II — LE PROBLEME DE LA PREVISION
A l’intérieur de cette limite sociale, on pourra dire que l'individu est libre dans la mesure où les résultats de ses actions seront conformes à ses intentions, et,
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par conséquent, dans la mesure où les actions des autres individus seront compatibles avec les siennes. La suite de nos décisions est établie selon un plan plus ou moins étendu dans le temps. Il est évident que tous ces plans ne pourront être exécutés qu’à la condition de n'être pas mutuellement incompatibles. Je décide d’aller voir un ami tel jour ; mon plan ne sera pas réalisable s’il est parti la veille en voyage, par exemple.
Mais si je suis informé de son départ, je pourrai modifier mes plans en conséquence et aller le voir auparavant. La condition préalable de ma liberté d’agir, — de mon succès, — est une prévision correcte de l’avenir, — ici des intentions d’autrui, — qui aboutit à un équilibre entre deux plans de conduite ainsi rendus compatibles.
Pour que cet équilibre puisse exister entre tous les plans individuels, — pour que tous les individus voient leurs intentions réalisées, — il faut que cellesci soient compatibles en deux sens : d’une part, leurs plans doivent être basés sur l’anticipation des mêmes événements extérieurs ; et, d’autre part, « les plans « des uns doivent contenir exactement les actions qui « constituent les données servant à faire les plans des « autres » (2). Ceci signifie que chacun doit prévoir les intentions des autres, telles qu’elles peuvent être affectées par la connaissance qu'ont ces autres des
siennes, — et ainsi de suite.
(9) F. A. v. Hayek, Economics and Knowledge, Economica, 1937, p. 38.
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Il s’ensuit que l’équilibre obtenu par lhypothèse d’un état statique n’est pas bouleversé par l’introduction du temps et des changements économiques en tant que tels. Car si ces changements dans les choses, au sens absolu du terme, sont l’objet d’une prévision exacte, il ne s’agit pas pour notre conscience d’un changement « réel », mais d’un changement survenant conformément à une certaine loi connue à l'avance. Notre faculté de prévoir l’avenir, et par conséquent d'adapter notre conduite au monde extérieur vient ainsi de ce qu’il nous est possible de savoir comment les phénomènes « changent d’une manière qui ne change pas » (1). Inversement, comme on l’a fait souvent observer, ce qui est au sens absolu du terme une absence de changement pourra devenir un changement « réel » vis-à-vis de notre conscience, si cette absence de changement est inattendue (11). Si le soleil ne se levait pas demain matin, il y aurait, certes, « absence de changement » au sens absolu, — la nuit ne faisant pas place au jour. Ce serait cependant un changement réel dans un autre sens, le seul qui compte dans notre connaissance du monde extérieur, en ce que l’événement survenu serait différent de l'événement prévu. L’existence du changement dans
(10) « Poussé jusqu’au bout, ce processus nous conduirait à un univers entièrement connaïissable. Ce serait également, toutefois, au sens pratique, un univers qui ne changerait pas. », Knight, Risk, Uncertainty and Profit, Boston 1921, p. 313. V. aussi p. 209.
(11) Hayek, op. cit., p. 40.
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l'univers n’est que la conséquence de notre imprévision (2).
Prévoir l’avenir serait pouvoir y adapter aussitôt nos décisions, de manière à éviter tous les obstacles éventuels à la réalisation de nos désirs. « Si nous « pouvions changer de caractère avec le temps et les « circonstances, notre fortune ne changerait ja- « mais. » (#) Toute erreur équivaut donc à une forme de contrainte infligée à notre volonté par les événements extérieurs.
En ce sens, un marché parfaitement libre serait un marché dont tous les membres seraient sinon omniscients, mais du moins suffisamment prévoyants pour que leurs intentions soient toujours compatibles. Il s’agit donc de la « connaissance utile » de chacun des agents économiques, qui pose le problème de la « division des connaissances », « fort analogue à celui « de la division du travail, et au moins aussi impor- « tant. Le problème central de la théorie économi- « que, en tant que science sociale, est de savoir com- « ment les interactions spontanées d’un grand nom- « bre d'individus, dont chacun ne possède que des
(12) Selon Bergson, « tout changement réel est un changement indivisible ». (La perception du changement, 1911, p. 22.) Il serait tout aussi juste, nous semble-t-il, (et en tout cas non moins bergsonien), de dire que « tout changement réel est un changement imprévisible ». Sl l’on admet que les variations dans les données immédiates de notre conscience sont des changements de qualité, il faut ajouter qu’il existe différentes qualités de changement.
(13) Machiavel, Le Prince, chap. XXV.
