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L'£>VIE

Les heures s'écoulèrent, Frédérik ne parut pas.

L'on était, nous l'avons dit, dans les premiersjours de novembre.

Le soleil allait bientôt se coucher derrière de grandes masses de nuages brumeux, que de longues rayures rougeâtres séparaient du sombre horizon formé parla cime des bois déjà noyés d'ombre.

Madame Bastion, dont langoisse augmentait a mesure que lejour arrivait à sa fin, explorait en vain du regard les chemins sinueux et découverts qui serpentaient à travers les champs.

Soudain, Marguerite, accourant vers la futaie, dit k sa maîtresse, du plus loin quelle l'aperçut :

— Madame... Madame... voici le père André kqui M. Frédérik a parlé ce matin.

— Où est André?

— Madame... je lai vu de loin... sur la route. . où je guettais de mon côté.

Sans en entendre davantage, madame Bastien courut vers le chemin par où s'avançait le vieux jardinier, qui pliait sous le poids d'une énorme botte d'églantiers fraîchement arrachés.

Dès que madame Bastien fut b portée de voix du vieillard, elle s'écria :

— André... vous avez vu mon fils ce malin?... Que vous a-t-il dit? Où est-il?

Avant de répondre àcesquestions précij)ilées, André se déchargea péniblement de son faisceau d'églantiers qu'il déposa par terre; puis il répondit à sa maltresse :

• — Kn eflet, madame... ce malin, au point du jour, M. Frédérik est venu me trouver... pour des balles,

— Pour des balles?

— Oui, madame... pour me demander si j'avais du

8 LES SEPl' PÉCHÉS CAPITAUX.

plomb pour fendre des balles... de calibre pour son fusil.

— Ah! mon Dieul... s'écria madame Bastien toute tremblante, des balles... pour son fusil?

— Certainement, madame, et' comme il me restait un bout de tuyau en plomb, j ai fondu une demi-douzaine de balles pour M. Frédérik.

— Mais... dit la jeune mère d'une voix altérée on s'efforçant de chasser une idée folle... horrible, qui lui traversa l'esprit; cesballes... c'était... celait donc pour la chasse?...

— Bien sûr, madame... car M. Frédérik m'a dit que Jean-François, vous savez, le métayer de la Coudraie...

— Oui... oui, je sais. . Ensuite?

— Jean-François a donc conté hier a .\î. Frédérik (jue voilà deux nuits de suite qu'un des sangliers de la forêt vient retourner de fond en comble son champ de pommes de terre... et comme ce soir la lune se lève de bonne heure, M. Frédérik m'a dit qu'il irait se mettre à unadût que Jean -François connaissait... et qu'il tuerait le sanglier.

— Mais c'est dune imprudence horrible! s'écria madame Bastien qui ne faisait que changer d'appréhensions, Frédérik n"a jamais tiré de sanglier; s'il le niun(iue, c'est jouer sa vie!

— N'ayez pas peur, madame, IM. Frédérik est bon tireur, et...

— Mon fils est donc îi cette heure à la métairie delà (loudraie? demanda madame Bastien en interrompant le jardinier.

— Faut le croire, madame, puisqu'il doit aller co soir 'a 1 ailûl avec le mélaver.

L*£NVIE, 9

Madame Bastien ne voulut pas en entendre davantage et s éloigna précipitammeRt.

Le soleil baissait, déjà le disque rougeâtre de la lune, alors dans son plein, commençait de poindre a l'horizon...

— La métairie de la Coudraie se trouvait a une demi-lieue; Marie sy rendit en hâte, àlraverschamps, ne songeant pas, dans son inquiétude, à prendre mêma un chàle et un chapeau.

A mesure que le soleil disparaissait, la lune, encore voilée par la brume du soir, s élevait lentement audessus de la masse noire des grands bois, et jetait assez de clarté pour qu'on y vît presque autant qu en plein jour.

Bientôt Marie aperçut a travers un taillis de marsaules, dont était entourée la métairie, une lumière annonçant que le fermier était de retour des champs.

Un quart d'heure après, la jeune mère, toute haletante de sa course précipitée, entrait chez le métaver.

A la lueur d'une bourrée qui brûlait dans làtre, Jean-François, sa femme et ses enfants, étaient assis autour de leur foyer.

— Jean-François , dit vivement madame Bastien, conduisez-moi vite, je vous en supplie, a lendroit où est mon fils.

Puis, elle ajouta d'un ton de triste reproche :

— Comment avez-vous pu laisser un enfant de cet âge s'exposer à un pareil danger... Mais enfin, venez, je vous en prie... venez... il doit être temps encore... dVmpêcher cette horrible imprudence.

Le métayer et sa femm.e se regardèrent d'abord avec ébahissement, puis Joim-François reprit :

— Madame... excusez... mais je ne sais pas... ce que vous voulez dire.

— Comment... vous ne vous êtes pas plaint hier à mon fils... de ce quun sanglier venait ravager votre champ depuis deux nuits?

— Oh! oh! les sangliers trouvent trop de glands en forêt cette année pour sortir si tôt... madame, et, Dieu merci! jusqu'à présent, ils ne nous ont point fait de ravage...

— Mais, mon fils, vous ne lavez donc pas engagé à venir tirer ce sanglier?

— Moi, madame?... jamais, au grand jamais, je ne lui ai parlé de sanglier.

— Aujourd'hui, vous n'avez pas donné rendez-vous h mon fils?

— Non, madame...

A cette révélation, Marie resta un moment muette, accablée d'épouvante; enfin elle murmura :

— Frédérik a menti à André... Mais alors... ces balles... ces balles... mon Dieu! pourquoi donc faire?...

Le métayer, s'apercevant de 1 inquiétude de madame Baslien, se crut en mesure de la rassurer, et lui dit :

— 11 est vrai, madame, que je n'ai pas parlé du sanglier a M. Frédérik; mais, si vous venez le chercher, je crois savoir où il est.

— Vous lavez donc vu?

— Oui, madame.

— Où cela? quand cela?

— Madame sait bien la montée si r.qiidc... (jui est il un (|iiiut de lieue de la cavée de la Vieille-Coupe... en allant vers le rliAtenu de Pont-Brillant, par la forêt:''

l'£NVIE. 11

— Oui... oui... ensuite...

— Eh bien! madame... a la nuit fermée, mais claire encore, je revenais par cette montée, lorsqu'à vingt pas de moi... j'ai vu M. Frédérik sortir d'un fourré et traverser cette route en courant. Seulement... il s'est arrêté un moment au sommet de la montée... comme pour écouter dans la direction de la sortie de la cavée... et puis il a gagné le grand taillis qui borde la route de l'autre côté; même que c'est le brillant du fusil de M. Frédérik qui me l'a fait remarquer à travers la nuitée... et je me suis dit : Tiens! voilà M. Frédérik avec son fusil, dans les bois de monsieur le marquis... c'est étonnant...

— Et y a-t-il longtemps de cela?

— Ma foi, madame, il y a bien une demi-heure, car la lune ne faisait encore que de pointer.

— Jean-François, dit i>récipitarameiit la jeune mère, vous êtes un brave et digne homme... Je suis dans une inquiétude mortelle, il faut que vous me conduisiez a l'endroit où ce soir vous avez vu mon fils...

Après avoir regardé madame Basticn avec compassion, le métayer lui dit ;

— Tenez. . .madame. . .je vois ce qui vous tourmente. . . et dame... vous n'avez peut-être pas tort d'être inquiète...

— Achevez... achevez...

— Eh bien! voilà le fin mot : Vous craignez que M. Frédérik ne soit à l'afrùt, ce soir, dans le bois de M. le marquis, n'est-ce pas? Moi! je le crois comme vous, madame, et, franchement, il y a de quoi s'alarmer, car M. le marquis est aussi déchaîné contre les braconniers, et aussi jaloux de son gibier que feu son père... ses gardes sont méchants en diable... et s'-is

trouvaient M. Frédérika laffùt, mafoi,çairait mal...

— Oui, c'est cela que je redoute, reprit vivement madame Bastion, quoiqu'une appréhension tout autrement terrible, quoique vague encore, vînt l'assaillir. Vous le voyez, Jean-François, ajouta-t-elle d'un ton suppliant, il n'y a pas un moment à perdre... il faut qu'à tout prix je ramène mon fils; venez... venez...

