!... quelqu'un sort... c'est Pierre...
Et David, faisant un pas dans le corridor, vit, en effet, dans la pénombre du couloir obscur, le docteur sortir de la chambre de Marie...
— Pierre... lui dit-il à voix basse, afin de hâter sa venue... Pierre!
M. Dufour s'avançait rapidement au-devant de David, lorsque celui-ci entendit une voix dire tout bas:
— Monsieur le docteur, il faut que je vous parle... A cette voix, M. Dufour s'arrêta brusquement devant la porte de la salle a manger où il entra.
— Quelle est cette voix*?... se demanda David. Estce Marguerite?... Mon Dieu! que se passe-t-il? ajoula-t il en prêtant l'oreille du côté de l'endroit où venait d'entrer le médecin. C'est Pierre qui parle... ses exclamations annoncent l'indignation... l'épouvante... enfin. . il sort... le voici!...
En effet M. Dufour, la figure altérée, le front courroucé, entra dans la salle d'étude, les mains encore jointes par un geste d'iiorreur, et s'écria :
— Mais c'est horrible!... mais c'est infâme... David, ne songeant quà Marie, s'élança au-devant
de son ami.
— Pierre... au nom du ciel... comment va-t-clle? La vérité!... j'aurai du courage... mais, par pitié! la vérité... si alVreusc (pù'llr soit... il n'y a i);it>... vois-
tu... de torture égale à celle que j'endure ici... depuis trois heures. .. me demandant : Est-elle vivante... agonisante ou morte ?...
Les traits bouleversés de David, ses yeux ardents rougis par des larmes récentes, le brisement de sa voix, trahissaient à la fois tant de désespoir et tant d'amour, que le docteur Dufour, quoique sous l'impression d'une violente émotion, s'arrêta court a la vue de son ami, et le contempla pendant quelques instants avant de lui répondre.
— Pierre... tu ne me dis rien., rien... s'écria David effrayant de douleur, mais elle se meurt... donc. alors!...
— Non... Henri... non.. . elle ne se meurt pas.
— Elle vivra!!... s'écria David.
A cette espérance ses traits se transfigurèrent, il serra le médecin contre sa poitrine, en murmurant sans pouvoir retenir ses larmes :
— C'est plus que la vie... que je te devrai, Pierre...
— Henri... reprit le docteur avec un soupir, je n'ai pas dit quelle vivrait...
— Tu crains?...
— Beaucoup...
— Oh! mon DieuJ... mais au moins tu espères...
— Je ne l'ose pas encore...
— Et a cette heure, comment est-elle?
— Plus calme. . elle s'est assoupie...
— Oh! quelle vive... qu'elle vive... Pierre... il le faut... elle vivra, n'est-ce pas?... elle vivra...
— Henri... tu l'aimes...
Rappelé à lui par ces mots de son ami, David tressaillit, resta muet et les yeux attachés sur les yeux du docteur.
Celui-ci reprit d'un ton grave et triste :
— Henri ... tu l'aimes. ..je n ai pas surpris ton secret. Tu viens de me le révéler toi-même.
— Moi!!
— Par ta douleur...
— C'est vrai... je l'aime.
— Henri! s'écria le docteur, les larmes aux yeux, avec une émotion profonde, Henri... je te plains... oh! je te plains...
— C'est un amour sans espoir... je le sais... mais quelle vive... et je bénirai les tourments que je dois endurer près d elle... car son fils... qui nous lie a jamais... sera toujours entre elle et moi...
— Oui, ton amour est sans espoir... Henri... oui, la délicatesse tempêchera de jamais laisser soupçonner tes sentiments a Marie. Mais ce n'est pas tout... et je te le répète, Henri, tu es plus a plaindre que tu no le penses.
— Mon Dieu! Pierre, que veux-tu dire?
— Sais-tu?. . .mais . . tiens. . . mon sang bout. . . mon indignation se rallume. . . tout se révolte en moi. . . car. . . on ne peutplusparlerdesang-froidd'une si lâche atrocité
— Malheureuse femme, il s'agit d'elle! Oh! parle, parle donc! Tu me brises! tu me tues!
— Tout a Iheure... je venais te rejoindre.
— L'on t'a arrêté dans le couloir.
— C'était Marguerite... Sais-tu où madame Biistion a passé une partie de la nuit?
— Que veux-tu dire?
L'Ile la passée hors de sa maison.
— Elle?... la nuit hors de sa maison?
— Oui... son mari l'a jetée dehors, deini-nuo par celle nuit i^ku éc.
David frémit de tout son corps. Puis, après a\oir porté ses deux mains a son front, comme pour comprimer la violence de ses pensées, il dit au docteur d'une voix entrecoupée :
— Tiens Pierre... j'ai entendu tes paroles... mais je ne te comprends pas... On dirait qu un nuage vient de s'étendre sur mon esprit. , ,,
— Dabord, je n ai pas compris non plus, moi, c etait trop monstrueux. Marguerite, hier soir, peu de temps aorès avoir qmtté sa maîtresse... a entendu lon--lemp3 parler... tantôt à voix basse, tantôt avec violence, dans la salle d'étude... puis marcher dans le corridor... puis le bruit d'une porte qm s ouvrait et se fermait, puis plus rien... Celle nuit, après le départ de 'madame Bastien. Marguerite, sonnée par sa maîtresse a cru dabord a un évanouissement de Marie; mais, 'plus tard, à certains indices, Marguerite a eu a preuve que sa maîtresse avait dû rester depuis n.umt jusqu'à trois heures... sous le porche, exposée a toute la rigueur de cette nuit glaciale... Ainsi... cette maladie^mortelle... peut-être...
- Mais c'est un meurtre! s'écria David, effrayant de douleur et de rage, mais cet homme est un assassin
Ce misérable était ivre, a ce que m a dit Ma guérite... c'est en suite d'une altercation avec sa malheureuse femme, qu il l'aura jetée dehors...
—Pierre, celhomme va revenir tantôt... deux loib u ma outragé, je le provoquerai... je le tuerai...
— Henri, du calme...
— Jiîveuxle tuer!...
— Écoute-moi...
S'il refuse de se battre, je l'assassinerai... je me tuerai ensuite... Marie sera délivrée.
— Henri, Henri! c'est du délire!
— Oh! mon Dieu!... elle... elle... ainsi traitée, dit David, d'une voix déchirante, savoir cet ange de pureté, cette mère adorable et sainte, pour toujours à la merci de cet homme stupide et féroce... jMais tu ne vois donc pas que si elle ne meurt pas cette fois-ci, il la tuera un autre jour?
— Je le crois, Henri... et il ne faut pas qu'il la tue...
— Et tu ne veux pas que je...
