‹ L'épave du CynthiaChapitre 20 sur 60 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

DE SERDZE-KAMEN A LJAKOW

Tudor Brown avait donc eu vent du changement de route de X Alaska! Il avait donc pu le devancer au détroit de Behring?... Comment et par quel chemin? Cela semblait presque surnaturel, et cependant cela était.

Si péniblement impressionné que fût Erik de cette nouvelle, il n'en témoigna rien à personne. Mais il pressa de tout son pouvoir le transbordement du charbon, et, ses soutes pleines, mit sans perdre une minute le cap sur la mer de Sibérie.

Serdze-Kamen est un long promontoire asiatique, situé à une centaine de milles à peine à l'ouest du détroit de Behring, et que les navires baleiniers du Pacifique visitent tous les ans. En vingt-quatre heures de navigation, Y Alaska y arrivait, et bientôt, au fond de la baie de Koljutschin, il lui était donné de reconnaître, derrière un entassement de glaces, la fine mâture de la Véga> arrêtée depuis neuf mois entiers.

La barrière, qui tenait Nordenskiold captif, n'avait pas dix kilomètres de large. Après ravoir contournée, Y Alaska revint vers Test pour mouiller dans une petite crique, restée libre parce qu'elle se trouvait abritée des vents du nord. Puis, Erik débarqua avec ses trois amis et se rendit par terre à rétablissement que la Véga avait formé sur la côte sibérienne pour passer ce long hivernage, et que signalait une colonne de fumée.

Cette côte de la baie de Koljutschin est formée par une plaine basse, légèrement ondulée et sillonnée de vallons d'érosion. Pas de bois, mais seulement quelques touffes de saules nains, des tapis de camarines et de licopodes, çà et là quelques pieds d'artémise. Au milieu de ces broussailles, l'été faisait déjà poindre quelques plantes que' M. Malarius reconnut pour des espèces fort communes en Norvège, notamment l'aire, le rouge, et le pissenlit.

Le campement de la Véga se composait d'abord d'un grand dépôt de vivres, établi, sur les ordres de Nordenskiold, pour le cas où la pression des glaces aurait inopinément détruit son navire, comme il arrive si fréquemment en hiver dans ces redoutables parages. Détail touchant : les pauvres populations de cette côte, toujours affamées, et pour lesquelles ce dépôt de vivres représentait une richesse incalculable, l'avaient respecté, quoiqu'il fût à peine gardé. Les huttes de peaux de ces Tschoutskes s'étaient groupées peu à peu autour

DE SERDZE-KAMEN A LJAKOW. 239

de la station. La construction la plus imposante en était la « Tintinjaranga », ou maison de glace, spécialement aménagée pour servir d'observatoire magnétique, et où tous les appareils nécessaires avaient été débarqués. Elle avait été bâtie en beaux parallélipipèdes de glace, délicatement teintés en bleu et reliés par de la neige en guise de ciment ; le toit de planches était couvert d'une toile.

Les voyageurs de Y Alaska y furent cordialement accueillis par le jeune savant, qui s'y trouvait au moment de leur arrivée, avec un homme de garde. Il s'offrit avec la meilleure grâce du monde à les conduire à la Vêga parle sentier tracé sur la glace, qui mettait le navire en communication avec la terre ferme, et qu'une corde portée sur des pieux bordait pour servir de guide dans les nuits noires. Chemin faisant, il leur conta les aventures de l'expédition depuis que le monde n'avait plus de ses nouvelles.

En quittant l'embouchure de la Lena, Nordenskiold s'était dirigé vers les îles de la Nouvelle- Sibérie, qu'il désirait explorer; mais, trouvant presque impossible de les accoster, à cause 4es glaces dont elles étaient entourées et du peu de profondeur de la mer sur une zone de plusieurs milles, il s'était bientôt résigné à reprendre sa navigation vers l'est. La Véga n'avait pas rencontré demandes difficultés jusqu'au 10 septembre.

Mais, vers cette date, des brumes continuelles et

dby Googk

240 L EPAVE DU CYNTH1A.

des gelées nocturnes avaient commencé à ralentir sa marche; la profonde obscurité des nuits nécessitait des arrêts fréquents. Le 27 septembre seulement, la Véga était arrivée au cap de Serdze- Kamen. Elle avait jeté l'ancre sur unbanc de glace, espérant, le lendemain, pouvoir franchir les quelques milles qui la séparaient encore du détroit de Behring 5 c'est-à-dire des eaux libres du Pacifique. Mais lèvent du nord, se levant dans la nuit, avait poussé tout autour du navire des amas de glaces, qui n'avaient fait, les jours suivants, que s'épaissir. La Véga s'était trouvée enfermée et condamnée à l'hivernage -au moment même de toucher au but. « Le désappointement a été grand pour nous, comme vous pouvez l'imaginer, dit le jeune astronome; mais nous en avons bientôt pris notre parti en nous organisant de notre mieux pour faire tourner ce retard au profit de la science. Nous sommes entrés en relations avec les Tschoutskes du voisinage, qu'aucun voyageur n'avait encore étudiés de près. Nous avons pu former un vocabulaire de leur langue, réunir une collection de leurs ustensiles, armes et outils. Nos observations magnétiques n'auront pas été sans utilité. Les naturalistes de la Véga ont ajouté un grand nombre d'espèces nouvelles à la flore et à la faune des régions arctiques. Enfin, le but principal de notre voyage est atteint, puisque nous avons doublé le cap Tchélynskin et franchi les premiers la distance qui sépare les bouches de l'Yenisséï de

Page 1