— Tout de suite, madame, dit avec empressement le métayer, et il se dirigea vers la porte. Nous n'avons qu'à prendre le petit sentier dans les blés noirs, nous couperons au court, et nous serons dans un quart d'heure à la forêt...

— Merci de votre bonté, Jean-François, dit madame Bastion avec émotion, oh! merci... Marchez... je vous suis... partons vite.

— Mais, notre homme, dit la métayère a son mari au moment où il sortait, en prenant la sente, W faudra traverser la tourbière... et cette chère madame qui est chaussée fin se mouillera terriblement et pourra amasser du mal.

— Jean-François, je vous en conjure, no perdons pas un instant, dit madame Bastion.

Et, s adressant à la métayère :

— Merci, bonne mère, je vous renverrai tout à l'heure votre mari.

Lorsque îilaric Dos! ion et .son guide sortirent do h

métairie, la lune, ayant dissipé la brume, brillait d'un vif éclat.

L on apercevait à peu de distance les grandes masses noires des arbres de la forêt se découpant sur le sombre azur du ciel étoile.

Le silence était profond.

Sur la terre durcie, Ton n'entendait que le bruit sonore et hâté des sabots de Jean-François.

Il se retourna bientôt et dit a la jeune femme en modérant sa marche :

— Pardon, madame... je vais peut-être trop vite?

— Trop vite?... non, non, mon ami... vous n'irez jamais trop vite... Marchez... marchez, je peux vous suivre...

Et après unmoment de silence, elle reprit en se parlant à elle-même :

— Ces balles... pourquoi faire? pourquoi ce mensonge? peut-être Jean-François dit-il vrai... Frédérik aura voulu aller a Taffût dans ces bois, et il se sera caché de moi... et pourtant, toute la journée d'hier il a été si sombre, si concentré, que je ne puis croire qu il songe a la chasse. . Depuis si longtemps il n avait pas touché un fusil!

Au bout de quelques instants de marche, s adressant de nouveau à son guide :

— Quand vous avez vu mon fils, vous n'avez pas remarqué sa figure?

Et comme le métayer se retournait pour lui répondre, madame Bastien lui dit :

— Parlez-moi en marchant, ne perdons pas une minute.

— Dame! de loin et k la nuitée, je n'ai pu remarquer la figure de M Frénjérik, m?.dame...

lU LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

— Sa démarche ne vous a pas paru brusque, agitée?

— Je ne peux pas trop vous dire, madame; il a traversé lamentée en courant pour entrer dans le taillis, où il s est sans doute mis à l'affût; ça n'a pas duré longtemps...

— C'est vrai. . . je fais des questions folles, se dit la jeune mère. Comment cet homme aurait-il pu remarquer cela?

Elle reprit tout haut :

— Et ce taillis, où est entré mon fils... vous pourrez le reconnaître, Jean-François?

— Oh! très-facilement, madame : il est h dix toises en avant du poteau des Quatre-Bras, qui marque la grand' route du château.

— Mon Dieu, Jean-François... que le chemin est long!... Nous n'arriverons donc jamais?

— Encore... un demi quart d'heure, madame.

— Un demi ((uart d'heure... mon Dieu... murmura la jeune mère. Hélas! il se passe tant de choses en un demi quart d'heure!

Marie et son guide continuèrent de s avancer d'un pas précipité.

Plusieurs fois la jeune femme fut obligée d'appuyer ses deux mains contre sa poitrine pour comj)rimer la violence des battements de son cœur (lu'auijmentait encore cette course halelunte.

Déjh, l'on aj)ercevait très-distinctement les arbres de la lisière de la forêt.

— Madame, dit Icmétayeren s'arrêlant, nous voici aux tourbières... prenez garde... il y a des mcmlières pTofoixhîS... «tdangeriHJSOs... Voulez-vousqueje vous aide? ..

l'envie. i5

— Allez, allez, Jean-François; hâtez le pas, s'il est possible... ne vous occupez pas de moi.

Et, dun pas rapide et sûr, Marie traversa de périlleuses fondrières où elle neùt pas osé s'aventurer en plein jour.

Au bout de quelques minutes elle reprit :

— .Jean-François, quelle heure peut-il être?

— D'après la lune... il ne doit pas être loin de sept heurs... madame.

— Et une fois entrés dans la forêt... serons-nous

loin du taillis?...

— A cent pas... au plus... madame.

— Vous entrerez dans ce taillis dun côté, Jean- François, moi de l'autre, et nous appellerons Frédérik de toutes nos forces... S'il ne nous répond pas... ajouta la jeune femme en frissonnant, s'il ne nous répond pas... nous chercherons plus loin... car nous ne pouvons pasmanquer de le trouver, n'est-ce pas, Jean- François?

— Certainement, madame; mais si vous m'en croyez, pour plus de prudence nous n'appellerons pas M. Frédérik.

— Pourquoi cela?

— Nous pourrions, voyez-vous, madame, donner l'éveil aux gardes de ronde... ils doivent être tous sur pied, car un clair de lune pareil semble fait exprès pour les affâtiers,

— Vous avez raison... nous chercherons mon fils... sans rien dire, répondit Marie en tressaillant.

Puis, cachant sa figure dans ses mains pendant une sox;ondo, comme si elle voulait échapper a une horrible vision, elle s'écria ;

— Ah!... je deviendrai folle!...

Elle se remit a marcher sur les pas de son guide. Soudain, prêtant loreille et s arrêtant brusquement :

— Jean-François, avez-vous entendu?...

— Oui... madame... c'est encore loin...

— Quel est ce bruit?

— Ça vient par la sortie de la cavée... C'est le galop d'un cheval dans la forêt... C'est peut-être legardegénéral de M. le marquis... Il inspecte sans doute si les gardes font leur tournée...

Le métayer, homme robuste, avait marché si vite, que lorsqu'il atteignit enfin la lisière de la forêt, il euait à grosses gouttes, tandis que Marie frissonnait; il lui semblait que tout son sang refluait versson cœur. . . et s'y glaçait...

— Maintenant, madame, nous allons prendre ce sentier sous bois, qui nous raccourcit de beaucoup.,. car il nous mène droit au poteau des Quatre-Bras... .'seulement garez votre figure avec vos mains, madame, faites bien attention, car, dans le fourré (juc nous allons traverser, il v a des houx terriblement forts ot î)ir|Uiints.

En ellet, a plu.sieurs reprises, les mains délicates do Mario, qu'elle étendait en avant, furent déchirées, ensanglanlées j)ar les pointes acérées des feuilles de houx...

Mais la jeune femme no sentit rien,

— Ces balles, se disait-elle, i)onrquoi ces balles?... oh! je ne veux pas v songer... je lomberais là... dépouvanle, et j ai besoin d(! tout mon courage...

A rc moment le galop du cheval, que l'on avait entendu an loin, se r<'i|H)nM-ha do plus en plus.

l'envie. m

Puis il cessa soudain, comme si le cavalier se fût mis au pas pour gravir la rapide montée.

Le métayer et madame Bastien, sortant bientôt de lepais fourré quils venaient de traverser, se trouvèrent dans un large rond-point, au centre duquel se dressait un poteau, dont chacun des bras correspondait k dimmenses allées qui se prolongeaient a perte de vue, a travers la forêt; leur sol, alternativement coupé par les ombres noires des arbres et par le? blanches clartés de la lune, offrait d étranges contrastes de lumière et d'obscurité.

— C est à vingt pas d'ici, au sommet de lamentée, que j'ai vu entrer M. Frédérik, dans ce tailhs qui borde la route, dit le métayer, en indiquant à madame Bastien un fourré de jeunes chênes, je vais prendre l'enceinte à revers... et nous ne pouvons manquer de rencontrer M. Frédérik, s'il est encore la... Dans le cas où je le retrouverais avant vous, je lui dirai que vous voulez qu'il abandonne tout de suite son affût... n'est-ce pas, madame? ajouta le métayer a voix basse.

Marie lui fit un signe de tète affirmatif. et entra dans lenceinle avec une terrible angoisse, ixndant que Jean-François s'éloignait.

L'on entendit alors résonner sur le pavé de lamentée le pas d'un cheval...

