A. — NATURE DES INSTRUMENTS MONÉTAIRES
On peut constater de nos jours, non seulement de pays à pays, mais même à l’intérieur d’un seul, une grande variété d’instruments d'échange. Les banques nationales d'émission détiennent en réserve des métaux précieux, dont une grande partie consiste en lingots, et une moindre en monnaies frappées. Ces
banques émettent des billets convertibles ou non, mais ayant généralement force libératoire légale : ils permettent alors seuls d’acquitter les dettes inscrites dans les contrats, autrement dit, un créancier peut toujours exiger d’être payé en espèces de cette catégorie de monnaie, et le débiteur est toujours libéré par un tel paiement. En fait, une quantité de paiements, variable selon le degré de développement bancaire de chaque pays, mais souvent très considérable, se fait sans l’intermédiaire matériel de billets, par remise de chèques ou par simple virement d’écritures sur les livres des banques ou des chambres de compensation.
Selon que l’on considère l’origine de chacune de ces catégories d’instruments de paiement, et en particulier leur mode de pénétration dans la circulation, on est tenté d’établir entre elles des différences économiques de nature. Selon, au contraire, que l’on cherche à déterminer leurs effets communs sur la production et sur les prix, on tend parfois à les corsidérer de ce point de vue comme une seule masse homogène de monnaie.
Cette variété, qui a conduit à parler d’un « système monétaire » plutôt que d’une monnaie proprement dite, pose de sérieux problèmes. Mais il importe de ne pas se laisser distraire de leur nature économique par des caractéristiques juridiques ou même bancaires. La pratique des affaires fournit des motifs aisément explicables de distinction entre le chèque ei le billet de banque, par exemple ; l’usage du premier
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s'accompagne de règles relatives à la provision, au timbre, elc., qui en font, à ce point de vue, un instrument nettement différent du second.
Mais ces aspects légaux ou commerciaux ne suffisent pas à établir une différence économique fonuamentale, si l’un et l'autre sont susceptibles de jouer, à un moment donné, le même rôle effectif dans les échanges. In pareil cas, s’il peut être établi qu’ils sort alors employés d’une manière permanente ou même temporaire, comme instruments d'échange contre des biens réels, ils devront, pour la période considérée, être assimilés à de la monnaie au sens strict, et les effets de leur circulation sur les prix et production pourront ne pas différer de ceux de la circulation de cette monnaie.
Avant de définir ce que nous entendons par monnaie au sens strict, il convient de faire une distinction entre deux notions également indispensables à la théorie de la monnaie : celle de l’emploi, ou de la circulation effective d’un instrument monétaire, et celle de la valeur de cet instrument, ou de son pouvoir d’achat. Nous ne nous occuperons ici que du premier problème; et c’est d’ailleurs seulement à partir des données fournies par sa solution qu’il devient possible de résoudre le second.
Certains instruments monétaires sont effectivement acceptés dans les transactions courantes. S'agissant du paiement d’un prix déterminé par avance, la force libératoire légale, c’est-à-dire une caractéristique juridique de l'instrument de paiement, suffira
à l’imposer au créancier en décharge définitive. Mais en fait beaucoup de paiements sont effectués avec des instruments (tel le chèque) démunis de toute qualification légale : ils circulent effectivement comme monnaie. Quelles que soient les différences qui les séparent, ces deux catégories sont exprimées en la même unité de compte, et la valeur de cette unité ne varie pas d’un instrument à l’autre. Par exemple, il n’arrivera pas aujourd’hui qu’on demande pour une marchandise un prix plus élevé si elle est payée avec un chèque sur une banque privée, que si elle est payée en billets de la Banque de France.
A l’opposé, si je présente à un fournisseur en paiement définitif un bon en francs portant ma signature, il est assez probable que je me verrai refuser complètement cette offre. La monnaie que j’émets, pour libellée qu’elle soit en unités de compte officielles, n’a pas de circulation effective.
Entre ces deux cas extrêmes se placent toutes les variété d'instruments de crédit. Nous aurons l’occasion d’en parler par la suite. Qu'il suffise de retenir que certains instruments de paiement sont acceptés on non par le public, mais que les variations de leur pouvoir d’achat, une fois établie leur circulation effective, obéissent à des lois particulières qui posent un problème nouveau : la circulation effective d’une monnaie ne préjuge pas de la quantité de biens réels qu'elle permet d'obtenir sur le marché.
Lorsqu'un instrument d’échange possède une circulation effective universelle, autrement dit lorsqu'il
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peut être partout, immédiatement et définitivement échangé contre des biens réels, nous dirons alors qu’il s’agit de monnaie au sens strict.
Pendant longtemps, les métaux précieux ont constitué la seule monnaie. Ils constituent aujourd’hui encore la seule monnaie au sens strict, mais ils ne constituent plus que celle-là. D’autres types de monnaie sont utilisés dans les échanges, et dans des limites plus ou moins étendues, possèdent une circulation effective au sens que nous venons de définir. Faut-il admettre qu'aucune ne la conserve que dans la mesure où elle est « rattachée » à la monnaie métallique ? En d’autres termes, quelles conditions sont nécessaires pour qu’une monnaie puisse être effectivement acceptée dans la circulation ?
