‹ L'envieChapitre 3 sur 4 · HENRI DAVID · texte numérisé non relu

HENRI DAVID

Telle était la foi légitime et éprouvée du docteur envers son ami, telle était Tangélique pureté de Tâme de -Marie, telle était enfin l'irrésistible sincérité de l'offre de David, ([uil ne vint pas, qu'il ne pouvait pas venir à l'idée de madame Bastion ou de M. Dufour que la proposition de David, spontanée comme tout premier mouvement d'un cœur généreux, mais surtout loyale, désintéressée, pût cacher quelque projet de séduction; et bien [)lus, David en faisant son offre, Marie et le docteur en la commenliint, nesongèrent pas uninstant à ce qu'il pouvait y avoir de dangereux dans les rapports de confiance, intime, journalière, qui devaient exister entre la jeune mère et le précepteur... Non, la sainteté de l'amour maternel inspirait à JMarie une confiance remplie de sérénilé... au docteur et a son ami undévouement remplid'admiration et de pieux respect.

Madame Bastien, remettant au docteur, d'une main Iremijlantc d émotion, la lettre de David, s'a[)prétait h parler, lorscjue M. Dufour lui dit :

— l'n mot, en gr^ce... je ne sais quelle sera votre déternïination... mais, avant delà connaître, je crois devoir NousdonneiciuehiuesreiiseignenKMitssur Henri David... Alors, complètement édifiée sur lui, vous pourrez accepter ou r(>fus(r son offre. N'6les-vous pas de cet avis?

Xon mon cher docteur... répondit madame Bastien, après un moment de réflexion, je ne suis pas de

cet avis.

— Comment?... •■■».„ j„

-De deux choses lune... ou ] accepterai 1 offre de M David... ou je serai obligée delà refuser., il y "-urait de ma part une sorte de défiance blessante, et ;our ouset pour votre ami. a vouloir... être p us ren- Cnée sur lui que je ne le suis... Cette le.tre me prouve la justesse de son esprit... la générosité de son cœur Eûfi"- • • moralement parlant , vous me repondez de votreami... comme de vous-même vous, moncher

d cteur;vous, pour qui J^ — /f '"^ '^ „t' méritée .. Oue pourrais- e désirer de plu,? Et pui. "nf n je vous rappellerai ce que vous me disiez tout •a Iheire : parmi les précepteurs que je pourrais choisir... quel est celui qui m'offrait lesgarauties qui m'offre déia M.David?

-Cela est juste... entre gens de bien, on se croit

'"'i' Si° au contraire, reprit tristement madame B^ lien iene puis... ou je ne dois pas accepter 1 offre de M Divd, l V aurait une sorte dindélicate curiosité de ma pa ! a provoquer vos confidences sur la vie pa^ Sne personne... qui doit me rester étrangère, bien que uf noblesse de son offre lui ait mori.e ma reconnaissance éternelle. ■ j , u

-.le vous remercie pour David et pour nio dc^a confiance que vous nous témoignez, ma chère madame Ba tion. Maintenant... rélléch.ssez..^ vous me fe ez connallre votre résolution. J'ai désire. «"'V»» ' ^ 'tentions de David, vous commum<iucr sa lel.re le plû'îôl qu-il ma e.é possible... Voilà pourquoi, au

risque de vous in(;uiéter un peu par une visite insolite, je suis venu ce soir, au lieu d attendre à demain, et ..

Le docteur ne put achever.

Un éclat de rire violent, convulsif, retentit dans la chambre de Frédériket fit bondir madame Bastien sur son siège...

Pâle... épouvantée... elle saisit la lumière et courut à la chambre de son fils où elle entra, suivie du docteur.

Le malheureux enfant, les traits décomposés, livides, les lèvres contractées par un sourire sardonique, était en proie h un accès de délire causé sans doule par la réaction des événements de la soirée; k ses éclats de rire insensés, succédaient çà el là des paroles incohérentes, bizarres, mais parmi lesquelles revenaient incessamment :

— Je Tai manqué... mais paiicnce... patience.

Ces paroles, mallieureusement trop significatives pour madame Bastien, lui prouvaient que telle était la persistance des idées de haine et de vengeance de Frédérik, ({u'elles seules restaient lucides au milieu de l'égarement de son esprit.

Grâce h la présence presque providentielle du docteur Dufonr (liez nuuiiime Bastien, les soins les plus pnjmj)ts, les jjliis ellicaces, fuient prodigués a Fréderik.

Durant toute la nuit et la journée du h'ndemain, sauf une al)S('nr(^ de (|ucl(iu(s Iumucs, pendant la- (juelle il se rendit à Pont-Brillant, le docteur ne (juilla pas le malade, au chevet duquel madame Bastien veilla avec son courage et son dévouement habituels.

Vers le soir, une anu'lioralion sensible s'opéra dans l'état de Fréderik, le délire ces.sa; ce l'ut ni^mc; avec

l'e>vie. 51

une effusion inaccoutumée que ce malheureux enfant remercia sa mère de ses soins, et il versa des larmes abondantes.

Marie, passant du désespoir a une folle espérance, s'imagina que, la violence de cette crise ayant opéré dans l'esprit de son fils une révolution salut aire, il était sauvé. Vers les dix heures du soir, elle céda aux instances du docteur qui prouvait la sécurité où le laissait 1 état du malade en retournant a Pont-Brillant, et elle consentit à se mettre au lit pendant que sa servant» veillerait son fils. Brisée par lafatigue, par les émotions des dernières journées, la jeune mère goûta le calme réparateur d'un profond sommeil, après avoir exigé que la porte de son fils restât ouverte.

Le malin venu, la première pensée de madame Bastien, en se réveillant, fut daller voir Frédérik; il dormait... Elle s'éloigna doucement, en faisant signe k Marguerite de la suivre, et lui demanda tout bas :

— Comment a-t-il passé cette nuit?

— Très-bien, madame; il ne s'est réveillé que deux fois, et il m'a parlé .. bien raisonnablement, je vous l'assure.

— Et de quoi vous a-t-il parlé?

— Mon Dieu, madame, de choses et d'autres; il m'a demandé, par exemple, en me priant de ne vous en rien dire, comme s il y avait grand mal à cela, il m'a demandé où était son fusil.

— Son fusil? reprit madame Bastien en tressaillant d'une nouvelle anxiété.

— Et ce fusil, madame... vous savez bien qu avanthier... vous me l'avez fait caclier.

— Et... reprit madame Bastien avec angoisse, il n'a rien ajouté de plus?

52 LES StPT PÉCHÉS CAPITAUX.

— Non, madame... seulement quand je lui ai eu répondu... que madame avait fait renfermer le fusil, il ma dit : « Ah! cest bien... mais je vous prie, Marguerite, de ne pas dire a ma mère que j'ai pensé a mon fusil; elle croirait que, faible comme je le suis, jai des idées de chasse et cela pourrait Tinquiéter... »

A peine remis d'une crise cruelle, Fj'édérik était-il de nouveau sous lempire de Thorrible préoccupation de sa vengeance?... idée fixe qui ne l'avait pas môme abandonné pendant le trouble de son esprit.

JMarie était plongée dans ces réflexions navrantes, lorsqu'on lui remit une lettre apportée par le facteur rural.

Madame Bastien reconnut l'écriture de son mari, c'était la réponse a la lettre dans laquelle elle le prévenait de sa résolution de faire voyager Frédérik.

«Bourges, 5 novembre 18Zi6.

» .Je vous réponds courrier par courrier, comme vous le désirez, et pour vous demander :

» 1 " Si vous êtes devenue folle?

» V Si vous me croyez assez bonasse pour me rendre bêtement conqjlice du ca[)ri('e le plus absurde ijui soit jamais passé k travers la cervelle d'une femme désœuvrée?

» Ah! ah! Madame ma femme, sous prétexte de la santé de Frédérik, il vous faut des voyages de luxe, avec suivantes, ni |)his ni iiidiiH (pi'une giaïuh^ dame... passer l'hiver dans le .Midi, l'icn (jue ra? parce (ju'il lait trop froid a l;i renne piobablement? (>l que vous vous y ennuyez ii crever, je suppose? Aussi vous voulez courir la prétentaine?

» Ali çà! maissavez-vouH que vous vous y prenez un

L'ji.NVIE. 53

peu bien tard, dites donc, pour faire la folichonne, la jeunette et Tévaporée?

» A'oz/5 resterons à Paris vingt-quatre heures,,, au plus, me dites-vous, mais moi qui suis un vieux renard, d'ici je vois le fil.,., c'est pas mal joué, mais j'ai un atout supérieur; je devine vos cartes, je vas vous les dire, moi.

» Comme toutes les provinciales, vous crevez d'envie de voir la capitale, et le moyen ne serait pas mal choisi, si j'étais aussi benêt que vous le supposez,. Une fois a Paris, ça serait ceci, cela, Mon fils est fatigué du voyage, nous ne trouvons pas de place à la diligence, je suis moi-même indisposée, et autres fariboles... pendant lesquelles huit jours, quinze jours, un mois, se passeraient, et vous vous régaleriez delà vie de Paris, en veux-tu? en voila; le tout avec mon saint- frusquin, et puis, à la fin de janvier, fouette, cocher, allons passer l'hiver dans le Midi.

» Si ça ne fait pas suer.

» Quand je vous le dis, faites donc la duchessel la princesse. Ah! vraiment, monsieur mon fils a besoin de distractions pour sa santé? Eh bien! qu'il pèche à la ligne, il a trois étangs à sa disposition; qu'il chasse le lapin et le lièvre, il n'en manque pas dans les taillis du Coudrai, 11 a besoin de voyager? (}u'il voyage de la plaine des llerbierslx la bruyère du moulin Grand- Pré; qu'il fasse cet exercice-là six fois par jour, et je vous réponds qu'en trois mois, il aura fait un voyage aussi long que celui d ici a Hyères.

» Tenez... vous me faites pitié, ma parole d'honneur! A votre âge... avoir des idées aussi cornue-., biscornues., et surfout me faire l'otfense de mo croire assez serin pour donner dans le panneau.

» Du reste, ceci me confirme dans l'idée que j'avais que vous éleviez votre fils comme un monsieur... un damoiseau... Voyez-vous ça : il faut des distractions, des voyages, à ce cadet-la? Est-ce qu'il n'aurait pas des vapeurs et des attaques de nerf, par hasard!

» Soyez tranquille, j'y mettrai bon ordre, a ses vapeurs; comme je n'ai pas le temps de m'en occuper, j'ai consenti à vous le laisser jusqu'à dix-sept ans révolus et à lui donner dernièrement encore le ridicules dun précepteur, ni plus ni moins que s'il était duc ou marquis. Je n'ai que ma parole, vous garderez encore votre fils et un précepteur quelconque pendant cinq mois, après quoi, je vous flanque M. Yrcdî'nk sauteruisseau chez mon compère Bridou, l'huissier, et, au lieu de faire des voyages de distraction dans le 3Iidi, comme un grand seigneur, monsieur mon fils noircira ses belles mains blanches à grossoyer sur papier timbré, comme ont fait son père et son grand-père : car le papier timbré, voila ma noblesse, h moi. Elle vaut bien celle des marquis. Monsieur mon fils entrera donc page&M\6 lanoblemaison de très-haut et tj'ès puissant seigneur Jérôme bridou, mon compère, et c'est laque le jeune homme fera ses premières armes; G est donc pour dire que vos projets de voyage n'ont pas le sens commun et que je ne vous donnerai pas un rouge liard pour faire vos escapades.

» J'écris courrier par courrier à mon banquier h Blois, de se bien garder de vous avancer un centime, et j'écris aussi a mon auji Bossard, le notaire de i'ont- Brillant, qui est une vraie gazette, de crier sur tous les toits (jue, en cas de demande d'argent de votre part, l'on nv vous prête pas un sou, vu (jue je ne j)ayerai pas, car toute dette contractée sans C assentiment

du mari est entachée de nuUité, puisque la femme est considérée comme mineure,,. Ruminez bien ceci... c'est la loi., une mineure de trente et un ans, c'est un peu mûr; mais enfin, puisque vous vous mettez en goût de batifoler comme une jeunesse, il faut vous brider haut et serré.

» Je vous préviens, en outre, que je viens de donner des instructions et des pouvoirs tels a mon compère Bridou, que, si vous aviez Taudace de faire un coup de tête et d entreprendre ce voyage, en empruntant de l'argent, je ne sais à qui, 1 on mettrait à L'instant La police à vos trousses \jOîir vous faire réintégrer de force le domicile conjugal, ainsi que j'en ai le droit, car une femme ne peut quitter le dit toît conjugal, sans autorisation de son maître et seigneur. Vous me connaissez et savez si je reculerai devant l'accomplissement de ma menace. Vous avez votre tète... vous me lavez bien prouvé... Eh bien! moi aussi... j'ai la mienne...

» Ne vous donnez pas la peine de me répondre; je pars do Bourges ce soir, pour descendre dans le bas pays où je flaire une bonne opération; le revidage et la vente en morcellement des lots de terre, me retiendront jusque vers la mi-janvier, au moins, je reviendrai ensuite à la ferme pour songer à mes blés de mars, et vous laver un peu soigneusement la tête comme vous le méritez, ainsi qu'à monsieur mon fils.

» C'est dans cette espérance, que je me dis votre mari fort peu content.

» Bastien.

» P. S. Vous m'avez écrit, dans votre avant-dernière lettre, que votre précepteur était parti; si vous

voulez remplacer cet âne par un autre, faites comme vous voudrez, pourvu que le précepteur [puisque pré" cepteur il y a, pendant cinq mois encore), ne me coûte que la pâtée, le logement, et cent francs par mois comme Tautre [sans blanchissage bien entendu]. Je devrais, pour vous punir, vous rogner le précepteur; mais je n'ai qu'une parole, et vous le laisse; arrangezvous donc comme vous voudrez, et surtout, n'oubliez pas qu'à aucun prix, je ne veux de ces cracheurs de latin-là à ma taille quand j'y suis; ça me gêne. Quand je viendrai chez moi, ledit précepteur mangera dans sa chambre, ou à la cuisine, s'il aime la société.

