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celles de la Lena. Désormais, le passage du nordest est trouvé et reconnu. Il aurait été plus agréable pour nous de l'effectuer en deux mois, comme il s'en est fallu de si peu, — de quelques heures à peine. Mais, à tout prendre, pourvu que nous soyons prochainement débloqués, comme de nombreux symptômes permettent de l'espérer, nous n'aurons pas h nous plaindre, et nous pourrons revenir avec la certitude d'avoir fait œuvre utile! »
m Tout en écoutant leur guide avec un profond intérêt, les voyageurs faisaient du chemin. Ils étaient maintenant assez près de la Véga pour distinguer son avant couvert d'une grande toile, tendue jusqu'à la passerelle, et qui laissait seulement la dunette en plein air, ses flancs protégés par de hauts amas de neige, ses manœuvres réduites aux haubans et aux étais, sa cheminée soigneusement matelassée pour prévenir les effets de la gelée.
Les' abords immédiats du navire étaient plus étranges encore. Il ne se trouvait pas, comme on aurait pu s'y attendre, encastré dans un lit de glace unie, mais en quelque sorte suspendu au milieu d'un véritable labyrinthe de lacs, d'îles et de canaux, entre lesquels il avait fallu jeter des passerelles de bois.
« L'explication du mystère est des plus simples, répondit le jeune savant à une des questions d'Erik. Tout bâtiment, qui passe des mois aumilicu
d'un radeau de glace, voit se former autour de lui une couche de détritus,, dont la cendre de charbon brûlé constitue l'élément principal. Ces objets étant plus foncés que la neige et absorbant plus de calorique, il s'ensuit qu'ils accélèrent la fonte ou l'empêchent en agissant comme isolateurs, selon qu'ils se trouvent en amas plus ou moins denses ou considérables. Aussi, quand le dégel arrive., la zone attenante au navire prend-elle bientôt l'aspect que vous lui voyez, et devientelle un véritable chaos de dépressions grandes qu petites, de creux en forme d'entonnoir et de plates-formes déchiquetées ! »
L'équipage de la Vêga, en tenue arctique, et deux ou trois officiers, groupés sur la dunette, regardaient déjà venir ces visiteurs européens que leur amenait l'astronome. Leur joie fut grande de s'entendre saluer.en suédois et de reconnaître, parmi les nouveaux venus, la physionomie si populaire du docteur Schwaryencrona.
Ni le professeur Nordenskiold, ni le fidèle compagnon de ses voyages arctiques, le capitaine Palender, ne se trouvaient à bord. Ils étaient en excursion géologique dans l'intérieur des terres, et ne devaient pas rentrer avant cjnq ou six jours 1 . Ce fut une première déception pour les
1. Ils rentrèrent plus tôt, car le 18 juillet, la débâcle s'opéra, et la Véga, après deux cent soixante-quatre jours de captivité dans les glaces, put reprendre son voyage. Le 20 juillet, elle sortait du détroit de Behring et faisait route pour Yokohama.
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voyageurs, qui avaient naturellement espéré, en retrouvant la Véga, présenter leurs hommages et leurs félicitations au grand explorateur. Mais cette déception ne devait pas être la seule.
A peine entrés au carré des officiers, Erik et ses amis apprirent que la Véga avaifeu, trois jours plus tôt, la visite d'un yacht américain ou du moins de son propriétaire, M. Tudor Brown. Ce gentleman avait apporté des nouvelles du monde extérieur, dont les internés de la haie de Koljutschin étaient naturellement très friands. Il leur avait appris ce qui se passait en Europe depuis leur départ, l'anxiété que la Suède et toutes les nations civilisées éprouvaient sur leur sort, l'envoi de Y Alaska à leur recherche. Ce M. Tudor Brown venait de l'île de Vancouver, sur le Pacifique, où son yacht l'attendait depuis trois mois.
