‹ L'épave du CynthiaChapitre 6 sur 60 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le docteur Schwaryencrona habitait à Stockholm un magnifique hôtel, situé dans l'île de Stadsholmen. C'est le quartier « le plus » ancien et « le plus » recherché de cette charmante capitale, une « des plus » jolies, « des plus » aimables de l'Europe, — une de celles que les étrangers visiteraient le plus fréquemment, si la mode et le préjugé n'avaient pas sur les plans de voyage du touriste ordinaire au moins autant d'influence que sur la forme de son chapeau.

Placée entre le lac Mélar et la Baltique, sur un groupe de huit îles reliées par des ponts innombrables, et bordée de quais splendides, animée par le mouvement des bateaux à vapeur qui font office d'omnibus, par la gaieté d'une population laborieuse et satisfaite, la plus hospitalière, la plus polie et la plus instruite de l'Europe, Stockholm est, avec ses grands jardins publics, ses bibliothèques, ses

musées, ses établissements scientifiques, une véritable Athènes du Nord, en même temps qu'un centre commercial très important.

Erik, cependant, était encore sous l'impression que lui avait laissée Vanda en se séparant de lui après le premier relais. Les adieux avaient été plus graves qu'on ne l'eût attendu de leur âge ; ces deux jeunes cœurs n'avaient pu se cacher l'un à l'autre leur profonde émotion.

Mais, quand la voiture, qui était venue attendre Erik à la gare, s'arrêta devant une grande maison de briques rouges dont les doubles fenêtres resplendissaient à la lueur du gaz, Erik fut émerveillé. Le marteau de cuivre de la porte lui parut en or fin. Le vestibule, dallé en marbre, orné de statues, de torchères de bronze, de grands vases de Chine, acheva de le plonger dans la stupeur. Tandis qu'un valet en livrée débarrassait le maître de ses fourrures en s'informant de sa santé avec cette cordialité qui est le ton habituel des domestiques suédois, Erik promenait autour de lui des regards étonnés.

Un bruit de voix attira son attention vers l'escalier à grande rampe de chêne, couvert d'un épais tapis. Il se retourna et vit deux personnes, dont le costume lui parut le dernier mot de l'élégance.

L'une était une dame en cheveux gris et de taille moyenne, qui se tenait toute droite dans une robe de drap noir plissée, assez courte pour laisser voir des bas rouges à coins jaunes et des souliers à

boucles. Un énorme trousseau de clefs retenu par une chaîne d'acier pendait à sa ceinture. Elle portait haut la tête et promenait de tous côtés des yeux vifs et perçants. C'était « fru » (madame) Greta-Maria, la femme de charge du docteur, l'autocrate incontesté de la maison en toutes matières, culinaires et domestiques.

-Derrière elle venait une fillette de onze à douze ans, qui apparut aux yeux d'Erik comme une princesse de féerie. Au lieu du costume national, le seul qu'il eût jamais vu porter à une enfant de cet âge, elle avait une robe de velours bleu foncé, sur laquelle ses cheveux jaunes s'étalaient en nappes soyeuses ; elle était chaussée de bas noirs et de souliers de satin ; un nœud de ruban cerise, posé sur sa tête comme un papillon, animait de sa couleur vive une physionomie étrange et pâle, que de grands yeux verts éclairaient de leur rayon phosphorescent.

« Quel bonheur, mon oncle, de vous revoir enfin !... Avez-vous fait un agréable voyage? » s'ècria-t-elle en se jetant au cou du docteur.

A peine avait-elle daigné abaisser son regard sur Erik, qui se tenait modestement à l'écart.

Le docteur lui rendit ses caresses, donna une poignée de main à la femme de charge, puis il fit signe à son protégé d'avancer.

« Kajsa et vous, dame Grcta, je vous demande vos bontés pour Erik Hersebom, que j'amène de Norvège, dit-il. — Et toi, mon garçon, n'aie pas

peur! reprit-il avec bonté. Dame Greta n'est pas si sévère qu'elle en a l'air, et ma nièce Kajsa sera bientôt au mieux avec toi!.... N'est-il pas vrai, fillette? » ajouta-t-il, en pinçant doucement la joue de la petite fée.