» Vous remettrez à maître Hurbin cette lettre relative à mes semailles d'octobre et au curage de ma belle sapinière de la route, que je conserve comme la prunelle de mes yeux, vous direz à maître Ilurbin de me faire savoir si mes portées de truies donnent de belles espérances, car je tiens à être médaillé pour l'élève de mes porcs. C'est pour moi une all'aire d'amourpropre. »

Un quart-d'heure après avoir reçu la grossière épUre de son mari, son seigneur et viailre, comme il disait j)lciisamment, madame Bastion écrivait les deux lettres suivantes qui furent aussitôt portées à Pont-Brilant par un exprès.

A M, le docteur Dufour,

» Mon bon docteur, veuillez, je vousprie, faire parvenir au plus tôt, à Nantes, la lettre ci-joinle, aprè rav(jir lue et cnrhetée, voiisniMh'Vcz rester et ranimer h aucune de mes résolutions, dans hi pénible et grave circonslance où je me trouve.

iS

» Mon fils a passé une bonne nuit, physiquement parlant...

» Tachez de me donner quelques instants aujourd'hui ou demain. Je vous dirai ce que je n"ai pas le temps de vous écrire, car j'ai hâte de faire partir cette lettre.

» A bientôt, jeTespère.

» Croyez alassurance de mon inaltérable amitié.

» Marie Bastien. »

Lalettre du docteur Dufour contenait une enveloppe non cachetée dans laquelle on lisait ceshgnes :

« Monsieur,

» J'accepte avec une profonde reconnaissance votre offre généreuse.

» L'âge et l'état moral de mon fils, les craintes que m'inspire son avenir, tels sont mes titres à votre intérêt, monsieur; et je crois qu'à vos yeux, ces titreslà sont sacrés.

» Daignez, monsieur, mettre le comble à vos bontés, en hâtant le plus possible votre arrivée ici... Vos prévisions au sujet de mon malheureux enfant ne sont pas seulement réalisées... elle sont, hélas!... encore dépassées. . .

» Mon seul espoir est en vous, monsieur; chaque heure, chaque minute... ajoute à mes angoisses. Je suis épouvantée de ce qui peut se passer d'un moment à l'autre, malgré ma sollicitude et ma surveillance infatigables.

» C'est vous dire, monsieur, avec quelle impatience, avec quelle anxiété j'attendrai votre secours.

» Soyez béni, monsieur, pour la compassion que

VOUS témoignez a une mère qui ne tient à la vie que par son fils.

7) Marie Bastien. »

Pendant le peu de jours qui précédèrent l'arrivée de Henri David chez madame Bastien, létat de faiblesse qui, chez Frédérik, avait succédé à la fièvre nerveuse, fut si accablant pour lui, qu'il ne put sortir de la maison maternelle... Le temps s'était d'ailleurs complètement hiverné, ainsi qu'on dit dans le pays; une neige précoce couvrait la terre, tandis qu'un humide et épais brouillard obscurcissait l'atmosphère.

Ces circonstances, jointes à l'état d atonie de son fils, avaient facilité la surveillance de madame Bastien, qui de toute la journée ne le quittait pas : la nuit venue, les volets de la fenêtre de Frédérik étaient solidement maintenus en dehors, et toute évasion lui était impossible, lors même qu'il aurait eu la force do la tenter.

Du reste, quoique toujours (acilurne et concentré, ladolescenl s'efforçait de dissimuler ses sentiments, dans fespoir de déjouer plus tard l'incjuièle surveillance de sa mère; deux ou trois fois, il lui manifesta même le désir de faire un [)eu de musifjue et (pi('l(|ues Icclures, ce (lui ne lui était pas arrivé dcjtuis longl('m|)S, et, malgré quelques moments de sombre préoccupation, où il retomba parfois, son esprit parut plu.-> calme.

Un jour, il était avec sa mère dans le salon d'étude occupé à placer, dans de petits pots de terre, quelques bulbes de jacinthes précoces, lorsque le vent apporta le son lointain des trompes et les aboiements des chiens; le jeune marquis chassait en forêt.

Madame Bastion observa son fils sans que celui-ci s en aperçût; pendant un instant une lividité jaunâtre s'étendit sur ses traits contractés, ses yeux étincelèrent et ses mains se crispèrent si violemment, qu'il brisa un fragile petit pot de terre quil tenait; puis ses traits reprirent une apparente tranquiUité, et il dit k sa mère, en tâchant de sourire et lui montrant les débris du vase :

— Il faut avouer que je suis un jardinier... bien maladroit.

Cette dissimulation, a laquelle Frédérik n'avait pas encore eu recours, annonçait un nouveau progrès, et pour ainsi dire une nouvelle période de sa funeste passion... Marie n'en attendait qu'avec plus d'anxiété l'arrivée de David.

Depuis la scène du guet-àpens dans la forêt, il n'y avait eu entre la mère et le fils aucune explication, aucune allusion même à ce sinistre incident.

Lajeune femme aurait étécomplice de Frédérik, qu'elle n'eût paséprouvé des angoisses plus terribles lorsqu'elle arrêtait malgré elle sa pensée sur cette tentative homicide; elle avait même caché cette triste révélation au docteur Dufour, son ami le plus éprouvé. Aussi se demandait-elle si elle aurait jamais le courage de faire k David cet aveu, dont elle sentait pourtant l'impérieuse nécessité.

D'autres pénibles préoccupations agitaient madame Bastien : se souvenant de la dureté hautaine avec la-

CO LES SEPT PÉuHES CAPITAUS.

quelle son fils avait accueilli les bienveillantes paroles de David,lejourdelaSaint-Iïubert, elle ne pouvait songer sans inquiétude aux difficultés probables des relations de son fils et de son nouveau précepteur, dont la venue était encore un secret pour Frédérik; madame Bastion s'était abstenue de prévenir son fils tant qu" elle n avait pas la certitude absolue de l'arrivée de David.

Enfin elle reçut un mot du docteur Dufour, contenant ce billet de son ami :

» Je prends la poste pour gagner vingt heures, mon cher Pierre... j'arriverai donc chez toi dans le courant du jour où tu auras reçu ces lignes, et nous nous rendrons ensemble chez madame Bastien. »

Plus de doute, David arriverait dans quelques heures, Marie ne pouvait tarder davantage à instruire son fils de ses projets; elle se trouvait alors avec lui dans la salle d'étude.

Frédérik, poursuivant son plan de dissimulation, était assis à une table, s occupant en apparence de traduire du français en anglais, travail a laide duquel il pouvait cacher la tension de son esprit, occupé ailleurs.

— Frédérik, lui dit sa mère, quitte un instant tes livres... et viens ici... près de moi... mon enfant, nous avons à causer.

L'adolescent se leva et vint s'asseoir auj)rès de sa mère sur une espèce de canapé placé laléialement h la cheminée.

Madame Basiien, prenant les mains de son fils dans les siennes, lui dit avec une tendre sollicitude :

— (^onmK; tes nuiins sont froides, mon enfant!... Vois-tu? la lable do travail est trop éloignée du feu...

Tu as voulu te mettre au bout de cette pièce... au lieu de rester la... voila ce qui arrive...

— Je vais, si tu le veux, me rapprocher, ma mère.

— Oui, toutarheure,..maisje te Taidit : d'abord, nous avons a causer...

— A causer?... de quoi?...

— De quelque chose de très-sérieux, mon cher enfant.

— Je t'écoute...

— Les raisons qui m'avaient engagée à te choisir un précepteur. . . existent toujours. . . quoiqu'il nous ait quittés... Il est des connaissances que tu dois acquérir, et que je ne puis malheureusement pas te donner...

— Je n'ai maintenant, tu le sais, ma mère... aucun goût pour le travail.

— Il faudrait au moins tâcher de prendre un peu sur toi... de vaincre cette langueur, cet ennui qui t'attriste... et me chagrine...

— Eh bien!... je tacherai...

— Je le crois. . . mais il me semble que si tu avais quelqu'un auprès de toi pour t'encourager dans tes bonnes résolutions... pour te guider dans tes travaux... cela vaudrait mieux; qu'en penses-tu?

— Tu m'encourageras, toi... cela me suffit.

— Je t encouragerai... a la bonne heure; mais diriger tes nouvelles éludes, cela, je te le répète, me serait impossible; aussi, ajouta madame Bastien en hésitant et interrogeant son fils d'un regard inquiet, jai pensé qu'il était à propos de remplacer auprès de toi le précepteur qui nous a quittés...

— Comment., le remplacer?

— Oui... j'ai pensé h. te donner un nouveau précepteur...

— Ce n'est pas la peine de songer à cela, ma mère, je ne veux plus de préceptètir...

— Si cela était nécessaire... pourtant...

— Cela ne Test pas...

— Tu te trompes, mon enfant...

— Je me trompe?

— Je t'ai choisi un nouveau précepteur.

— Tu dis cela pour plaisanter?

— Depuis longtemps... mon pauvre enfant, nous avons toi et moi perdu Thabitude de plaisanter... et quand je pense à notre gaieté d'autrefois... il me semble rêver... Mais enfin, pour revenir a ce que je te disais, ton nouveau précepteur arrive...

— Il arrive?...

— Aujourd'hui.

Frédérik devint pourpre, tressaillit, se leva brusquement, et, frai)pant du pied avec colère, s'écria :

— Et moi... je ne veux pas de précepteur, entendezvous, ma mère?...

— Mon enfant, écoute-moi, de grâce...

— Je vous dis que je ne veux pas de précepteur; renvoyez-le... il est inutile... de le prendre. Sinon... il sera de celui-ci... comme de laulre...

Madame Bastien s'était montrée ju.squ'alors tendre, })res(jue su|)pliimle avec son fils; mais ne voulant pas que sa condescendance dégénérât en faiblesse, elle reprit d'une voix a la fois alîectueuse et ferme :

— J'ai décidé dans Ion intérêt, mon enfant, que tu aurais un précepteur, et je suis certaine (pie lu respecteras ma volonté...

— Vous le verre/...

— Si tu entends dire par là ([ue lu espères las.ser, rebuter ce nouveau précepteur j)ar ton mauvais vou-

l'e>vie. 63

loir et tes emportements, tu as doublement tort.,, d'abord parce que tu m'affligerais beaucoup, et puis parce que >I. David... c'est son nom, n'est pas de ces hommes qui se lassent et se rebutent.

— Peut-être...

— Non, mon enfant... car les dures paroles, les colères, loin de le blesser, lui inspirent une tendre commisération remplie de bienveillance et de pardon, ainsi qu'il te Ta déjà prouvé.

— A moi ?

— A toi... mon enfant .. car tu l'as vu chez le docteur Dufour...

— Comment... cet homme...

— Cethomme...estleprécepteurqueje t'aichoisi...

— C'est lui?.,.dit Frédérik avec un sourire amer et sardonique. Après tout, tant mieux; je préfère lutter contre celui-là que contre un autre. De lui ou de moi nous verrons qui cédera...

Madame Bastien regarda son fils avec plus de chagrin que de surprise; elle s'attendait presque a l'irritation de Frédérik a l'annonce de l'arrivée d'un nouveau surveillant.

Mais quoique certaine de la longanimité de Henri David qu'elle savait préparé d'avance à toutes les tribulations de la tâche difficile dont il désirait se charger, Marie, voulant épargner du moins a cet homme généreux un accueil blessant qui ne l'irriterait pas sans doute,mais l'affligerait et refroidirait peut-être sonintérôt pourFrédérik. Maries'adressa directement à affection de son fils dont jusqu'alors elle n'avait jamais pu douter.

— Mon cher enfant, reprit-elle après un moment

C/ï LES SEPT PÉCHÉS CAPITAL'X.

de silence, je ne te dirai quime chose, et je suis bien certaine d'être entendue... G est au nom de ma tendresse... et de mon dévouement pour toi... que je te prie d'accueillir 31. David avec la déférence due a son caractère et à son mérite... Yoilatout ce que je te de mande... plus tard... l'affection... la confiance, viendront, je n'en doute pas... je méfie, pour cela... à ton bon cœur et aux soins de M. David; mais si aujourd'hui tu ne te montrais par envers lui, tel... que je le désire... je croirais... oui, je croirais que tu ne m'aimes plus, mon Frédérik...

Et madame Bastien se jeta aucoude son fils, en fondant en larmes, car ces paroles, pourtant si simples: je f?'Oz;'ûî59MefM ne m'aû/ii?5 plus, exprimaient le doute le plus navrant qui pût déchirer son cœur.

L'envie, la haine, en aigrissant, en dénaturant le caractère de Frédérik, n'avaient pu altérer son amour pour sa mère; mais la honte des mauvais sentiments dont il était possédé, le rendait contraint, taciturne, et la conscience de n'être plus digne d'être aimé comme par le passé, venait souvent arrêter sur ses lèvres l'expression de sa tendresse filiale... Cependant, entraîné cette fois par l'accent, par rétreuUe passionnée de sa mère, des larmes de regret et d'attendrissement lui vinren t aux yeux; mais songeant tout à coup que la jeune femme allait mettre entre elle et lui un étranger, la crainte d'être pénétré, la révolte contre une autorité autre que l'autorité maternelle, une sorte do jalousie d'allection glacèrent soudain Frédérik; ses iarmcs se séclièrenl, et il se dégagea doucement des bras de la jeune femme en détournant les yeux. Celleci, ignorant la cause de celtes froideur, crut à l'indifférence (le cet enfanl qui Tavail tant aimée; mais, vou-

l'envîf. 65

lant douter encore de cette révélation, elle s'écria, tremblante, éperdue:

— Frédérik... tu ne me réponds pasj tiens, je... comprends pourquoi... oui., tu penses que j'exagère... n'est-ce pas, quand je te dis que si tu fais un blessant accueil a ton nouveau précepteur... je croirai que tu ne maimes plus, mon Frédérik. . . En effet , maintenant j'y réfléchis... tu dois penser que j'exagère, mais tu vas me comprendre tout de suite .. L'arrivée de ce nouveau précepteur. . . c'est , selon moi. ton salut et le mien. . . Vois-tu? cest la fin de teà peines, qui, tu le sais bien, sont les^miennes, c'est une nouvelle ère d'espérance et de bonheur qui va recommencer pour nous deux... C'est à cause de cela que je te dis que si tu t'exposais à compromettre ton salut, que je regarde comme notre salut a tous deux, par ton blessant accueil envers M. David, je croirais que tu ne m'aimes plus. . . parce qu'enfin ce n'est pas aimer sa mère que de la vouloir à jamais malheureuse et désolée... Tu le vois, mon enfant bienaimé, c'est grave .. ce que je te dis là... Je n'exagère rien... n'est-ce pas? Mais, mon Dieu!... Frédérik!... Frédérik!... tu détournes encore les yeux... Mais alors, tu veux donc que ce soit vrai, cet horrible doute que j'avais de ta tendresse?... Et encore, je n'osais l'exprimer que sûre d'avance que tu ne me laisserais pas achever... que tu t'indignerais contre moi d'avoir seulement pu supposer que tu ne m'aimais plus... Et rien... rien... pas un mot qui me rassure... un silence glacial... Toi... toi... autrefois si tendre et toujours pendu a mon cou!... 3Iais, au nom du ciel, qu'as-tu contre moi? que t'ai-je fait? Depuis ce changement/|ui me tue, ai-je été assez patiente, assez résignée, assez malheureuse!