— Henri... s'écria le docteur en prenant les mains de son ami avec effusion, Henri... noble et excellent cœur, reviens a toi... sois ce que tu as toujours été... plein de générosité, de courage... Oui, de courage... il t'en faudra pour accomplir un sacrifice cruel, mais indispensable au salut de madame Bastien...
— Un sacrifice utile au salut... de Marie!! Oh parle... parle;..
— Brave... brave cœur... je te retrouve, et j'avais tort de te dire... que tu étais plus a plaindre que tu ne le pensais... car les âmes comme la tienne vivent de sacrifices et de renoncements. Écoute, Henri... en admettant que je puisse sauver madame Bastien de la maladie qu elle a gagnée cette nuit, une fluxion de poitrine des plus dangereuses... il ne faut pas que cette femme angéli(]ue reste au pouvoir de ce misérable, n'est-ce pas?
— Achève... achève...
— il est un moyen honorable et légal d'arracher a cet homme la victime qu'd torture depuis dix-sept ans!
— Ht ce moyen?
— l'ne séparation... judiciaire.
— Kt comment y arriver?
— L'atroce conduite de C( t homme, durant celle
nuit, est un sévice des plus graves... Marguerite en témoignera; il nen faut pas davantage pour obtenir une séparation; et d'ailleurs... je verrai les juges; moi!... eLje leur dirai avec la chaleur et lindignation d un cœur honnête, la conduite de Bastien envers sa femme depuis son mariage... je leur dirai rangéUque résignation de Marie... son admirable dévouement pour son fils... et surtout je leur dirai la pureté de sa vie...
— Tiens, Pierre, pardon... tout a l'heure, je parlais comme un insensé. A une brutalité féroce, je répondais par une violence homicide... Tuas raison... il faut que madame Bastieu se sépare de son mari, qu'elle soit libre; et, à cette pensée, David ne put réprimer un tressaillement d'espérance. Oui... qu'elle soit libre, et alors pouvant seule disposer de l'avenir de son 61s...
— Henri, dit le médecin en interrompant son ami... lu dois comprendre que, pour que cette séparation soit ce qu'elle doit être du côté de Marie... digne et honorable... il faut que tu t'éloignes.
— Moi!... s'écria David, attéré parles paroles du docteur, qui reprit dune voix ferme :
— Henri, je te le répète... il faut t'éloigner...
— La quitter... la quitter mourante... jamais.
— Mon ami...
— Jamais! elle non plus, n'y consentirait pas.
— Que dis-tu?...
— Non... elle ne me laisserait pas partir... Abandonner son fils... que j'aime comme mon enfant, l'abandonner au moment même de réaliser les plus belles espérances... mais ce serait msensé... je ne le pourrais pas... et ce cher enfant ne le pourrait pas non plus... Tu nesaispasce qu'il est pour moi... tu ne sais pas ce que je suis pour lui... tu ne sais pas, enfin, les liens
lt\0 LES SEPT PÉCHÉS CiPITÂL'X.
indissolubles qui nous unissent... sa mère .. lui et moi.
— Je sais tout cela, Henri... je sais la force de ces liens, je sais enfin que ton amour, peut-être ignoré de Marie, est aussi pur que respectueux.
— Et tu veux m'éloigner?
— Oui... parce que je sais aussi que Marie et toi vous êtes jeunes tousdeux, parce que vousvivez dans une intimité de tous les instants... parce que l'expression de la reconnaissance qu elle le doit pourrait paraître à des yeux prévenus... l'expression d'un sentiment plus tendre, parce qu'enfin je sais que la vieille marquise de Pont-Brillant, douairière éhontée, s'il en est, a fait au château devant vingt personnes de méchantes et cyniques allusions a l'âge et à la figure du précepteur que Madame Bastien a choisi pour son fils.
— Oh! c'est infâme!
— Oui, c'est infâme... oui, c'est indigue, mais tu donneras créance a ces infamies, à ces indignités... si lu restes dans cette maison au moment même où madame Bastien, après dix-sept ans de mariage, demandera sa séparation...
— Mais elle ignore mon amour, Pierre... je le le jure... mais tu sais bien que je mourrais [)lulôt que de lui dire un mot de cet amour, par celamêmequ'elle me doit le salut de son fils !
— Je ne doute ni de toi ni d'elle; mais, je te le répète, ton séjour prolongé dans cette maison peut fairo à Marie un tort irréparable.
— Pierre... ces craintes sont folles.
— Ces craintes ne sont que trop fondées; ta présence, ainsi méchamment interprétée, portera atteinte il Tirréprochabh; pureté de la vie de Marie : on pré-
jugera mal de sa demande en séparation, on la rejettera peut-être. Alors Bastien, doublement irrité contre sa femme, redoublera de brutalité envers elle, et il la tuera, Henri... il la tuera légalement... il la tuera honnéteuTient, comme bien des maris tuent leurs femmes...
La justesse des paroles du docteur était évidente; David ne put la méconnaître. Voulant pourtant se rattacher à une dernière espérance, il reprit :
— Mais enfin, Pierre, puis-je quitter Frédérik... qui, k cette heure, a encore besoin de tous mes soins, car son moral est à peine raffermi... Cher enfant! le quitter au moment ou jentrevoyais déjà pour lui un si glorieux avenir.
— Mais songe donc que, ce soir, M. Bastien sera ici... quil te dira peut-être de sortir de sa maison... de cette maison où, après tout, il est le maître... Que feras-tu?
L'entretien de Da\id et du docteur fut interrompu par Frédérik, qui entra vivement en disant à M. Dufour :
— Ma mère vient de se réveiller de son assoupissement... elle désire vous parler à l'instant, monsieur Dufour. ..
— 3Ion enfant, dit le médecin à /rédérik, j aurais quelques mots à dire à votre mère en particulier. Veuillez rester un moment ici avec David.
Et, s'adressant U son ami, M. Dufour lui dit :
— Henri, je puis compter sur toi... tu me compreilds?
— Je te comprends.
— Tu me donnes ta parole de faire ce que tu dois faire?
142 LES SlPr PÉCHÉS CAPITAUX.
Après une longue hésitation, pendant laquelle Frédérik. surpris de ces paroles mystérieuses, regardait tour à tour le docteur et David, celui-ci reprit d'une voix ferme, en tendant la main a son ami :
— Pierre, lu as ma parole.
— Bien... bien... dit le médecin avec émotion, en serrant la main de David; puis il ajouta:
— Je n ai rempli que la moitié de ma tâche...
— Pierre, que dis-tu? s écria David en voyant le médecin se diriger vers la chambre de Marie; que vastu faire ?
— Mon devoir, répondit le docteur.
Et laissant David etFrédérik dans le salon d'étude, ii entra chez madame Bastien.
Lorsque le docteur Dufour entra chez madame Bastien, il la trouva au lit, Marguerite assise a son chevet.
