‹ L'épave du CynthiaChapitre 7 sur 60 · Most adorned when unadorned · texte numérisé non relu

Most adorned when unadorned

— Monsieur le docteur a la bonté de me mettre au collège, dit Erik.

— Ah ! ah !... » fit M. l'avocat en tapant sa tabatière du bout de ses doigts.

Et son regard fin semblait interroger le docteur sur ce problème vivant. Mais il vit à un signe presque imperceptible qu'il fallait ajourner cette enquête, et changea aussitôt de conversation.

On parla donc de la cour, de la ville, de ce qui s'était passé dans le monde depuis le départ du docteur. Puis, dame Greta vint ouvrir la table à jeu, préparer les jetons et les cartes. Et bientôt le silence se fit, tandis que les trois amis se plongeaient dans les savantes combinaisons du whist.

Le docteur avait l'innocente prétention d'être de première force à ce jeu, et l'habitude moins innocente de se montrer impitoyable pour les erreurs qui échappaient à ses partners. 11 ne manquait pas d'exulter bruyamment quand ces erreurs le faisaient gagner, et de maugréer quand elles le faisaient perdre; il se donnait encore, après chaque « rubber, » le plaisir d'expliquer au délinquant par où il avait péché, quelle carte il aurait dû jouer après telle levée, quelle « rentrée » il aurait dû se ménager après telle autre. C'est un travers assez fréquent parmi les joueurs de whist, mais qui n'en est pas plus aimable, quand il dégénère en manie et s'exerce tous les soirs sur les mêmes victimes.

Heureusement pour lui, le docteur avait affaire à deux amis qui le désarmaient toujours, — le professeur par son flegme inaltérable, et l'avocat par la sérénité de son scepticisme.

« Vous avez raison, disait gravement le premier, en réponse aux reproches les plus acerbes.

— Mon cher Schwaryencrona, vous savez bien que vous perdez vos peines à me sermonner !

disait en riant M. Bredejord. Toute ma vie je commettrai au whist les fautes les plus grossières, et le pis, c'est que je ne m'en repens pas ! »

Que faire avec des pécheurs aussi endurcis ? Le docteur se voyait obligé de rengainer ses critiques; mais c'était pour les renouveler un quart d'heure plus tard, car il était incorrigible.

Le hasard voulait précisément, ce soir-là, qu'il perdît à tout coup. Aussi sa mauvaise humeur se fit-elle jour par les ^observations les plus dures pour le professeur, pour l'avocat et même pour le « mort », quand ce personnage imaginaire n'avait pas le nombre d'atouts que le docteur se croyait en droit de trouver chez lui.

Mais le professeur alignait imperturbablement ses fiches, et l'avocat ne répondait que par des facéties aux reproches les plus amers.

« Pourquoi voulez-vous que je change de méthode, puisque je gagne en jouant mal, tandis que vous perdez en jouant à merveille? » disait-il au docteur.

On arriva ainsi à dix heures. Kajsa fit le thé dans

un magnifique «samovar» de cuivre, et le servit avec beaucoup de bonne grâce; puis elle s'éclipsa discrètement. Bientôt dame Greta vint appeler Erik pour le conduire à l'appartement qui lui était destiné, — une jolie petite chambre blanche et proprette au deuxième étage de la maison, et les trois amis se trouvèrent seuls.

« Nous direz-vous enfin quel est ce jeune pêcheur de Noroë qui lit Gibbon dans le texte original? demanda alors M. Bredejord, en sucrant sa deuxième tasse de thé. Ou bien ce sujet doit-il être soigneusement réservé et interdit à notre indiscrétion?

— Le sujet n'a rien de mystérieux, et je vous dirai volontiers l'histoire d'Erik, si vous êtes capable de la garder pour vous, répondit M. Schwaryencrona avec un reste de ressentiment.