La petite fée no répondit que par une moue assez dédaigneuse. Quant à la femme de charge, elle ne paraissait pas non plus très enthousiasmée de la nouvelle recrue qu'on lui présentait.

« Et s'il vous plaît,, herr docteur, dit-elle d'un air revêche, en remontant l'escalier, peut-on vous demander quel est cet enfant ?

— Certes, répondit le docteur, on vous le dira tout au long, dame Greta, n'ayez crainte !... Mais, si vpus le voulez bien, nous allons d'abord manger un morceau. »

Dans la « matsal », ou salle à manger, la table toute servie présentait la belle ordonnance de ses cristaux et de ses « snorgas » dressés sur une nappe blanche. C'est un luxe dont le pauvre Erik n'avait même pas idée, car le linge de table est inconnu chez les paysans de la Norvège ; à peine les assiettes y ont-elles fait assez récemment leur apparition ; un grand nombre d'entre eux mangent encore leur poisson sur des rondelles de pain noir et ne s'en trouvent pas plus mal. Aussi fallut-il l'invitation réitérée du docteur pour que le jeune garçon. se mît à table, et la gaucherie de ses mouvements lui attira de la part de « froken » (mademoiselle) Kajsa plus d'un coup d'oeil chargé d'iro-

nie. Mais, l'appétit des voyageurs aidant, les choses n'en marchèrent pas moins bien. Aux « snorgas » succéda un dîner qui aurait épouvanté un estomac français par sa solidité massive, et qui aurait pu par son abondance apaiser l'appétit d'un bataillon d'infanterie après une étape de vingt-huit kilomètres : soupe au poisson, pain de ménage, oie farcie de marrons, bœuf bouilli et flanqué d'une montagne de légumes, pommes de terre en pyramide, œufs durs à la douzaine, pudding aux raisins secs en grappe, — tout fut gaillardement attaqué et démantelé.

Ce copieux repas teyniné presque sans mot dire, on passa dans le parloir, vaste salle boisée, à six fenêtres, dont les embrasures fermées par de lourds rideaux de drap auraient suffi à un architecte parisien pour y établir un appartement complet. Le docteur s'installa au coin du feu dans un grand fauteuil de cuir; Kajsa se mit à ses pieds sur un tabouret, tandis qu'Erik, intimidé et mal à l'aise, s'approchait d'une fenêtre et avait bonne envie de se réfugier dans les profondeurs obscures de ce réduit. Mais le docteur ne lui en laissa pas le temps.

« Eh bien, garçon, viens donc te chauffer, cria-t-il de sa voix sonore, et dis-nous un peu ce que tu penses de Stockholm?

— Les rues sont bien noires, bien étroites, et les maisons bien hautes, dit Erik.

— Oui, un peu plus hautes qu'à Noroë, répondit le docteur en riant.

— Elles empêchent de voir les étoiles, reprit le jeune garçon.

— C'est que nous sommes ici dans le quartier noble, répliqua Kajsa, piquée de ces critiques. Il n'y a qu'à passer les ponts pour trouver des rues plus larges.

— Je les ai vues en venant de la gare, mais la plus belle est moins large que le fiord de Noroë ! riposta Erik.

— Ah! ah!... dit le docteur, est-ce que nous avons déjà le mal du pays?

— Non, répondit résolument Erik, je vous suis trop obligé, cher docteur,j>our regretter un instant d'être venu. Mais vous me demandez ce que je pense de Stockholm, je vous le dis.

— Noroë doit être un affreux petit trou! reprit Kajsa.

— Un affreux petit trou ! répéta Erik avec indignation. Ceux qui disent pareille. chose n'ont donc pas d'yeux, « froken » Kajsa? Si vous pouviez seulement voir la ceinture de granit que les rochers font à notre fiord, et nos montagnes, nos glaciers, nos forêts de pins tout noirs contre le ciel pâle ! Et au delà, la grande mer, tantôt tumultueuse et terrible, tantôt douce, comme si elle s'apprêtait à vous bercer. Et les vols de mouettes qui passent, se perdent dans l'infini et reviennent vous effleurer de leur aile!... Oh! tout cela est beau, allez, plus beau que la ville !