« Mais, du reste, vous devez le connaître! s'écria ici un jeune médecin attaché à l'expédition, car il nous a dit s'être emharqué d'abord avec vous, et ne vous avoir quittés à Brest que parce qu'il doutait de vous voir mener votre entreprise à bonne fin...
— Il avait en effet d'excellentes raisons pour en douter, répliqua froidement Erik, non sans un frémissement intérieur.
— Son yacht se trouvant à Valparaiso, il lui a télégraphié d'aller l'attendre à Victoria, sur la côte de Vancouver, reprit le jeune médecin; puis, il s'y est rendu lui-même par la ligne de Liverpool à
New-York et le chemin de fer du Pacifique. C'est ce qui explique qu'il soit arrivé ici avant vous.
— Vous a-t-il dit ce qu'il venait y faire? demanda M. Bredejord.
— Il venait nous porter secours si nous en avions besoin, et puis aussi, s'informer d'un personnage assez bizarre, dont j'avais incidemment parlé dans ma correspondance, et auquel M. Tudor
. Brown semble porter un vif intérêt. »
Les quatre visiteurs échangèrent un regard.
« Patrick O'Donoghan?... N'est-ce pas ainsi que s'appelle cet homme ? demanda Erik.
— Précisément! C'est du moins le nom qui est tatoué sur sa peau, quoiqu'il prétende que ce ne soit pas le sien, mais celui d'un ami ! 11 se fait appeler Johany Bowles...
— Puis-je vous demander si cet homme est ici?
— Il nous a quittés depuis dix mois déjà. Nous avions cru d'abord qu'il pouvait nous être utile comme intermédiaire avec les naturels de la côte, à cause de sa connaissance apparente de la langue samoyède ; mais nous nous sommes aperçus que cette connaissance était très superficielle, réduite à quelques mots à peine. Et puis, le hasard a voulu que, depuis Chabaro va jusqu'ici, nous n'eussions auôun rapport avec les habitants des pays que nous longions. Un interprète nous devenait inutile. D'autre part, ce Johany Bowles ou Patrick O'Donoghan était paresseux, ivrogne, indiscipliné. Sa présence à hord ne pouvait avoir que des incon-
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vénienls. Nous avons donc accueilli avec un véritable plaisir sa demande d'être débarqué avec quelques provisions sur la grande île Ljakow, au moment où nous en suivions la côte méridionale.
— Quoi ! c'est là qu'il est descendu ! s'écria Erik. Mais cette île n'est-elle pas inhabitée !
— Absolument! Ce qui a séduit notre homme, paraît-il, c'est qu'elle est littéralement couverte d'ossements de mammouths et par . conséquent d'ivoire fossile. Il avait conçu le plan de s'y établir, de consacrer les mois d'été à réunir la plus grande quantité d'ivoire qu'il pourrait trouver; puis, quand l'hiver serait revenu glacer le bras de mer qui sépare l'île Ljakow du continent, de transporter en traîneau ces richesses à la côte sibérienne, afin de les vendre aux marchands russes, qui viennent jusque-là chercher lès produits du pays.
— " Vous avez donné ce& détails à M. Tudor Brown? demanda Erik.
— Assurément! Il venait d'assez loin les chercher! » répliqua le jeune médecin, sans se douter de l'intérêt profond et personnel qui s'attachait pour le commandant de Y Alaska aux questions qu'il lui adressait,,
La conversation devint alors plus générale. On parla de la facilité relative avec laquelle s'était réalisé le programme de Nordenskiold. Sur presque aucun point il n'avait rencontré de difficultés sérieuses. De là, les conséquences que la découverte do la nouvelle route pouvait avoir pour le
commerce du monde. Non, disaient les officiers de la Vèga, que cette roule dans son entier fût jamais destinée à devenir très fréquentée, mais parce que le voyage de la Véga devait nécessairement habituer les nations maritimes de l'Atlantique et du Pacifique à considérer comme possibles les relations directes par mer avec la Sibérie. Et nulle part ces nations ne pouvaient trouver, contrairement à l'opinion vulgaire, un champ aussi vaste et aussi riche pour leur activité.