.Marie, la veille encore d'une si florissante beauté, était pâle, abattue; la brûlante ardeur de la fièvre colorait vivement ses pommettes et faisait briller ses grands yeux bleus, demi-clos, sous leurs paupières alourdies; de temps a autre, une petite toux sèche et iiiguë soulcvaitsonbeau sein, vSur lequel la jeune femme appuyait fréiiuennuent sa main comme pour comprimer (le fréciuents et douloureux déchirements.
A la vue du docteur, madame Bastien dit h sa servante;
l'jl.wie. 143
— Laissez-nous, Marguerite.
— Eh bien!... comment vous trouvez-vous? dit le ^«cteur à Marie lorsqu'il fut seul avec elle.
— Cette toux me brûle et me brise la poitrine, mon bon docteur... mon assoupissement a été mêlé de rêves pénibles... Effet de la fièvre sans doute... mais... ne parlons pas décela... ajouta Marie avec un accent de résignation angélique. J'ai a vous consulter... sur des choses bien graves... mon bon docteur... et je ri ois... me hâter... car, deux ou trois fois... j'ai, depuis
n réveil... senti mes pensées... près de uVéchap-
— 11 ne faut pas vous inquiéter, cela tient à l'état de faiblesse... qui suit presque toujours la surexcitation de la fièvre.
— J'ai voulu d'abord vous parler... à vous... à vous seul... avant de prier M. David et mon fils... d'entrer chez moi... car nous aurons... je crois, à conféier ensuite... tous ensemble...
— Je vous écoute, madame...
— Vous le savez... mon mari... est venu ici... hier soir.
— Je le sais, dit le docteur, sans pouvoir vaincre un frémissement dindignalion.
— Jai eu avec lui une longue... et pénible discussion... au sujet de mon fils... Malgré mes réclamations... mes prières... M. Bustien est résolu de faire entrer Frédérikchez M. Biidou... comme clerc d'huissier... il me faut donc remercier M. David de ses soins... et me séparer de mon enfant...
— Et 'a cela... vous ne sauriez consentir?...
— Tant qu'il me restera une étincelle de vie... je défendrai mes droits sur mon fils... Quant a lui... vous
144 LES SEPT PÉCnÉS CAPITAUX.
connaissez la résolution de son caractère. . . Jamais il ne voudra me quitter... abandonner M. David et entrer chez M. Bridou... M. Bastien sera tantôt de retour ici... il va prétendre emmener mon fils...
Marie, vaincue par Témotion qu'elle tâchait de combattre, fut obligée de sinterrompre un instant et éprouva bientôt un accès de toux d'un caractère si dangereux, joint à une oppression si douloureuse, qu'involontairement le docteur leva les yeux au ciel avec angoisse, tout en faisant prendre à la jeune femme quelques cuillerées d'un breuvage préparé par lui.
Marie, un peu remise, continua.
— Telle est notre position, mon cher docteur... il faut qu'avant le retour de M. Bastien... nous ayons pris un parti décisif... sinon... et Marie... devint encore plus pâle, sinon, il va se passer ici quelque chose d'épouvantable... car vous savez combien M. Bastien est violent, combien Frédérik est résolu, et, quant à à moi., je le sens, mulatle comme je suis, c'est me frapper a mort que de m'arracher mon fils.
— Madame, les moments sont précieux... permettez-moi d'abord de faire appel a votre franchise;..
— l'arlez.
— Hier .soir... a la discussion que vous avez eue avec votre mari... une scène atroce a eu lieu., . et celle nuit...
— Monsieur...
— .le sais tout, madame.
— Encore une fois... docteur...
— Je sais tout, vous dis-je, et, avec votre courage liabituel, vous vous êtes, j'en suis certain, résignée h (Cl abominable Ir.iitemejit, afin de ne jjas donner lieu à un éclal déplorable, et d'éviter une collision lerriblo
l'envie. 1A5
entre votre fils et votre mari... Oh! ne cherchez pas a le nier... votre salut, celui de votre fils dépendent de la sincérité de votre aveu...
— Mon salut! celui de mon fils!
— Voyons, madame... croyez-vous que la loi reste désarmée contre d'aussi atroces excès que ceux dont votre mari s'est rendu coupable envers vous? Non! non! et de sa stupide férocité... il y a des témoins. Et ces témoins... c'est Marguerite... c'est moi qui ai été appelé a vous donner mes soins, en suite de ces horribles sévices qui autorisent, qui justifient une demande en séparation... Celte demande... il faut la former aujourd'hui.
— Une séparation, s'écria Marie en joignant les mains avec transport, il serait possible.
— Oui, et vous l'obtiendrez; fiez-vous à moi, madame... Je verrai vos juges, je ferai valoir vos droits, vos chagrins, vos malheurs... mais, avant de former cette demande, ajouta le docteur enhésitant, car il sentait toute la délicatesse de la question qu'il soulevait, il est indispensable que David s'éloigne.
A ces mots, Marie tressaillit de surprise et de douleur, les yeux attachés sur ceux de M. Dufour, elle tâchait de deviner sa pensée,ne pouvant comprendre pourquoi, lui, le meilleur ami de David, demandait qu'il fût éloigné.
— Nous séparer de M. David, dit-elle enfin, au moment où mon fils a tant besoin de ses soins.
— Madame... croyez-moi... le départ de David est indispensable... David, lui-même, l'a senti... car il est résolu de s'éloigner.
— M.David''!!...
— J'ai sa parole...
146 LES Sl-PT PÉCnSS CAPITAUX.
— C'est impossible...
— J'ai sa parole, madame...
— Lui... lui... dans un pareil moment, il nous abandonne!! ..
— Pour vous sauver... vous et votre fils.
— Pour nous sauver?...
— Sa présence auprès de vous... madame... compromettrait le bon succès de votre demande en séparation...
— Pourquoi cela?...
Il y eut dans la question de .Marie tant de candeur et de sincérité; elle témoignait si pleinement de Tinnocence de son cœur, que le docteur Dufour n'eut pas le courage de porter un nouveau coup a cette angélique créature, en lui parlant des bruits odieux que Ion commençait à répandre sur elle et sur David; il reprit :
— Vous ne pouvez douter,madame. du dévouement, de l'affection de David; il sait tout ce que son départ doit avoir de regrettable... de pénible pour Frédénk, mais il sait aussil'indispensable nécessité de ce départ.
— Lui, partir!...
A Taccent déchirant avec lequel Marie pronnonça ces deux seuls mots: lui, partir! le docteur devina pour la première fois et comprit la grandeur de l'amour que Marie ressentait pour David; en songeant à cet amour profond et pur, né des causes les plus nobles, les plus saintes; le cœur du médecin se brisa. 11 connaissait la vertu de Marie, la délicatesse de David, et à c(!tle fatale passion, il no voyait pas d'issue.