Ce cavalier était Raoulde Pont-Brillant qui avait dû prendre cette roule en sortant de la cavée delà Vieille- Coupe.

Frédérik, connaissant les détours do la forêt, avait, en pi([uant droit a travers bois, devancé de beaucoup le jeune marquis, au passage de la montée, passage obligé pour regagner le château.

Raoul, prenant en gaieté les singuliers événements de la soirée, sifflait un air de chasse pendant que son cheval gravissait lentement la côte très-ardue en cet endroit.

Marie, dans une anxiété croissante, s'avançait toujours y travers le taiUis.

Elle arriva bientôt a une grande clairière éclairée par la lune.

Au milieu de cet espace s'élevait un chêne immense; une mousse épaisse et des détritus de feuilles, jonchant le sol, amortissaient le bruit des pas, la jeune femme put s'approcher sans avoir attiré Tattentionde son fils, quelle aperçut a demi cachéparTéDorme tronc du chêne.

Ce qui se passa ensuite fut si rapide, qu il sera impossible de donner une idée de la soudaineté de cette péripétie; il faut donc se résigner a raconter longuement un incident aussi prompt que la pensée.

Frédérik, profondément attentif et absorbé, n'avait ni vu, ni entendu s'approcher sa mère, dont la marche s'amortissait sur la mousse; tête nue, il appuyait un genou en lerre, et tenait son fusil à demi abaissé, comme s'il neirt plus attendu que le momentextrême d'épauler et de tirer.

Oiioiqu'elle eût taché de fuir cette idée, la malheureuse n»ùre... avail, en accourant h la forêt, parfois tressailli d'épouvante, pensant h. la possibilité d'un suicide., crainte horrible, éveillée dans son esprit par divers incidents des journées précédentes. ^)ue l'on juge de la joie folle de; madame; IJaslien, lorscpie, à la posture de son fils, elle crut les soupçons du métayer justifiés, et qu'il s'agissait seulement (Yun dangereux bracoimn-'c.

Aussitôt, dans un aveugle élan de bonheur, de tendresse, la jeune femme se jeta dun bond sur son fils avec une sorte de frénésie, sans prononcer une parole.

Et cela au moment même où Frédérik, abaissant son fusil, murmurait d une voix sardonique et féroce :

— Tiens... 3îo>'Sieur le >I.\rquis!...

C'est, qu'en effet, Frédérik venait de voir, à dix pas de lui, s avancer, éclairé en plein par la lune, et découvert jusqu'à mi-corps, grâce a une éclaircie du taillis, Raoul de Pont-Brillant, montant toujours la côte au pas de son cheval... et continuant de siffler indolemment son air de chasse...

Le mouvement de madame Bastien avait été si soudain, si impétueux, que le fusil de son fils s'échappa de ses mains, au moment où il allait faire feu... et tomba sur la mousse. . .

— Ma mère!... murmura Frédérik, pétrifié. Cette péripétie, rapide comme la foudre, s'était passée presque en silence.

La sonorité des pas du cheval de Raoul de Pont- Brillant, et le son de l'air de citasse qu'il sifflait avaient d'ailleurs, en partie, couvert le bruit causé par madame Bastien.

Cependant, le jeune marquis, s'arrêtant court au delà deréclaircie qui l'avait mis en évidence, discontinua de silUer, se pencha sur sa selle... et dit d uno voix ferme :

— Qui va là?

Puis il prêta de nouveau roreille.

Marie, qui venait de découvrir le terrible myslèic de la présence de son fils dans la forôl, mit sa main sur lii bniirlio do Frédéiik. en l'enveloppant de ses

bras... et écouta... suspendant sa respiration...

Raoul de Pont-Brillant, ne recevant point de réponse, s'était dressé sur ses étriers, afin de voir déplus haut et de regarder du côté du gros chêne où il avait entendu un léger bruit.

Heureusement, l'ombre épaisse projetée par cet arbre énorme et la hauteur des taillis qui bordaient la route au delà de Téclaircie, déjà dépassée par le jeune marquis, Tempêchèrent de rien apercevoir.

Ayant encore écouté pendant quelques secondes, et ne se doutant pas que son ennemi inconnu l'eût devancé à ce passage, Raoul remit son cheval au pas, et se dit :

— C'est quelque fauve qui aura bondi d'effroi... à travers le fourré...

Puis la mère et le fils, muets, immobiles, glacés d'épouvante, serrés l'un contre l'autre, entendirent le jeune homme recommencer à silHer son air de chasse.

Ce bruit s'affaiblit déplus en plus, et bientôt se perdit au loin dans le grand silence de la forêt.

Madame Rasticn ne pouvait plus douter du projet de Frédérik...

J'Jle l'avait vu ajuster Uaoul do Poiit-lhillaiil , en (hsant :

— Tiens, monsieur le maniuis.

Ce guet-h-pens i)araissail a la fois si lAche. si hor-

l'extie. * 21

rible a la malheureuse femme, que, malgré révidence des faits, elle voulut encore douter de cette effrayante découverte.

Frédérik s'était brusquement relevé après le premier saisissement causé par la vue et par l'étreinte de sa mère; debout, les bras croisés sur sa poitrine, les yeux fixes et sombres, les traits couverts d'une pâleur livide, que la clarté bleuâtre de la lune faisait ressortir encore, il restait muet, immobile comme un spectre.

— Frédérik... lui dit madame Bastien. dont les lèvres tremblaient si fort, qu'elle mettait une pause entre chaque parole, que faisais-tu... là. ..mon enfant?...

L'adolescent demeura silencieux.

— Tu ne me réponds pas?... tes yeux sont fixes... hagards... Tiens, vois -tu... mon pauvre enfant... la nuit dernière... je t'ai' entendu... tuas été si agité... tu souffres tant depuis quelques jours, que lu auras étépristout à coup d'un accès de fièvre chaude... dune sorte de délire... et la preuve... c'est que tu ne sais pas seulement comment il se fait que tu te trouves ici... Tu es... comme si tu t'éveillais dun songe, n'estce pas, Frédérik?

5ladame Bastien, fermant volontairement les yeux, plutôt que d'envisager une réalité terrible, tâchait de se persuader que Frédérik Réjouissait pas de sa raison.

— Oui, je suis certaine, reprit-elle, que c'est à peine . si tu as conscience de ce qui s'est passé depuis ton départ de la maison... n'est-ce pas?... Tu ne me réponds rien, oh! jecomprends, ta pauvre tête est encore troublée. Reviensâtoi, mon enfant, calme-toi... mon Dieu! Tu ne me reconnais donc pas?. . . C'est moi. . . ta mère. ..

— .To vous reconnais, ma mère...

— Fnfin!

— J'ai toute ma raison. ,.

— Ah!... oui, maintenant... Dieu merci! mais pas tout à Theure...

— Je Tai toujours eue, . .

— Non... mon pauvre enfant, non

— Je sais où je suis...

— Oui, à présent.. . tu te reconnais... mais pas tout à l'heure.

— Je TOUS dis, ma mère, que je sais pourquoi je suis venu ici... à dix pas du poteau des Quatre-Bras, me mettre a raSût... avec des balles dans mon fusil.

— Ahl... bien! c'est cela... alors, dit l'infortunée en feignant dètre rassurée. Jean-François le métayer no s'était pas trompé, il me l'avait bien dit.. .

— Il avait bien dit... quoi?

— Que tu venais te mettre k raffut... car, h la nuit tombante, il t'avait vu entrer dans ce taillis avec ton fusil, et même il s'était dit : Tiens! voila M. Frédérik, il va sans doute braconner dans les bois de Pont-Brillant. Lorsque j'ai appris cela., juge de mon inquiétude... tout de suite je suis accourue... avec Jeanl'rançuis.., tu conçois... car. en vérité, tu es d'uno imprudence folle... mon pauvre enfant... lu ne sais donc pas (jue les {gardes de M. le maniuis ..

CesmotsdcM. /e m«7*9za'5 firent sortir Frédérik de son calme effrayant ; il seira les poings avec fureur, et s'écria, regardant sa mère avec une expression féroce:

— C'est k railVit de... M. le manjuis que j'étais... entendez-vous, ma mère?

— N(ju l'rédt rilv, répondit la maliieurouse femme, en frissonnant de tout .son corps, non, je n'entends pas, cl d'ailleurs est-ce (jucjo comprends (juelquo ciiose... k vos lenncsde cIuk-c, moi?...

