‹ L'Épargne Forcée MonétaireChapitre 13 sur 56 · PAGES · texte numérisé non relu

PAGES

rémunérées ; il faut qu’elles reçoivent un revenu transformable en biens de consommation. D’autre part, ce qui a permis de libérer ces mêmes forces productives, c’est une épargne, donc une diminution de la consommation pour les épargnants, qui aboutit, nous l’avons vu, à une diminution relative de la consommation globale.

Il est évident, par conséquent, que le mécanisme de l’épargne ne crée pas un surplus de biens de consommation, qui serait ensuite, du fait de l’investissement, transféré aux agents de production pour être consommé par eux. On ne peut davantage représenter le capital libre comme un stock de biens de consommation, mis en réserve pour couvrir les besoins courants pendant la période de production : dans la société, il n’existe pas de stocks de cette catégorie, — les « stocks » existants ne varient pas avec les mouvements de l’épargne, mais sont déterminés par des facteurs entièrement différents, dus notamment aux mouvements saisonniers de la production et à l’ensemble des mouvements cycliques. La production des biens de consommation est continue et se développe en même temps que celle des biens de production. Le stock des biens de consommation n’est que la quantité existante, à un moment du temps, et constamment renouvelée, de ces biens.

Observons, en outre, que les « avances » de biens faites par les entreprises le sont non seulement aux salariés, mais à tous les agents de la production, donc, au même titre, aux propriétaires de la « terre » et

des agents naturels, et aux vendeurs de biens capitaux (1). Les revenus présents des facteurs de la production sont les produits de services passés, qui étaient eux-mêmes à ce moment des « avances » sur le produit futur. De même que les salaires, ces revenus représentent la valeur escomptée de leur production future (2).

Entendu dans ce sens, le capital libre représente tous les biens consommés par des agents productifs. Sous cette forme, il est prêt à être investi dans une direction quelconque. Au cours de l'investissement, sa valeur s’incorpore aux biens-capitaux produits et représente le prix payé par l’entrepreneur aux facteurs de la production pour les services concourant à la création de ces biens-capitaux.

Mais si le capital libre n’est pas constitué par les biens de consommation épargnés, par quelle relation est-il lié à l’épargne ? En ceci, que l’épargne n’est que l’aspect négatif du capital libre. Elle est la résolution des épargnants de ne pas consommer une par-

(19) V. Wicksell, Lectures on Political Economy, t. 1, p. 188. Dans la 3° edition de la Théorie Positive du Capital (édit. allemande, pr. 632 ; le t. IT de l'édition françiuise n’a pas été publié), Bôhm-Bawerk établit que même le capitaliste recoit son revenu d'avance au même titre que les salariés. Ceci est mis en doute par Wicksell, qui demande « qui pourrait avancer au capitaliste ? » Mais l’observation de Bôhm-Bawerk s'explique, nous semblet-il, si l’on considère seulement le revenu des vendeurs de biens capitaux, et non les « capitalistes », c’est-à-dire les prêteurs de capital-libre. re E

(20) V. sur ce point et sur la signification de la théorie du fonds des salaires. F.-W. Taussig, Wages and Capital, (Réimpression, Londres 1932, 1" partie).

MANTOUX Fi

tie de leur revenu pendant toute la période de production correspondant à l’investissement mis en train, de sorte que pendant cette période, et malgré l'affectation à la production de biens capitaux d'agents jusque-là employés à produire des biens de consommation, la demande de biens de consommation du public puisse continuer d’être satisfaite. Loin d’être accumulées sous forme d’un surplus, les biens de consommation épargnés ne sont plus produits ; la consommation aura diminué d’une quantité égale à celle qu'aurait pu produire l’appareil de production tel qu’il existait avant la mise en train d’un nouvel investissement pendant une durée égale à la période de maturation de cet investissement. En d’autres termes, le capital libre est défini par le rapport de la production des biens de consommation à la demande courante de ces biens. Dans l’hypothèse où Robinson accumule pendant une première période un stock de vivres qui lui permettra de fabriquer un outil pendant une deuxième période, son capital libre est ce stock de vivres. Dans l’hypothèse d’un travail divisé quotidiennement entre la production des moyens de subsistance et la production de l’outil, son capital libre est, de même, le montant de sa subsistance quotidienne, et dépend de sa faculté d’épargner, donc de libérer une partie de son temps de travail.