À l’origine, la monnaie métallique a tiré et son emploi et son pouvoir d’achat (sa valeur d’échange), de sa valeur intrinsèque. Les rapports d'échange qui s’établirent alors entre elle et les biens réels étaient fonction de sa valeur d’usage, selon les emplois non monétaires (industriels, décoratifs, etc.) qui en pouvaient être faits. Avec le temps et l’accroissement de la production des métaux monétaires, une proportion de plus en plus faible était affectée à des usages non monétaires. Mais les qualités qui les rendaient propres à la fonction d’intermédiaire dans les échanges leur conservaient cet emploi, sans que leurs valeur d’échange en biens réels fût, comme à l’origine,
exclusivement gouvernée par leur valeur d’usage.
C’est un fait aujourd’hui généralement reconnu que la valeur de la monnaie métallique n’est pas seulement déterminée par les propriétés intrinsèques du métal et par ses emplois industriels, mais aussi par sa fonction monétaire même. Si, du jour au lendemain, tous les gouvernements édictaient des lois pour enlever à l’or toute force libératoire, seuls les contrats existants pourraient être affectés, comme ils l’ont été rétroactivement toutes les fois que la jurisprudence a proclamé, après une dévaluation, l’invalidité de la clause-or. Mais étant donné l'insécurité des transactions, à laquelle ces lois ne feraient probablement qu’ajouter, l’or continuerait sans aucun doute à être recherché de plus belle et à servir effectivement dans les échanges.
Mais si par quelque miracle, les conditions politiques et sociales devenaient telles que la sécurité des transactions nationales et internationales fût rendue aussi complète que, mettons, dans l’Europe occidentale de la fin du 19° siècle, une monnaie purement fiduciaire pourrait être effectivement et universellement acceptée; l’or pourrait être effectivement (et non plus seulement juridiquement) démonétisé. La quantité mondiale existante serait alors en excès considérable des besoins de l’industrie, et sa valeur diminuerait en proportion. La démonétisation de l’argent effectuée à la fin du siècle dernier a déjà fournie un exemple vérifiable de ce phénomène.
B. —— CONVERTIBILITÉ ET LIQUIDITÉ.
On sait que François Simiand a exprimé cette caractéristique des monnaies métalliques dans une formule retentissante : « toutes les monnaies sont fiduciaires : l’or n’est que la première des monnaies fiduciaires ». (1) Si elle ne servait qu’à montrer comment même les métaux précieux ne tirent plus aujourd’hui leur valeur monétaire exclusivement de leur valeur intrinsèque, le brillant de son paradoxe n’aurait que des avantages. Elle tend malheureusement, en appuyant sur le sens étymologique du mot « fiduciaire », à obscurcir le sens un peu spécial qu’il comporte dans la matière qui nous intéresse; elle conduit à esquiver le difficile problème de la liquidité.
A l’intérieur de chaque pays, il existe généralement () trois ou quatre variétés principales de monnaie : la monnaie métallique, réservée de nos jours presque exclusivement aux paiements internationaux; les billets de la Banque nationale d’émission, lorsqu’il en existe une, auxquels on peut ajouter les inscriptions en compte-courant dans cette Banque; enfin, les compte-courants dans les différentes banques
privées.
(1) La monnaïe, réalité sociale. Annales Sociologiques, Série D. fase. I. 1934, p. 46.
(2) Ou plus exactement, il existait jusqu’à une date récente dans la plupart des pays : la multiplicité des instruments de paiement dûe à l’ingéniosité des autorités monétaires en Allemagne ne modifie pas sensiblement le probième: elle ne constitue une différence de nature avec notre modèle que dans la mesure où elle s’accompagne d’une règlementation étatique des prix qui se substitue au mécanisme crdinaire du marché.
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De même qu’à l’origine la monnaie métallique tirait son emploi et sa valeur monétaires de son utilité non monétaire, de même, à l’origine également, le billet de banque ne circulait que parce qu’il représentait une certaine somme de monnaie métallique. Lorsqu'une banque remet contre un dépôt d’espèces métalliques un certificat de dépôt, ce certificat circule en lieu et place des espèces. Matériellement immobiles, elles conservent une circulation virtuelle (?) grâce à la circulation effective du billet de banque. Observons pour l'instant que cette opération n’a pas pour effet une accélération de la vitesse réelle de la circulation monétaire totale : l'émission d’un billet ainsi couvert « à 100 % >» remplace la circulation d’une espèce métallique par celle d’une monnaie de papier, mais ne donne pas à cette dernière une circulation plus rapide que n’eût été celle de l’espèce métallique si elle avait continué à circuler effectivement.
On sait à quel développement aboutit rapidement ce procédé bancaire. Voyant que la plus grande partie des espèces ne lui sont pas réclamées, la banque peut se permettre une émission supplémentaire de billets jusqu’à une limite que l'expérience lui apprend à considérer comme « raisonnable ». Dans cette situation, il circule une quantité de billets dont l'emploi repose, à l’origine, sur l’assurance de leur convertibilité en monnaie métallique. Lorsque ces
He Wicksell, Lectures on Political Economy, 1. IL, p.