— Ah! fit Frédérik avec un affreux sourire, je vais me faire comprendre : Eh bien! .«achant que M. le marquis devait passer par ici... ce soir... a la nuit tombante, j'ai mis des balles dans mon fusil, et je suis venu m' embusquer derrière cet arbre pour tuer M. le marquis lorsqu'il passerait . Comprenez-vous. mamère?

A ces épouvantables paroles madame Bastien eut un moment de vertige, puis elle fut héroïque.

Appuyant une de ses mains charmantes sur Tépaule de son fils, elle lui posa son autre main sur le front en se disant dune voix calme... très-calme... et feignant de se parler a elle-même :

— Comme sa pauvre tète est brûlante. . . il est encore dans le déhre de la fièvre... Mon Dieu! mon Dieul comment le décider a me suivre?

Frédérik, d'abord stupéfait du langage et de l'apparente tranquillité de sa mère, après le terrible aveu qu'il venait de lui faire dans l'exaspération de sa haine, s'écria :

— Je vous dis que j'ai toute ma raison, mamère... c'est vous autant que moi que je veux venger, et ma haine, voyez-vous, est...

— Oui... oui, mon enfant, je te crois, dit madam.e Bastien, en l'interrompant, trop épouvantée pour remarquer les dernières paroles de Frédérik; puis, le baisant au front, elle ajouta, de ce ton que l'on emploie lorsque l'on ne veut pas contredire les fous :

— Oui, certainement, tu as ta raison... aussi tu vïis revenir avec moi; il se fait tard, et il y a lungtemps que nous sommes dans ces buis.

—La place est bonne, dit Frédérik d'une voix sourde, j'y reviendrai.

— Sans doute... nous reviendrons... mon enfant..

mais, tu comprends.., il faut d'abord commencer par nous en aller... n'est-ce pas?

— ]\Ia mère. . . ne me poussez pas à bout! . . .

— Tais-toi... oh! tais-toi... dit soudain Marie avec effroi en mettant une main sur la bouche de son fils et écoutant attentivement.

— Entends-tu? reprit-elle, on marche dans le taillis... Oh! mon Dieu! on vient!

Frédérik ramassa son fusil.

— Ah!... je sais, reprit la jeune femme dont Talarmo cessa après un moment de réflexion ; je sais, c'est Jean-François... il devait te chercher d'un côté, moi de l'autre...

Puis, appelant à demi-voix :

— Est-ce vous, Jean-François?

— Oui . . . madame Bastion, répondit le met aycr que l'on ne voyait pas encore, mais que Ion entendait venir en écartant les branchages; je n'ai pastrouvéM. Frédérik.

— Rassurez-vous, mon fils est la... Jean-François.

— Ah!,., tant mieux, madame Bastion, dit le métayer, car je viens d'entendre parler la-bas... du côté de l'étang... pour sûr, c'est une ronde des gardes do M. le marquis.

Ce disant, h; métayer panil (hms la clairière.

Frédérik, malgré l'audace de sa haine, n'osa pas, en jjrésence d'un étranger, répéter les mena('es(|u'ilavait proféréesdevaiil sanièn'; il mil son fusil sousson bras, et, toujours sombre, silencieux, il se disposa à suivre madanie Bastieii.

— Allons, iilldiis, monsieur l'rédérik, dit leniélayer, il no faut |)as lenlcTle diable; les gardes do M. Femar- <juis approchent; vous èl(»s dans nn foniré... \olre fusil a la main; il fait nn clair de lune ^u^crbc pour lr'-br;i-

conniers... cest assez pour qu'on vous déclare procèsverbal...

Puis, s adressant à madame Bastien :

— Je vas marcher devant madame, je connais une petite sente qui nous conduira droit et vite hors de ce taillis et du côté opposé à celui où Von entend les gardes^

Les forces de Marie étaient a bout; elle s'appuya sur le bras de son fils qui, toujours concentré, ne lui adressa pas une parole. ..

A son arrivée chez le métayer, la jeune mère, pâle» affaiblie, frissonnait de tous ses membres: Jean-François voulut absolument atteler son cheval a sa charrette pour reconduire Marie et son fils; elle accepta cette offre, car, brisée par tant d'émotions, elle eût été incapable de faire de nouveau à pied le long trajet qui séparait la métairie de sa maison où elle arriva avec son fils vers neuf heures du soir.

A peine de retour, Frédérik chancela, perdit connaissance et tomba bientôt dans une violente attaque nerveuse qui porta l'effroi de sa mère à son comble; cependant, aidée de sa vieille servante, elle donna tous les soins possibles a son fils qui fut transporté dans sa chambre et mis au lit.

Durant cet accès spasmodique, et bien que ses yeux fussent fermés, Frédérik versa des larmes.

Revenu a lui et voyant sa mère penchée à son chevet, il lui tendit les bras et la serra longtemps contre lui, avec des sanglots déchirants. Puis cette nouvelle crise passée, il dit se trouver plus calme et avoir surtout besoin de solitude et d'obscurité; se tournant alors vers la ruelle de son lit, il ne prononça plus une parole...

Marie, avec une rare présence d'esprit, avait, lors doson retour et pendant l évanouissement de Frédérik,

donné Tordre de clouer en dehors les contrevents de la chambre où il couchait; l'on n entrait dans cette chambre que par la sienne à elle, où elle se proposait de veiller toute la nuit, en laissant entr' ouverte la porte de communication... elle n avait donc pas a redouter jusqu'au lendemain quelque nouvel égarement de la part de son malheureux enfant.

Elle n'était pas de ces femmes que la douleur paralyse et frappe d'irrésolution ou d'impuissance. Si épouvantable que fût la découverte qu'elle venait de faire, une fois seule, elle l'envisagea résolument, après avoir voulu se persuader un instant que son fils n'avait pas sa tête a lui en préméditant un crime exécrable.

— Je n'en puis douter, se dit-elle, Frédérik éprouve une haine implacable contre le jeune marquis de Pont-Brillant... Les ressentiments de cette haine, longtemps concentrée sans doute, sont cause du changement qui s'est opéré en lui depuis quelques mois. Cette haine est arrivée àce point d'exaltation, (luemon fils, après avoir tenté de tuer M. de l»ont-13rillant, n a peut-être pas renoncé a cette horrible pensée.

— N'oila les faits.

— Maintenant (juclle circonstance mystérieuse a pu faire naître et dével()i)[)er cliez mon fils cette rago contre un adolescent de son Age?

— (lommenl mon fils, élevé |)ar moi et (pii naguère me rendait la jjUis lière, la plus heureuse des mères, en esl-ii venu à concevoir l'idée... d'un tel crime?

— Tout ceci est secondaire; je chercherai pluslard h résoudre ces(iuestioi\s tjui coiilbn(h'iil ma raison et me font douter de moi-même .

— Ce (pi'il faut d'a!»ord. et ii linslanl , c'est arrach(»r mon fils a d'horribles t('iili;!i(ins, cl reiMj)écher maté-

L'tNVIE. 27

riellement de commettre un meurtre. . . Voilà ce qui est imminent .

Etaprèsavoir été. sur la pointe du pied, prêter l'oreille a la porte entrouverte de la chambre de Frédérik, quelle entendit pousser un gémissement douloureux, après quoi il retomba dans un morne silence, Marie se mit a sa table et écrivit la lettre suivante a sou mari :

A M. Bas tien.

a Je vous ai déjà écrit, il y a quelques jours, mon ami, au sujet delà mauvaise santé de Frédérik et du départ de l'instituteur que vous m'aviez autorisé à prendre.

» L'état de mon fils s'aggrave, il me donne de sérieuses inquiétudes, il est urgent de prendre un parti décisif...-

M Je suis allée avant-hier consulter encore notre ami le docteur Dufour. Il pense que l'âge et la croissance de Frédérik causent son état nerveux, inquiet, maladif; il ma engagé a donner a cet enfant le plus possible de distractions, ou, ce qui serait de beaucoup préférable, a le faire voyager.

» C'est a ce dernier parti que je m'arrête; dans la complète solitude où nous vivons, il me serait impossible de donner aucune distraction a Frédérik.