A cette expression déchirante de la douleur maternelle, Frédérik fut encore sur le point de céder; mais ressentant plus vivement encore la morsure de cette jalousie d'affection, inséparable de toute tendresse, il dit avec amertume : Eh bien!.,, vous devez être rassurée, maintenant que vous avez appelé un étranger à laide contre moi, ma mère.

— Mon Dieu! mon Dieu! voilà que tu tirrites de ce que j'appelle un étranger!... mais, voyons, sois juste. Que veux-tu que je fasse, que je pense, que je devienne... lorsque je te vois... rester la devant moi... indifférent ou sardoniqiie, après tout ce que je te dis?... Mon Dieu! il est donc vrai... en quelques mois, j'ai perdu toute influence sur toi... tout jusqu'à l'autorité des larmes et de la prière... Et tu veux que, impuissante k te sauver, je ne crie pas au secours... que je n'appelle pas quelqu'un a l'aide?... Mais malheureux enfant... tu nas donc plus la conscience du bien ou du mal!... rien de bon, degénéreux ne vibre donc plus en toi! Voila donc ma dernière espérance évanouie! il ne me reste donc plus qu'a envisager une réalité terrible! Car enfin... 'puisque lu m'y forces... ajouta Marie, paie, éperdue, et d'une voix d'abord si altérée, si basse, qu'on l'entendait à peine, puisque tu m'y forces. . . il faut bien te la rappeler... cette horrible scène, dont le souvenir, a cette heure, me glace encore d'épouvante... L'autre soir... dans cette forêt... enlin... tu asvoulu tuer... lâchement tuer... Oh! mon Dieu! .. mon fils... mon fils... un assassin!

Celte dernière parole lut accentuée avec un si effrayant dé.scspoir, accompagné d'une explosion de sanglots si décliiranls, que Frédérik pâlit cl frissonna de tout son corps.

L*E.NVIE. 67

A ce cri accusateur sortant de la bouche d'une mère : assassin!... k ce mot terrible, vengeur, dont il s entendait poursuivi pour la première fois, Frédérik eut conscience de la grandeur du crime qu'il avait voulu commettre.

La lumière se fit soudain dans ce malheureux esprit depuis si longtemps obscurci par les noires et enivrantes vapeurs de 1 envie, de la haine et de la vengeance exaltées jusquà leur dernière puissance par la jalousie... Caries louanges données par Marie Bastien au jeune marquis de Pont-Brillant avaient exaspéré les ressentiments de Frédérik.

Oui, la lumière se fit dansi'esprit de cet infortuné... triste lumière, hélas! qui ne lui montra que la profondeur de ses maux incurables... triste lumière a laquelle ladolescent se reconnut... se vit assassin, sinon par l'accomplissement, du moins par la pensée du crime...

Je le sens, mes jours sont a jamais empoisonnés par l'envie, pensa-t-il. Aux yeux de ma mère... je suis... je serai toujours un lâche qui a voulu se venger par un assassinat... Dans sa pitié, elle feint encore de m'aimer... mais elle ne peut avoir pour moi que de l'horreur.

3ïarie, remarquant le morne silence de son fils, son accablement mêlé d'elfroi, l'expression de désespérance écrasante qui remplaçait son sourire contraint et sardonique, se demandait, dans une anxiété croissante, si la réaction de cette scène cruelle serait pour Frédérik funeste ou salutaire.

A ce moment, Marguerite entra, et dit à sa maltresse :

— Madame, M. le docteur vient d'arriver avec un autre monsieur; ils désirent vous parler... Les voici.

— Frédérik, s écria la jeune femme, en se hâtant d'essuyer les larmes dont ses joues étaient baignées, mon enfant. . . c'est ton nouveau précepteur, M. David. . . Je t'en supplie...

Marie ne put achever, car le docteur Dufour entrait, accompagné de Henri David.

Celui-ci salua profondément madame Bastion, et, en se relevant, il aperçut des traces de larmes récentes sur la figure de la jeune femme; il remarqua aussi la pâleur livide de Frédérik, qui le regardait d'un air défiant et sombre.

Le nouveau précepteur aurait tout deviné, lors même qu'un regard suppliant de madame Bastion ne fût pas venu l'éclairer sur la scène qui avait dû se passer entre la m.ère et le fils.

— Madame... dit M. Dufour, désirant venir en aide à la jeune femme, j'ai l'honneur de vous présenter... mon ami... 31. Henri David.

Madame Bastien était si brisée par l'émotion qu elle ne put que se soulever de son siège, où elle retomba, après avoir salué David, qui lui dit :

— Je tâcherai, madame... de me rendre digne de h\ confiance... que vous voulez bien avoir en moi...

— Mon fils... dit madame Bastien îi Frédérik, d'une voix qu'elle tâclia de rendre ferme et assurée, j espère que vous répondrez aux soins de M. David, qui veut bien se charger de hi direction de vos éludes...

— Monsieur, dit Fiédérik en regardant David en face, vous entrez ici malgré moi... vouscn sortirez... h cause de moi.

— Oh!... mon Dieu... murmura madame Bj.sfien avec un sanglot déchirant.

l'A écrasée de cenrusion. de dinih'ur, i\t' Inuixiiiil

pas une parole, elle n'osait pas même lever les yeux sur Henri David.

Celui-ci, jetant sur Frédérik un regard rempli de mansuétude, lui répondit avec un accent d'angélique bonté et d'irrésistible conviction :

— Pauvre enfant... vous regretterez ces paroles... lorsque vous commencerez a m' aimer!

Frédériksouritd'un air sardonique et sortit violemment.

— Docteur... je vous en conjure... ne le laissez pas seul... secria la jeune mère en étendant vers le médecin ses mains suppliantes.

Elle n'avait pas achevé ces mots que M. Dufour, lui faisant un signe d'intelligence, suivait les pas de Frédérik.

VU

Resté seul avec madame Bastien, David garda quelques moments le silence, comme pour se recueillir, puis il dit a la jeune femme d'une voix pénétrée :

— Madame, veuillez voir en moi un médecin, qui se voue à une cure peut-être très-difficile... mais, nullement désespérée... J attends de votre confiance un récit détaillé de tous les événements, des plus puérils aux plus importants, qui ont eu lieu depuis que vous avez remarqué dans le caractère de Frédérik ce changement qui vous désole... Notre ami, le docteur Dufour, m'a déjà donné (jnelques renseignements; mais ce l'envie, t. II. 5

que vous pouvez ni'apprendre, madame, m'éclairera sans doute davantage.

Ce récit, que Marie fit avec sa sincérité habituellCj, touchait a sa fin, lorsque le docteur Dufour rentra.

— Eh bien!... et Frédérik? demanda vivement la jeune femme.

— En sortant dici, répondit le médecin, il a gagné la futaie... Je lai suivi; il m'a parlé peu, mais avec une douceur mêlée d'abattement; puis, après plusieurs tours de promenade, il est rentré chez lui; comme il ne peut eu sortir sans être vu de Marguerite, elle viendrait vous prévenir. Du reste, voici bientôt la nuit, aussi faut-il que je retourne à Pont-Brillant. Allons, ma chère madame Bastion... courage... je voua laisse le plus sûr... le meilleur des auxiliaires. Puis, s'adressant à David : adieu, Henri, il n'y aurait pas de justice au ciel si ton dévouement netait récompensé par le succès, et il faut quelle existe, cettejustice, pour que les mères comme madame Bastien finissent par être aussi heureuses qu elles le méritent.

Restée seule avec David, Marie "acheva son récit; mais lorsqu elle en vint àlaveu do la scène de la forêt, elle hési[a, pâlit, et son trouble devint si visible, que David lui dit avec intérêt :

— Mon Dieu! Madame... quavez-vous?... Celte émotion... ces larmes a peine contenues?

— Ahl monsieur... je serais indigne de votre généreux appui si je vous dissinmlais une partie de la vérité... si terrible (lu'elle soit!

— Ou(; voulez-vous dire, madame?

— El» bien! Monsieur, murmura nuulanu! Bastien It^s yeux baissés (•t.(;bnmuî anéantie par celle etVrayanto confidence», Frédénk, saisi d'un accès de lièvre chaude. . .

l'e.wie. 71

de délire, que sais-je!... car ... il n'avait plus la lête a lui, est allé. .. le soir...

— Le soir?

— Dans la forêt... voisine.

Et madame Bastien , s'interrompant encore toute frémissante.

David répéta!

— Dans la forêt... voisine?

— Oui, reprit madame Bastien dune voix tremblante, entrecoupée. Oui... dans la forêt... s'embusquer... pour tirer sur M. de Pont-Brillant...

— Un meurlrel sécria David en palissant et se levant par un mouvement involontaire, un m.eurtre!

— Grâce, monsieur, dit Marie, en étendant vers David Sf'S mains suppliantes, grâce pour mon fils, c'était du délire...

— A seize ans! murmura David.

— Oli! ne labandonnez pas, sécria la jeune femme avec un accent déchirant, car elle craignait que celte révélation ne fît renoncer David à son œu\re généreuse. Hélas! monsieur, plus mon malheur est grand, plus il est désespéré, plus il doit vous faire pitié... Ohî encore une fois, je vous en supplie a mains jointes, n'abandonnez pas mon fils... Mon dernier tspoir est en vous! que deviendrai-je? que devicndrait«il? et puis, voyez-vous? j'en suis sûre, il n'iivait pas la tête a lui... c'était du délire, c'était de la folie!

La première çlupeur passée, David resta pensif pendant quelques mslanfs, puis il reprit :

— Kassurez-vous, madame, loin de décourager mon dévouement, les difficultés le stimuleront encore; maië, ne vous abusez pas... Frédérik... a toute sa rai-

son... tôt ou tard, la vengeance devait être la conséquence de sa haine.

— Oh! mon Dieu. . mon Dieu!... non... non, je ne puis croire...

— Croyez... au contraire... madame... que Frédérik a agi avec toute sa raison; cette conviction; loin de vous alarmer, doit plutôt vous rassurer...

— Me rassurer?

— Sans doute... qu'attendre d un insensé? quels moyens d'action a-t-on sur lui? Aucun... tandis qu'un esprit sain. .. dans ses plus redoutables emportements, peut encore être accessible à l'influence de certains sentiments...

— Ah! monsieur... je vous crois... Hélas! dans le malheur, on s'abandonne à la plus faible espérance...

— Et puis, enfin... madame, la haine de Frédérik a atteint son paroxysme; et si nous savons toute l'étendue du mal, nous savons aussi qu'il ne peut faire de nouveaux progrès...

— Hélas! monsieur, quel a pu être le point de départ... le germe de cette horrible pensée?... par quel mystérieux enchaînement Frédérik, autrefois si généreux, a-t-il été conduit 'a cette effrayante résolution?

— La, madame, est toujours le mystère, et consé- ({uemment le danger; car votre récit des événements passés ne m'a apporté à ce sujet aucune nouvelle lumière... nous voyons des effi>ts dont la cause nous échappe; mais, une fois le motif de Ui haine de Frédérik connu, ce qui nous semble U cette heure à la fois effrayant et plein de ténèbres, prendra j)eut-élre un autre aspect ii nos yeux... (l'est dune a [)énétrer ce secret que j'appli(iuerai tous mes soins.

— liilas! madame, dit David, je ne veux ni vous dé-

l'e>'vie. "'S

courager, ni vous donner de fol espoir... j'étudierai... j'observerai... je tenterai...

Puis remarquant rabattement qui, chez la jeune femme, succédait a un élan d'espérance involontaire, il ajouta d'une voix émue :

— Allons, madame, courage, courage... attendez tout de votre affection pour voire fils et de mon dévouement a lœuvre que vous me permettez d'entreprendre... Bien des chances sont pour nous, l'âge encore si tendre de Frédérik... ses antécédents... votre sollicitude, ma vigilance de tous les instants... Mon Dieu! que serait-ce donc si, comme tant d autres malheureux, il était abandonné sans appui lutélaire a tous les hasards de l'ignorance, de l'isolement et de la misère... ces trois ""fléaux qui seuls font tant de coupables?...

Madame Bastion, frémissant a cette pensée, se-

cria :

Ah! vous avez raison, monsieur, mes larmes,

mon désespoir sont presque un outrage a des malheurs mille fois plus cruels que le mien, car il est des mères qui meurent en laissant leur enfant en proie a ces fléaux, qui, comme vous dites, font seuls tant de coupables. .,

Et vous, madame, pleine de courage et d énergie, vous veillez a chaque instant sur votre fils... et ce fils est rempli dinlelligence et de cœur.

— Oui... il était ainsi...

— Ce qu'il y a en lui de gé néreux et d'élevé est passagèrement paralysé... soit^ Mais lors de la cruelle maladie dont notre ami l'a sauvé, vous avez aussi vu votre enfant pâle, abattu, mourant... Quelques semaines après, cependant, il se relevait plus quejamais

brillant de jeunesse, de force et de beauté; pourquoi cette nouvelle maladie à la fois morale et physique, n'aurait-cl!e pas une issue aussi heureuse que la première? Qui vous dit qu'après avoir été éprouvé, épuré, par une lutte terrible, Frédérik, un jour, ne justifiera pas... et même ne dépassera pas vos premières espérances.

Il y avait tant de conviction, tant de dévouement dans laccent de David... on lisait sur sa figure mâle et expressive un intérêt si sincère, si tondre pour Frédérik, une volonté à la fois si rétléchie, si résolue de sauver cet enfant, que madame Bastien sentit de nouveau son cœur se détendre un peu sous rinflucncc d'un vague espoir.

