I — DONNEES DE LA THEORIE PURE
La théorie économique a pour but l’explication des phénomènes de la vie réelle. Elle procède, pour y parvenir, par approximations successives et, sur ce point, ne diffère aucunement des sciences physiques ou raturelles. Toutes les lois scientifiques sont établies à partir d’un modèle idéal, bâti à l’aide d’hypothèses simplifiantes, mais indispensables. Il ne vient à l’idée de personne de contester l'exactitude ou même l'utilité pratique de ces théories « pures » ; ou encore de déclarer, parce qu’elles ne s’appliquent pas directement aux phénomènes du monde sensible, qu’il existe en pratique des exceptions à la théorie.
« Ni les lois économiques et sociales, écrit Pareto (1), « ni les autres lois scientifiques ne souffrent propre- « ment d’exceptions. Parler d’une uniformité non « uniforme n’a aucun sens. Le problème auquel on « donne communément le nom d’exception à une loi
(1) Sociologie Générale, t. I, 8 101.
HAbre « est en réalité une superposition de leffet d’une « autre loi à la première. À ce point de vue, toutes « les lois scientifiques, y compris les mathématiques, « souffrent des exceptions. Tous les corps qui sont à « la surface du sol sont attirés vers le centre de la « terre ; mais une plume emportée par le vent s’en « éloigne ; un ballon gonflé d'hydrogène s’élève dans « les airs. »
L’analogie établie par Pareto entre les lois économiques et celles des autres sciences est, à ce point de vue, entièrement justifiée. Il faut assurément observer la juste proportion qui existe entre notre connaïissance de l’univers naturel et celle de l’univers social, qui nous interdit dans la seconde une ambition aussi étendue que dans la première. Mais ce qui importe, c’est que les lois économiques sont des approximations au même titre que les autres, et gardent leur pleine valeur de vérité dans la mesure où on ne prétend pas leur demander davantage. Contrairement à l'expression courante, mais entièrement dépourvue de sens, il n’y a dans la science économique pas plus qu'ailleurs, des lois qui seraient « vraies en thhéories et fausses en pratiques ». Il n’y a que des théories vraies et des théories fausses. Et parmi les premières, des théories complètes et des théories incomplètes (?).
(2) À vrai dire, il n’y a que des théories plus ou moins complètes. Toutes les théories scientifiques sont incomplètes, puisqu’aucune, même en venant récemment au secours de la philosophie proprement dite, n’a réussi à expliquer la « nature de la réalité ». Les conséquences
C’est généralement parce que les théories « incomplètes » sont à leur tour, incomplètement énoncées, qu’il en est fait une fausse application ; par suite, la part de vérité qu’elles contiennent est mise en doute. Toute théorie est bâtie sur des hypothèses. Elle ne peut donner lieu à de tels faux-emplois que si ces hypothèses ne sont pas clairement et complètement énoncées en même temps qu’elle. C’est l’absence de cette énonciation qui est à l’origine de toutes les prétendues différences entre la théorie et la pratique.
« Nous péchons par omission, écrit Descartes (5), « toutes les fois que nous ne réfléchissons pas à « quelque condition requise pour la détermination « d’une question, soit qu’elle se trouve exprimée dans « la question, soit qu’on puisse la reconnaître d’une « manière quelconque. ». De même, on a dit souvent de certaines théories économiques très controversées (notamment de la théorie quantitative de la monnaie) (‘) qu’elles n’étaient vraies que caeteris paribus. Mais cette condition s’applique à n'importe
quelle théorie scientifique.
techniques des progrès de la science depuis un siècle et demi montrent cependant de quelle utilité peuvent être à ce point de vue, des théories mêmes incomplètes, et laissent entendre quelle pourrait être la portée pratique d’une application intelligente des résultats, si minces soient-ils, acquis par la science économique, — si seulement on ne prenait pas prétexte de son caractère « théorique » pour en négliger les enseignements. js (3) Règles pour la direction de l'Esprit. Œuvres, édit. NV Cousin, t, XI p.292: ES (4) V. la déposition de Marshall devant la Commission d'Enquête Monétaire de 1898-1899. Marshall, Official
Papers, p. 267.
Si par conséquent la théorie économique s’est vu reprocher son éloignement des conditions de la vie réelle, si même elle est tombée dans un discrédit que les économistes jugent naturellement (et légitimement) immérité, et dont les répercussions pratiques sont incalculables, ces critiques s'expliquent, parce qu’on a voulu la plupart du temps traiter comme une explication complète de la réalité ce qui n’était qu’une étape dans la marche d’approche vers cette explication. Cette confusion a été facilitée par le caractère trop souvent implicite des hypothèses qui limitaient la portée de la théorie. Sa nature approximative était ainsi dissimulée. « Il y a des hypothèses dangereuses, « a dit H. Poincaré ; ce sont d’abord, ce sont surtout « celles qui sont tacites et inconscientes. Puisque nous « les faisons sans le savoir, nous sommes ensuite im- « puissants à les abandonner. » (5) Autant dire que dans les sciences, plus que partout ailleurs, « ce qui va sans dire va mieux encore en le disant ».