» Il n'est pas probable que vos aftaircs vous permettent de nous accompagner a llyères, où je désire conduire mon fils; en tous cas, je partirai avec lui; Marguerite nous accompagnera. Notre voyage durera cinq ou six mois, peut-être moins; cela dépendra de l'amélioration de la santé de Frédérik.

.) Pour mille raisons trop lon^zuos à vousénuméror ici, j ai fixé notre dcparl à lu7idi pi'oclmin; jo serais

partie demain, si j'avais eu l'argent nécessaire; mais j'ai employé, comme d'habitude, aux dépenses de la maison, la somme que votre correspondant m'a fait tenir pour cet usage, a la fin du mois dernier; et, vous le savez, sauf les cent cinquante francs que vous me donnez mensuellement pour mon entretien et celui de Frédérik, je n'ai pas d'argent.

» J'envoie cette lettre ce soir k Blois par un exprès, ainsi clic gagnera six heures, vous la recevrez aprèsdemain matin., je vous conjure de me répondre courrier par courrier et de menvoycr un mandat sur votre banquier de Blois; je ne sais quelle somme vous fixer; vousconnaissezlasimplicité de mes habitudes; calculez ce qu'il faut pour nous rendre à Hyères avec Frédérik et Marguerite par la diligence; ajoutez à cela, les petites dépenses imprévues du voyage, et de quoi vivre à llyôres pendant les premiers temps de notre séjour; je m'établirai là le plus économiquement possible, je vous écrirai ensuite combien nous aurons à dépenser par mois.

» Ordinairement la multiplicité de vos affaires, sans doute, vous empéclie de me répondre ou ivnd vos réponses très-tardives, il n'en sera pas ainsi de celle lettre... vous en comprendrez C excessive importance,

r» .fe ne veux pas vous alarmer; mais j(» dois vous le dire, l'état de Frédérik ollVe des symjjlèmes d'une telle fîravilé, que ce voyage peut ûtre, et sera, je l'eS' père... LK SALUT di-: mon fils.

» Je crois vous avoir donné, dej)uis bienlèt dix-sept ans, assez do raisons do compter sur la solidité do mon caractère et sur la tendresse éclairée (pie je porte h Frédérik, pour étnî assurée» d'avance (pie vous a|)prouvorez ce voyage, si soudain (ju'il doive vous pa-

raître; vous aiderez, n'est-ce pas, de tout votre pouvoir, à une résolution dictée par la plus impérieuse, la plus urgente nécessité,

j> Je laisserai ici le vieil André; il gardera la maison et fera votre service lorsque vous \"iendrez; c'est un homme très-sûr, a qui je puis tout confier en mon absence... Ce voyage n'offre donc sous ce rapport aucun incoménient.

» Adieu, je suis très-inquiète et très-triste.

» Je termine promptement cette lettre afin de l'envoyer ce soir même.

» Lundi matin, au reçu de votre réponse, je vous écrirai et je porterai moi-même la lettre à Biois; j'y serai vers deux heures, afin de recevoir de votre correspondant l'argent nécessaireà notre voyage; je prendrai le soir même la voiture de Paris, où nous ne resterons que vingt-quatre heures, pour de là gagner Lyon et continuer notre route vers le Midi. » Encore Adieu.

» Marie Bastien. »

Ceci écrit, madame Bastien donna Tordre d'atteler le cheval et d'aller aussitôt porter cette lettre a Blois.

Au retour Ton devait passer par Pont-Brillant et y laisser un billet que Marie écrivit au docteur Dufour afin de le prier de venir le lendemain et pour l'instruire de la crise nerveuse dont Frédérik avait été atteint

Restée seule, et après s'être plusieurs fois assurée de l'état de son fils qui paraissait céder à une sorte d'assoupissement mêlé d'agitation, madame Bastien réfléchit encore à la détermination qu'elle venait de prendre au sujet de ce voyage soudain et le trouva do l)lus en plus opportun.

Elle se demanda seulement avec angoisse comment faire pour empêcher Frédérik de la quitter un seul moment jusqu'au jour de leur départ.

Minuit venait de sonner...

La jeune mère était plongée dans la plus navrante méditation lorsque, au milieu du profond silence de la nuit, il lui sembla d'abord entendre au loin le bruit du galop d'un cheval sur le chemin qni passait devant la ferme, puis, que ce cheval s'arrêtait à la porte, de la maison.

Bientôt Marie n'eut plus de doute, l'on se mit a sonner violemment au dehors.

L'heure était si indue, que, s'imaginant que les gardes du marquis avaient connaissance du guet-apens tendu par Frédérik, et que l'on venait peut-être l'arrêter, madame Bastien se sentit saisie d'épouvante; terreur exagérée, terreur folle, mais, hélas! excusable, dans l'état d'esprit où se trouvait la pauvre jeune femme; aussi, lorsqu'elle eut entendu sonner, cédant à un mouvement macliiual, elle courut fermer la porto de la chambre de son fils, en cacha la clé, et prêta de nouveau loreille avec une angoisse jjrofonde.

Depuis (juclques moments, un bruit insolite régnait dans la maison, l'on fraj)pa à la porte de la chambre de madame Bastien.

— Oui est la? demanda-t-elle.

— Moi... Marguerite, madame.

— One voulez-vous?...

— Madame... c'est M. le docteui- Dufour, il vient d'arriver achevai...

Mario res|)ira et rougit do ses folios craintes MargueritcM'onlinua :

— M. le docteur voudrait |)arler ii madame pour

quelque chose de très-pre?sé, de très-important !

— Priez M. le docteur de nVattendre dans la bibliothèque... Faites-y tout de suite du feu. et mettez-y de la lumière.

— Oui, madame.

^.laisréfléchissant qu'ainsi eUe séloiguait de son fils, madame Bastien rappela vivement la servante et lui dit:

— Je recevrai M. Duibur ici, dans ma chambre; priez-le de monter.

— Oui, madame...

— Le docteur ici... à une pareille heure? se dit madame Bastien, profondément surprise, que peut-il vouloir? il est impossible qu'il ait déjà reçu ma lettre.

Presque aussitôt le médecin entra chez madame Bastien, précédé de 3Iarguerite qui se retira discrètement.

Les premiers mots de M. Dufour à la vue de Marie, furent :

— Ah!... mon Dieu'.... quavez-vous?

— Moi?... docteur... mais rien...

— Bien!... s écria le médecin en regardant Marie avec une surprise douloureuse, car, depuis la veille et surtout en suite des terribles émotions de la soirée, les traits delà jeune femme avaient subi une altération profonde, saisissante. Rien? répéta le docteur, vous navez rien?...

3Iadame Bastien, comprenant la pensée de M. Dufour a son accent et a Texpression de son visage, répondit avec une simplicité navrante :

— Ah... oui... je sais...

Portant alors un doigt à ses lèvres, elle ajouta h demi-voix en montrant du regard la porte de la chambre de Trédérik :

— Parlons tout bas... je vous en prie, cher docteur... mon fils est Fa... il dort, il a eu ce soir une cruelle crise... je viens de vous écrire; je vous priais de venir demain... c'est le ciel qui vous envoie...

Remis de la pénible impression qu'il avait ressentie à la vue du changement des traits de madame Bastion, le docteur lui dit en baissant le ton de sa voix :

— Puisque je viens à propos, je n aurai pas alors h vous prier d'excuser cette visite faite à une heure si avancée...

— Peu importe... mais de quoi s'agit-il donc?

— J'ai a vous entretenir de choses très-graves, qui ne peuvent souffrir aucun retard... C'est ce qui m'a forcé de venir chez vous, presque au milieu de la nuit et au risque de vous inquiéter.

— ]Mon Dieu, ([u'y a-t-il donc?

— Votre fils dort... n'est-ce pas?

— Je le crois...

— Mais, s'il ne dormait pas, pourrait-il nous entendre?

— Non... si nous nous rapprochons do la cheminée et que nous parlions bas.

— Uap|)nic!u)ns-n()us donc de la cheminée, et parlons bas, ii'piit -M. Diiiour, car il s'ai;i( de lui...

— De Frédérik?