Marie, après avoir silencieusemc^nl pleuré, tourna vers le docteur son ; aie et douloureux visage bait;né de larmes, et lui dit avec iicrablement :
LENVIE. 167
— M. David... jugea propos de s'éloigner... mon fils et moi nous nous résignerons... Votre ami nous a donné trop de preuves de son admirable dévouement, pour qu'il soit permis de douter un instant de son cœur; mais... jedois...vous]edire... son départ portera un coup atîreus... à mon fils...
— Mais, vouà'lui restez... vous, madame, car, je n'en doute pas, une fois votre séparation obtenue, tout me fait espérer quon vous le laissera...
— Tout vous fait espérer qu'on me laissera mon fils?
— Sans doute
— Comment? reprit Marie, en joignant les mains et regardant le docteur avec une exprimable angoisse, cela peut donc faire... un doute... que Ton me laisse mon fils?
— Il a plus de seize ans... et légalement, en cas de séparation... le fils suit le père... une fille vous resterait.
— Mais alors reprit Marie, toute palpitante de crainte si je n'ai pas la certitude de garder mon fils, à quoi bon cette séparation?
— D" abord, a assurer votre repos, votre vie peutêtre... car votre mari...
— Mais mon fils?... mon fils?...
— Nous ferons tout au monde., pour obtenir qu'il reste avec vous.
— Et si on ne me le laisse pas?
— Hélas!... madame...
— Ne pensons plus à cette séparation, monsieur Dufour.
— Songez donc, madame, que c'est vouloir rester à la merci d'un misérable qui vous tuera quelque jour...
— Du moins auparavant il ne m'aura pas enlevé mon fils.
— Il vous l'enlèvera, madame... Ne veut-il pas aujourd'hui même lemmener?
— Oh! mon Dieu! s'écria Marie en se renversant sur son oreiller avec une telle expression de douleur et de désespoir, que le docteur courut a elle en s' écriant :
— Au nom du ciel!,., qu'avez-vous?
— Monsieur Dufour... dit Marie d'une voix affaiblie en fermant les yeux, vaincue par la douleur, je me sens épuisée... de quelque fyçon que j'envisage... l'avenir, il est horrible... que faire... mon Dieu, que faire... l'heure approche, mon mari va revenir... il va vouloir... emmener... mon fils... Oh! pour l'amour de moi... mettez-vous... entre Frédérik... et son père... oh! si vous saviez ce que je.. . redoute... je...
Et les mots expirèrent sur les lèvres de la jeune femme qui perdit tout 'a fait connaissance.
Le docteur courut à la sonnette, sonna vivement, puis il revint auprès de madame Bastien lui donner ses secours.
La servante n'ayant pas répondu à la sonnette , M. Dufour ouvrit la porte et appela :
— Marguerite... Marguerite.
A la voix alarmée du docteur, Frédérik resté dans le salon d'étude, s'élança vers la chambre de sa mère... suivi de David, qui, oubliant toutes convenances, et cédant à un irrésistible entrahiL'inent, voulut voir du moins une dorniéru fois celle qu'il allait quitter.
— Frédérik... soutenez votre mère, s écria M. Dufour, et loi... Henri... va vite chercher de l'eau froide. , dans la salle à mander... quelque part... .]v nesais pas où est Marguerite.
David courut exécuter les ordres du docteur, pendant que Frédérik, soutenant entre ses bras sa mère presque privée de sentiment, disait au docteur d"une voix déchirante :
— Oh!... mon Dieu... cet évanouissement... comme elle est pâle... Mais du secours... du secours...
Marguerite soudain parut dans la chambre; ses traits bouleversés offraient un singulier mélange de stupeur, d'effroi et de satisfaction contenue.
— Monsieur le docteur, s écria-t-elle dune voix haletante, si vous saviez...
— Pierre, voici ce que tu m'as demandé, dit David en accourant et lui donnant une carafe remplie deau fraîche, dont le docteur versa quelques cuillerées dans une tasse, puis sadressant à voix basse à la servante :
— Marguerite, donnez-moi cette fiole... là... sur la cheminée... Mais... qu'avez-vous?...
Ajouta M. Dufour, en voyant la servante rester immobile et trembler de tous ses membres.
— Parlez... parlez donc...
— Ah! monsieur, répondit la servante a voix basse, c'est que ça me... coupe la respiration... Si vous saviez.
— Achevez donc
— Monsieur est mortî...
A ces mots, le docteur se recula d'un pas, oublia }.larie... resta pétrifié... et regarda la servante sans l^ouvoir trouver une parole.
David éprouva une commotion si violente, qu il fut obligé de s'appuyer a la boiserie.
Frédérik... tout en tenant sa mère embrassée, se retourna brusquement vers Marguerite, en murmurant-
— 01)!... mon Dieu!... mort... mort... mon père!...
Et il cacha sa figure dans le sein de sa mère.
Marie, quoique plongée dans un évanouissement causé par la prostration complète de ses forces, avait conservé un léger entendement...
Ces mots de 3Iarguerite : Monsieur est mort arrivèrent jusqu'aux oreilles de la jeune femme, mais vagues comme la pensée d'un rêve.
Le docteur rompit le premier le silence solennel qui avait accueilli les paroles de la servante, et lui dit :
— Expliquez-vous... Comment savez-vous?...
— Cette nuit, reprit la servante, monsieur, h deux lieues d'ici, a voulu passer à gué... une route encore couverte par lessuitesde l'inondation... Le cabriolet et le cheval ont été entraînés... On n'a pas retrouvé le corps de M. Bridou, mais on a reconnu celui de monsieur, à sa peau de bique; il a été broyé sous les roues du moulin de létang; on a retrouvé à une des palettes des roues la moitié de sa casaque de peau; une des poches contenait, plusieurs lettres a l'adresse de monsieur. C'est comme ça que le maire de Blemur... qui est la avec un gendarme, a su que c'était monsieur... qui avait péri, et qu'il a dressé l'acte de décès.
Lorsque la servante eut terminé son récit au milieu d'un religieux silence, madame Bastion, rappelée tout à fait a elle par la profonde et violente réaction de cettenouvelle inattendue, serra passionnément son fils contre son sein en disant :
— Nous ne nous quitterons plus... jamais... jamais...
Marie allait ensuite prescjue instinctivement chercher le regard de David, mais une exquise délicatesse
la retint , elle détourne les yeux, sa pâleur se colore fi une légère rougeur, et elle étreint son 6ls dans un nouvel embrassement .
Trois semaines environ s'étaient passées depuis que la mort de M. Bastien avait été annoncée.