Ce caractère implicite est particulièrement accusé chez les auteurs de la période classique. Il est à son plus haut point chez Ricardo, et rend l'interprétation de certains de ses chapitres aujourd'hui encore malaisée. On sait que depuis la fin du siècle dernier, de nombreux efforts ont été faits pour mettre au jour ces fondations cachées. Et depuis une vingtaine d’années, en particulier, on s’est appliqué d’une part à dresser une liste complète des hypothèses sur les-
() Science et Hypothèse, p. 179.
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quelles reposent, et les théories classiques, et les théories de l’équilibre économique ; et, d’autre part, d’établir les divisions principales de la théorie, autrement dit les degrés principaux d’approximation selon le nombre et le caractère des hypothèses abandonnées à chaque étape.
Ces systèmes de division sont, dans la littérature économique contemporaine, de plusieurs sortes (6). La plus répandue oppose la statique à la dynamique, et comporte elle-même de nombreuses variantes. Comme on l’a fait observer, l’analogie qu’elle suggère entre les phénomènes économiques et les phénomènes mécaniques est trompeuse. Il n’existe dans les premiers rien de comparable à la masse. Mais même si le temps constitue la seule dimension mesurable de notre univers économique, l'existence, empiriquement constatée, d’une tendance vers un certain équilibre de la production et des échanges justifie suffisamment cette comparaison. D’autres classifications plus élaborées ont été proposées. Que leurs limites se chevauchent parfois, peu importe. Il ne s’agit là que d’un problème didactique, aussi longtemps que ces limites sont clairement établies.
On peut en particulier, à partir de la théorie de la
concurrence parfaite, distinguer trois étapes princi-
(6) V. L’Introduction de M. François Perroux à la Théorie de l’'Evolution Economique, de Schumpeter, chapitre IL, pp. 43 ss. Cf. dans l'Encyclopaedia of Social Sciences, l’article Production, dû à L. Robbins ; et G. Pirou, Les Théories de l’Equilibre Economique de Walras à Pareto, Paris, 1934.
pales dans l’abandon des hypothèses de base; ce sont: 1° l'introduction des imperfections du marché (problèmes de la mobilité imparfaite, des monopoles, duopoles, etc.) ; 2° celle du temps (problèmes de l'intérêt et du capital; 3° celle de l'échange indirect (problèmes monétaires). Ces trois branches de la théorie économique ont été soumises, la seconde depuis Bôhm-Bawerk, les deux autres plus particulièrement depuis une vingtaine d’années, à des recherches très approfondies. Mais comme on l’a fait souvent observer, elles ont été longtemps poursuivies séparément, sans toujours tenir compte des résultats respectivement acquis, ni surtout, des conclusions de la théorie pure de l’équilibre et de la concurrence parfaite. Ce n’est cependant qu’en considérant la théorie économique comme un tout et en procédant à chaque étape à partir de la précédente qu’il sera possible d’abandonner successivement les hypothèses primitives, et d'approcher d’une explication plus complète de la réalité. Car l’étude des lois de l’équilibre et de l’état statique n’a d'intérêt que si elle sert ensuite à comprendre les lois du mouvement et de la vie économique.
Le problème consiste donc d’abord à énumérer et à définir aussi rigoureusement que possible les hypothèses artificielles sur lesquelles repose la théorie de l'équilibre ; ensuite, à examiner ce qui se passera au fur et à mesure que ces hypothèses seront abandonnées.
On a longtemps cru pouvoir exprimer l’ensemble
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des conditions de l’équiibre par la seule notion de liberté des échanges. Il suffisait pour l’économie politique classique de dire que l’équilibre de l'offre et de la demande était nécessairement réalisé dans un marché « libre ». La théorie moderne de l’équilibre dira ensuite, sous une forme un peu différente, que dans un marché parfait l’équilibre est obtenu lorsque les utilités marginales des biens sont proportionnelles à leurs prix. Ici encore, un marché parfait est essentiellement un marché libre.