— De Frédérik, réjjondit le docteur en allant s'asseoir a côté (le la cheminée, au|)[és (h; madame liaslien.

l']|, en effet, ^rnco, h réloi,i,'iuMnent et h l'épaisseur de la |)()rto de sa clianibre à couclier, Fiédérik; ne pouvait et no i)Ut entendre un mot delcnlretien suivant ;

l'exyie. 33

Ces mots du docteur Dufour : Je viens vous parler de Frédérik, étaient d'un si étrange à propos, que Marie, sans trouver une parole, regarda le médecin avec une profonde surprise.

Il s en aperçut et reprit :

— Oui, madame... je viens vous parler de votre fils..=

— Et... a quel sujet?

— Au sujet... du changement moral et physique que vous remarquez en lui, et qui vous donne de si cruelles inquiétudes...

— Oui... ohl oui... bien cruelles...

— Il s" agirait... de le guérir peut-être...

— Vous!... mon bon docteur?

— Moi!... non.

— Que voulez-vous dire?...

Après un moment de silence, le docteur tira une lettre de sa poche, et la remettant h madame Bastien :

— Ayez d'abord la bonté délire cette lettre... que j'ai reçue ce soir.

— Cette lettrel et de qui est-elle?

— Veuillez la lire...

Marie, de plus en plus étonnée, prit la lettre et lut ce qui .-^uit :

« Mon cher Pierre, la dili-^'cnco s'arrélc durant une

ok LES SEPT PEGIIÉS CAPITAUX.

heure; je profite de cette occa.-ion pour t'écrira en hâte.

» Après l'avoir quitté hier soir, le sujet de notre dernier entretien a occupé toute ma pensée, j'y complais; ce que j'ai vu, ce que j'ai appris par ton récit, ne pouvait faire sur moi une impression éphémère...

» Cette nuit, ce matin encore, je n'ai donc songé qu'au pauvre enfant do madame Bastion.

Marie, interrompant sa lecture, regarda le docteur avec un étonnement extrême et lui dit vivement :

— De qui est donc cette lettre?

— De mon meilleur ami, d'un homme du caractère le plus généreux, du cœur le plus noble qu'il y ait au monde...

— Le titre de votre meilleur ami disait tout cela pour moi; mais comment donc sait-il?...

— Vous rappelez-vous... le jour de la Saint-Ilubort, chez moi... cet étranger?...

— A qui mon fils a répondu si... durement!

— Oui...

— Va vous avez dit... à cette personne...

— Tout ce (juil y avait... d'adiiiirahle dans votre dévouement maternel... Oui, j'ai commis cette indiscrétion... je m'en accuse... Veuillez, je vous en prie, conlinucr la lecture de cette lettre.

Marie continua et relut ces mots avec inu^ attention manjuée :

« ... Cette nuit, ce malin encore je n'ai donc songé qu' au pauvre enfant de madame liastien,

» lu le sais, i'ierre, j)hysi()n()niiste exercé par de uombreu.-ies observations, j ai été larcinenl trompé par les indue! ionscaraclérisliques<iue je tirais de certaines physionomies.

» Aussi, en refléchissant à mes remarques d'hier, a ce que j'ai vu, à ce qui est arrivé lors du passage de ce cortège de chasse, tout me donne la conviction que le fils de madame Baslien, est possédé d'une haine implacable, ., contre le jeune marquis de Pont- Brillant, »

Marie, stupéfaite de la vérité de cette observation, que la scène de la forêt venait encore confirmer, tressaiUit; à ce souvenir, qui réveilla sesterreurs, cachant sa figure entre ses mains, elle ne put retenir un sanglot déchirant.

— Mon Dieu!... qu'avez-vous? s écria le docteur.

— Ah!... reprit-elle en frissonnant, cela n est que trop vrai...

— Cest de la haine que ressent Frédérik?

— Oui. . . reprit Marie dune voix étouffée, une haine implacable!

Puis, frappée de la pénétration de Tami du docteur Dufour, madame Bastien continua de lire avec un intérêt croissant :

« Cette haine admise. . je n'ai pas cherché k en découvrir la cause... Pour y parvenir, il faudrait être journellement avec ce pauvre enfant; alors, k force de patience, d'étude, de sagacité, l'on saurait sans doute ce secret... découverte indispensable a la guérison de Frédérik.

» A défaut de ce secret, je me suis demandé si cette haine devait être vivace, opiniâtre et avoir ainsi fatalement de dangereuses conséquences, ou bien si ce n'était qu'un sentiment passager?

)) Vn examen attentif de la physionomie de Frédérik, dont j'ai conservé le souvenir le plus précis, l'angle de son front, le contour de son menton, me don-

nent la conviction qu'il n'est pas de caractère plus résolu... plus tenace que celui du fils de madame Bastien.

» Cette conviction bien établie qu'une haine implacable est déjà profondément enracinée dans le cœur de Frédérik, je me suis demandé d'abord par quelle apparente contradiction, élevé par une mère telle que la sienne, il pouvait être en proie à une si funeste passion? »

— Mais... mon Dieu! dit vivement Marie, quel est donc cet homme qui semble connaître mon fils, mieux peut-être que je ne le connais moi-même?... cet homme dont la pénétration... m'etfraye... car elle a été encore plus loin... encore plus avant... que vous ne le pouvez penser...

— Cet homme, répondit le docteur avec mélancolie, cet homme a beaucoup souffert, beaucoup vu et beaucoup observé... Là est le secret de sa pénétration...

Madame Bastion se hâta de continuer sa lecture.

a Tu m'as dit, mon ami, (lue Frédérik était arrivé à ce que tu appelles un âge de transition, époque do la vie, souvent critique et signalée \)nv do t^raves perlurbalions [)hysi(iues.

» Frédérik peut, en effet, être soumis h l'action do cette crise; s'il en est ainsi, le voici donc, par son état, in(|uiet, nerveux, impressionnabhî, Irès-prédisposé h éprouver des sentiments d'autant [)lus |)uissants,(iu'ils pont nouveaux pour lui... et par cela même en deliors des j>révisiuns de sa mère et de la .salulaire inlhienco qu'elle a jus([u'ici exercée .sur lui.

» l"!n ollet, commenl ralVeclion el la prudence de niadiime B;»s!ien p(»uvaienl-ell(S le pn'inimir contre

un danger que ni lui ni elle ne soupçonnaient? Non, non pas plus que son fils, elle ne devait s attendre a ce brusque envahissement d'une passion violente et la conjurera temps. Non, cette mère si éclairée n a pas plu^a se reprocher ce qui arrive aujourdhui, quelle n'aurait eu de reproches a se faire, si son fils enfant avait été atteint de la rougeole,.ou, adolescent, dune maladie décroissance.

» Il en est ainsi de cette accusation que madame Ba-tien porte contre elle-même :

w J'ai failli en quelque chose à mes devoirs de mère, puisque je n'inspire pas àmon fils assez de confiance pour qu'il m'avoue ce qu'il ressent.

» th: mon Dieu... je suis certain qu avant ces tristes événements jamais Frédérik n avait manqué de confiance envers sa mère. . . »

— Oh! jamais... dit Marie en interrompant sa" lecture, jamais...

— Hh bienl n ètes-vous pas de l'avis de mon ami, demanda le docteur, quant au peu de justice des reproches que vous vous adressez?

— Oui... reprit madame Bastien pensive, je ne ferai pas de fausse modestie avec vous, bon docteur, j ai la conscience davoir rigoureusement accompli ma tâche de mère. Il ne nVét^ait pas humainement possible... je le reconnais, dempécher ou de prevemr le malheur qui m'accable dans mon fils...

— Est-ce que cela pouvait faire l ombre d un

doute?

— Un mot seulement, mon cher docteur, reprit Marie après quelques instants de silence, votre ami a vu Frédérik cpielques instants a peine... mais, helasl suffisamment pour s'entendre adresser de blessantes

l'ENVIB. T, 11. •*

paroles... Qu'un esprit généreux n'ait qu indulgence et compassion pour Temportement d'un pauvre enfant malade... je le conçois, mais entre ce bienveillant pardon... que jamais je n'oublierai... et l'intérêt profond, réfléchi... que votre ami montre pour Frédérik... il y a un abîme... Cet intérêt... qui a donc pu... le mériter à mon fils?