Alors, aussi, dans sa reconnaissance de ce soulagement inattendu, plus que jamais elle admira la générosité de David, et, par un retour involontaire sur la brutale défiance de M. Baslien, la jeune femme se dit avec amertume, que, sans les sentiments de pitié qu'elle et son fils avaient inspirés à un étranger, elle eût été, par l'avarice et l'inintelligence de son mari, dépourvue do tout moyen d'action pour sauverson enfant, puisqu'elle n'aurait pu même le faire voyager, seule chance de guérison qui lui restât.

S'adressant alors à David, avec une profonde émotion :

— Tous les remercîments... que je pourrais vous adresser, monsifur, seraient...

David im la laissa pas achever.

— I)(is remercîments... Vous ne m'en devez pas, madame... notre ami vous a lu ma lettre; je vous (lirai donc encore (pie dans lœuvnuiue ji^ vais tâcher d'accomplir... je trouve îi la fois une distraction à do

cruels chagrins et une sorte de pieux hommage rendu à la mémoire d'un frère... pauvre enfant... toujours regretté...

— Je n'insisterai pas, monsieur... D'ailleurs, mes paroles vous peindraient mal ce que je ressens... un mot seulement sur une question qu'il m'est pénible d'aborder, ajouta madame Bastien en baissant les yeux et en rougissant. Je vous demande pardon d'avance de l'existence modeste... presque pauvre que vous trouverez ici, et je...

— Permettez-moi de vous interrompre, madame, reprit David en souriant, j'ai beaucoup voyagé... Souvent ces voyages se sont accomplis dans des circonstances difficiles.., et rudes... j ai donc été un peu marin et un peu soldati c'est vous dire la simplicité de mes habitudes.

— Ce n'est pas tout, monsieur, reprit madame Bastien avec un embarras croissant, presque toujours je vis seule... Les occupations... le genre d'atfaires de mon mari le retienni'nt souvent loin de chez lui.., mais quelquefois il revient passer plusieurs jours ici... et...

— P.rmettez-moi, madame, de vous interrompre encore une fois, dit David, touché de l'embarras de madame Bastien, et allant pour ainsi dire au-devant de ce quelle hésitait a lui apprendre. J'ai eu, par notre ami commun, quelques renseignements sur les habitudes de M. Bastien... vous me trouverez donc, madame, toujours empressé de faire tout au monde, pour que ma présence ici ne blesse en rien les habitudes. k'S idées, les préjugés même de M. Bastien... Je chercherai avant tout à me faire tolérer, et à mériter, sinon son alfection, du moins son indilVérence... ciir, il me sorait pénibl:\.. uni» fois mon œuvre enlro-

76 LES SEPT rÉCHÉS CiPITAl'X.

prise... peut-être avec succès... de la voir brusquement interrompue... En un mot, madame, comme je ne puis rester ici contre le gré de M. Bastion... rien ne me coûtera pour me faire tolérer par lui, et de ces concessions... quelles quelles soient... ma dignité n'aura, je vous l'assure, rien à souffrir, vous comprenez pourquoi... n'est-ce pas?

— Oui... oui... Monsieur... je le comprends, dit vivement madame Bastien, soulagée d'un poids cruel.

La délicatesse des procédés de David fit sur Marie une nouvelle et profonde impression; elle n'en doutait pas, le docteur Dufour avait prévenu son ami de Thabituelle grossièreté de M. Bastien, et l'homme généreux qui se vouait au salut de Frédérik avec un dévouement si désintéressé, se résignait d'avance à des désagréments certains, à des humiliations peut-être, lorsque l'indépendance de sa position, l'élévation de son caractère, le mettaient au-dessus d'une situation subalterne et pénible.

— Ah! Monsieur, dit la jeune femme à David, en attachant sur lui ses grands yeux, où brillaient des pleurs d'attendrissement, si les belles âmes ont le sentiment du bien qu elles font... comme vous devez être heureux en ce moment!...

Ces simples paroles, prononcées avec une expression de gratitude inelîable par madame Bastien, pendant que de douces larmes coulaient sur son pâlo et adorable visage, touchèrent si i)rofondément David, que ses yeux aussi devinrent humides, son cœur battit violemment, et il garda (juclques moments le silence...

Ce silence, Marie le rompit la première en disant : Maintenant, monsieur David, voulez vous m'accom-

l'lnvie. 77

pagner... afin que je vous fasse connaître la chambre que vous voulez bien accepter icL David s'inclina et suivit la jeune femme.

YIII

La nuit était'à peu près venue.

Madame Bastien prit une lumière et, passant dans la petite salle à manger, où Marguerite s occupait de dresser le couvert pour le modeste repas du soir, elle lui dit :

— Frédérik... est toujours dans sa chambre, nestce pas?

— Oui, madame, sans cela je serais venue vous avertir... mais il n'est pas sorti de la maison, car je l'aurais vu passer par ici.

Madame Bastien conduisit David à l'étage mansardé, pratiqué dans le grenier qui s'étendait au-dessus du rez-de-chaussée.

Cet étage se composait de trois chambres : lune occupée par Marguerite, l'autre par le charretier, la troisième était destinée au précepteur.

Telle avait été l'inexorable volonté de M. Bastien.

En vain, sa femme lui avait représenté l'inconvenance de loger ainsi un instituteur, ajoutant qu'a peu de frais 1 on pouvait disposer en logement décent une sorte de remise abandonnée, faisant suite au rez-dechaussée; M. Bastien s'était formellement opposé à celte mesure, déclarant de plus (juc si, en son absence»

sa femme passait, outre, il le saurait et reviendrait à l'instant procéder lui-même au déménagement du <:vaclieur de latin, ainsi qu'il disait, et le renverrait à la mansarde dont il devait se contenter.

Madame Bastien savait son mari capable d'exécuter sa menace; aussi, pour épargner une si pénible avanie au précepteur qu'elle avait ciioisi, elle dut se résigner à voir cet homme honorable occuper un logement peu €n rapport avec Timportance de ses fonctions.

Si la jeune femme avait pris à cœur ce qu elle considérait déjà comme une injure faite à la dignité du premier précepteur de son fils, que Ton juge de ce qu elle éprouva, lorsqu'il s agit de David, dont le noble désintéressement méritait tant d'égards.

Ce fut donc avec une pénible confusion que Marie ouvrit la porte de la chambre mansardée dentelle avait taché de parer de son mieux la triste et froide nudité. \j\\ petit cornet de porcelaine bleue et blanche, placée sur la table de travail en bois noirci, renfermait un bouquet decrysanthèmeset de roses duBengaie, pâles et dernières fleurs de l'automne; le sol carrelé luisait de propreté, etles blancs rideaux de la mansarde étaient relevés par un nœud de ruban; on reconnaissait enfin, dans les moindres détails de cet aménagement, le désir d'en faire oublier la pauvreté à force de soins, de bonne grâce et de bon vouloir. j

— G est îi regret, monsieur... je vous assure... que je suis forcée de vous oliVir ccttechambre, dit timidement madame Bastien, mais... la fâcheuse impossibilité où j(3 suis (1(3 m(îllre à voirie disposition un logemont plus convenable, sera mon excuse...

David jeta les yeux autour de lui, ne put retenir un léger mouveimnl dt; surprise, et après un silenc(» de

l'envie. 7i)

quelques instants, il dit h madame Bastien avec un sourire mélancolique :

— Tout ce que je puis vous répondre, madame, c'est que, par un singulier hasard, cette chambre ressemble beaucoup à celle que j'occupais chez mon père... dans ma preniière jrunesse... et c'est toujours avec plaisir que je merapp-'lleun passé que tant de doux souvenirs me rendent cher.

David, qui disait vrai, se tut ei jeta de nouveau autour de lui un regard attendri.

Rien de moins extraordinaire que cette simihtude de deux chambres de garçon, toujours a peu près pareilles dès qu'elles sont mansardées; aussi presque heureuse de ce rapprochement et de la visible émotion qui se lisait sur les traits du précepteur, Marie espéra que, grâce aux souvenirs heureux que cette pauvre demeure semblait rappeler à son nouvel hôte, elle lui paraîtrait plus tolérable.

En descendant des mansardes, madame Bastien et David trouvèrent le repas servi.

— Je crains bien, dit Marie, que Frédérik ne refuse de se mettre a table ce soir; excusez-moi, je vous prie, monsieur, je vais aller le trouver.

David s inclina, madame Basiien courut à la chambre de son fils; il se promenait lentement dun air rêveur.

— Mon enfant, lui dit-elle, le souper est servi, veuxtu venir?

— Merci, ma mère... je n ai pas faim.. . tout à l'heure je me coucherai...

— Tu ne souffres pas?

— Non, ma mère... mais je me sens fatigué... j'ai surtout besoin de repos..

— Mon enfant... j'espère que tu réfléchiras ace que tes paroles de tantôt auraient eu de pénible pour M. David, sil ne ressentait pas déjà pour toi le plus tendre intérêt... et sil n était pas certain, comme il te la dit, de te faire revenir d'injustes préventions a force de soins, de bonté. 11 sera pour toi, non pas un maître... mais un ami... je dirais un frère, sans la disproportion de vos âges... Demain matin, tu le verras, et tu auras, n'est-ce pas, pour lui... les égards que commande sa bienveillance pour toi?

Frédérik ne répondit rien, sa lèvre se contracta légèrement, et il baissa la tête... il semblait, depuis l'arrivée de sa mère, éviter ses regards.

Madame Bastien avait une profonde habitude de la physionomie de son fils, elle comprit qu'il étaitdécidé a garder un silence obstiné, ellenmsistapas,et rejoignitDavid.

Après un souper frugal, madame Bastien alla s'informer de son fils; il paraissait calme. Elle vint retrouver David dans la sgllc d'étude qui servait de salon.

Au dehors, Ion n'entendait que les sifflements du vent d'automne; dans la maison, le silence était profond; le foyer pétillait et n llétait ses lueurs sur le carrelage d'un rouge brillant, tandis qu'une lampe à abat-jour jetait une lumière à demi voilée dans l'appariement oi'i Marie était seule avec David.

Celui-ci, voulant distraire la jeune fenmic de ses pénibles pensées, tout en roccui)ant de son fils, la pria (le lui faire voir les caiiiers d'étude, les traductions do iTétIérik, ainsi (jue plusieurs récils dimagination, et <iu('l(jues essais de poésie composés j)ar lui alors qu'il fuLsait encore lorgucil et la joie de sa mère.

David espérait trouver au milieu de ces pages écrites par l'adolescent, et auxquelles madame Baslien avait plusieurs fois fait allusion pendant le souper, une pensée, une phrase, un mot, qui contiendrait peut-être le germe des funestes idées dont ce malheureux enfant semblait obsédé.

Marie, penchée et accoudée sur la table, pendant que David, assis, examinait, dans un silence attentif, les travaux de Frédérlk, attachait un regard dune curiosité inquiète sur lv3 précepteur, interrogeant sa physionomie, afin de lâcher de deviner a l'avance s il était satisfait de ce qu'il lisait alors. ( Un récit composé par Frédérik, sur un sujet donné par sa mère.)

D'abord, la jeune femme douta du succès, les traits de David restèrent graves, réfléchis; mais soudain il sourit doucement, et ce sourire fut suivi de plusieurs mouvements de tête vivement approbatifs; deux ou trois fois même il dit à demi-voix :

— Bien.... trèf-bicn...

Puis soudain il parut mécontent, froissa légèrement d'une main impatiente, un des feuillets du mimuscrit, ses traits redevinrent impassibles, et il poursuivit sa lecture.

La figure de Marie reflétait pour ainsi dire chacune des nuances de la physionomie de David, qu'elle ne quittait pas des yeux. Souriante, orgueilleuse, lorsqu il souriait de contentement; triste, inquiète, lorsqu'il ne semblait pas satisfait.

!\Iais bientôt et pour la première fois depuis un long temps, l'heureuse mère, oubliant un moment ses chagrins, n'eut plus qu'à se n'Jouir du triomphe de Frédérik, les marcjues d'approbation de David redevinrent fré(juentes : intéressé, entraîné par ce qu'il lisait, il

semblait ressentir un conlentemcni tout personnel, et plusieurs fois il se dit d'une voix attendrie :

— Cher enfant... cest généreux... c'est élevé... plein d'élan et de cœur... Et cela encore... Olil^du cœur, toujours du cœur...

En disant ces derniers mots, David porta sa main à ses y(^ux légèrement humides, et continua sa lecture sans plus songer a la présence de madame Bastien .

Marie n'avait perdu ni un mot ni une inflexion de voix, ni un geste. Elle ressentit le contre-coup de la douce émotion qui se peignit alors sur le mâle et expressif visage de David.

Alors seulement, se rendant conipte dos traits de son hôte, quelle avait jusqu alors vu, pour ainsi dire, sans le regarder, Marie le trouva, sinon régulièrement beau, du moins d une physionomie attrayante, affectueuse et résolue; elle fut surtout frappée de l'expression douce, pensive et pénétrante de ses grands yeux bruns. Elle ne pouvait isoler son fils d'aucune do ses i>ensées, de ses remarques; ainsi, observant que, comme Frédérik, David avait des mains charmantes, parfaitement soignées, et (ju'il était mis avec une élégante simplicité, elle se félicita doublement d'avoir habitué son fils à ces soins personnels, que tant de gens dédaigne nt conmie puérils ou alVectés, et qu'elle regardait au contraire comme uneconséquence de lu dignité nature Ile et du respect de soi. Ces réflexions do Marie, (|U()i(jue longues a décrire, furent i)our ainsi dire instantanées chez elle, et faites tout en conlinuantd épier (l'un regard attentif les moindres mouvements de ia physionomie de son hôte (jui, de plus en plus intéressé par la lecture ^\v l'écrit di» Fridérik, s'écria soudain .

L*li.\VIE. 80

— Non... non, il est impossible que celni quiaécrit ces lignes, dune élévation, je dirais presque naïve., tant elle semble naturelle et familière a son esprit, n"écoute pas, tôt ou tard, la voix de la raison et du cœur. Et cespages, madame, ont-elles été écrites longtemps avant l'époque où vous avez observé les premiers changements dans le caractère de Frédérik?