« N'est-il pas singulier, faisait observer M. Bredejord, que, pendant trois siècles, on ait complètement échoué dans cette tentative, et qu'aujourd'hui vous ayez pu l'accomplir presque sans difficulté?
— La singularité n'est qu'apparente, répondit un des officiers. Nous avons profité au nord de l'Asie, comme vous venez de le faire au nord du continent américain, de l'expérience acquise, souvent au prix de leur vie, par nos devanciers. Et nous avons aussi profité de la profonde expérience personnelle de notre chef. Le professeur Nordenskiold s'était préparé à cet effort suprême pendant plus de vingt ans au cours de huit grandes expéditions arctiques; il avait patiemment réuni tous les éléments du problème et marchait, en quelque sorte à coup sûr, à sa solution. Puis, nous avions ce qui manquait à nos prédécesseurs, un navire à vapeur, spécialement aménagé pour ce voyage. Cela nous a permis de franchir en deux mois des dis-
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tances, qui nous eussent peut-être pris deux ans avec un bâtiment à la voile. Nous avons constamment pu, non seulement choisir, mais chercher notre route, fuir devant les glaces flottantes, gagner de vitesse des courants ou des vents ! Encore n'avons-nous pas pu éviter un hivernage ! Quelle ne devait pas être la difficulté pour les marins de jadis, réduits à attendre la brise favorable, perdant parfois les plus beaux mois d'été à errer à l'aventure?... Nous-mêmes, n'avons-nous pas vingt fois trouvé la mer libre aux points où les cartes indiquaient non seulement des glaces éternelles, mais aussi des continents ou des îles?... Alors nous pouvions aller la reconnaître, au besoin faire machine en arrière et reprendre notre route, tandis que les navigateurs d'autrefois étaient le plus souvent réduits aux conjectures! »
Ainsi causant et discutant, on passa l'aprèsmidi. Les visiteurs de Y Alaska, après avoir accepté le dîner de la Véga, emmenèrent souper à leur bord les officiers qui n'étaient pas de service. On se communiqua mutuellement les nouvelles et les renseignements dont on disposait. Erik prit soin de s'informer exactement de l'itinéraire suivi par la Véga et des précautions à prendre pour utiliser son tracé. On but au succès définitif de tous, on échangea les vœux les plus sincères de retour au pays, puis on se sépara.
Le lendemain, à la première heure du jour, ï Alaska allait se mettre en route pour l'île de
Ljakow. Quant à la Véga, elle devait attendre que la débâcle lui permît de gagner le Pacifique.
La première partie de la tâche d'Erik était donc accomplie. Il avait retrouvé Nordenskiold. Il lui restait à accomplir la seconde, à rejoindre Patrick O'Donoghan, à voir s'il était possible de lui arracher son secret. Ce secret devait être bien redoutable, tout le monde l'admettait maintenant, pour que TudorBrown mît tant d'acharnement à retrouver seul celui qui le détenait.
Arriverait-on avant lui à l'île Ljakow? C'était peu probable, car il avait trois jours d'avance. N'importe! on tenterait l'aventure. L'Albatros pouvait s'égarer, rencontrer des obstacles imprévus, se laisser gagner ou même dépasser. Tant qu'il restait une possibilité de succès, il fallait en courir la chance.
Il faut dire que la douceur de la température était des plus rassurantes. L'atmosphère se maintenait tiède et moite; de légères brumes sur l'horizon indiquaient de tous côtés la mer libre, en dehors de la bande de glaces, qui bordait encore la côte sibérienne, où la Véga se trouvait prise. L'été ne faisait que s'ouvrir, et Y Alaska pouvait raisonnablement compter sur dix semaines de temps favorable. L'expérience acquise au milieu des glaces américaines avait sa valeur et pouvait faire considérer la nouvelle entreprise comme relativement aisée. Enfin, le passage du nord-est était incontestablement la voie la plus directe pour
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revenir en Suède, et, à côté de l'intérêt poignant qui poussait TErik à la prendre, il y avait un véritable intérêt scientifique à refaire en sens inverse le trajet accompli par Nordenskiold. Si Ton réussissait, — et pourquoi ne pas réussir ? — ce serait la preuve et l'application pratique du principe posé par le grand explorateur.