— La fin de cette lettre vous le dira... Je puis cependant dès a présent vous mettre sur la voie... Mon ami a eu un frère... beaucoup plus jeune que lui et dont il a été uniquement chargé après la mort de leur pèrea tous deux... Mon ami aimait passionnément cet enfant... c'était la seule affection de sa vie studieuse et solitaire. Ce jeune frère avait l'âge de Frédérik; commeluiil était beau, comme luiilétaitnoblementdoué... comme lui enfin il était idolâtré, non par une mère... mais par le plus tendre des frères.

— lit qu'esl-il devenu? demanda Marie avec intérêten voyant les traits du docteur s'assombrir.

— Ce frère... mon ami l'a perdu... voilLi six ans.

— Ah! maintenant, je comprends, s'écria Marie, les belle âmes seules, loin de s'aigrir par la douleur, deviennent plus tendres, plus romj)atissanles encore.

— Vousdilesvrai, répondit le docteur avec émotion, c'est un(; grande âme (|ue celle de mon ami...

De plus en plus pensive, niadauic Haslien continua sa lecture :

« J'en suispres(iu(' ccrliiiri, avant ces tristes circonstances, jauuiis Frédérik n";i\.iit iiianiiué de conlianco envers sa mère... parce qu'il n'avait rien do coupable cl lui (lis-iiiMil('r,;iussi, plus ilsc ninnlre, h col le heure, impénéljai)le, plus on doit craindre que le secrel (juil ruche no soit fâcheux.

l'e>vie. 39

» Mainteant que la maladie nous est connue, ainsi que tu dirais, mon ami, quels sont les moyens, les chances de guérison?

)) Il faudrait, avant tout, connaUre La cause de haine.,, de Frédérik.,, remonter jusquà la source de ce sentiment, pour le tarir, ou du moins pour en détourner le dangereux courant.

«Cet important secret, ';essayera-t -on de le pénétrer?

» Essayera-t-on de l'obtenir par la confiance?

» Hélas! il en est souvent de la confiance et de la défiance, ou plutôt de la non- confiance, ainsi que de ces premières impressions d'où résultent des antipathies ou de sympathies invincibles.

» Frédérik aime tendrement sa mère, il est pourtant resté sourd à ses prières; il est donc presque certain maintenant, que jamais il ne lui dira son funeste secret, soit par respect humain, soit pour nepascompromettre le succès de sa vengeance... conséquence inévitable DE !A HAINE... lorsquclle est aussi opiniâtre, aussi énergique qu elle parait Tèire chez Frédérik. »

En lisant ces mots, soulignés par Henri David, dans le but de leur donner une plus grave signification... les mots, iîélasl trop justifiés par la scène de la forêt, les mains de madame Bastien frissonnèrent... et elle continua sa lecture d'une voix altérée:

» Il est donc à peu près démontré que madame Bastien doit renoncera lespoir d'obtenir, par la confiance, le secret de son fils.

» Emploiera-t-elle la pénétration?

» La pénétration?... Mciange de froideobservation... do dissimulation et de ruse. . . car, pour surprendre un secret ol)Stinénienf radié... il faut employer mille nioven-: (it'lonrnés...

^0 LES StPT PÉCHÉS CAPITAUX.

» Tristes moyens que leur but seul peut faire absoudre... Ainsi, tu ne crains pas, mon ami, d'employer quelquefois de violents poisons pour la guérison de tes malades.

» Eli bien! penses-tu qu'une femm.e pénétrée de sa dignité maternelle, veuille... et puisse s'abaissera un pareil rôle?... ou plutôt... ( une mère songe peu à sa dignité, lorsqu'il s agit du salut de son enfant), croislu... qu'une femme comme madame Bastien ait, nonla volonté, mais le pouvoir déjouer un rôle qui exige tant de sang-froid, et, je le répète, tant de dissimulation?

» Non, non, la pauvre mère... pûlirait, rougirait, se trahirait à tout moment... et, malgré sa résolution, elle hésiterait a chaque pas tenté dans cette voie souterraine, en sachant même que cette voie peut aboutir au salut de son fils. »

Madame Bastien baissa la tête avec accablement ses mains, qui tenaient la lettre, retombèrent sur ses genoux... deux larmes coulèrent lentement de ses yeux fixes, alors voiléspar la douleur... elle dit en soupirant:

— Un est que trop vrai, je reconnais mon im[)uissancc!...

• — Je vous en supplie... ne voué désolez pas ainsi !... sécrialedoct(,'ur ; vous aurais-je, mon Dieu! apporté cette l(!ttre... et d ailleurs, mon ami me l'eùt-il écrite s'il n'avait cru trouver... et, en efiet, trouvé, je l'espère, le moyen (le remédier aux périls, aux diflicuUés (ju'il vous signale? Aclieviîz... achevez de lire, je vous en conjure...

Marie secoua trisicmeni la lêle et poursuivit :

» Voici maintenant, sj-lon moi,l(>s deux seuls partis à prtîndre |)ar madame Bastien pour conjurer les maux dont elle s'alarme avec raison .

l'envie. Ui

» Suivre et développer la sage pensée qu elle avait eue de s'adjoindre un précepteur.

» Je m'explique: il s'agirait, selon moi, bien moins d'intéresser pour le moment Frédérik a de nouvelles études, que de lui enseigner des vérités pratiques; car il arrive une époque où la tendresse maternelle la plus éclairée est insuffisante pour la direction d'un fils.

» Il faut la science de la vie des hommes, pour donner a un adolescent cette seconde éducation, cette éducation virile et forte qui l'arme contre ces rudes épreuves, contre ces dangereux entraînements, dont une femme ne peut avoir 1 expérience, et desquels il lui est donc bien difficile de sauvegarder son fils.

» Un père intelligent et tendre pourrait seul dignement accompfir cette tâche sacrée; mais puisqu'il parent que les occupations de M. Bastion le retiennent toujours loin de chez lui, il faut a Frédérik un précepteur de science suffisante; mais, avant tout, homme de cœur, dlionneur et d'expérience.., un homme enfin qui comprenne l'importance presque redoutable de cette mission : façonner un adolescent à laviede rhomme,

» Ce précepteur tel que je le conçois, tel quille faudrait, éclairé des lumières que lui donnerait madame Bastien sur le passé, aidé de l'inlluence (lu'elle a dû, malgré tout, conserver sur son fils, un tel précepteur, à force de pénétration, de patiente étude, arriverait d'abord à conniiilre le secret de la haine de Frédérik, iiiderait sa mère k combattre, à détruire cette haine (inns le cœur de ce malheureux enfant, puis continuerait pour son éducation d'homme, ce que madame l>astien avait si admirablement cn*innencé;car enfin... >-on fils ne lui a pour ainsi dire échappé qu'alors qu'il

h1 LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

eût fallu pour le conduire, la main forme et expérimeniéed'un homme, au lieu delà main timide et délicate d une femme.»

— Cela nest que trop vrai, dit madame Bastienen s interrompant, j'avais senti cette nécessité en pensant k donner un précepteur à mon fils... vous le savez, mon cher docteur. . Désespérée de mon impuissance, je m'étais dit que peut-être ce précepteur, pris d'abord pou'' tâcher de ranimer le goût de l'étude chez Frédérik, m'aiderait ensuite à le diriger, puisque mon mari ne peut .. ni ne veut s'occuper de son fils comme il le faudrait. Ce précepteur, vous le savez, était loin, sans doute, de réunir toutes les conditions que j'aurais désirées, mais il était suffisamment instruit... et surtout d'une patience, d'une douceur rares... -Malheureusement, le mauvais vouloir, les emportements de mon fils lont rebuté...

Maintenant, dans Tisolement où je vis, et s'il faut tout vous dire, limitée k la modique somme que mon mari a consenti a grand'fX'ineii alVecleriicel te dépense, portant la plus impurtante de toutes... où pourrai-je trouver un précepteur... tel que le dépeint votre ami? Et d'ailleurs, comment le faire accepter i)ar Frédérik dans lélat d'irritation où il se trouve? Ht jinis enlin, plus un précepteur aura conscience do sa valeur, de sondévoiii'inent et de sa dignité, moins il voudra s'exposer au\ violences de mon lils... Hélas! \ous le voyez... il faut renoncer i^ce moyen, dont je reconnais cependant t()ut(î la valeur.

Kt la jeune feiunu» poursuivit sa lecture.