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« fragments de connaissance, aboutissent à un état « de choses où les prix correspondent aux coûts, etc., « et qui ne pourrait être amené délibérément que « par quelqu'un qui posséderait les connaissances « combinées de tous ces individus. » ({{)
On a pu ainsi montrer (#) comment le profit, en tant que catégorie résiduelle de revenu, était déterminé par le facteur d'incertitude et d’imprévisibilité de la vie économique. En l’absence de cette incertitude, les prix de tous les services productifs s’adapteraient aux modifications futures des prix de vente des produits. Aucune divergence ne se produirait entre prix de revient et prix de vente. II ne pourrait y avoir ni profits ni pertes. « La concurrence parfaite « est la concurrence sans erreur. » (16)
Mais cette condition de la concurrence parfaite, de la liberté complète du marché, pour nécessaire qu’elle soit, ne nous paraît pas suffisante. Même si l’individu prévoit un mode d’action qui lui permet d’ajuster sa conduite aux événements extérieurs, il faut encore sdmettre qu’il est entièrement libre par ailleurs d’effectuer ce rajustement, autrement dit qu’il n’est déterminé par aucun autre facteur que ceux qui résultent de son système actuel de préférences. Même si on inclut dans cette dernière catégorie des éléments
(14) Hayek, op. cit., p. 49.
(15) Knight, op. cit. passim, surtout chap. IL, p. 36, et chap. IX.
(16) Knight, art. Value and Price, dans l’Encyclopaedia of Social Sciences. V. aussi Journal of Political Economy, déc. 1936, p. 638 (« Friction = error »).
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tels que les liens locaux ou familiaux (le « défaut de mobilité géographique de ia main-d'œuvre », si important pour le problème du chômage), et qui font obstacle à des rajustements, même prévisibles, il reste tous les éléments de rigidité du système économique, — les facteurs « institutionnels », et particulièrement les obligations juridiques. Déjà Mill avait fait observer à quel point le mécanisme de la concurrence était entravé par l'influence des « situations acquises », des coutumes imposées par le temps et la tradition, et par l’inégalité des conditions sociales. (17)
Aussi faut-il admettre qu’à chaque instant des obstacles de ce genre limiteront la faculté d’adaptation mise en jeu par la faculté d’anticipation. L’absence de ces obstacles, la « fluidité >» du milieu économique, est une hypothèse qui va de pair dans la théorie de l'équilibre, avec celle de la prévision parfaite.
Il est malaisé de donner une définition précise de cette limite. On peut rapprocher de ce problème celui du criterium de la « force majeure ». On sait que la Cour de Cassation, exige une impossibilité matérielle d'exécution et n’admet pas l’exonération du débiteur par application de l’article 1148 du Code Civil s’il ne s’agit que d’une obligation devenue très onéreuse. (8). Le Conseil d'Etat, par contre, admet par application de la théorie jurisprudentielle de l’imprévision
(17) Mill, Principes d'Economie Politique, L. IT, chapitre IV, &$ 3. On Competition and Custom.
(18) Cour d’Appel de Paris, 30 déc. 1932 (D. H. 1933,
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qu’il suffit, pour amener une révision des clauses d’une concession de service public, d’un « bouleversement économique du contrat excédant les limites que les parties pouvaient raisonnablement prévoir lors de sa conclusion ». (1)
Mais en dehors de toute obligation morale ou juridique, il est évident que la limite à partir de laquelle une action sera considérée comme « impossible » sera définie non par sa possibilité matérielle, mais par son utilité pratique, — par sa rentabilité économique au sens le plus large, — par la proportion des moyens employés à la fin recherchée, des ressources mises en jeu au résultat qui est en jeu.
On se rappelle comment, dans le « Tour du monde en 80 jours », Phileas Fogg s’embarque sur un paquebot pour traverser l’Atlantique, dernière étape de son voyage. Il se trouve alors dans l’alternative de démolir les ponts du bateau pour chauffer les chaudières, ou de continuer à allure ralentie et de perdre son pari. Dans ces conditions, il ne lui est pas matériellement impossible d’achever son voyage dans le délai prévu; mais il y met un prix qui est justifié à son point de vue, à la fois par le montant de lenjeu, et, bien entendu, par une considération non économique (au sens étroit) qui est son point d’honneur à gagner son pari. Mais on ne peut guère supposer qu’un Tribunal, pour donner l’excuse de la force majeure à un armateur empêché par manque
(19) V. notamment Cons. d’Et., 9 déc. 1932, Cie des Tramways de Cherbourg, D. P. 1933, 3, 17.
de combustible, par exemple, d’avoir livré sa cargaison à la date convenue, exigerait de lui la preuve qu’il a « fait l’impossible » en brûlant les ponts de son bateau pour arriver à temps. La limite de la force majeure est donc de nature économique. Elle est forcément élastique.
Cette notion de limite « raisonnable » dont il est évidemment impossible de donner une définition précise et universelle, fait la difficulté principale de tous les problèmes rattachés à la notion de juste prix, de lésion, de dol, d’escroquerie, etc. Elle s’applique dans le problème qui nous intéresse, à la mesure dans laquelle un individu peut par la seule prévision des fluctuations économiques, adapter son activité de manière à limiter ou à éviter toute diminution de son revenu. Celles qu’il n’aura pu éviter lui auront été imposées par des changements extérieurs, échappant à la fois à sa prévision et à sa volonté. Il aura été « forcé » de les subir.
