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LE PROBLEME DU CYCLE ET LA MONNAIE NEUTRE

Nous n’avons examiné, au cours de notre étude des variations du débit monétaire, que le cas d’une expansion ; une contraction monétaire aurait évidemment des effets inverses : à la suite de la baisse des prix (ou de l’absence de hausse), certains revenus réels se trouveraient augmentés du fait de la diminution des dépenses monétaires des autres. Il y aurait alors épargne forcée pour tous ceux dont le revenu dépend d’un prix affecté par la baisse d’une manière imprévue. Sans aucun doute, les modifications de la structure de la production causées par ce processus sont aussi complexes que celles dues à l’expansion ; de plus, il apparaît aujourd’hui démontré qu’elles ne sont pas symétriques. Leur étude exigerait un examen complet des problèmes du cycle économique ; et nous avons voulu nous borner ici à décrire seulement un aspect de ce phénomène général, celui qui correspond à sa phase ascendante.

La plupart des spécialistes du problème des crises économiques reconnaissent que leur alternance provient d’un déséquilibre dans la structure des indus-

tries de biens de production. Or l’irrégularité constatée dans l’accumulation du capital ne saurait provenir des fluctuations violentes de l’épargne ordinaire ; le montant de l’épargne dépend de deux facteurs, la volonté d’épargner et la capacité d’épargner, qui sont tous deux relativement stables. En particulier, le désir d’épargner (qui dépend surtout de considérations non économiques au sens strict, notamment de considérations familiales) n’est que peu affecté par les mouvements du taux de l’intérêt. Une hausse de ce taux ne provoquera pas immédiatement un accroissement sensible du volume de l'épargne ; et il arrivera qu’une baisse ait cet accroissement pour effet ; car le but que proposent la plupart des épargnants étant d’obtenir un certain revenu dans l’avenir, la diminution du rendement des capitaux investis les incitera souvent à augmenter leurs placements de manière à maintenir leur revenu futur au niveau désiré.

Or on sait que, par contre, il est de la nature de la demande de capital de subir des fluctuations assez violentes : si, par exemple, une industrie particulière remplace chaque année 10 % de son capital, et que son outillage soit entièrement employé, une augmentation de 10 % de la demande pour le produit de cette industrie amènera une augmentation de 100 % du capital fixe. En raison de ce principe dit « d’accélération » (1), il n’est pas étonnant

| (1) V. Aftalion, Les Crises Périodiques de Surproducse Paris, 1913; Haberler, Prospérité et Dépression, pp. 93 ss.

que le marché des capitaux subisse des pressions auxquelles l’épargne ordinaire soit insuffisante à faire équilibre, et qu’une part importante des capitaux monétaires soit fournie aux industries sous forme de crédits dont le volume s’ajoute, comme nous l'avons vu, à celui de l’épargne volontaire.

On a donc pu se demander si, en l’absence de cette source monétaire, l'accumulation du capital dans les sociétés modernes eût été aussi rapide ; et si l’alternance des périodes de hausse et de baisse, de prospérité et de dépression, n’était pas le prix du progrès économique. S’il était assuré que tous les investissements mis en train par l’expansion monétaire devaient amener une perte intégrale du capital investi, la réponse ne serait pas douteuse. Mais en fait, il semble qu’au moins une partie de ce capital survit économiquement à la crise qui a interrompu sa formation.

On peut toutefois, si l’on voit dans l’épargne forcée une des causes du phénomène cyclique, chercher à établir les conditions auxquelles ces perturbations pourraient être éliminées. Il semble, d’après ce que nous avons vu, qu’il suffirait, pour y parvenir, que le débit monétaire fût invariable. La monnaie serait alors « neutre », et la loi de Say serait effectivement vérifiée ; tout se passerait comme si la monnaie ne jouait par elle-même aucun rôle actif dans les échanges : aucun élément perturbateur ne provoquerait de déséquilibre entre l’offre et la demande. Les variations

des prix seraient exclusivement déterminés par celles de l'offre et de la demande réelles.

Les auteurs du concept de la « neutralité » de la monnaie ont toujours souligné qu’il ne s’agissait là que d’un concept analytique, et non d’une solution immédiatement applicable en pratique à la politique monétaire (2). Et en fait, comme on l’a indiqué, cette neutralité ne pourrait être effectivement réalisée, si l’on désirait stabiliser complètement le débit monétaire, qu’au prix d’une politique active de monnaie dirigée (5), d’une exécution fort délicate ; car il serait nécessaire de compenser tous les mouvements dus à des facteurs tels que l’augmentation ou la diminution de la population, les transformations des entreprises (toute amalgamation de deux entreprises en une seule libérant une quantité de monnaie correspondant à la réduction du nombre des paiements entre les entreprises, et vice-versa), et toutes les variations autonomes de la vitesse de circulation : pour toutes ces raisons, il ne suffirait pas que la quantité de monnaie en circulation demeurât constante. Même si cette solution était appliquée à titre d’approximation pratique,

(2) V. surtout J. G. Koopmans, Zum Problem des Neutralen Geldes, dans Beiträge zur Geldtheorie, ed. F. A. v. Hayek, Vienne, 1933, Mises, Nationalôkonomie, p. 357. V. aussi P. Raynaud, Essais sur la Monnaie Neutre, Revue d'Economie Politique, Juillet-Août 1937, pp. 1192 ss. Baudin, op. cit., p. 586.

(3) R. Goetz-Girey, La théorie contre l'inflation et la stabilisation du niveau général des prix : la monnaie « neutre ». Annales du Droit et des Sciences Sociales, 1936. p. 60.

il serait impossible de réglementer la circulation monétaire de telle sorte que toute expansion fût rendue impossible ; car des formes nouvelles de monnaie ne tarderaient pas à surgir spontanément (comme l’effet de commerce) et à faire office de monnaie circulante.

La théorie que nous nous sommes efforcés d’étudier brièvement ne nous conduit donc à aucune solution de politique monétaire immédiatement applicable, sinon à la nécessité d’une grande prudence dans tout ce qui touche au système monétaire. Prudence qui a été aussi souvent négligée qu’elle a été recommandée. La monnaie est toujours appelée à devenir un instrument de la politique des Etats. L’utilité d’études comme la nôtre doit être, non de fournir par ellesmêmes des maximes de conduite, mais d’avertir des conséquences, de sorte que la politique monétaire, quelle qu’elle soit, puisse être décidée en connaissance

de cause.

Vue: Van:

Lyon, le 3 Mars 1944. Lyon, le 3 Mars 1941 LE PRÉSIDENT DE LA THÈSE, po RAGDANARD FACULTÉ DE DROIT, GARRAUD.

Vu et permis d'imprimer :

Lyon, le 4 Mars 1941.

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