— Ah! je savais bien qu'il devait y avoir une histoire! s'écria l'avocat, en s'installant commodément dans un fauteuil. Nous vous écoutons, cher ami, et soyez sûr que votre confidence sera bien placée!... Je vous avoue que ce petit bonhomme m'intrigue déjà comme un problème.

— C'est bien un problème vivant, en effet, reprit le docteur, flatté de la curiosité de son ami, — un problème dont j'ose croire que j'ai très probablement trouvé la solution. Je vais vous en. communiquer toutes les données. A vous de me dire si votre conclusion est conforme à la mienne. »

A STOCKHOLM. Gl

M. Schwaryencrona s'adossa au grand poêle de faïence, et, prenant les choses au point où commence ce récit, il dit comment il avait été amené à remarquer Erik à l'école de Noroë et à s'enquérir de lui. Il conta ce qu'il avait appris de M. Malarius et de maasterHersebom, n'omit aucun détail, parla de la bouée au nom de Cynthia, des petits vêtements que lui avait montrés dame Katrina, du chiffre brodé sur ces vêtements, du hochet de corail, de la devise, enfin des caractères ethnographiques si nettement accusés chez Erik.

« Vous êtes maintenant en possession des éléments du problème tel qu'il s'est posé devant moi, reprit-il. Et je m'empresse de vous faire remarquer que le degré de l'instruction de l'enfant, tout exceptionnel qu'il est, n'est qu'un phénomène secondaire, dû à l'intervention de Malarius, et dont il n'y a pas à tenir compte. C'est ce degré d'instruction qui m'a fait remarquer le sujet et m'a amené à m'enquérir de lui. En réalité, il n'a pas de rôle important dans la question que je pose ainsi : « D r où venait cet enfant? Où faut-il porter les recherches en vue de retrouver sa famille? »

« Les vrais éléments du problème, les seuls qui puissent nous guider sont donc :

« 1° Les indices physiques de la race chez l'enfant;

(v 2° Le nom de Cynthia, écrit sur la bouée.

« Sur le premier chef, pas de doute possible : l'enfant est de race celtique. Il présente même

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le type celte dans toute sa beauté et sa pureté.

« Passons au second point. Cynthia est certainement le nom du navire auquel appartenait la bouée. Ce nompeut convenir à un navire allemand comme à un navire anglais. Mais il n'était pas écrit en lettres gothiques. Donc, le navire était anglais, — disons anglo-saxon, pour être plus précis.

« Tout confirme, d'ailleurs, cette hypothèse; car il n'y a guère qu'un navire anglais allant à Inverness ou aux Orcades, ou en venant, qui ait pu se trouver poussé par la tempête dans les parages de Noroë. Et vous n'oubliez pas que la 'petite épave vivante n'avait pas dû flotter bien longtemps, puisqu'elle avait résisté au jeûne et aux dangers de sa périlleuse navigation !.. Eh bien, tout cela posé, quelle est votre conclusion, mes chers amis? »

Ni le professeur ni l'avocat ne jugèrent à propos de souffler mot.

« La conclusion, vous ne la voyez pas sans doute, reprit le docteur d'un ton où perçait un secret triomphe. Peut-être même croyez-vous apercevoir une contradiction entre ces deux éléments, — un enfant de race celte, — un navire de nom anglo-saxon? C'est tout simplement parce que vous négligez une circonstance capitale, l'existence aux flancs de la Grande-Bretagne d'un peuple de race celte, de Tlle sœur, — de l'Irlande !... Moi non plus je n'y avais pas songé tout d'abord,

cl c'est ce qui m'empêchait d'apercevoir nettement la solution du problème. Désormais, cette solution s'impose : l'enfant est Irlandais! N'est-ce pas votre avis, Hochsledt?... »

S'il y avait quelque chose au monde que le digne professeur aimât peu, c'était d'énoncer sur un sujet quelconque une opinion positive. Et il faut bien convenir que, dans le cas présentement soumis à son jugement impartial, toute opinion était au moins prématurée. Aussi se contenta-t-il de hocher évasivement la tête, en disant :

« Il est incontestable que les Irlandais appartiennent au rameau celtique de la race aryenne. »

Ce qui n'était assurément pas un de ces aphorismes qu'on peut taxer de hardiesse excessive.