— Je ne parlais pas du paysag'e, mais des mai-

sons, reprit Kajsa. Ce ne sont que des cabanes de paysans, n'est-ce pas, « onkel » ?

-T- Des cabanes de paysans où ton père et ton grand-père sont nés comme moi, mon enfant, »

répondit gravement le docteur.

Kajsa rougit et se tut.

« Ce ne sont que des maisons de bois, reprit Erik, mais elles en valent bien d'autres !... Souvent, le soir, tandis que le père raccommode ses filets et que la mère file à son rouet, nous nous asseyons tous trois sur un petit banc, Otto, Vanda et moi, avec notre grand chien Klaas à nos pieds, et nous répétons en chœur les vieilles « sagas », en regardant les ombres qui jouent sur le plafond. Et quand le vent souffle dehors et que tous les pêcheurs sont rentrés , il fait bon se sentir chaudement enfermé chez nous ! On y est aussi bien que dans une belle chambre comnle ici...

— Ce n'est pas la plus belle chambre, dit Kajsa avec orgueil. Je pourrais vous montrer le grand salon, vous verriez alors !

— Mais il y a tant de livres ici !... répliqua Erik. Y en a-t-il davantage au salon?...

— Bon, des livres !... Qui parle de cela?... Il s'agit des fauteuils de velours, des rideaux de dentelle, de la grande pendule française, des tapis d'Orient! »

Erik paraissait peu séduit par cette énumération et jetait un regard d'envie vers une grande bibliothèque de chêne, qui occupait tout un côté du parloir.

« Tu peux examiner ces livres de plus près, et prendre celui qui te plaira, » dit le docteur.

Erik ne se fit pas répéter la permission. Il choisit un volume et, s'installant dans un coin bien éclairé, fut bientôt absorbé dans sa lecture. A peine s'aperçut-il de l'entrée successive de deux vieux messieurs, commensaux fidèles du docteur Schwaryencrona, qui venaient presque tous les soirs faire leur partie de whist.

Le premier s'appelait le professeur Hochstedt. C'était un grand vieillard aux manières froides et majestueuses, qui exprima très académiquement au docteur le plaisir qu'il avait à le voir de retour. À peine était-il installé dans le fauteuil qu'un long usage avait fini parfaire appeler « le fauteuil du professeur », quand un coup de sonnette ferme et décidé se fit entendre.

« Voici Bredejord! » dirent simultanément les deux amis.

La porte s'ouvrit bientôt devant un petit homme mince et guilleret, qui entra comme un coup de vent, serra les deux mains du docteur, mit un baiser au front de Kajsa, échangea avec le professeur un salut affectueux et promena autour du parloir un regard brillant comme celui d'une souris.

C'était M. l'avocat Bredejord, une des illustrations du barreau de Stockholm.

« Tiens... qui avons-nous là? dit-il tout à coup en avisant Erik. Un jeune pêcheur de morue, —

ou plutôt un mousse de Bergen?... Et qui lit Gibbon en anglais!... reprit-il, après avoir d'un coup d'œil vérifié quel était le livre si absorbant dans lequel était plongé le petit paysan. — Et cela vous intéresse, mon garçon? demanda-t-il.

— Oui, Monsieur, c'est un ouvrage que je désirais lire depuis longtemps, le premier volume de la Décadence de V empire romain, répondit naïvement Erijv.

— Malepeste ! s'écria M. l'avocat, il paraît que. les mousses de Bergen aiment les lectures sérieuses !... Mais êtes-vous bien de Bergen? reprit-il presque aussitôt.

— Je suis de Noroë, qui n'en est pas loin, répondit Erik.

. r— Ah!... A-t-on généralement les yeux et les cheveux aussi bruns que vous, à Noroë?

— Non, Monsieur. Mon frère, ma sœur, et tous les autres sont blonds, à peu près comme mademoiselle, reprit Erik. Mais ils ne s'habillent pas tomme elle, ajouta-t-il en souriant. Aussi ne lui ressemblent-ils guère.

— Non, je m'en doute, dit M. Brcdejord. Mademoiselle Kajsa est un produit de la civilisation. Là-bas, c'est la belle nature, « qui n'a pour parure que sa simplicité * ». Et que venez- vous faire à Stockholm, mon garçon, si je ne suis pas trop curieux ?

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