Tant démotions violentes et contraires avaient compliqué et rendu plus dangerc use encore la maladie de Marie.
Pendant deux jours son état avait été presque désespéré, puis il s'était peu a peu amélioré, grâce aux soins du docteur Dufour et aux ineffables espérances dans lesquelles la jeune femme puisait assez de force, assez de volonté de vivre, pour combattre la mort.
Au bout de quelques jours commença la convalescence de Marie, et quoique cette convalescence dût être longue et exiD;er les soins les plus attentifs, de peur d'une rechute, toujours plus redoutable que la maladie elle-même, toute alarme avait cessé.
Est-il besoin dédire que, depuis Tannonre de la mort de M. Bastien, David et Marie n'avaient pas prononcé une parole qui fit allusion a leurs secrètes (-t certaines espérances'
Ces deux âmes d élite avaient l'exquise pudeur du bonheur; et, quoique la mort de Jacques Bastien no dût être en rien regrettable, David et Marie respectèrent religieusement sinon l'homme, du moins une cendre à peine refroidie.
La maladie de madame Bastien, et lescraintes que Ton eût quelques jour'? pour sa vie, causèrent une profonde désolation dans le pays; et son rétablissement, une allégresse universelle; ces témoignages de tou • chante sympathie adressés autant à Frédérik qu à sa mère, la conscience d'un avenir qui n'avait, ainsi qu'on dit vulgairement, d autre tort que d'être trop beau, affermirent efr hâtèrent la convalescence de Marie, qui au bout de trois semaines, ne ressentait plus qu'une faiblesse excessive qui l'avait jusqu'alors empêchée de quitter sa chambre.
Dès que son état n'avait plus inspiré de craintes, elle avait voulu que Frédérik entreprît les études projetées par David, et qu'une partie des leçons eût lieu chez elle, éprouvant ainsi un ravissement indicible à voir réunis sous ses yeux ces deux êtres tant aimés dont elle avait failli être à jamais séparée; sa présence à ces leçons lui causait mille jouissances; d abord l'intérêt si tendre, si éclairé de David pour Frédérik, puis l'ardeur indomptable du jeune homme qui voulaitune destinée glorieuse, illustre, pour être l'orgueil et la joie de sa mère, et satisfaire à son ambitieuse envie dont la flamme épurée brûlait plus que jamais en lui.
Il avait été décidé d'uncommun accord que Frédérik entrerait d'abord a lÉcole Polytechnique, et que là, selon son attrait, il suivrait une des nombreuses carrières àluiouv(Ttes parcette école encyclo|)édique : la guerre, la marine, les arts, les lettres ou les sciences.
Ces quelques mots donneront un aperçu bien incom[)let delà félicité céloste, idéale, où durent vivre ces trois tendr(;s et nobles créatures, du moment que la sunlé de Marie n'inspira plus aucune crainte; félicité nouvelle pour tous, car, lors des heureux jours qui
L'tNVIE. 153
suivirent la guérison morale de Frédérik, la venue de Bastien, souvent oubliée, mais sans cesse imminente, apparaissait sur ce brillant horizon comme un usage toujours menaçant.
A cette heure, au contraire, aussi loin que pouvait setendre la vue de ^larie, de David et de Frédérik... ils apercevaient un ciel d azur, d une sérénité sisplendide, que sa magnificence infinie les éblouissait parfois.
Trois semaines s'élaient donc écoulées depuis l'annonce de la mort de 31. Bastien.
Deux heures venaient de sonner, Frédérik, aidé de Margueriteet du vieil André, garnissait de perce-neige, de quelques pâles roses de Bengale, d'héliotropes d hiver et de rameaux de houx, ornés de leurs baies de corail, les vases de la cheminée de la salle d'étude.
Au milieu de cette pièce, un portrait de Frédérik, d'une admirable ressemblance, et dessinéau pastel par David, était placé sur un chevalet; un grand feu brûlait dans la cheminée; enfin, l'on voyait sur une table les préparatifs d'une simple et rustique collation.
Les lroisco7np/ic(?s qui présiviaient aux apprêts decette petite fête, de cette swprise, en un mot, marchaient sur la pointe dupied, et parlaient tout bas, caril ne fahait pas que madame Bastien se doutât de ce qui se passait. Ce jour-ld, pour la première fois depuis sa maladie, la jeune femme devait sortir de sa chambre et rester durant quelques heures dans la salle d'étude; aussi Frédérik et les deux vieux serviteurs tâchaient -ils de donner à ce salon un air de fête, et David, à l'insu de Marie, s'étaient occupé du portrait de Frédérik, portrait quelle devait voir ce jour-là pour la première fois.
Pendant les mystérieuses allées et venues, Marie était seule dans sa chambre avec David.
La jeune femme vêtue de deuil, a demi couchée sur uns chaise longue, contemplait dans un muet bonheur David assis a une table de travail, et occupé à corriger, ainsi quon dit, un des devoirs deFrédérik.
Soudain, David, tout en poursuivant sa lecture, dit à mi-voix :
— C'est inconcevable...
— De quoi s'agit-il donc, monsieur David?
— Des progrès réellement singuliers de ce cher enfant... Madame... Voila trois semaines a peine que nous nous occupons de géométrie... et son aptitude aux sciences exactes... se développe avec la même rapidité que ses autres facultés...
— S'il faut vous le dire, monsieur David... cette aptitude m'étonne chez Frédérik, tout ce qui est., sentiment, imagination, nous semblait devoir prédominer en lui...
— Et c'est là, madame... ce qui me surprend et me ravit... Chez ce cher enfant, tout obéit à la fois k une même impulsion, tout grandit a vue d œil et rien ne se nuit... Je vous ai lu hier ses dernières pages, vraiment éloquentes, vraiment belles...
— Le fait est, monsieur David, qu'il y a une différence frappante entre ce dernier morceau et les meilleures choses qu'il ait écrites avant... cette terrible maladie morale, qui, grâce k vous, devait amener la régénération de Frédérik... Tout ce que je redoute maintenant, pour lui, c'est 1 excès du travail.
— Aussi, je calme, je modère autant que je le puis, son avidité de savoir... son im|)atiente et jalouse ard(;ur, ses élans passionnés vers un avenir qu'il veut glorieux, illustre... et cet avenir sera le sien.
— Ali ! monsieur David , (piellc joie , quelle
l'e.nvie. 155
ivresse pour nous.,, si nos prévisions se réalisent!
Il est impossible de rendre avec quelle expression de tendresse contenue Marie prononça ces mots : nous, nos prévisions, qui seuls révélaient les secrets projets de bonheur formés tacitement par Marie et par Da\id.
Celui-ci reprit :
— Croyez-moi, madame, nous le verrons grand par le cœur et parTintelligence; il y a en lui une incroyable énergie, encore double par cette redoutable envie qui nous a tant alarmés.