Madame Bastien se recueillit un instant et répondit :

Autant que je puis me le rappeler, ceci doit avoir été écrit avant une excursion que nous avons faite au château de Pont-Brillant vers la fin de juin... Et ce n'est que dans les premiers jours du mois d'août que Frédénk a commencé à me donner des inquiétudes à ce sujet.

Après un moment de réflexion, David reprit :

— Et depuis que vous avez observé un changement si notable dans le caractère de Frédérik... a-t-ilécrit quelque chose... d'imagination? cela pourrait nous aider... car dans ces lignes sa pensée secrète s'est peutêtre trahie à son insu.

— Votre remarque est très-juste, monsieur, reprit madame Bastien, frappée d'un souvenir soudain, et. prenant un des cahiers de son fils, quelle montra à David, elle lui dit :

— Plusieurs feuillets manquent à cet endroit, ainsi que vous le voyez... J ai demandé la cause de cette lacération à Frédérik; il ma répondu que, mécontent de ce qu'il venait d'écrire, il n'avait pas voulu me le laisser lire... Cela se passait alors qu'il commençait à minquiéter sérieusement...

— Et parmi lespagesqui restent, vous n'avez, madame, remarqué rien de significatif?

su LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

— Ainsi que vous allez le voir, monsieur... Depuis cette époque Frédérik n'a presque rien écrit, son aversion de tout travail devenait de plus en plus profonde... En vain... ainsi que j'avais coutume de le faire, je lui indiquais plusieurs sujets, soit historiques, soit de pure invention... il essayait d'écrire quelques lignes... puis, saisi d'un accablement invincible... il laissait tomber sa plume, cachait son visage entre ses mains... et demeurait ainsi... des heures entières... sourd à toutes mes questions... a toutes mes prières.

Pendant que madame Bastion parlait ainsi, David avait attentivement parcouru les fragments de récits qu elle venait de lui communiquer.

— Cela est étrange, dit-il au bout de quelques instants, dans ces lignes incohérentes écrites comme au hasard , tout sentiment . . . toute élévation ont disparu . . . le style même se ressent de cette funeste disposition; ou dirait qu'un voile s'est étendu sur l'esprit de ce malheureux enfant... la lassitude... l'ennui... que lui causait sans doute le travail, se révèle à chaque instant... Mais voici quelques mots qui semblent effacés avec soin... ajouta David en tâchant de déchiffrer ce que cachaient les ratures.

Marie se rapprocha de son hôte, voulant l'aider des connaissances quelle avait de l'écriture de son fils, et, toujours debout, elle se pencha sur la table, une main appuyée sur le dossier de la chaise de David, afin de mieux voir les lignes raturées. Dans ce mouvement si natuH'l, David sentit son bras eflleuré par la rondeur élastujuo du bras charmant de madame Bastien.

Cette pression involontaire fut si légère, si instantanée, (pic .M;irie ne s'en aperçut même pas.

David éprouva unhisson soudain, électricpie : mais,

l'EiNYIE. 85

doué d'une grande puissance sur lui-même, il resta impassible, quoiqu'il songeât pour la première fois, depuis l'accomplissement de sa généreuse résolution, que la femme avec laquelle il devait désormais vivre dune viecommune, intime, solitaire, était jeune, d'une beauté adorable, qu'elle réunissait les plus admirables qualités du cœur, et était enfin cette vierge-mère dont Ij docteur Dufour lui avait raconté la vie si vaillante et si résignée...

Bien que rapide, profonde et remplie dune cerlaine angoisse, cette impression ne se trahit en rien chez David, et avec l'aide de Marie, il continua dedéchififrer les mots soigneusement raturés par Frédérik.

Après une étude patiente, la jeune femme et son hôte parvinrent a déchiffrer en différents endroits du manuscrit, plusieurs mots qui ne se rattachaient en rien aux phrases dont ils étaient suivis ou précédés. . .Évidemment, ils avaient été tracés presque involontairement, et sous l'influence des pensées dont l'adolescent était obsédé. Ainsi, on lisait sur un feuillet ce lambeau de phrase :

Pour les créatures destinées à ramper toujours dans une humiliante obscurité, c'est de ne pouvoir,,, et.,, arracher.,.

Deux ou trois mots du commencement et la fin de la phrase étaient absolument indéchiffrables.

Plus loin, sur une page, on voyait ces deux seuls mots légèrement biffés comme s'ils eussent été sufTisamment défendus contre toute interprétation par leur laconisme :

— Pourqnoi'f

— De quel droit ?

Enfin, cette [thrase, la moins incomplète, avait été

non moins péniblement -déchiffrée par David et par la jeune femme :

de toi..» grande et sainte 7' évolution.,, les

faibles... sont devenus les forts; lavengeance tardive est arrivée.., alors.., terrible... mais.,, beau dans sa...

Au moment où David répétait une seconde fois et lentement ces mots comme pour chercher a deviner leur secrète signification, minuit sonna.

Minuit, dit madame Bastien, avec surprise, déjà minuit?

David, craignant d'être in discret, se leva, prit le cahier, et dit à la jenne femme :

— Permettez-moi, madame, d'emporter ces pages... Ce que nous venons de déchiffrer est bien vague, bien incomplet... il n'importe; souvent on est mis sur la voie de la vérité, par la trace la plus imperceptible... je vais méditer sur tout ceci, et peut-être y trouveraijc un germe que mes entretiens avec Frédérik développeront plus tard.

— A demain donc, monsieur David, dit tristement Marie, en sentant de nouveau le poids des appréhensions dont elle avait été distraite pendant la soirée, sans cesser pourcela des occuper de Frédérik, j'accepte toutes les espérances que vous m'avez données, j'en ai tant, besoin... demain sera pour nous un jour de grande épreuve; car c'est demain qu'aura lieu votre premier entretien avec mon fils.

— Dans cet entrelien, je me guiderai sur rins[)irat ion (lu nionicnt, sur la disposition d'esprit de Frédérik... peut-éire aussi (riij)rés le ré.-ultat de mes réilexiunsdo cette nuit, au sujet de ces (luelcjucs lignes.

— A deuiain donc, M. Dasid.

LENVIE. 87

— A demain, madame.

Quelques instants après, pensif et rêveur, David se renfermait dans sa petite chambre, située au-dessus de celle de lajeune femme.

Dès que le remords du crime qu'il avait voulu commettre eut, a la voix de sa mère, pénétré dans lame de Frédérik, il fut obsédé sans relâche parce remords. Quoiqu'il eût assez conscience de Thorreur de sa tentative homicide, pour être incapable de la récidiver, il était loin dêtre guéri de sa haineuse envie. Ces ressentiments, n ayant plus d'issue au dehors par l'excitation, par l'espoir delà vengeance, n'en devenaient que plus acres, que plus corrosifs, en stagnant désormais au fond de ce cœur qu'ils rongeaient lentement.

Aussi, après la première nuit qui suivit l'arrivée de David à la ferme, nuit passée tout entière dans une méditation désespérante et désespérée, Frédérik avait subi une nouvelle transformation qui devait déconcerter la sagacité de sa mère et la pénétration de David.

Tous deux furent frappés d'un changement qui se manifestait jusque dans la physionomie de l'adolescent : elle n'était plus sardonique, altièrc et farouche; elle étaitconfuse, abattue; son regard ne défiait plus le regard par sa sauvage audace; toujours morne, abaissé, il semblait au contraire fuir tous les yeux.

Madame Bastien et David s'attendaient a unenou-

velle explosion de violence, lors de la seconde entrevue de Frédérik avec son nouveau précepteur... il n en fut rien.

L'adolescent se montra humble et docile; mais toutes les avances cordiales, toutes les familiarités affectueuses de David échouèrent devant la muette concentration de ce malheureux enfant...

David essaya de l'interroger sur ses études, il répondit tantôt avec précision, tantôt d'une manière diffuse et involontairement préoccupée; mais, à toutes les questions, à toutes les insinuations faites en dehors de ses travaux, il resta silencieux, impassible.

Marie proposa une promenade avec David, Frédérik accepta.

Durant cette longue excursion, le nouveau précepteur, dont les connaissances étaient aussi nombreuses que variées, tâcha de s'emparer de l'attention d(^ Frédérik, par des observations remplies d'intérêt et de grandeur sur plusieurs phénomènes de la nature : tantôt un silex, un morceau de roche servaient dépeint de départ aux considérations les plus curieuses sur les différents âges du g'obc, et sur la transformation successive de ses habitants: tantôt l'admirable régularité géométrique du travail d'un insecte, ses mœurs, ses instincts, devenaient le sujet dune conversation des plus attrayantes; tantôt enfin, a propos d'une ruine très-ancienne, située dans les environs de la ferme, David racontait 'a Frédérik (juelques faits relatifs aux habitudes guerrières et avenluieuses du moyen ûge, ou lui citait quehiues légendes d'une naïveté charmante... L'adolescent écoulait pohnient, répondait par morKjsyllabes, mais conservait son nias(|ue glacé... Au retour de la promenade, Frédérik prit un livre,

lut jusqu'au dîner, et, peu de temps après le repas, demanda à sa mère la permission de se retirer.

Restés seuls, Da^id et Marie échangèrent un regard dune tristesse profonde; ils comprenaient le néant de cette première journée.

— Rien n'a pu vibrer en lui, dit David en réfléchissant, rien. II m'a été impossible de le captiver un instant, afin de l'attirer peu a peu, à son insu, dans la sphère d'idées où je voulais le conduire.

— Tandis qu'autrefois, M. David, vous l'eussiez vu ravi, émerveillé, charmé de ces notions si diverses que vous rendez si attrayantes...

— Ne trouvez- vous pas, madame, que depuis hier il s'est accompli en lui je ne sais quelle révolution qui a fait soudain disparaître, si cela se peut dire, les aspérités de son caractère?

— Comme vous, M. David, j'ai fait cette remarque.

— Et ce changement, je suis presque tenté de le regretter, ajouta David d'un air pensif. Si aiguës, si tranchantes que soient des aspérités, elles offrent du moins... quelque prise... Mais que faire devant une surface polie et froide comme la glace?... Il n'importe, poursuivit-il après réflexion, il faudra trouver un moyen d'action...

— Et ce changement si soudain, M. David, qu'en pensez- vous?

— Est-ce le calme qui suit l'apaisement de la tempête, ou bien est-ce le calme trompeur qui souvent précède un nouvel orage? Nous le saurons plus tard... Il se peut aussi que mon arrivée ait opéré ce revirement chez Frédérik.

— Comment cela, M. David?

— Peut-être scnt-il que notre double surveillance

doit lui rendre inipossible toute nouvelle tentative de vengeance. . . peut-être encore craint-il que ma pénétration, jointe à la vôtre, madame, ne surprenne son secret; alors il redouble de contrainte et de^ réserve, Cest a nous, madame, de redoubler d'attention.

— Et dans les cahiers qu'hier soir vous avez emportés?

— Après avoir longtemps médité sur les lambeaux de phrases que vous savez, madame, j'ai cru, si faible, si incertain qu'il fût, trouver un indice...

— Et cet indice? dit vivement madame Bastien.

— Permettez-moi de ne vous rien dire de plus... madame, avant que j'aie pénétré plus avant dans la voie, bien obscure encore, que semble m'ouvrir cet indice... Si mon pressentiment ne me trompe pas, et me conduit à la découverte de quelques faits significatifs, je pourrai vous bien préciser ma pensée; si elle est juste... son évidence nous frappera, et, fort de nos deux convictions, j'agirai alors avec bien plus d'assurance. 31on Dieu, madame, ajouta David en souriant tristement, mille fois pardon de cette réticence, mais c'est une tcichesi difficile, si délicate que la nôtre, qu'un rien peut tout compromettre ou tout sauver. Encore une fois pardon.

— Vous me demandez pardon, M. David, lorsque votre réserve môme est une nouvelle preuve de votre généreuse sollicitude pour mon plus cher... hélas! Pour mon unique intérôt sur cette terre!

Le soir du jour où madame Bastien avait eu cet entretien avof David, Marguerite vint donner ses soins à la jeune femme a 1 heure de son coût lier, et lui dit :

— Mon Dieu, madame, je vous ai vue si occupée

l'e>vie. 91

avec M. David depuis votre retour de la promenade, et ce soir aussi, que je n'ai pas voulu vous déranger pour vous dire une chose pourtant bien extraordinaire.

— De quoi s agit-il donc?

— Tous étiez sortie avec M. Frédérik et M. David depuis une heure, madame, lorsque j'entends un grand bruit a la porte de la cour... je vais voir... c'était une superbe voiture à quatre chevaux... Et qui était dans cette voiture, madame? je vous le donne en cent... madame la marquise de Pont-Brillant qui demandait à vous parler...

— A moi! s'écria Marie en pâlissant, craignant que la tentative de Frédérik n'eût été découverte; c'est impossible... vous vous trompez, Marguerite... je ne connais pas madame de Pont-Brillant.

— C'est pourtant bien vous, madame, que cette chère bonne petite vieille dame a demandée; même elle m'adit, en parlant tout aussi simplement que nous autres : a Je suis joliment fâchée de ne pas la rencontrer, madame Bastien. Je m'en venais pour comme qui dirait voisiner un peu, car on est voisin, c'est pour se voir; enfin c est égal... ça se retrouvera, et tu lui diras, n'est-ce pas, ma fille, à cette chère madame Bastien que je reviendrai... un de ces jours... Faut pas surtout qu'elle se donne la peine de me rendre ma visite au château. ..ça la dérangerait, cettechèro dame, et je ne veux pas de ça du tout.,, mais moi je reviendrai souvent ici avec mon bâton de vieillesse...

— Qu'est-ce que cela signifie?... se dit à elle-même madame Bastien, confondue de cet incident, et ne sachant a quoi attribuer cotte inconcevable visite.

Marguerite, croyant que sa maîtresse cherciiait la

signification de ces mots : a Je reviendrai souvent avec mon bâton de vieillesse, ajouta :

— Madame la marquise voulait dire par là, madame, qu elle reviendrait souvent vous voir avec son petit-fils, M. le marquis...

— Elle a dit cela... s'écria Marie, tremblante à la seule pensée d'une rencontre entre Frédérik et Raoul de Pont-Brillant, elle vous a dit qu'elle reviendrait... avec?