Il n’est pas douteux qu’une proportion considérable des transferts de richesses s’explique par des phénomènes de ce genre, et que la théorie de l’échange proprement dite ne rend compte que d’une partie seulement des relations dites économiques. (2?) C’est
(20) Cette manière de voir a été développée par Marx dans le sens qu’on sait. V. sur le même problème, quoique dans un sens différent, les curieuses observations de Bastiat, Physiologie de la Spoliation, Œuvres complètes, t. IV, pp. 127 ss. « On est forcé de reconnaître que la spoliation s'exerce dans ce monde sur une trop vaste échelle, qu’elle se mêle trop universellement à tous les grands faits humains pour qu'aucune science sociale, et l'Economie politique surtout, puisse se dispenser d’er: tenir compte. » (p. 128).
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en ce sens qu’il faut notamment entendre la notion d'épargne forcée, qui a donné lieu, depuis quelques années, à d’intéressantes recherches. Mais tel que ce terme est actuellement utilisé, il sert à désigner plusieurs phénomènes fort différents. M. F. Perroux en a donné la classification suivante : (21)
1° Le réinvestissement des bénéfices et des réserves dans les sociétés anonymes. Ce problème a été étudié par M. Francesco Vito, qui a établi l’analogie de ses effets avec ceux de l’épargne forcée monétaire, et son importance dans le développement du cycle économique. (2) L’épargne forcée se présente alors comme une diminution de revenu imposée aux actionnaires par la décision d’un conseil d’administration. On sait l’extension prise par cette forme d’autofinancement de l’entreprise, qui constitue actuellement une source importante de l'offre des capitaux neufs, en dehors de l’épargne individuelle ordinaire.
2° Le réinvestissement ‘automatique des profits imposé par l'Etat aux entreprises. Il s’agit là d’une forme d'emprunt public forcé, -— différent de l’impôt, sans doute, au point de vue juridique, en ce qu’il comporte la promesse d’un remboursement du
(21) Cours d'Economie Politique, Faculté de Droit de Paris, 1937-1938, p. 223.
(22) Il risparmio forzato e la teoria di cicli economici, Rivista internazionale di scienze soziali, 1934. Risparmio forzato, cicli economici ed economia regolata, Giornale degli Economisti, déc. 1936 ; Risparmio Forzato e Cicli Economici (in Cicli Economici, Contributi dell’Instituto di Scienze Economiche, Università Cattolica del Sacro Cuore, Milano 1937).
capital, et le versement, dans certains cas, d’un intérêt. Mais il ne peut avoir d’autres effets sur la production et les prix que ceux de l'incidence de l’impôt proprement dit, et son étude appartient, à ce titre, à la théorie économique de l'impôt.
On sait que ce procédé a été largement employé en Allemagne au cours des dernières années. On peut en rapprocher les propositions faites en Novembre 1939 par J. M. Keynes pour financer le budget de guerre britannique par une épargne obligatoire pour toutes les classes sociales. En réalité, toutes les fois qu’un emprunt public n’est pas offert sur le marché des capitaux au libre choix des épargnants, mais qu’il leur est imposé par une disposition légale, mettant en jeu tous les procédés de contrainte du droit public, il ne s’agit que d’une forme à peine déguisée de prélèvement fiscal.
Lorsque les profits sont l’objet d’un réinvestissement obligatoire, mais qu’au lieu de les absorber directement, l'Etat ne fait qu’indiquer les catégories d'entreprises où ils doivent être investis, il ne s’agit plus d'emprunts d'Etat, mais d’une ‘direction par l'Etat, partielle ou générale, de la production. (#) II s’agit alors d’un régime d’économie planifiée. M. Perroux distingue, du reste, l'épargne forcée en régime socialiste des différents types existant en régime capitaliste. Mais en régime de socialisation intégrale,
(23) V. H. Laufenburger, Quelques aspects de la reprise allemande : méthodes et résultats, Revue d’Economie politique, 1938, pp. 11 ss.
tous les revenus, ainsi que la part du revenu national consacrée à l’accroissement du capital, sont fixés par l’autorité centrale. En ce sens, toute épargne, en régime socialiste, est « forcée ». (2)
M. Perroux distingue toutefois dans une économie socialiste intégralement planifiée, deux phénomènes : 1° les décisions de l’autorité centrale qui fixent la proportion entre les biens de production et les biens de consommation; 2° dans un sens plus subtil, le cas d’une production anormalement basse de biens de consommation. Il y a alors épargne forcée « infranormale », impliquant une sous-alimentation d’une fraction de la population lorsque l’on cherche à développer une autre branche de la production, — voire de la population tout entière. L’épargne socialisée sera définie comme normale lorsqu'elle est exactement la même que si elle était le résultat du choix des intéressés dans un système de concurrence libre.
3° L’épargne forcée d’origine monétaire, provoquée par un synchronisme imparfait des prix. C’est ce phénomène seul que nous nous proposons d’étudier dans les chapitres qui suivent, à l’exclusion de tous les types d'épargne forcée non monétaire.
(24) F. Perroux, Capitalisme et communauté du travail, pp. 92-98.