Si l'épargne augmente, cela signifiera que le « fonds des subsistances », — ou, plus exactement, le courant des subsistances, — suffira désormais à couvrir une période d’attente plus longue, et permettra donc la

DNS oee

mise en train d’investissements additionnels. Le < surplus » créé par l’épargne n’est que l'excès net de la production globale sur la consommation globale. Inversement, tout accroissement de la demande de biens de consommation aura pour effet, caeteris paribus, de raccourcir la période d’attente dont dépend la dimension dans le temps des investissements neufs : elle équivaut à une diminution du capital libre.

En réalité, la quantité de capital libre ne détermine pas directement, — comme l’implique la théorie de Jevons, — la période d’attente et la quantité de biens capitaux à produire. Ceci ne serait exact que si tous les procédés possibles d'investissement à l’intérieur d’une même période étaient équivalents en productivité, — alors qu’il e$t possible en fait de les employer pour des périodes de maturation variables, de manière à produire différentes espèces de biens de consommation. La quantité produite dépend donc du choix des procédés et des biens intermédiaires, et n’est pas une fonction exclusive de la quantité de capital libre. Mais pour ce qui suit, nous pourrons nous contenter de cette hypothèse.

Le capital libre se présente ainsi comme la quantité de biens de consommation nécessaire, étant donné les conditions de la demande, à franchir l'intervalle qui sépare la mise en train d’un investissement de sa maturation définitive.

Nous avons raisonné jusqu’à présent en considérant seulement un investissement nouveau. Mais si le

Les =) 2

capital existant n’est pas continuellement remplacé, la quantité de biens-capitaux subira nécessairement une diminution avec le temps. Une certaine proportion du capital libre. devra donc être affectée au renouvellement du capital : il s’ensuit que le volume de l’épargne n’équivaut pas à celui du capital libre neuf, du capital disponible pour des investissements supplémentaires. Cette quantité ne peut être déterminée qu'après avoir défini la quantité de capital libre nécessaire à maintenir à un niveau constant la valeur des biens-capitaux existants. L’épargne nette est celle qui est prélevée sur le revenu net, après élimination des dépenses de reconstitution du capital (?1).

La définition exacte de cette quantité se heurte à des difficultés à peu près insurmontables (2). « Muintenir le capital intact > est une opération qui peut se concevoir en pratique sans trop de difficultés lorsqu’il ne s’agit que d’une entreprise. Mais, s’agissant du capital national, des difficultés apparaissent, analogues, du reste, à celles du problème de la construction des nombres-indices dans le calcul des variations du niveau « général » des prix. La reconstitution matérielle des biens-capitaux n’entre évidemment pas directement en ligne de compte, puisque le problème est de conserver leur valeur. Si, d’autre part, on ne s'attache qu’à en reconstituer la valeur monétaire cal-

(21) Rist, Op. cit., pp. 183-4.

(22) V. Pigou, The Économics of Welfare, 4 édit. 1932, pp. 43 ss., et Hayek, The Maintenance of Capital, Economica, Aug. 1935.

DONC tes

culée d’après le prix d’achat, toute variation du niveau des prix faussera les calculs établis sur cette base ; et, en fait, c’est à la suite de semblables erreurs dans les évaluations comptables des entreprises qu’on assiste à de grandes dilapidations de capital.

Le critérium le plus satisfaisant est sans doute celui qui s'attache au maintien de la valeur réelle du revenu escompté du bien capital considéré. Il ne suffit donc pas, dès lors, de calculer à un moment donné la valeur de remplacement du capital, étant donné la valeur qu’il aurait à ce moment, tel qu’il était constitué à l’origine, — c’est-à-dire en amortissant la dépréciation due à son usage industriel. Mais il faut également tenir compte de l’appréciation ou de la dépréciation dues à tous les autres facteurs survenus dans l'intervalle, en particulier l’apparition de types plus économiques de biens capitaux (machines perfectionnées, etc). Dans une industrie particulière, l'amortissement qui reste à effectuer, à un moment donné, jusqu’à la fin de l’existence utile d’un bien-capital, représente le capital immobilisé; si un emploi plus profitable apparaît pour le fonds nécessaire à cet amortissement (c’est-à-dire pour le capital libre), la mise immédiate à la ferraille du premier type de capital et son remplacement par un type plus perfectionné implique un investissement neuf égal à la portion immobilisée : il ne sera avantageux de le faire que si la différence entre les productivités de l’un et l’autre type est supérieure à l'intérêt à payer sur le capital neuf. En ce cas, toute décision de conserver le capital existant à sa valeur actuelle sera désavantageuse.

me, mer

Inversement, le capital national s’appréciera en général du fait des progrès techniques, malgré la dépréciation du capital dans les industries à outillage périmé.

