LES PAUVRES GEXS DU VAL A FRÉDÉRIK BASTIEN
Sil fûtpassé devant la futaie al'aube OU au couchant, le touriste aurait vu s'approcher de cette tombe avec un religieux recueillement, un homme de haute taille et vêtu de deuil, et qui jeune encore, avait les cheveux tout blancs.
Cet homme était David.
Il n'avait pas failli à la mission que lui avait donnée Marie.
Rien n'était changé, ni au dehors, ni à lintérieur de la maison; la chambre de la jeune mère, celle de Frédérik, le salon d"étude, rempli de tous les travaux inachevés, laissés par le fils de madame Bastien, tout était resté comme au jour de la mort de la mère et de lenfant.
La chambre de Jacques Bastien avait été murée.
David continuait d'habiter la mansarde qu'il avait occupée comme précepteur; Marguerite était sa seule servante.
Le docteur Dufour venait chaque jour voir David auprès de qui il devait se fixer lorsqu'il aurait pu confier sa clientèle à un jeune médecin nouvellement arrivé à Pont-Brillant.
Par un pieux ressouvenir de son jeune frère et de Frédérik, David, pour que sa douleur ne fût pas stérile, avait fait disposer une des granges de la ferme en salle d'école; là, il enseignait chaque jour les enfants des métairies voisines. Afin de rendre plus assurés les
bienfaits de rinstruction, le précepteur donnait une légère indemnité aux parents des écoliers, car presque toujours l'exploitation des enfants forcément amenée par la misère de la famille, les empêche de profiter de 1 éducation publique.
Nous supposerons enfin que notre touriste, après s'être arrêté devant la modeste tombe de Marie et de Frédérik, eût rencontré quelque habitant du Yal.
— Mon brave homme, lui eût dit le touriste, quelle est donc cette tombe que Ton voit la-bas... sous ces vieux chênes?
— C'est la tombe de celui dont le nom... est le bon saint nom du pays, monsieur.
— 11 se nommait?
— Frédérik Bastien... monsieur, et son bon ange de mère... est enterrée avec lui...
— Vous pleurez... brave homme?
— Oui, monsieur, comme pleurent de regret tous ceux qui les ont connus... l'ange de mère... et l'ange de fils...
— Ils étaient donc bien aimés dans le pays?
— Tenez, monsieur... vous voyez ce beau et grand château... là-bas?
— Le château de Pont-Brillant?
— Le jeune marquis et sa vieille grand'mère sont plus riches que le roi... Bon an... mal an... ilsenvoicnt beaucoup d'argent pour les pauvres... et si le nom de M. le maniuis est prononcé une fois chez les bonnes gens du Val, celui de Frédérik Bastien et de sa mère l'est cent fois.
— Et pourquoi cela?
— Parioque, faute d'argent (ju'ils n'avaient point... la mère donnait aux pauvres son bon cœur et la moi-
tié de son pain... le fils, lui... donnait, s'il le fallait, sa vie pour sauver celle des autres. . . témoin moi. . . et les miens... sans compter d'autres familles, qu'au risque de périr, il a sauvées lors de la grande inondation d'il y a deux ans... Aussi, voyez- vous, monsieur... le bon saint nom du pays durera plus longtemps dans le Val que le grand château de Pont-Brillant... Les châteaux s'écroulent, tandis que les enfants de nos enfants apprendront de leurs pèreslenomdeFRÉDÉRiK Bastien.