I — L'EPARGNE EN NATURE
Dans les sociétés qui ne sont pas intégralement socialisées, — et dans cette catégorie il faut comprendre même les Etats où « l’économie dirigée » a pris une
(2) Essais sur quelques problèmes économiques et monétaires (Paris, 1933), Théorie de l’épargne.
(3) Sauf dans le cas d’investissement dans sa propre entreprise, par un individu ou un groupe (Autofinancement de l’entreprise).
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grande extension, — le caractère plus ou moins capitalistique de la production, autrement dit la plus ou moins grande abondance de biens-capitaux, dépend, à chaque instant, (en dehors de la proportion des revenus privés absorbés par l'Etat, et de la proportion des revenus de l'Etat consacrés à des investissements en capital), de l’équilibre entre l’ensemble des décisions des chefs d’entreprise relatives aux investissements, et l’ensemble des décisions individuelles qui déterminent, dans le flot monétaire des revenus, la proportion entre l’épargne investie et la consommation. Le processus de la formation du capital dépend donc de décisions indépendantes, entre lesquelles il ne doit exister aucune incompatibilité, au sens où nous l’avons entendu au chapitre précédent; sinon l'équilibre du marché des capitaux sera rompu; la continuité du processus de formation des biens-capitaux sera interrompue.
Afin d'examiner d’une manière aussi complète que possible les différents éléments de ce processus, nous le décrirons, à l’exemple de la plupart des théories de l’épargne, par approximations successives, en commençant par l’analyse de l’économie en nature. (4)
Considérons donc un producteur isolé, subvenant à ses besoins par son seul travail manuel. Comme l’a indiqué M. Rist (5) il ne lui est pas nécessaire, pour créer un bien de production, de « mettre en réserve »
(4) V. surtout Bôhm-Bawerk, Théorie positive du Capital, édit. française, 1929, t. I, pp. 240 ss. (5) Op. cit. pp. 195 ss.
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un stock de produits consommables. Une telle mise en réserve ne suffirait, bien entendu, à elle seule, qu’à différer la consommation du revenu, sans pouvoir l’accroître d’une manière permanente. Mais ici, cette condition n’est pas non plus nécessaire : cette manière d’agir n’est qu’une variante du procédé général qui seul permet une création de capital et une augmentation future de la production et du revenu : savoir, la libération d’une partie du temps de travail consacrée jusque là à la production de biens immédiatement consommables et son affectation à la production de nouveaux moyens de production. Si Robinson dispose d’une marge qui lui permet de ne consacrer qu’une partie de son travail quotidien à sa subsistance, il lui suffira de réduire sa production immédiatement consommable jusqu’au niveau qu’il jugera convenable, étant donné le temps nécessaire à la production d’un outil, et le délai plus ou moins rapide au bout duquel il désire en avoir la jouissance. Dans ce cas, l’épargne-réserve n’est aucunement la condition de l'investissement, de l’épargne créatrice. Cette condition est la modification de la distribution existante des forces productives, de manière à en affecter une quantité plus grande à la fabrication de biens de production. Si on exclut l’hypothèse d’une augmentation du temps total de travail, il est nécessaire de distraire une partie de ce temps de la production des biens de consommation, et donc de diminuer, avec cette production, la consommation méme. En fait, la production simultanée (abstraction
faite de la division du temps à l’intérieur de la limite de 24 heures que nous avons choisie) et continue des biens de production et des biens de consommation, aboutira à la formation du capital.
Ce qui constitue, dans notre exemple individuel, la division du temps de travail entre ces deux catégories de production équivaut, au point de vue social, à la division des producteurs en deux catégories; et de même que pour l'individu, l’addition d’un bien capital réel au stock existant dans la société ne peut s’effectuer qu’à la suite d’une restriction nette de la consommation pour la société tout entière.
Cette restriction, bien entendu, n’atteint pas nécessairement toutes les catégories de producteurs. Mais l'épargne des uns n'ira pas accroître aussitôt le revenu consommable des autres, par un simple transfert entre catégories sociales de la quantité totale des biens de consommation produits. À la suite de l’épargne, et du fait même de son investissement, cette quantité sera nécessairement réduite tant que durera la production du nouveau bien-capital.
Supposons trois catégories de producteurs, A, B et C, produisant une variété de biens de consommation dont ils consomment chacun une partie, tous les échanges se faisant en nature, et la production et la consommation de chaque catégorie étant, par exemple, de 100 unités. Supposons maintenant que tous décident de concert de produire des machines dont l'emploi augmentera de 50 % le rendement de la production courante. Pour y parvenir sans allon-
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gement de la durée du travail, il faudra qu’une des catégories de producteurs, C par exemple, cesse de produire des biens de consommation ‘pendant le temps nécessaire à la fabrication du bien de production désiré : la production des biens de consommation peut être obtenue si (par exemple) A et B réduisent leur consommation à 50 unités, tout en maintenant leur production au niveau antérieur, soit
L’épargne aura pour effet, sans nécessairement diminuer la part consommée par les producteurs de biens de production, de diminuer, en même temps que la consommation totale, la production totale des biens à consommer. Lorsque l'investissement sera terminé, son rendement se traduira par une productivité accrue. A et B, avec la même quantité de travail, produiront, dans notre hypothèse, 300 unités de biens de consommation au lieu de 200. Ils pourront alors choisir de consommer le surplus en totalité, ou de continuer l’accumulation de capital en épargnant sur la portion de revenu supplémentaire, sans que leur consommation subisse une diminution nette. (6) Que l’épargne soit prélevée sur un revenu stationnaire ou sur un revenu croissant, sa fonction est essentiellement la même : libérer les forces productives qui eûssent été, en son absence, affectées à la création de biens immédiatement consommables.
(6) Il s’agira alors, suivant la terminologie adoptée par M. Rist, d’épargne-renoncement par rapport à une consommation possible, et par opposition à l’épargneretranchement.
Mais le processus ne s'arrête pas avec la production du bien-capital: celui-ci, en effet, si durable soitil, est périssable; toute machine finit par s’user; tout capital doit s’amortir. Il sera donc nécessaire, si l’on désire simplement maintenir à un niveau constant le capital existant, que le processus de l’épargne se renouvelle afin qu’un bien-capital de valeur équivalente soit prêt à être mis en service dès le moment où le premier aura épuisé les services qu’il peut rendre. Autrement dit, « on doit consommer dans la période courante au plus le produit d’autant de forces productives, — actuelles et passées, comptées ensemble, — qu’il en naît de nouvelles dans la période courante ». (?) Sinon, il y aura consommation de capital et, après un certain temps, le revenu consommable de la société subira une réduction correspondante.