Qu'il suffise d’indiquer ici l’importance de ce facteur dans le mécanisme de la formation du capital. Pour qu’un investissement neuf puisse être mené à terme, il faut donc que l’approvisionnement en capital libre soit renouvelé de telle manière dans les stades antérieurs, que l’appareil productif où commence le nouvel investissement soit lui-même en état de fonctionner pendant la période de maturation de cet investissement. Aussi, la plupart des investissements se font dans la prévision qu’une offre de capital libre continuera d’exister pendant assez longtemps. « Les « chefs d’entreprises considèrent l'offre de capitaux « actuelle, ainsi que le taux d’intérêt en vigueur « comme un symptôme de l’existence, pendant quel- « que temps encore, d’une offre de capitaux d’enver- « gure similaire et d’un taux d’intérêt similaire. » (2)

Mais la quantité de capital libre disponible pour une accumulation de nouveau capital est limitée par une autre considération : tout investissement en cours doit, en effet, pour être mené à terme, s’accompagner d’investissements complémentaires dans les stades postérieurs. « Pour achever la transformation des « produits intermédiaires en biens de jouissance, il

(23) F.-A. Hayek, Prévision des prix, perturbations monétaires et faux investissements, Revue des Sciences Economiques, Octobre 1935.

« faut encore l’addition continue de forces produc- « tives en cours. À chaque stade du processus de pro- « duction, un travail nouveau est ajouté aux produits « intermédiaires provenant du stade précédent, pour « les livrer dans un état plus avancé au stade suivant. « Le produit intermédiaire, la laine, est transformé < en un stade par une addition de travail dans le « produit intermédiaire, le fil, et encore par le tra- « vail dans le stade suivant dans le produit intermé- « diaire, le drap, et ainsi de suite. D’où la consé- « quence que dans chaque branche de production la « quantité de capital croît avec chaque progrès du « stade de la production, ou, ce qui revient au même, « avec chaque pas en avant vers une classe de matu- « rité inférieure. Donc les classes de maturité infé- « rieures ne sont pas seulement alimentées par plus « de branches de la production, mais en outre par « des sommes de capitaux relativement plus gran- « des. » (2) A chaque instant, une portion du capital libre est utilisée à mettre en train de nouveaux investissements, une autre portion, à mener à leur terme des investissements préalablement mis en train. Il s’ensuit que, pendant toute la période de production du nouveau bien-capital, l'offre de capital libre ne doit pas tomber au-dessous du niveau correspondant, à chaque instant, à la fraction de l'investissement incomplètement terminée ; sinon, l’investissement de-

vra être abandonné faute de capitaux. (#)

(24) Bôhm-Bawerk, op. cit., édit. franç., p. 25. (25) Hayek, Capital and Industrial Fluctuations, Econometrica, vol. II n° 2, Avril 1934.

EG

Deux observations complèteront ces quelques éléments de la théorie pure du capital nécessaires à la suite de notre démonstration.

C’est au moyen des variations du taux de l'intérêt que la quantité de capital libre détermine la période d'attente et le volume des investissements. Et à ce propos, rappelons que ce taux n’est pas déterminé par la plus ou moins grande abondance des bienscapitaux, mais, au contraire, par les fluctuations du capital libre par rapport à la demande. Il s’ensuit que dans un pays, même abondamment pourvu en capitaux réels, le taux de l’intérêt peut être plus élevé que dans un pays relativement moins bien pourvu, si l'offre de capital libre est plus restreinte dans le premier que dans le second.

D’autre part, ce capital libre ne doit pas être confondu avec le capital circulant tel que nous l’avons défini ci-dessus. Alors que les capitaux libres aux mains de l'entrepreneur sont prêts à être investis sous n'importe quelle forme, les capitaux circulants sont des biens-capitaux, investis, et jouant un rôle technique déterminé. « La rotation indéfinie « des capitaux circulants n’implique nullement que « ces capitaux soient disponibles. L’entreprise en a

besoin. Elle ne peut s’en dessaisir… Ils sont circu- « lants, mais engagés. » (2)

4° Mais les biens-capitaux peuvent, selon les cas, servir à un plus ou moins grand nombre d’emplois

se M. Ansiaux, l’Inflation et la Prévention des Crises, P. :

Page 1