— Hier encore, monsieur David, il me disait gaiement : « Mère, quand, maintenant, j'aperçois au loi» le château de Pont-Brillant, qui me rendait si malheureux... c'est un regard d'amical défi que je lui jette, •>
— Et vous verrez, madame, si, dans huit ou dix ans, le nom de Frédérik Bastien ne résonnera pas plus glorieusement que celui du jeune marquis.
— J'ai l orgueil départager votre espoir, monsieur David... Marchant entre nous d* ux, je ne sais pas où mon fils ne pourra pas arriver... Puis, après un moment de silence, Marie ajouta :
— Mais savez-vous que c'est comme un rêve? Quand je pense qu'il y a deux mois a peine... le soir de votre arrivée... vous étiez là, à cette table, parcourant les cahiers de Frédérik et déplorant comme moi qu'un voile fût étendu sur l'esprit de ce malheureux enfant...
— Vous rappelez -vous, madame, cesilencemorne, glacé... contre lequel échouaient tous nos etTorts?
— Et cette nuit où, fulle dépouvante, j'ai couru chez vous pour vous supplier do no pas abandonner
mon fils... comme si vous pouviez l'abandonner.. .
— Dites, madame, n est-ce pas, qu'il y a une sorte de charme dans ces souvenirs poignants, lorsqu'on se retrouve en pleine sécurité... en plein bonheur?
— -Oui... il y a là un charme triste... mais combien je lui préfère... les espérances certaines... Ainsi, monsieur David... je vous dirai que j'ai fait beaucoup de projets cette nuit.
— Soyons, madame...
— Il y en a d'abord un... très-fou, très-impossible...
— Tant mieux, ce sont d'ordinaire les plus charmants.
— Lorsque notre Frédérik entrera à 1 École polytechnique, il faudra nous séparer de lui. ..Oh! mais soyez tranquille... pour cela je serai vaillante., a une condition cependant. .
— Et cette condition?
— Vous allez bien rire, car c'est puéril, ridicule, peut-être. Eh bien! je voudrais que nous puissions demeurer tout près de lui ... Et s'il fau t tout vous avouer, mon opinion serait de loger en face de l'école, si cela était possible... Vous allez vous moquer de moi?
— Je ne ris pas du tout de cette idée, madame, je la trouve excellente... car, grâce à cette proximité, vous pourrez voir notre cher enfant deux fois par jour. Je novousparlepasdessorties...deuxbonsgrandsjours... où nous l'aurons tout à fait.
— Vraiment... dit Marie en souriant, vous ne mo trouvez pas trop... mère?
— Ma ré[)onse est bien simple, madame. Comme il faut prévoir les choses d'un peuloin, je vais écrire aujourd hui a Paris, afin (luel'on guette le premier loge-
ment convenable en face de Iccole et qu'on nous le retienne.
— Combien vous êtes bon!...
— Bonté bien facile en vérité... Partager avec vous la joie d'être rapproché de notTe cher enfant.
Marie resta un moment silencieuse; puis, des larmes d une céleste douceur lui venant aux yeux, elle dit avec une émotion indéfinissable, en se retournant vers David ;
— Comme c'est délicieux, . . le bonheur ! . . .
Et ses yeux noyés de félicité cherchèrent et rencontrèrent les yeux de David... longtemps leur regard resta attaché lun sur l'autre dans une muette et divine extase.
La porte de la chambre s'ouvrit et ^farguerite dit au précepteur d'un air à la fois souriant et mystérieux :
— Monsieur David... voulez-vous venir, s'il vous plaît?
— Et mon fils, demanda 3Iarie, où est-il?
— M. Frédérik est occupé... très-occupé, madame, répondit la servante en échangeant un coup d'oeil d'intelligence avec le précepteur qui se dirigeait vers la porte, et sortit.
— Si madame le permet., reprit Marguerite, je resterai auprès d'elle dans le cas où elle aurait besoin de quelque chose.
— Ah! Marguerite... Marguerite, dit la jeune femme en souriant ei en secouant la tête, on complote ici quelque chose.
— Comment donc cela, madame?
— Oh ! ... je suis très-clairvoyante! depuis ce matin , . . Ces allées, ces venues... que j entends dans le corn-
dor, Frédérik absent... a l'heure de son travail... certain bruit inaccoutumé du côté de la salle d'étude...
— Je puis assurer a madame... que...
— Bon, bon... on abuse de ma position, reprit Marie en souriant, on sait que je ne puis pas encore marcher. . et aller voir par moi-même ce qui se passe par là...
— Oh! madame... par exemple...
— Voyons, 3Iarguerite... il s agit d'une surprise?. ..
— D'une surprise... madame?
— Voyons, ma bonne Marguerite, contez-moi cela... je vous en prie. Que je sois heureuse... plus tôt... je le serai aussi plus longtemps.
— Madame, dit héroïquement Marguerite, ce serait une trahison...
A ce moment, le vieil André entre-bâilla la porte et dit à la servante d un air aussi très-rayonnant et trèsmystérieux : .
— Marguerite ... on demande où est la chose. . . que. . . qui...
— Ah! 'mon Dieu!... il vadire quelque sottise, il n'en fait jamais d'autres! s'écria la servante encourantà la porte, où elle s'entretint quelques moments a voix basse avec André, après quoi elle revint auprès de sa maîtresse, qui lui dit en souriant :
— Allons... Marguerite... puisque vous êtes impitoyable... je vais aller... moi-môme...
— Madame... y pensez-vous?... Vous n'avez pas encore pu marcher depuis votre maladie..."
— Ne me grondez pas, je me résigne, je gâterais la .surpri"^e... mais que je suis donc impatiente de savoir!,..
La porte du salon d'étude s'ouvrit de nouveau. C'étaient David, Frédérik et le docteur Dufour.
Marguerite séloigna après avoir dit tout bas a Frédérik :
— Monsieur Frédérik, quand vous m'entendrez tousser derrière la porte... ça sera prêt.
Et la servante sortit.
Alavuedu docteur, madame Bastien dit gaiement :
— Oh!,., dès que vous voici, mon bon docteur... je ne doute plus du complot.
— Un complot! dit M. Dufour, en jouant létonnement, pendant que David et Frédérik échangeaient un sourire.
— Oui... oui... reprit Mario une surprise que Ion me ménage... mais je vous avertis que les surprises sont très-dangereuses pour de pauvres malades comme moi... et qu'il vaudrait bien mieux me tout dire d'avance.
— Tout ce que je puis vous déclarer ma chère, impatiente et belle malade, c'est que c'est aujourdhui, ainsi que nous en sommes convenus, que vous devez tenter de marcher toute seule... pour la première fois... et que mon devoir, oui, madame, mon devoir, est d'assister à cet essai de vos forces.