— Avec M. le marquis, oui, madame, et mêmecette bonne chère dame a ajouté : « C est qu'il est joliment gentil, va, ma fille, mon bâton de vieillesse... autrement dit mon petit-fils, et généreux comme un roi. Allons, puisque j'ai le guignon de ne pas rencontrer madame Bastien, faut bien m'en aller. Mais, dis donc, ma fille, a ajouté madame la marquise, j'ai soif à étrangler. Est-ce que tu ne pourrais pas me donner un bon verre d'eau claire? Certainement, madame la marquise, que je réponds toute honteuse de ce qu'une si grande dame avait la bonté de me demander un verre d'eau; mais je me dis en moi-môme : pour sûr, madame la marquise- a demandé de feau par politesse, je vas lui rendre sa politesse en lui donnant du vin; j'accoursdans ma cuisine, je verso un plein grand verre de vin, je le mets sur une assie'tle bien propre et je reviens à la voilure.

— Vous auriez dû, Marguerite, donner tout simplement à madame de Pont-Brillant, le verre d'eau quelle vous demandait; enfin, il n'importe...

— Pardon, madame, j ai eu bitMi raison de donner du vin, au contraire, puiscjuc madame la marcjuise la pris,

— Ce grand verre do vin?

— Oui, madame, pas plus Oère que ça... c'est-àdire, elle n"a fait qu'y tremper ses lèvres; mais elle a fait boire tout le reste à une autre vieille dame qui était avec e'ie, et qui naimait peut-être pas le vin, car elle a fait la grimace après avoir bu; alors madame la marquise a ajouté : « Tu diras, ma fille, à cette chère madame Bastien. que nous avous bu a sa santé et à ses beaux veus, » et en même temps, tout en me rendant le verre, elle a mis dedans, devinez quoi, madame? ces cinq belles pièces dor que voilà, en me disant : a Voilà pour les gens de madame Bastien, à condition qu'ils boiront à la santé de mon petit-fils, le marquis de Pont-Brillant. Au revoir, ma fille, et la belle voiture est repartie.

— Je suis désolée, Marguerite, que vous n'ayez pas eu la délicatesse de refuser l'argent qu'on vous a donné.

— -Mais, madame, cinq louis dor!

— C'est justement parce que celte somme est importante, qu'il mesi très-pénible que vous 1 ayez acceptée...

— Dame... moi... je ne savais pas, madame; c'est la première fois que ça marnve, et si madame veut... je reporterai les cinq pièces d'or au château.

— Ce serait pis encore... mais je vous prie, Marguerite, si vous avez quelque attachement pour moi, de porter ces cent francs au tronc des pauvres de la paroisse. . .

— Demain ce sera fait, madame, dit bravement Marguerite, ces cinq pièces dor me brûleraient les doigts, maintenant que vous m'avez dit que j'ai eu tort de les recevoir.

— Merci, Marguerite, merci, je sais que vous êtes

dli LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

une bonne et digne femme... Mais un mot encore, mon fils sait-il que madame de Pont-Brillant est venue ici?

— Non, madame, car je ne le lui ai pas dit, et j'étais seule à la maison lorsque la voiture est venue.

— Marguerite, il est important que mon fils ne soit pas instruit de cette visite...

— Bien, madame... je n'en soufflerai pas mot.

— Enfin, si madame de Pont-Brillant revenait ici, que j'y sois ou non, vous direz toujours que je suis absente.

— Comment, madame, refuser de recevoir une si grande dame?

— Ma bonne Marguerite, je ne suis pas une grande dame... et je ne désire d'autre société que celle des personnes de ma condition... 11 est donc bien entendu que je ne serai jamais chez moi, si madame de Pont- Brillant revient, et que mon fils doit absolument ignorer la visite d'aujourd'hui.

— C'est convenu, madame... fiez-vous à moi. Marie Basticn cherchait en vain à dinincr le but de

celte visite, incident dont elle s'étonnait d'autant plus, qu'elle avait loujours présente 'a la pensée, la haine do Frédérik contre le marquis de Pont-Brillant.

Le lendemain matin, Marie fit part de cette circonstance 'a David; il remarcjua deux choses qui avaient aussi frai)j)é madame Bastien, quoique sous un autre point de vue.

— Voici ce que je crois, madame, dit David, la demande du verre d'eau n'était qu'un prétexte de faire une largesse (jui serait d'une; j)rodip;alité folle, si elle ncciichait (luehjuc^ arrièn'-pensée. Aussi... nuulanie do Pont-Brillant s'est-clie résiL'néc à boire ou 'a faire boire

le verre de vin par sa compagne, sans doute pour ne pas humilier Marguerite, délicatesse qui me parait singulière chez une femme comme madame de Pont-Brillant, qui voulait dailleurs ne pas perdre l'occasion d'une excessive libéralité au nom de son petit-fiis. Puis, enfin, madame de Pont-Brillant promet de revenir souvent... ici, madame... mais...

— Elle ne veut pas me déranger, et me prie de ne pas lui rendre sa visite au château... J'avais remarqué cette humiliante distinction, 31. David, et lors même que j'aurais eu la moindre intention de répondre aux avances de madame de Pont-Brillant, ce procédé blessant m'eût obligée de lui fermer ma porte a l'avenir... Mais loin d'avoir la triste vanité d'être flattée de sa démarche, je n'en ressens au contraire que de l'inquiétude, delà crainte même... en pensant que si madame de Pont-Brillant revenait ici avec son petit-fils... Frédérik... pourrait se trouver face à face avec l'objet de sa haine... Ah! M. David... mon cœur se glace à cette pensée... car je me rappelle la terrible scène de la forêt.

— Cette visite me semble, commme à vous, madame, d'autant plus étrange , que les circonstances dont elle a été accompagnée sont fort suspectes... Notre ami, le docteur Dufour, m'a parlé de la douairière de Pont-Brillant comme d'une femme qui. malgré son grand âge, a conservé le cynisme et la dépravation de l'époque où elle a vécu dans sa jeunesse. Votre éloignement delà douairière est donc doublement justifié, madame; seulement, en rapprochant ces avances, si blessantes qu'elles soient, de la haine de Frédérik contre Raoul de Pont-BrilKmt, il est du moins évident que celui-ci ne connaît i)as votre fils. Sans cela com-

î]6 LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

ment consentirait-il à accowipagner ici ?a grand'mère?

— C'est ce que je me suis dit, M. David. Ah! le vertige me prend lorsque je veux pénétrer ce triste mystère

Deux ou trois jours se passèrent encore en tentatives impuissantes de la part du précepteur et de Marie.

Frédérik resta impénétrable.

David alla jusqu'aux moyens les plus héroïques, il lui parla de Raoul de Pont-Brillant... L'adolescent pâlit légèrement, baissa la tête... resta muet et impassible.

— Il a du moins renoncé a sa vengeance, pensa David, qui avait attentivement étudié la physionomie de Frédérik... La haine subsiste peut-être encore... mais du moins elle sera passive...

Cette conviction, partagée par Marie, la tranquillisa du moins sur la possibilité d'une récidive qui la glaçait d'épouvante.

L'état de Frédérik semblait empirer chaque jour.

Ce malheureux n'était plus que l'ombre de lui-même: opiniâtre, absolu dans le bien comme dans le mal... il ressentait aussi violemment le remords de sa funeste action, qu'il avait ressenti l'ardeur do la vengeance... et puis, sans cesse, il était sous le i)oids de cette acca- Ijlante pensée :

— Quelle comparaison ma mèrefera-t-elle toujours entre moi, (jui ai voulu être un lâcho meurtrier... et ce noble marquis, dont elle m'a parlé avec tant de louanges!.. Kt pourtant si elle savait... Oh 1... malheur

a moi'

.. plus que jamais je bais ce Pont-Brillant, et le remords m'a désarmé. « . ' ' ' ' ' ' \\

Un iour David dit a Marie : , , +„

- Frédérik tout en acceptant gaiement la modeste

Pxi^t-nce qu'il trouvait chez vous, madame, ne vousa-

niUalVudésirerleluxe^larichess^

^^rCS!^rrid;an.stpourains.d^^as une pensée de mon fils qui ne me soit présente a a Sre... car. depuis ces malheureu.temps je pa..e ma vie à interroger le passé. .. Non, jama = je n a, en

tendu Frédérik désirer quelque c^»''^;" ^f.'7^,.^"d\t vie simple et presque pauvre... Que de fo.= il m a dit.

"■"v^'/'til un sort plus heureu. que le nôtre? Querbonheur de vivreavec toi.dans notre petit monde

naisible et solitaire! » .

P La pauvre Marie ne put achever... ce rcssou^emr

duu passé radieux, labnsail.

■ David cependant; loin de se décourager, poursuivait sa pensée avec celte persévérante lenteur avec ce e observation minutieuse et profonde, a 1 aide de^nueUes les savants reconstruisent souvent un monde, Tie époque, un être, grâce a quelques fragments, a auelaues débris insignifiants.

^Crovez-vous Frédérik ambitxeuxf iM une autre fois David à Marie. Dans ses épaneliements avec vous lorsqu U s'agissait de sa position k vemr. quelles étaient

ses idées? ,

Marie sourit tristement et répondit .

- Un jour, je lui disais : Voyons, mon enfant, lors-

que tu seras homme, quelle carrière choisiras-tu? que voudras-tu être? Ton fils y me répondit-il avec un mélange de tendresse et de grâce, dont vous ne pouvez avoir une idée, monsieur David. Je te comprends, mon cher enfant; mais enfin il faudra choisir une carrière. « Passer ma vie à t'aimer, mère, à te rendre heureuse, je ne vois pas, je ne veux pas d'autre carrière... Mais enfin, cher fou bien-aimé, il faudra bien toccuper! M occuper, et t'embrasser, et te regarder, et t'écouter, et te dire que je t'aune, et nous promener, et faire nos aumônes en actions, et voir nos fleurs? et regarder ensemble le soleil se coucher, ou la lune se lever au-dessus de nos grands chênes, ne voilà-t-il pas assez d'occupations? Ah! mère... mère... les jours seraient longs deux fois comme ils le sont... que je n'aurais pas seulement une minute a moi... » 'N^oilà, monsieur David, dit Marie en essuyant de nouveau ses larmes, voilà quelle était alors l'ambition de mon fils.

— Affectueuse et charmante nature! dit David, en partageant l'émotion de Marie; puis il reprit :

— Lors de cette visite au château de Pont-Brillant, dont vous m'avez parlé, vous n'avez pas remarqué, madame, que la vue de ces merveilles.. . ait attristé Frédérik?

— Non, monsieur David... et, sauf l'incident que je vous ai raconté, la grossièreté d'un intendant dont mon fils s'est un instant irrité... cette journée a été pour lui, comme [)our nous, aussi gaie qu'intéressante.

— \'X de[)uis, ajouta lentement David, et depuis... rien... n a i)U vous donner la [)ensé(;... (jue Frédénk... ail comparé avec une certaine amertume, avec envie enfin, votre modeste existenco à rexistcncc somptueuse du jijun ' niaïqtiis?

— Frédérikl s écria madame Baslieu, en regardant David d'un air de reproche. Ah! monsieur, mon malheureux enfant... est tombé bien bas; la \iulence de

n caractère Ta emporté jusqu'à la pensée d'un crime, ujnt nous ignorons la cause... mais lui, envieux.,, luil ah! Monsieur David, vous vous trompez. Les bons comme les mauvais jours de sa vie le défendent contre un pareil reproche...

David ne répondit rien et resta pensif.

Chaque jour l'intimiité de David et de Marie s'augmentait par leur communauté d intérêts etdangoisses; cétait, à tout instant, un contmuel échange de questions, d'épanchements, de craintes, de projets ou despérances, hélasl bien rares les espérances, ayant toujours Frédérik pour objet.

Ihnri David et Marie passaient ainsi, dans la solitude du tête-a-téte, les longues soirées d'hiver, car le fils de madame Bastien se retirait à huit heures; une fois au lit, un sommeil feint lui permettait de se soustraire à la sollicitude dont on l'entourait, et de se plonger pour ainsi dire les yeux fermés dans le Jioir abime de ses pensées.

« — Je suis plus misérable encore que par le passé, se disait l'adolescent; autrefois les inquiétudes, les (luestionsincessantesdema mère sur mon mal inconnu m'uTitaient... à cette heure, elles me navrent et augmentent mon désespoir. Je comprends tout ce que doit souffrir ma mère; sa pitié ne se rebute pas. Chaque jour m'apporte une nouvelle prouve de sa tendre commisération, de ses efforts inouïs pour me guérir; mais, hélas! elle pourra pardonner mon crime... mais jamais l'oublier... Elle doit ignorer toujours, oh! toujoui"S...

les circonslances qui m ont poussé à vouloir tuer ce Pont-Brillant... Aussi je ne serai plus pour elle quun triste objet de compassion; cela doit être, car, je le sens, mon mal est incurable... puisqu'il résiste à tant ' de secours.

)) Et ce que je pense de ma mère, je le pense aussi de M. David; j'ai maintenant conscience de son dévouement pour moi et pour ma mère; car se dévouer pour moi, s'est se dévouer à ma mère... sa sollicitude à lui est non moins impuissante. Ah! le mal dont je souffre, ne se guérit pas plus... que ne s'efface le remords d'une lâche et horrible action. »

Pendant que ce malheureux enfant, ainsi concentré en lui-même, se repaissait d'une douleur de plus en plus corrosive, David, se croyant sur la voie de la vérité, poursuivait ses investigations, ne voulant tenter une dernière et décisive épreuve sur Frédérik, qu'armé de la toute-puissance d'une conviction inébranhîble; aussi multipliait-il ses recherches, les étendant aux sujets les plus insignifiants en apparence, persuadé que Frédérik ayant sans doute une puissante raison de dissimuler a sa mère le fond de sa pensée, se serait peutêtre moins contraint avec d'anciens serviteurs. David interrogeait minutieusement la vieille servante et lo vieux jardinier; ce fut de la sorte qu'il eut connaissance de quel(iues faits d'une haute signification pour lui : aussi inlre autres, un meniliant envers cpii Frivdérik s'était toujours montré secourable, avait dit au jardinier : « M. Frédérik est bien changé; lui, autrefois si bon, m'a aujourd'hui durement répondu : Adressezvous à M. le marquis! il est si riche, lui!»

l'envie. 10 i

Madame Bastien voyait ordinairement David plusieurs fois dans la journée.

Un jour il ne parut pas.