La brise se mit de la partie et voulut aussi favoriser V Alaska. Pendant dix jours, elle souffla presque constamment du sud-est, et permit de courir neuf à dix nœuds en moyenne, sans brûler de charbon. C'était un précieux avantage, outre que la direction des vents avait pour objet de refouler vers le nord les glaces flottantes et, par suite, de rendre la navigation beaucoup plus facile. C'est à peine si, dans ces dix jours, on rencontra quelques paquets de drift-ices, ou de glace pourrie, comme les marins arctiques appellent les résidus à moitié fondus des banquises hivernales.
Le onzième jour, il est vrai, on eut une tempête de neige, suivie de brumes assez intenses, qui retardèrent sensiblement la marche de X Alaska. Mais, le 29 juillet, le soleil reparut dans tout son éclat, et, le 2 août, au matin, la pointe orientale de l'île Ljakow fut signalée.
Erik donna aussitôt Tordre de la contourner, à la fois pour vérifier si Y Albatros ne se cachait pas dans quelque crique, et pour embosser Y Alaska sous le vent de l'île. Sa reconnaissance opérée, il fit jeter l'ancre sur un fond de sable, à trois milles
environ de la côte méridionale; puis, il s'embarqua dans la baleinière en compagnie de ses trois amis et de six hommes de l'équipage . Une demi-heure plus tard, la baleinière accostait une anse assez profonde.
Ce n'est pas sans raison qu'Erik avait choisi la côte méridionale. Il se disait que Patrick O'Donoghan, soit qu'il eût véritablement pour but de faire avec la Sibérie le commerce de l'ivoire, soit qu'il ne proposât de quitter, à la première occasion, l'île où il s'était fait déposer, devait avoir choisi, pour s'y établir, un poipt d'où il pût surveiller la mer. On pouvait même affirmer, avec quelque degré de certitude, que ce point serait placé sur une hauteur et aussi rapproché que possible de la côte sibérienne. Enfin la nécessité de s'abriter contre les vents polaires devait avoir été un motif de plus pour choisir une exposition méridionale. Erik ne prétendait pas que ces suppositions "dussent nécessairement se trouver fondées. Mais il se disait qu'en tout cas, il ne pouvait y avoir aucun inconvénient à les prendre pour base d'une exploration systématique.
L'événement devait pleinement justifier son attente. Les voyageurs n'avaient pas marché une heure le long de la grève, qu'ils aperçurent, sur une hauteur parfaitement abritée par une chaîne de collines et tournée vers le sud, ce qui ne pouvait être qu'une habitation. A leur grande surprise même, cette maisonnette, fort bien construite
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en forme cubique, était toute blanche et comme enduite d'un crépi de plâtre. IL ne lui manquait que des volets verts pour revêtir l'aspect d'une bastide marseillaise ou d'un cottage américain.
En approchant, après avoir gravi la hauteur, ils eurent l'explication du phénomène. La maisonnette n'était pas crépie en plâtre; elle était tout simplement composée d'ossements gigantesques, superposés et assemblés avec un certain art et qui lui donnaient sa couleur blanche. Si étranges que fussent ces matériaux, il fallait bien convenir, d'ailleurs, que l'idée de les utiliser était assez naturelle. Outre qu'il n'y en avait pas d'autres sur Tîle, où la végétation semblait des plus pauvres, le sol de la colline et de toutes les hauteurs voisines était littéralement couvert de débris osseux que le docteur Schwaryencrona reconnut à première vue pour des restes de mammouths, de bisons et d'aurochs.