Dans l’esprit de l’école libérale (7) du xrx° siècle, et dans les applications politiques qui étaient faites des enseignements de la théorie économique, le contenu de la notion de liberté économique allait généralement sans dire. L’absence de toute intervention « intempestive >» des pouvoirs publics, notamment l’élimination des restrictions douanières et des monopoles, suffisaient ordinairement à la caractériser. On a pu voir, avec l’agitation sociale et l’évolution législative qui a accompagné celle-ci depuis un siècle, au nom de la « vraie » liberté, de quelles variations cette idée était susceptible.
Il n’entre pas dans notre étude de donner une nou-
(7) Ce mot, dont nous ne nous dissimulons nullement l’'équivoque (souvent voulue), doit être entendu ici quelle que soit son interprétation par ailleurs, au sens politique. S'il est exact qu’il y ait eu des économistes qui étaient en même temps des libéraux, il est faux qu'il y ait jamais eu ou qu’il puisse jamais y avoir une science économique libérale. La théorie économique est vraie ou fausse ; elle n'aura jamais d’autre étiquette.
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velle définition de la liberté. Il est évident qu’il existe des degrés de liberté, et qu’à condition de le reconnaître, on peut alors définir son contenu avec une certaine précision, selon qu’elle est limitée par la proportion qui existe entre les forces humaïnes et les éléments naturels, par la nature de l'individu même, enfin par celle de la société où il vit.
Sur la première limite il y a peu de chose à dire ici. Il suffit de constater qu’elle n’est pas invariable, et qu’elle recule avec tout progrès des sciences et de la technique. Observons seulement que ces progrès ne sont rendus possibles que par la vie en société, et que les limites posées par celle-ci doivent y être
combinées.
A l’intérieur de cette première limite, « la liberté » peut alors être entendue comme « la possibilité pour < un individu de satisfaire pleinement ses désirs », « de faire tout ce qu’il veut ». Dans ce sens, elle est alors synonyme de « pouvoir ». Ce serait, tout au plus, celle d’un dictateur maître de toute la planète. Car deux nouvelles limites viennent aussitôt la restreindre.
L’une est inscrite dans la nature même de l’homme. Même si l’on suppose que ses désirs ne dépassent pas l’étendue permise par le dernier état des connaissances techniques, sa situation ne peut jamais être absolument satisfaisante. Même isolé, il se voir déjà divisé par des désirs ou des besoins qui s’excluent mutuellement, et entre lesquels il est forcé de choisir.
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La liberté d’un individu, au sens le plus absolu, n’est donc jamais que la liberté du choix.
Hi est possible, à ce point de vue, de considérer la théorie économique pure tout entière comme une logique du choix (5). Mais en raisonnant sur un univers composé d’agents économiques « libres », la théorie économique ne se préoccupe pas du problème philosophique du libre-arbitre. Elle part d’un système de préférences donné.
La position de l'individu dans la société multiplie à l’extrême ce caractère relatif des satisfactions humaines, puisque tous les hommes sont doués par la nature d’instincts et de besoins qui les mettent en conflit, même dans une société « civilisée ». Une société où tous les individus seraient absolument libres est un non-sens. Ce serait une société sans droit ; ce ne serait même pas une société du tout.
Une aouvelle limite intervient alors, imposée par la proportion de la force individuelle aux forces sociales. C’est celle qui est définie notamment par la Déclaration des Droits de 1789, où « la liberté » est le droit de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Observons seulement que lhistoire législative des cent dernières années, en France et dans le reste du monde occidental, est celle de lélasticité de la conception de « ce qui peut nuire à autrui. » Mais les institutions contemporaines de l’économie « dirigée » n’ont nullement succédé, ainsi qu’on le prétend
(8) V. Robbins, The Nature and Significance of Economic Science, Londres, 2° édit., 1935, pp. 12, 83.
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tous les jours, à « l’anarchie » du « libéralisme ». Elles peuvent constituer ou non des réformes désirables au point de vue de l’équité ou à tout autre point de vue : c’est là une question politique. Mais il faut éviter de confondre « la liberté » tout court, qui est une vue de l'esprit, avec un certain état du droit, auxquels les nouveaux cadres juriciques viennent se substituer.
Poser le problème social de la liberté, c’est donc poser tout le problème du droit. On a généralement justifié chaque étape de l’évolution juridique et politique vers le renforcement de l’intervention directe de l'Etat sous toutes ses formes en montrant que l’état de droit que l’on voulait modifier n’assurait pas une liberté « véritable », c’est-à-dire limitait le privilège de la liberté à une minorité, selon la répartition inégale des richesses, résultat du régime existant des contrats et de la propriété individuelle. Autant dire que la notion de liberté est inséparable de ceile de justice. Dans son domaine, l’économiste ne peut que constater, avec l’évolution de cette dernière idée, celle des institutions qui déterminent les conditions de fonctionnement du marché.