A Iheure du repas du soir, 3Iarguerite étant allée prévenir qu'on était servi, David, profondément absorbé, chargea la servante de dire à madame Bastien que, se trouvant un peu indisposé, elle voulût bien l'excuser de ne pas descendre pour dîner.

De son côté, Frédérik, arrivé au terme de son marasme moral, n'avait pas quitté sa chambre.

Marie, pour la première fois depuis l'arrivée de David, passa sa soirée seule.

Cette solitude l'attrista profondément; elle se sentit involontairement assaillie de noirs pressentiments.

Vers les onze heures elle rentra dans sa chambre; son Gis dormait ou feignait de dormir. Marguerite vint donner ses soins habituels à sa maîtresse; celle-ci, accablée, silencieuse, venait de revêtir son peignoir de nuit et de dénouer ses longs cheveux, lorsque la vieille servante, qui avait plusieurs fois adressé la parole à Marie sans que celle-ci lui tût prêté grunde attention, lui dit au moment de se retirer :

— Madame, j'ai oublié de vous demander si André pouvait prendre demain le clieval et la charrette pour aller à Pont-Brillant.

— Oui. répondit Marie avec distraction, tenant dans 1 une de ses petites mains, qui pouvait à peine les contenir, ses longs cheveux dénoués, tandis que son autre main promenait machinalement le démêloir d'écaillé sur la toile cirée de la toilette, car la jeune femme, les yeux fixes, s'abandonoait à ses douloureuses pensées.

l'k>VIE. t. II. 7

— Vous savez, n'est-ce pas, madame, pourquoi André va a la ville? reprit Marguerite.

— Non, répondit Marie, toujours absorbée,

— Mais, madame, reprit Marguerite, c est pour porter les effets de ce monsieur, puisqu'il paraît qu'il s'en va. . .

— Grand Dieu... s écria madame Bastien en laissant retomber sa masse de cheveux sur ses épaules, et en se retournant brusquement vers sa servante, qu'elle regardait avec stupeur : Marguerite... que dites-vous?

— Je dis, madame, qu'il paraît que ce monsieur s'en va...

— Quel monsieur?

— M. David, le nouveau précepteur de M. Frédérik... et c'est dommage... car il était...

— Il s'en va?

Reprit madame Bastien, en interrompant Marguerite, d'une voix si altérée et avec une telle expression de surprise et de douleur, que la servante s'écria :

— Mon Dieu! Madame, quavez-vous?

— Voyons, Marguerite, il y a quelque erreur là dedans, dit Marie en tachant de se rassurer. Comment savez-vous que M . David s'en va?

— Dame... puisqu'il renvoie ses effets à la ville.

— Qui vous a dit cela?

— André...

— Comment le sait-il?

— Mon Dieu! Madame, c'est bien simple; hier, M. David lui a dit : Mon ami, serait-il jjossiblt' d'avoir un cheval et une charrette pour envoyer des malles à Pont-BrilliMil, dici à un ou deux jours? André lui a répondu (jiic oui... alors moi, madame, jai cru devoir vous prévenir (pi'André prenait le cheval demain, voilh tout.

— M. David est découragé, il renonce à uns tâche au-dessus de ses forces... L'embarras, le regret qu'il éprouve, m'expliquent son absence pendant toute celte journée .. mon fils est perdu...

Telle fut la première, l'unique pensée de Marie.

Alors éperdue, folle de désespoir, oubliant le désordre de sa toilette, l'heure avancée de la nuit, et, laissant Marguerite stupéfaite, la jeune femme monta chez David , et entra précipitamment dans sa chambre.

Lorsque Marie se présenta si inopinément devant lui, David était assis à sa petite table, dans l'attitude de la méditation. A la vue de la jeune femme, pâle, éplorée, ses cheveux épars, et dans le désordre dune toilette de nuit, il se leva brusquement, et, devenant aussi pâle que Marie, car il croyait a quelque funeste événement, il lui dit :

—Madame... qucst-il arrivé?... est-ce que Frédérik?...

— Monsieur David, s'écria la jeune femme, il est impossible que vous nous abandonniez ainsi...

— Madame...

— Je vous dis que vous ne partirez pas... non, vous n'aurez pas ce courage... Mon unique... mon dernier espoir est en vous... car, vous le savez bien, mon Dieu! je n'ai que vous au monde pour me venir en aide...

— Madame... un mot, je vous en conjure...

Marie, joignant les mains, ajouta d une voix suppliante :

— Grâce... monsieur David., soyez bon et généreux jusqu'à la fin... pourquoi vous décourager?... Les emportements démon fils ont cessé... il a renoncé à ses projets de vengeance... C'est déjà beaucoup... et, cela, je le dois à votre influence... L abattement de Frédérik augmente... mais ce nest pas une raison pour désespérer... Mon Dieu! mon Dieu!... Peut-être vous me croyez ingrate... parce que je vous exprime mal ma reconnaissance. Ce nest pas ma faute... Mon pauvre enfant paraît vous être aussi cher quà moi... Vous dites quelquefois notre Frédérik... alors j oublis que vous êtes un étranger qui a eu pitié de nous; votre tendresse pour mon fils me semble si sincère, que je ne m'étonne pas plus de vous voir vous dévouer pour lui, que je ne m'étonne de me dévouer moimême.

Dans sa stupeur, David n'avait pu d'abord trouver un mot... puis il éprouva un si grand bonheur à entendre Marie lui peindre sa gratitude, d'une manière si touchante, que, malgré lui, il ne la rassura peut-être pas aussitôt qu il l'aurait pu. Cependant, se reprochant de ne pas mettre fin aux angoisses de cette malheureuse femme, il reprit:

— Veuillez m'écouter, madame...

— Non... non, s'écria-t-elle avec l'impétuosité do la douleur et de la prière, oh!... il faudra bien que vous ayez pitié... vous no voudrez pas nie tuer par le désespoir après m'avoir fait tout espérer. Est-ce que je peu\ me passer de vous maintenant? Mais, mon l)ieu!(|ue voulez-vous (jue je (Knienne si vous parlez? Oh! monsieur David, il est un souvenir lout-i)uissant

l'envie. IOd

sur vous... celui de votre jeune frère. C'est au nom de ce souvenir que je vous supplie de ne pas abandonner Frédérik. Vous avez été jusquici aussi tendre pour lui que s'il était votre enfant ou votre frère. Ce sont la des liens .. . sacrés qui nous unissent vous et moi . et ces liens... vous ne les romprez pasamsi sans pitie; non, non, cela ne se peut pas... . , , .

Et les sanglots étouffèrent la voix de la jeune

femme. -, r^ a ♦ i

Des larmes aussi vinrent aux yeux de David, et il

s'empressa de dire a madame Bastion d'une voix émue

et pénétrante : .

J>nore. madame... qui a pu vous faire croire

que jeV^-t^'S- ^'^^^ ^'^'^ P^^' ^''''' ^^ °'''

^^!!lVrai!!! s'écria Marie avec un accent indéfinis-

sable '1 •

— Et s'il faut tout vous dire... Madame... j ai pu parfois, non me décourager. . . mais avoir conscience de la difficulté de notre tâche; mais aujourdliui... k cette heure... pour la première fois... j ai bon

^^-' Mon Dieu' .. vous l'entendez! murmura Marie avec une religieuse émotion, que cette espérance ne

soit pas vaine... ., , ,

— Elle ne le sera pas, madame, j ai tout lieu de le croire et, loin de soni^eraparlir. j'ai passé mon temps h réfléchir a la journée de demain, qui doit être décisive. Pour ne pas interrompre le cours de ces réflexions, jai pris le prétexte dune légère indisposition, afin de ne pas paraître au dîner. R.lssurez-^ou^ donc, madame, je vous en conjure a mon tour. Croyez que je n'ai qu'une seule pensée au monde... le salut

do noire Frédérik; aujourd'hui, ce salut est non-seulement possible... mais probable... Oui, tout me dit que demain sera pour nous un heureux jour...

Il est impossible de peindre la transformation qui à chaque mot de David, se manifesta dans la physionomie de la jeune femme. . Son visage, naguère pâle, bouleversé par la douleur, s'était soudain coloré par rémotion d'une surprise nerveuse: ses traits enchanteurs,- à demi voilés par les ondes de ses cheveux dénoués rayonnaient alors d'une espérance ineffable.

Marie était si adorablement belle, ainsi vêtue de ce IxMgnoir blanc à demi entrouvert par les violentes i)alpitations de son beau sein , qu'une bouffée de brûlante ardeur monta au front de David et aviva encore l'amour passionné qu'il sentait depuis quelque temps avec effroi envahir peu à peu son cœur.

— Monsieur David, reprit madame Bastien, vous ne voudriez pasm'abuser par un fol espoir... afin de vous soustraire a mes prières, afin de vous épargner hi vue de mes larmes. Oh! pardon... pardon, j'ai honte de ce dernier doute, dernier écho de ma terreur passée... oh! je vous crois... je vous crois, je suis ?i heureuse de vous croire!

— Vous le pouvez, madame... car je n'ai jamais menti, répondit David, osant à peine jeter les yeux sur Marie, dont la beauté l'enivrait jusqu'au vertige, mais (jui a pu, madame... vous faire supposer que je |)artais...

— C'est Marguerite... qui tout à l'heure ma dit cela dans ma chambre; alors, tout effrayée, je suis accourue chez vous.

Ces mots rappelèrent k David que la présence de

l'Ei>vik. 107'

madame Bastien, dans sa chambre à lui, à une heure avancéedeia nuit, pouvait sembler étrange aux serviteurs de la maison, malgré l'affectueux respect dont la jeune mère était entourée; aussi, profitant d'un prétexte qu'elle venait de lui offrir, il s'avança jusqu'au seuil de sa porte, restée d'ailleurs ouverte pendant cet entretien et appela Marguerite à haute voix.

— Pardon, madame, dit-il alors à Marie qui le regardait avec surprise, je désirerais savoir comment Marguerite a pu croire que je partais.

La servante, aussi étonnée qu'effrayée delà brusque sortie de sa maltresse, se hâta de monter chez David, qui lui dit aussitôt :

— Ma chère Marguerite, vous venez de causer une bien vive inquiétude k madame Bastien en lui disant que je me préparais à quitter la maison... et cela au moment où Frédérik, ce pauvre enfant que vous avez presque vu naître, a besoin de tous nos soins. Dans sa vive anxiété, madame Bastien est accourue ici; heureusement rien nem'a été plus facile quedc la rassurer; mais, encore une fois, comment avez-vous cru à mon départ?

— Ainsi que je l'ai dit a madame, M. David, vous aviez demandé a André un cheval et une charrette pour transporter des malles à Pont-Brillant. . . alors. . . moi. . . j'ai cru...

— Il est vraiî dit David en interrompant Marguerite; puis, s'adressant à Marie :

— Pardon mille fois, madame, d'avoir donné lieu à une erreur qui vous a causé une telle inquiétude... Voici tout simplement ce dont il s'agit : je m'étais chargé de quel(|ues caisses de livres, que je devais remettre à mon arrivée au Sénégal, a l'un de nos

compatriotes. En partant de Nantes, j'avais, dans ma préoccupation, donné ordre de m adresser ici mes bagages; cescaisses ont fait, contre mon intention, partie de cet envoi, et cest...

— Pour les retourner à Nantes par la diligence qui passe à Pont-Brillant, que vous avez demandé un cheval et une charrette, n'est-ce pas, monsieur David? dit la vieille servante.

— Justement, ma chère Marguerite.

— C'est de la faute d'André aussi! repritla servante. Il me dit des malles; moi je me suis dit des malles ou des effets, c'est la même chose; mais, Dieu merci! vous avez rassuré madame, et vous restez, monsieur David; car, elle toute seule, elle aurait eu bien du mal avec le pauvre M. Frédérik.

Pendant cet échange d'explications entre Marguerite et David, madame Bastion, complètement rassurée, revint pour ainsi dire tout à fait b elle; alors, sentant flotter sur son sein, demi-nu, une des longues tresses de ses cheveux, Marie songea au désordre de ses vêtements; mais elle était si pure, si candide, et chez elle la mère primait tellement la femme, que, dans le preniier moment, elle n'attacha ancune importance aux diveres circonstances de son entrevue nocturne avec David; mais lorsque son instinct de pudeur naturelle se réveilla, elle rélléchit à ce qu'il y aurait eu d'embarrassant, de pénible pourclle, à s'apercevoir, seule a sculo avec David, qu'elles était accourue chez lui en toilette de nuit; aussi devina-t-ellc bientôt toute la délicatesse du sentiment au(iue) David avait obéi on appelant I\largii(;rile jxiurlui demander une explication qiùl (levait naturellement attendre d'elle, madame Baslic'Ji.

Ces réflexions, Aîarie les avait faites pendant les explications échangées entre David et Marguerite.

Ne sachant comment réparer le désordre de sa coiffure et de sa toilette, sans être aperçue de David, et sentant que cette répa?'ation même était pour ainsi dire Taveu tacite dune inconvenance fâcheuse quoique excusable, la jeune femme sut cependant sortir de cet embarras.

La servante portait un grand châle de laine ponceau; madame Bastien le lui ôta doucement en silence de dessus les épaules; puis, ainsi que font les femmes du pays, Marie se le mit sur la tête, et le croisa, de sorte que ses cheveux flottants étaient ainsi à demi cachés et qu elle se trouvait enveloppée jusqu'à la ceinture dans les longs plis du chàle.

Ceci fut fait avec tant de prestesse, que David ne s'aperçut pour ainsi dire de la métamorphose du costume de Marie qu'au moment où ci Ile-ci disait à sa servante avec une aff'ectueuse familiarité :

— Ma bonne Marguerite... pardon si j'ai pris votre châle... mais cette nuit est glaciale et j'ai froid...

Si David avait trouvé la jeune femme adorablement belle et touchante, les cheveux épars et toute vêtue de blanc, il la trouva d une beauté autre, et charmante encore, sous cette espèce de mante de couleur ponceau. Rien ne pouvait mieux faire ressortir le doux éclat des grands yeux bleus de Marie, le brun de ses cheveux et la blancheur rosée de ses traits.

— Bonsoir, M. David, dit la jeune mère, après être entrée chez vous désespérée... je sors rassurée... puisque vous me dites que demain doit être un jour d'épreuve décisive pour Frédérik... et un jour peutôtro bien heureux pour nous...