A peine le docteur prononçait-il ces mots, que ion entendit Marguerite tousser avec affectation derrière la porte.
— Allons, mère, dit tendrement Frédérik 'a la jeune femme, du courage., nous allons faire une grande promenade dans la maison.
— Oh ! . . . jeme sens d'une force. . . qui va vous étonner .
Répondit la jeune femme en souriant et se di-posant ii se lever de sa chaise longue, ce à quoi elle parvint, non sans quelque difficulté: car sa faiblesse était encore grande.
Ce fut alurs un tableau à la fois gracieux et touchtint,
Marie debout savança d'un pas incertain, David à sa droite, le docteur à sa gauche, prêts à la soutenir si elle faiblissait; tandis que Frédérik, devant elle... marchait doucement a reculons en lui tendant les bras... ainsi que l'on fait a un enfant qui essaye ses premiers pas...
— Voyez comme je suis forte, dit gaiement Marie en s avançant lentement vers son fils qui lui souriait avec tendresse, où me conduisez- vous comme cela?
— Tu vas voir, mère...
A peine Frédérik prononçait-il ces mots, qu'un cri effrayant, terrible, poussé par Marguerite... retentit derrière la porte.
Puis cette porte s'ouvrit brusquement, et une voix railleuse, retentissante, dit en même temps :
— Minute! Gros Bonhomme vit encore.
Marie, ciui faisait facea la porte, jetauncri épouvantable et tomba à la renverse.
Elle voyait son mari... Jacques Bastien.
On se souvient peut-être ([u'au moment de partir pourBlemur, Bridou avaitcndossé la casaque de peau dô bique de Jacques Bastien; celui-ci dans sa demiivresse, et malgré h^s recommandationsconlraires du vieil André, s'était entêté à passer à gué uni; roulo inondée et traversée par le courant d'un étang débordé;
le cheval perdit pied, le cabriolet et fut entraîné; Bridou parvint à quitter la voiture; mais, emporté par le torrent jusque sur les roues d'un moulin, il y fut broyé. Une partie de la casaque de peau était restée accrochée a une palette des roues. On trouva dans la poche de ce vêtement plusieurs lettres décachetées et d3là Terreur. L'on crut M. Bastien broyé sous la roue du moulin, et le corps de 1 huissier a jamais disparu dans les eaux.
Jacques Bastien, gêné par son énorme embonpoint, n'avait pu parvenir, malgré ses efforts, a sortir de la voiture, cette circonstance le sauva; le cheval, après avoir été quelques moments entraîné a la dérive, reprit pied; mais bientôt, en gravissant une pente rapide, épuisé de fatigue, il s'abattit violemment; Jacques, jeté en avant, se fit une profonde blessure a la tête, resta sur le coup, et au point du jour, des journaUers allant aux champs Tayant recueilU, le transportèrent dans une ferme isolée, assez éloignée du lieu du sinistre.
Jacques resta longtemps retenu danscctte demeure, et par les suites de sa blessure et par une dangereuse maladie causée par la frayeur et par une immersion prolongée dans un courant deau glaciale.
Lorsqu'il fut en état d écrire à sa femme pour lui annoncer son arrivée, il s en garda bien, se promettant, s il passait pour mort selon toute probabilité, de fairede sa résurrection l'objet d'une plaisanterie stupide et brutale, car il ne s'abusait pas sur la nature des sentiments avec lesquels Marie avait dû accueillir la nouvelle de sa fin tragique.
A ce projet, ainsi qu'on la vu. Jacques ne manqua pas.
Seulement, ce misérable, voyant à son aspect sa femme tomber foudroyée, crut l'avoir tuée, et, dans une épouvante qui tenait du vertige, il se sauva tout d'abord de sa maison.
Marie n'avait pas été seule frappée de ce coup terrible...
Non moins atterré par la brusque apparition de Bastien, Frédérik, voyant sa mère rouler inanimée sur le carreau, s affaissa sur lui-même et fut reçu complètement évanoui entre les bras du docteur Dufour.
L on transporta ce malheureux enfant non dans sa chambre, voisine de celle de sa mère... mais dans le salon d'étude; un lit y fut dressé à la hâte, le docteur Dufour, ayant craint avec raison que, dansl'éîat alarmant où 60 trouvaient Marie et son fils, leur rapprochement n eût pour tous deux des suites funestes, car de la chambre de Marie, on entendait tout ce qui S3 disait chez Frédérik.
Le docteur ne put leur donner simultanément ses soins : il s'occupa d'abord de Marie qui, à peine convalescente, pouvait .. et devait être, hélas! mortellement atteinte par une si effroyable révolution.
Lorsque M. Dufour retourna près de Frédérik, il le trouva frappé d'une congestion cérébrale; les soins presque instantanés que réclamait sa position n'ayant pu lui être donnés à temps, le jeune homme tomba bientôt dans un état désespéré.
Lorsque Marie revint à elle, elle pressentit sa lin prochaine, et demanda instamment à voir son fils.
L'embarras de Margueiite, sa pûlcur, les défaites quelle donna, afin dCxplicpiL-r fabsence de Frédérik dans un moment si solennel, tout fut pour la jeune mèro une révélation...
l'ejNVIe. 163
EWe sentit, si cela se peut dire, que son fils se mourait comme ele.
Alors Marie voulut voir David.
Marguerite l'amena; il resta seul avec madame Bastien... dont les traits angéliques portaient déjà l'empreinte de la mort; de sa main blanche et froide, faisant signe a David des asseoir a son chevet, elle lui dit .
— Et mon fils?
— Madame...
— 11 n'est pas là .. . on me le cache . . .
— Ne croyez pas...
— J'ai tout compris. .. il est dans un état désespéré, et comme ma fin, a moi, est prochaine aussi, j'ai voulu vous faire mes adieux... Henri.
Pour la première... et pour la dernière fois, hélas! Marie appelait David de son nom de baptême.
— Vos adieux! répéta-t-il avec un sanglot déchirant, vos adieux...
— Je ne mourrai pas du moins... sans vous dire... combien je vous ai aimé... Vous li? saviez, n'est-ce pas, mon ami?..
— Et vous dites que vous allez mourir! Non! non! Marie , la force de mon amour vous rendra a la vie, s'écria David dans une sorte d'égarement. Mourir! pourquoi mourir? nous nous aimons tant!
— Oui, notre amour est grand, mon ami... et pour moi il a commencé du jour où mon pauvre enfant est revenu... à la vie de l'âme que vous lui avez rendue...
— Oh! malheur... malheur...