Mais le docteur Schwaryencrona n'en demanda pas davantage, et il y vit l'entière confirmation de sa théorie.

« Vous en convenez vous-même! s'écria-t-il avec feu. Les Irlandais étant des Celtes, l'enfant ayant tous les caractères de la race celtique, et le Cynthia étant un navire anglais, il me paraît que nous sommes en possession du fil nécessaire pour retrouver la famille du pauvre petit. C'est en Grande-Bretagne qu'il faut la chercher. Quelques annonces dans le Times suffiront probablement pour nous mettre sur sa trace ! »

Le docteur allait sans doute développer son plan dç recherches, quand il remarqua le silence obstiné que gardait l'avocat et le regard légère-

ment ironique avec lequel il semblait accueillir ses déductions.

« Si vous n'êtes pas de mon avis, Bredejord, il faut le dire. Vous savez que je ne crains pas la discussion! fit-il en s' arrêtant court.

— Je n'ai rien dit! répondit M. Bredejord.

Hochstedt est témoin que je n'ai rien dit...

— Non, mais je vois bien que vous ne partagez pas mon opinion!... Et je serais curieux de savoir pourquoi? demanda le docteur, repris par Fhumeur querelleuse que le whist avait développée en lui. Cynthia est-il un nom anglais? ajoutat-il avec véhémence. Oui, puisqu'il n'était pas écrit en lettres gothiques, ce qui aurait indiqué un navire allemand... Les Irlandais sont-ils des Celtes? Assurément! Vous venez d'entendre un homme aussi compétent que notre éminent amj Hochstedt le proclamer devant vous!... L'enfant a-t-il tous les caractères de la race celtique? Vous avez pu en juger vous-même, et vous en avez été frappé avant que j'eusse ouvert la bouche sur ce sujet! Je conclus donc qu'il faudrait une mauvaise foi insigne pour ne pas se ranger à mon avis et ne pas reconnaître avec moi que l'enfant doit appartenir à une famille irlandaise!

— Mauvaise foi est vif, répliqua M. Bredejord. Si le mot s'adresse à moi, je n'ai pas encore exprimé la moindre opinion. . .

— Non, mais vous montrez assez que vous ne partagez pas la mienne !

— C'est peut-être mon droit!...

— Encore faudrait-il donner un motif valable à Fappui de votre thèse!

— Qui vous dit que î'en aie une?

— Alors c'est de l'opposition systématique, c'est le besoin de me contredire en tout comme en matière de whist?

— Rien n'est plus loin de ma pensée, je vous assure! Votre raisonnement ne me semble pas péremptoire, voilà tout!

— Et en quoi, s'il vous plaît? Je serais curieux de le savoir!...

— Ce serait trop long à vous dire. Voilà onze heures qui sonnent!... Je me contente de vous offrir une gageure : Parions votre Pline d'Aide Manuce contre mon Quintilien, édition princeps de Venise, que vous n'avez pas deviné juste et que cet enfant n'est pas Irlandais !

— Vous savez que je n'aime pas à parier, dit le docteur, enfin radouci par cette bonne humeur inaltérable. Mais j'aurais tant de plaisir à vous confondre que j'accepte votre défi.

— Eh bien! voilà une affaire entendue... Combien de temps vous faut-il pour vos recherches!

— Quelques mois suffiront, je l'espère; mais j'ai pris deux ans avec Hersebom pour être plus sûr de mon fait.

— Eh bien ! je vous assigne à deux ans.

Hochstedt nous servira d'arbitre. Et sans rancune, n'est-ce pas?

— Sans rancune, assurément. Mais je vois votre Quintilien en grand danger de venir rejoindre mou Pline, » répliqua le docteur.

Et, après avoir serré la main de ses deux amis, il les reconduisit jusqu'à la porte.

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