— Oui, madame... j ai bon espoir... cl si vous ie permettez, demain matin, avant de voir Frédérik... j'irai vous trouver dans la salle d'étude,

— Je vous y attendrai, M. David, et avec une gninde impatience... Dieu veuille que vos prévisions ne vous trompent pas. Encore bonsoir, M. David.., Vent'z-vous, Marguerite?

La jeune femme avait depuis longtemps quitté la chambre do David, que celui-ci, immobile a la même place, croyait voir... voyait encore, avec un voluptueux frémissement, cette figure enchanteresse abritée sous les plis de ce châle.

Le lendemain matin, klmit heures, David attendait madame Bastion dans le salon d étude; elle y arriva bientôt.

— Bonjour, madame... lui dit le précepteur. Eh bien!.. Frédérik?

— En vérité, monsieur David, je ne sais si je dois me réjouir ou nValarmer... car, cette nuit, il s'est passé... une chose si étrange...

— Comuiont cela, madame?

— Accablée; [)ar les émotions de la soirée d'hier, je donnais d un de ces sommeils profonds et lourds, dont h; réveil même vous laisse pendant (piehjues moments dans uik; toipeur accablante... et vous donne à peine la conscience do ce qui se passe autour de vous...

L'tNVIE. m

Soudain, il ma semblé que, réveiliée à demi... je ne sais par quelle cause... je voyais confusément, à la lueur de ma lampe, Frédérik penché sur mon lit... il me regardait en pleurant... et me disait : Adieu.,, mère, adieu! Je voulus lui parler... faire un mouvement; mais l'engourdissement contre lequel je luttais m'en empêcha pendant quelques moments... Enfin, après un dernier effort de ma volonté, je m'éveillai tout a fait... Frédérik avait disparu... Encore tout étourdie... je me demandai si cette apparition était un songe ou une réalité. Après une hésitation de quelques secondes, j'allai chez mon fils... il dormait ou il feignait de dormir profondément... Dans le doute, je nosai réveiller... ce pauvre enfant, il dort si peu... maintenant!

— El, ce matin... madame.., lui avez-vous parlé de lincident de cet te nuit?

— Oui... mais il a eu l'air si sincèrement surpris de ce que je lui disais, il m aafErmé si naturellement qu'il n'avait pas quitté sa chambre, que je ne sais plus que penser... Ai-je été dupe dune illusion? Dans mon incessante préoccupation de Frédérik... aurais-je pris un rêve pour une réalité, cela se peut... Cependant il me semble encore voir la figure de mon fils, baignée de larmes... entendre sa voix oppressée me dire : Adieu, mère... adieu... Mais pardon, monsieur, dit madame Bastion, dune voix altérée, en portant son mouchoir à ses yeux, le seul souvenir de ce mot adieu... me fait mal... pourquoi ces adieux? oii veut-il aller? Rêve ou réalité, ce mot, malgré moi, m'inquiète.

— Calmez-vous, madame, dit David, après avoir attentivement écouté madame Bastien, je crois comme vous que l'apparition de Frtdénk a été une illusion

produite parla tension continuelle de votre esprit... Mille exemples attestent la possibilité de pareille hallucination.

— Mais ce mot aclieiû... ah! je ne puis vous dire le serrement de cœur qu'il m'a causé, le noir pressentiment qu'il me laisse encore...

— De grâce, madame, n'attachez pas d'importance à un rêve... je dis rêve parce qu'il est difficile d'admettre la réalité de cet incident; à propos de quoi Frédérik serait-il venu pleurer à voire chevet et vous faire ses adieux pendant votre sommeil? Comment voulezvous qu'il pense à vous quitter? où peut-il aller... maintenant que notre double surveillance compte chacun de ses pas?

— 11 est vrai... M. David. .. et pourtant...

— De grâce, rassurez-vous, madame... et d'ailleurs vous m'aviez dit, je crois, qu'en deliorsde cet incident, vous ne saviez si vous deviez vous réjouir ou vous alarmer, et cela pour qucHo cause?

— Ce matin, Frédérik m'a paru calme, presque content : il n'avait plus l'air abattu... il souriait, et, comme par le passée, il m'a embrassé avec une tendre eirusion, me suppliant de lui pardonner les chagrins (ju'il m'avait causés et me promettant de faire tout au monde pour me les faire oublier... Aussi, en rapprochant, de vos rassurantes paroles d'hier, ce lanj,'age si nouveau de la pari de mon fils, et l'espèco de satisfaction (pic je lisais sur ses traits, j'aurais dû me trouver iicureuse, l)ien heureuse. .

— En cilel, madame, et pourquoi vous alarmer? Ce revirement soudain... (jui coïncide mervcilleusemcMit avec mes espérances, ave*', mes projets, doit au contraire...

l'e.wie. 113

David fut interrompu par l'arrivée de Frédérik. !<;i'lui-ci, toujours pâle, mais le front serein, la bouche souriante, s' avançant vers son précepteur d'un air ouvert, lui dit avec un mélange de déférence et de cordialité :

— Monsieur David, j'ai à vous demander votre indulgence et votre pardon pour un pauvre garçon à moitié fou, qui, lors de votre arrivée ici, vous a dit des paroles dont il eût rougi sil avait eu conscience de ses idées et de ses actions... Depuis cette époque, ce pauvre garçon s'est montré moins grossier, mais il est resté impassible devant les mille témoignages de bonté dont vous l'avez comblé... De tous ces torts... il se repent. Sraccordez-vous sa grâce?

— De tout mon cœur, mon brave enfant, répondit David en échangeant un regard de surprise et de bonheur avec madame Bastien.

— Merci, monsieur David! répondit Frédérik en serrant avec émotion les mains de son précepteur entre les siennes; merci... pour ma mère et pour moi.

— Ah! mon enfant... dit vivement madame Bastien, je ne puis te dire combien tu me rends heureuse... nos mauvais jours sont donc finis!

— Oui, mère... et ce nest plus moi qui, je te le jure, te causerai des chagrins.

— Moucher Frédérik... dit David en souriant, vous savez que je ne suis pas un précepteur comme un autre... et que j'aime prendre les champs pour salle d etude... le temps est assez beau, ce matin... voulezvous que nous sortions?

Frédérik tressaillit imperceptiblement, puis il reprit aussitôt ;

— Je suis à vos ordres, monsieur David...

liU LES SEPT rÉGHÉS CAPITAUX.

Et se retournant vers madame Bastien :

— Adieu, mère, dit l'adolescent, en embrassant la jeune femme.

Il est impossible de rendre ce qu'éprouva madame Bastien, en entendant ces mots :

— Adieu, mère...

Ces mots qui, la nuit précédente, illusion ou réalité, avaient retenti dans son cœur, comme un funeste pressentiment..,

Marie crut aussi remarquer que son fils faisait, pour ainsi dire, durer cette fois ses baisers plus longtemps que de coutume... et que sa main, qu elle tenait, frissonnait dans la sienne...

L'émotion de la jeune mère fut si vive, que ses traits devinrent d'une grande prdeur, et elle s'écria malgré elle, avec un accent d'effroi :

— Mon Dieu! Frédérik, où vas-tu?

David n'avait pas quitté madame Bastien des yeux, il devina tout et lui dit de l'air le plus naturel du monde, quoique en appuyant sur certains mots avec intention :

— Eh mais! madame... Frédérik vous dit adieu, parce qu'il vient se promener avec moi.

— Sans doute, mère... ajouta le jeune homme, frappé de l'émotion de madame Bastien, et jetant sur elle à la dérobée un regard iiniuict et pénétrant.

Ce regard, David le surprit tout en faisantà madame Bastien un signe expressif qui semblait lui dire:

— Ou'avez-vous h craindre? Ne suis-je pas là?

— llest vrai... mes craintes sont folles, pensa madame Bastien, M. David n'est-il pas avec Frédérik?

Tout ceci s'était passé en bien moins de temps qu'il n'en faut j)our lécrire; le précepteur, prenant Frédérik sous le bras, riit h madame Bastien en souriant :

— Il est probable, madame, que notre classe en ilein cliamp, durera jusqu'au déjeuner, vous voyez •'i-'je suis sans pitié pour mon élève... Je veux vous

ramener harassé de fatigue...

Madame Bastien ouvrit la porte vitrée qui donnait la salle d'étude sous la futaie, David etFrédérik"

r tirent.

L'adolescent évita de rencontrer de nouveau le rei;ard de sa mère.

Longtemps la jeune femme resta rêveuse et attristée au seuil delà porte, les yeux attachés sur lechemin que son fi's et David avaient pris.

— Je vous laisse le choix de notre promenade, mon cher enfant, avait dit David à Frédérik lorsqu'ils furent sur la lisière de la futaie.

— Oh! mon Dieu... M. David, peu importe, répondit simplement Frédérik; mais, puisque vous me laissez le choix, je vais vous conduire duncôlé que vous ne connaissez peut-être pas... tenez, vers ce bouquet de sapins que vous voyez là-bas, au faite delacolline.

— En effet, mon enfant... je ne suis point encore allé de ce côté... dit David en se dirigeant avec son élève vers le but de leur promenade.

De plus en plus surpris de 1 étrange coïncidence do ses espérances avec le revirement soudain qui semblait se manifester chez le fils de madame Bastien, David l'observa attentivement, et remarijua qu'il tenait presque toujours ses yeux baissés, quoique par un mouvement presque involontaire, en traversant la futaie, il eût, par deux ou trois fois tourné la tète derrière lui pour regarder sa mère tant c^u'il put la voir au loin, b travers leséclaircies des grands arbres, debout au seuil de la porte .

Après quelques minutes d'examen, David reconnut que le calme de Frédérik était feint : une fois hors de la présence de sa mère, le jeune homme, d'ailleurs incapable de se contraindre longtemps, redevint soucieux et visiblement préoccupé... ses traits se contractaient par fois et prenaient alors, si cela peut se dire, une expression de sérénité navrante dont David ■ s'inquiéta. En effet, afin de ne pas effrayer madame Bastien, il avait tâché de la persuader que l'apparition de Prédérik durant la nuit précédente, était un rêve... Mms David ne pensait pas ainsi; il regardait comme une réalité les adieux nocturnes deFrédénk àsa mère endormie; cette circonstance, jointe a ce qu'il observait à l'heure même, lui fit craindre que le brusque changement de son élève ne fût joué et ne cachât quelque funeste résolution.

— Mais heureusement, pensait David, je suis Ik... Lorsqu'ils eurent quitté la futaie, Frédérik prit un

chemin gazonné à travers les guérets qui, laissant à droite la forêt de Pont-Brillant, se dirigeait vers la crête d'une petite colline au sommet de laquelle on apercevait cinq ou six grands sapins isolés.

— Mon cher enfant, dit David au bout de quelques instants, je suis d'autant plus heureux des paroles remplies dalîectueuse confiance que vous m'avez adressées ce matin, qu'elles ne pouvaient venir plus a propos...

— Pourquoi cela, M. David?

— Parce que, fort de cette confiance cl de cette affection ((ue j'avais lâché de vous inspirer jusqu'ici... je pourrai entreprendre; avec vous... une lâche... qui cJabord semble bien difiicile.

— Va celle \dc\n\ quelle esl-elh?

— Vous rendre aussi heureax que vous Tétiez... autrefois.

— Moi!... s'écria involontairement Frédérik.

— Oui.

— Mais, reprit Frédéric, en se contraignant, je ne suis plus malheureux... je Tai dit ce matin a ma mère... le malaise que je ressentais... et qui mavait aigri le caractère... s'est dissipé... presque tout à coup... D'ailleurs M. Dufour avait annoncé à ma mère... que cela finirait aiusi.

— Vraiment, mon enfant... vous n'êtes plus malheureux? vos chagrins ont cessé? vous avez le cœur libre, content, joyeux comme autrefois?

— Monsieur...

— Hélas, mon cher Frédérik, la droiture de votre cœur vous empêche de dissimuler longtemps la vérité... Oui, quoi que vous ayez dit ce matin a votre mère pour la rassurer, vous souffrez encore à cette heure... vous souffrez autant et plus peut-être que par le passé.

Les traits de Frédérik se contractèrent. La pénétration de David l'attérait... et, pour éviter ses regards, il baissa les yeux.

David l'observait attentivement. Il continua :

— Votre silence môme me prouve, mon cher enfant, que cette tâche que je me propose : vous rendre heureux comme par le passé, est encore k remplir; vous vous étonnerez sans doute de ce que je n'ai pas essayé de lentreprendre plus tôt. La raison en est simple... je ne voulais rien tenter sans une certitude absolue... et c'est d'hier seulement que ma conviction est formée sur la cause du mal qui vous accable... qui vous tue... Celte cause... je la connais...

118 LES SEPT PÉCnÉS CAPITAUX.

Frédérik frissonna d'épouvante... Cette épouvante, mêlée de stupeur, se peignit dans le regard qu il jeta, malgré lui, sur David.

Puis, regrettant d'avoir trahi son impression , le jeune homme retomba dans un morne silence.

— Ce que je vous ai dit, mon enfant, vous étonne; cela doit être, reprit David; mais, ajouta-t-il d'un ton de tendre reproche : Pourquoi vous effrayer de ma pénétration? Lorsque notre ami, le docteur Dufour, vous a guéri d'une maladie presque mortelle, n'a-t-il pas dû, pour combattre sûrement votre mal, en connaître la cause?...

Frédérik ne répondit rien.

Depuis quelques instants, et à mesure qu'il s'approchait, ainsi que David, du faîte de la colline où Ton voyait quelques sapins disséminés, le fils de madame Bastien avait de temps a autre jeté un coup d'œil oblique et inquiet sur son compagnon. Il semblait craindre devoir déjouer un projet qu'il méditait depuis qu'il avait quitté la maison de sa mère.

Au moment où il finissait déparier, David remarqua que le chemin aboutissant à la crête de la colline so changeait en un étroit sentier longeant le bouquet do sapins, et que Frédérik, par un mouvement de déférence apparente, s était un instant arrêté, comme s'il n'eût pas voulu prendre le pas sur son précepteur. Celui-ci, n'attachant aucune importance à cet incident, si naturel et si insigniliant d'ailleurs, passa le premier.

Au bout de quuhiues instants, il lui sembla no plus entendre Frédérik marcher derrière lui... Il se retourna...

Le lils de madame Dastien avait dis[)aru.

Page 1