— Non... Henri... ma mort n'est pas un malheur pour nous... 11 me semble, voyez-vous, qu'au moment
lC)/i LES SEPT PÉCaÉS GiPiTAUX.
de quitter cette vie.... mon âme, dégagée de ses liens terrestres... peut lire dans Tavenir... Henri.., savez- Yous quel aurait été notre sort?
— Vous me le demandez? Ce matin encore... nos projets...
— Écoutez-moi... mon ami... il est dans Tamour maternel... de profonds mystères... peut-être ne se dévoilent-ils qu'aux heures suprêmes... Depuis que je me suis crue libre... Tavenir nVapparaissait radieux comme à vous, Henri. . . Quelques mois encore. . . vous, mon fils et moi... nous confondions notre vie dans un même bonheur.
— Oh!... ce rêvel... cerêve!...
— Ce rêve... a été beau... Henri. . peut-être son réveil eût-il été cruel.
— Que dites-vous?
— Vous savez combien mon fils m'aime. . . Vous savez que toute affection a sa jalousie... tôt ou tard... il eût été jaloux de mon amour pour vous... Henri. .
— Lui... lui... jaloux de moi...
— Croyez-en le cœur d'une mère... je ne me trompe pas.
— Hélas! vous voudriez rendre mes regrets moins affreux... vaillante et généreuse jusqu'à la fin!...
— Dites... que je suis mère.,, jusqu'à la fin... Écoutez encore, Henri... En m'unissantavous, je perdais mon nom, cet humble nom que mon fils voulait surtout rendre illustre... parce que ce nom était le mien, car tout chez mon pauvre enfant se rapportait à moi.
— Ohl oui... toujoursvous êtes môléeksesponsées: il y a quelques jours, au moment de mourir, il criait : Ma mèrel... comme dernier cri do sakit... et c est en
disant... Ma mère!.., qu'il marchait a une destinée glorieuse .
— Mon ami, ne nous abusons pas... Quel eût été notre chagrin, si au moment de nous unir... la crainte d'éveiller la jalousie de mon fils... m'eût arrêtée peutêtre... Et pourtant, renoncer a notre amour... c'était affreux... ou bien, pensée plus horrible encore, la jalousie de Frédérik ne devait peut-être se dévoiler qu'après notre union. Que faire alors? Que devenir?
— Non... non, Marie... necroyezpas cela... Frédérik... m'aime aussi... et, a votre bonheur... au mien.., il se fût sacrifié. . .
— Sacrifié... oui; mon ami... il se serait sacrifié... Oh! je le connais, pas un mot. .. pas une plainte... ne serait sorti de ses lèvres... Toujours aimant, toujours tendre, il nous eût tristement souri... et puis, peu à peu... nous l'aurions vu... dépérir jusqu'à la fin.
— Oh! mon Dieu! . . . cela est fatal. . . Malheur à moi! . . . murmura David, avec un douloureux gémissement. Malheur k moi !
— Bonheur à vous... Henri... car vous avez été le plus généreux des hommes! s'écria Marie avec une exaltation qui donna à ses traits mourants une expression surhumaine. Bonheur a vous, Henri, carvousavez été aimé... oh! passionnément aimé, sans coûter une larme ou un moment de honte au cœur loyal qui vous idolâtrait. Oui, Henri... je vous ai aimé... sans hésitation... sanscombat... je vous ai aimé avec orgueil, avec sérénité... parce que mon amour pour vous, Henri, avait toute la sainte douceur du devoir. . . Courage donc, mon ami... que le souvenir de Marie et de Frédérik Bastien vous soutienne... vous console...
l'ekvie. t. mi. 11
— Que dites-YOus... Frédérik?... Oh! du moins il me restera, lui...
— Mon fils... ne me survivra pas...
— Frédérik?...
— Je le 5ew5 /à... voyez-vous, Henri... là, au cœur... je vous dis qu'il se meurt...
— Mais, tout à Theure encore... Pierre, sortant de la chambre où l'on a transporté ce malheureux enfant. . . m'a dit que tout espoir n'était pas perdu... Non... non... lui mourir aussi... cela serait trop affreux.
— Pourquoi cela... Henri?
— Grand Dieu! vous... voussa mère?... Cette question...
— Je vous l'ai dit, mon ami... il est dans l'amour maternel de profonds mystères... J'aurais regardé comme un malheur affreux de survivre a mon fils... Frédérik maime autant que jelaime... 11 doit penser... il pense comme moi... il est heureux pour lui de ne pas me survivre...
— Misère de moi... vous perdre tous deux!. .
— Marie et Frédérik Bastion ne peuvent être sépa • rés... ni dans ce monde ni dans l'autre... mon ami...
— Ah! vous êtes bien heureux... vous et lui...
— Henri... mes forces sont a leur fin... le froid de la tombe me gagne... Votre main... votre chère et loyale main.
David se jeta k genoux au chevet du ht de la jeune femme; couvrant sa main de larmes et do baisers, il éclatait en sanglots.
Marie poursuivit d'une voix d<3 plus en plus affaiblie :
— Un dernier vœu... Henri... vous l'accomplirez, s'il est possible... M. Bastion... m'a parlé de son désir
de vendre cette maison... je ne voudrais pas que des étrangers vinssent profaner cette demeure... où s'est passée ma vie et celle de mon fils... car ma vie date... du jour où j ai été mère... M. Dufour, votre meilleur ami... demeure ici près... vous deviez revenir un jour... vous fixer... près de lui. . Hâtez ce moment... Henri, vous trouverez tant de consolations dans un cœur comme le sien.
— Ohî Marie... cette maison sera pour moi lobjet d'un culte religieux... mais...
— Merci, Henri... obi merci!... cette pensée me console... L'ne dernière prière... je ne veux pas êtreséparée démon fils... vous me comprenez... n est-ce pas?
A peine Marie prononçait-elle ces mots, qu'on entendit un grand bruit dans le corridor.
Marguerite appelait le docteur, avec angoisse et épouvante.
Soudain la porte de la chambre de madame Bastien s'ouvrit brusquement, Frédérik entra... livide... effrayant... traînant après soi un drap comme un suaire, tandis que Marguerite tâchait en vain de le retenir.
Une dernière étincelle d'intelligence... 1 instinct niial... peut-être, amenait cet enfant mourir auprès de a mère.
David, agenouillé au chevet de la jeune femme, se redressa, stupéfié, conmie a l'apparition d'un -pectre.
— Mère!... mère!...
S'écria Frédérik d'une voix agonisante, en se précipitant sur le lit de Marie, qu'il enlaçait de ses bras au moment où le docteur accourait éperdu.
— Oh! viens... mon enfant! viens! murmurait Marie en embrassant son fils dans une dernière
étreinte de joie convulsive, maintenant... c'est... pour toujours...
Ce furent les derniers mots de la jeune mère...
Frédérik et Marie exhalèrent leur âme... dans un suprême embrassement.