« Si madame Hast icii. par des motifs parliculiers, ne désirait pas s'adjoindre; un précepteur, il lui reste une ressource, (jui peut-être ne guérira pas radicale-

nient l'âme de Frédérik... mais qui du moins le distraira forcément de l'idée fixe don- il paraît dominé; il faudrait., que sa mère partît au plus tôt avec lui pour un long voyage... »

— Cette résolution... de partir avec mon fils, dit Marie ensinterrompant, je Tavais prise... Ce soir, et au moment où vous êtes arrivé... je venais d écrire à mon mari pour le prévenir de ma détermination. Ah! du moins... je ne me suis pas trompée cette fois, puisque sur ce point je me trouve d'accord avec votre ami... il me reste donc quelque espoir...

— Oui... mais selon... mon ami... et il a, je crois, parfaitement raison, un voyage n'est qu'un palliatif ainsi que vous allez le voir...

En etTet, madame Bastien lut ce qui suit :

« Je ne doute pas des bons effets momentanés d'un voyage sur l'esprit de Frédérik; d'abord léloignement de 1 objet de .sa haine, puis l aspect desiieijx nouveaux, les mille incidents de la route, la présence continuelle de sa mère, distrairont nécessairement Frédérik de ses funestes pensées... l'en distrairont... mais malheureusement ne les détruiront pas...

» Pour me résumer :

» L'assistance d'un précepteur digne de cette mission, doit mettre madame Bastien à même de guérir Frédérik, et de le préserver du retour des passions mauvaises. . .

» Unvoya ge peut améliorer la situation morale deFrédérikct permettre, chose très-importante d'ailleurs, f/e yflyM^{/Mfetnp5...unvoyiigeenfindépend absolument de la volonté de madame Bastien, etpcut s'oxccuter l'instant.

» Il n'en c-i pas ainsi de U; rer.C( n!re ilun précep-

leur. Je sais qu il est difficile de trouver à Tinstaiit un comme capable de comprendre cette mission, rendue plus difficile encore par la position exceptionnelle de Frédérik... Aussi, j'ai tellement conscience de ces difficultés.,, que si tu crois mon offre acceptable... et avant tout convenable... je serais heureux de m'offrir à madame Bastien pour être le précepteur deFrédérik.»

La stupeur de Marie fut si profonde, qu elle s'interrompit brusquement.

Puis, croyant avoir mal lu, elle redit tout haut cette ligne comme pour bien s'assurer de sa réalité :

« Je serai heureux de ni offrir à madame Bastien pour être te précepteur de Frédérik... »

— Oui, dit le docteur avec émotion, et s'il le dit... c'est que cela est...

— Pardon, docteur, balbutia la jeune femme presque étourdie de cet incident, pardon... mais le saisissement... que me cause cette offre inattendue. . . incompréhensible...

— Incompréhensible... non... Quand vous saurez quel estcelui qui vous fait cette offre.. .mieux (jue personne vous af)i)ré(ierez le sentiment auquel il obéit.

— Mais enim... docteur... sans me connaître...

— D'abord... il vous connaît... car j'ai été, je vous l'ai dit, trés-indiscret... et puis... tout autre précepteur (}ui se proi)oserait, vous connaîtrait-il davan-

— Mais... sttlic ami n'a jamais été [)ré(('pU'ur?

— Jamais... (Icjjentlanl... d a|)rés sa Icllre... no lo tenez-vous |)aspourun honmic d im esprit juste, généreux, éclairé? Ouant l\ son savoir, je peux vous lo garaiilir, il est rare eu loules choses...

— Je vous lai dit, <lo( l(»iu*, etle lettre montre nue

l'envie. Ub

profonde connaissance de lame, une rare élévation de sentiments. . . et par cela même je ne puis comprendre qu'un homme si éminemment doué puisse se résoudre à accepter les fonctions de précepteur, toujours regardées comme si subalternes.

— Il croirait, lui, au contraire, faire preuve d'outrecuidance en acceptant, sans être capable de les remplir, ces fonctions, qu'il regarde avec raison comme un sacerdoce...

-Madame Bastien, en proie a une indéfinissable émotion, poursuivit sa lecture.

a Cette proposition tétonnera peut-être, mon ami, car je t'aiquitté liiersoir, afin de me rendre a Nantes, où je dois m'embarquer pour une longue traversée... Puis, je n'ai jamais été précepteur, et ma position de fortune me permet de ne pas chercher une ressource dans ces fonctions; enfin, madame Bastien ne me connaît pas, et je désire obtenir la plus grande preuve de confiance quelle puisse me donner ; me laisser partager avec elle la direclion de Frédèrik,

» Ta première surprise passée, mon ami, tu te rap^ pelleras que, tout en tâchant de donner un but d'utilité a mes voyages, j'ai surtout cherché, dans cette vie aventureuse, une distraction aux regrets éternels que me cause la mort de mou pauvre jeune frère... Mon excursion au Sénégal, peut daillturs être ajournée... sans dommage pour la cause que je désirais servir dans cette circonstance.

» Quant a ma capacité comme instituteur, je puis, tu le sais, offrir scientifiquement parlant, toutes le^ sûretés désirables, quoique je n'aie jamais fait d'autre éducation que celle de mon bien-aimé Fernand.

» Maintenant, comment en quelques heures de ré-

flexion me suîs-je décidé a essayer la guérison moraie de Frédérik, si elle m'était confiée?

» Rien de plus extraordinaire pour qui ne me connaît pas.

1) Rien de plus simple pour toi qui me connais.

») Depuis la mort de Fernand, tous les enfants de son âge... m'inspirent un intérêt indéfinissable. Aussi, hier, a la vue de Frédérik, dont la rare beauté ma d'autant plus frappé, que l'expression de sa physionomie paraissait plus sombre, plus douloureuse, je me suis senti profondément ému; puis lorsque, a certains indices, j ai cru deviner les cruels sentiments de ce malheureux enfant, j'ai éprouvé pour lui une compassion sincère. Ce que tu m'as ensuite appris de l'admirable dévouement de madame Bastion, a porté mon intérêt a son comble, et, en nous séparant, je te disais que, cette fois encore, il m'était cruel de me résigner k une commisération stérile.

» xMais, cette nuit, après avoir beaucoup songé à la gravité de l'état moral de Frédérik, aux alarmes toujours croissantes de sa mère, et enfin aux obstacles qu'elle aurait a vaincre pour arriver a la guérison do son fils, j'ai entrevu, je le crois, les moyens d'arriver à cette guérison , et cet te'guérison , . . j'olVre de la tenter...

» (Jue mon apparente générosité ne te surpreimo pas, mon ami.

» Selon moi, certaines infortunes obligknt autant que certaines félicités..,

)» .l(u-roiraisn!n(lre \m pieux hommage h la mémoire do mon pauvre Fernand, en faisant pour Frédérik ce (jue j'avais esj)éré faire ])()ur mon frère; ce me serait, il la fois, la |»lus sahitairt» distraction, la plus douco consolation de mes chagrins...

l'envie. Ul

r> Voilii, mon ami, tout le secret de ma résolution; maintenant je suis certain qu'elle ne t'étonnera plus...

» Simon offre est acceptée... j'accomplirai ma mission avec conscience...

» D"après ce que je sais de madjme Bastien, elle doit, il me semble, comprendre mieux que personne le motif de ma démarche. Aussi, en y réfléchissant, je crois que tu peux lui communiquer cette lettre, d'abord seulement écrite pour toi.

» Tu compléteras verbalement les renseignements que madame Bastien pourra te demander sur moi; tu sais toute ma vie... En un mot, dis ce que tu croiras devoir dire pour prouver à madame Bastien que, surtout moralement, honorablement parlant, je suis digne de sa confiance.

» Réponds-moi à Nantes; il est indispensable que j'aie, d'aujourd'hui en huit, une décision quelconque, car CEndymion part le iZi courant, sauf les vents contraires; il s'agit, pour madame Bastien de prendre une détermination très-grave. Aussi, ai-je désiré lui laisser un jour de réflexion de plus; en t'écrivant d'ici ma lettre gagne ainsi près de vingt-quatre heures.

» Si mon offre est refusée, j'accomplirai mon voyage.

» La voilure repart.. Adieu en hâte, mon bon Pierre, je n'ai que le temps de fermer cette lettre et de te serrer la main.

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